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Ce n'est pas tout : une fois ce temple érigé, Basile, dans son ardeur chrétienne, résolut de le sanctifier encore. Depuis longtemps les reliques de sainte Vénérande , profanées, étaient au pouvoir des Turcs : Basile sut les racheter des mains des infidèles ; ces restes vénérables furent apportés en triomphe sur la terre chrétienne, et le sultan lui-même ne dédaigna pas de les accompagner jusqu'aux confins de son empire. Telle est du moins la sainte légende expliquée par deux compartiments de peinture qui surmontent la châsse d'une richesse remarquable, où sont exposées les reliques , objets de la vénération des fidèles.
Que dire encore de Yassy, où nous avons passé si peu d'iieures et si rapidement écoulées? Il ne nous a pas été donné, comme à Bukharest, d'assister à ces réunions intimes où se dessine, et en tout abandon, la physionomie d'une société. Autant que nous avons pu en juger par les personnes qui nous ont honorés de leur visite, l'instruction n'est pas sans honneur parmi la noblesse moldave. Le collège fréquenté par les jeunes gens de bonnes familles prend chaque jour un nouvel accroissement. On compte à Yassy trois imprimeries, qui emploient onze presses; trois de ces presses sont montées pour imprimer le russe, le français et le grec moderne. Une société des sciences naturelles et médicales a été fondée il y a peu d'années, et ses travaux ont déjà pris une extension très-favorable au développement de l'intelligence publique. Et comme si tout le monde se fût concerté ici pour nous témoigner une gracieuse bienveillance, cette savante compagnie, prenant en considération le but scientii\(\uc de notre expédition, nous fit l'honneur de nous adresser, à mes compagnons et à moi, des diplômes d'associés étrangers. Une collection d'histoire naturelle, encore peu avancée, est l'objet de la sollicitude éclairée du gouvernement, qui a le projet d'y joindre une ménagerie, et tout fait espérer que Yassy, dans peu d'années, pourra aussi fournir son contingent
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dans la grande association scientifique de l'Europe, et travailler, à son tour, à ces nobles études dont les contrées orientales deviennent le sujet plus intéressant chaque jour.
Mais déjà nous avions quitté cette ville, et après avoir franchi quelques collines escarpées, nous apercevions le cours sinueux du Pruth et le double village de Skoulani, l'un moldave, l'autre russe, divisés par le fleuve qui sépare aujourd'hui la principauté du territoire de l'empire. Nous arrivâmes donc au bord du Pruth , qui fut traversé sur un bac. A cette même place se passa, il y a peu d'années, une scène aussi touchante que solennelle. Tout un peuple reconduisait, au milieu de ses bénédictions, le général comte de Kisseleff jusqu'aux confins de cette Moldavie dont il avait été le sauveur et le père. Lorsque le président temporaire eut quitté la rive moldave, des cris d'adieux mêlés de pleurs le saluèrent; et lui, en contemplant une dernière fois ce pays dont le bonheur était son ouvrage, il ne put retenir ses larmes, larmes précieuses, qui venaient d'un cœur honnête et dévoué ! touchant adieu d'un soldat et d'un législateur à cette patrie de son adoption , qu'il a servie de son bras et de ses censeils !
L'autorité qui dirige l'administration de la quarantaine, prévenue à l'avance, nous avait préparé nos logements dans le plus triste de tous les lazarets. L'établissement sanitaire de Skoulani occupe un assez grand espace sur un terrain bas et humide dont le niveau dépasse à peine celui des eaux du Pruth, qui coule non loin des clôtures. A la moindre crue du fleuve, la quarantaine est inondée ; c'est ce qui était arrivé bien peu de jours avant notre entrée. Neuf petites cases en terre, couvertes en jonc, composent ce lazaret; elles sont rangées sur une vaste cour où l'on a planté quelques cerisiers. Chaque maison a son enclos séparé, et fermé par une barrière de planches ; là les voitures restent à découvert et les chevaux vivent sans abri. Ces maisons, élevées
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seulement d'un rez-de-chaussée, n'ont d'autre parquet que le sol humide et sablonneux; elles contiennent chacune deux ou trois petites chambres, et sont sous la surveillance d'un gardien, vieux soldat à la retraite. Nous fûmes distribués dans trois réduits de cette espèce, et chacun de nous se résigna de son mieux à ce régime d'anachorète.
Rien ne se prête plus qu'une pareille solitude, disons mieux, qu'un pareil ennui, aux travaux qui exigent quelque recueillement; il était donc impossible que nous fussions mieux disposés à l'étude : aussi nous commençâmes à réunir nos notes. L'ensemble qui résulte de ce travail m'a paru avoir sa place marquée à l'instant même où nous quittions la Moldavie pour entrer sur le territoire de notre empire : jetons donc un coup d'œil en arrière sur cette contrée, sur son histoire, sur le passé, sur le présent, et, qui empêche? sur l'avenir.
L'histoire des premiers temps de la Moldavie se lie de la façon la plus intime à l'histoire de la Valachie, dont nous avons dit quelques mots dans le précédent chapitre. Tour à tour scythe, sarmate, dace, romaine, barbare, slave enfin, la Moldavie a partagé longtemps le sort de la province voisine. Longtemps incorporées ensemble, elles ne devinrent s rurs jumelles que vers le XIF siècle. On se rappelle que des hordes tatares, sans autre loi que le pillage et la des truction, étant venues fondre sur ces contrées, les habitants émigrèrent en foule vers la Hongrie , abandonnant le sol aux déprédateurs. Deux grandes colonies furent fondées par les fugitifs à Fagaratch et à Mamaroch. La première de ces colonies se composait des populations qui depuis ont formé la Valachie ; la seconde était peuplée par les émigrants du pays de l'est, devenus plus tard les Moldaves. Lors donc que tous ces flots de Tatars qui passèrent sur les principautés en eurent fait un désert, ils se retirèrent et laissèrent ces champs dévastés à la disposition de leurs anciens possesseurs. Ceuxci, cependant, n'auraient jamais songé à rentrer dans la
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patrie perdue, si une invasion nouvelle, dirigée cette fois sur la Hongrie, ne les eût expulsés de leurs colonies. Battoukhan et ses Tatars étant tombés sur ce royaume, les colons éperdus se rappelèrent alors, comme on se rappelle la patrie, les montagnes de leurs ancêtres, et ils en reprirent le chemin. Tandis que Rodolphe le Noir ramenait en Valachie les colons de Fagaratch, Bogdan, chef de l'établissement de Mamaroch, regagnait le pays voisin du Pruth; et tous deux, prenant le titre de voïevode, qu'ils placèrent sous la suzeraineté de la Hongrie, par une politique ordinaire aux opprimés, fondèrent les deux Etats, qui, presque toujours depuis lors, sont restés deux Etats séparés l'un de l'autre.
Vers cette époque, la Moldavie reçut son nom du nom de la rivière qui la traverse, la Moldau ; plus tard, elle fut aussi connue sous le nom de Bogdania, en mémoire de Bogdan, son fondateur; c'est même ainsi que les Turcs la désignent encore aujourd'hui.
Longtemps les principautés luttèrent , tantôt contre la Hongrie, dont la suzeraineté devenait quelquefois pesante à certains voïevodes entreprenants, tantôt contre la Porte, dont les prétentions croissantes les irritaient. Mais lorsqu'en 1526, la célèbre bataille de Mohacs livra la Hongrie au jougmusulman, la Moldavie, entraînée dans ce grand désastre, devint tributaire du sultan et subit un traité tout pareil au traité qui soumit la Valachie.
Vers la fin du xv!*" siècle, la Moldavie, un instant affranchie du pouvoir de la Porte, tomba sous la main pesante de Sigismond de Transilvanie. Ce prince, puissant et redoutable alors, nomma les voïevodes et frappa des tributs. Mais bientôt il fallut reprendre encore les fers des sultans, qui firent payer, par des exactions plus cruelles que jamais, les imprudentes rébellions de la Moldavie. De ce moment date, pour les principautés , une ère de mollesse , d'incertitude et de découragement. Bien que les voïevodes fussent encore nom-
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mes par les boyards, en vertu d'un simulacre d'élection, c'était, par le fait, le divan de Constantinople qui choisissait ces princes, vassaux obéissants de la Porte, et qui souvent les privait, selon son caprice, de leur puissance et de la vie. Ce régime eut une longue durée; et ce ne fut que dans un temps plus rapproché de nous qu'un voïevode de Yalachie, Bessarab, homme entreprenant, mais qui manquait de persévérance et de courage, se ligua d'abord avec l'Autriche, et ensuite avec la Russie, pour faire la guerre aux Turcs. Bessarab, en butte aux vengeances du sultan, allait être attiré dans un guet-apens par un voïevode de Moldavie que le divan avait envoyé à Yassy avec une mission de mort, lorsque ce voïevode lui-même, Démétrius-Cantimir, imita Bessarab, et alla plus loin encore ; car, moins indécis que ce prince, il livra à Pierre le Grand la capitale de la Moldavie. C'était peut-être un coup décisif porté à la puissance ottomane ; mais les Russes furent obligés de s'arrêter dans leur marche. Bessarab, par une nouvelle trahison, fit tout à coup sa soumission au sultan, et bientôt, comme nous avons eu occasion de le dire ailleurs, il paya de sa vie ses hésitations maladroites. Quant à l'autre voïevode, il avait eu le temps de se dérober au sort qui l'attendait, en cherchant un asile en Russie.
Depuis cette époque , la Moldavie partagea en tout })oint les destinées de la principauté voisine. Comme la Yalachie , plus qu'elle peut-être encore , elle fut en butte aux oppressions de la Turquie, aux avanies de ses pachas. Cependant, depuis la fin du siècle dernier, la protection de la Russie amena peu à peu des amendements à ce déplorable régime. Chaque nouveau traité qui intervint entre notre empire et la Porte ottomane ajouta quelque garantie favorable au sort des principautés.
La marche du progrès fut lente , il est vrai ; elle fut subordonnée aux événements politiques et entravée par les malheurs de tout genre qui, à plusieurs reprises, vinrent
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remettre tout en question. Mais , malgré tant de fléaux sans cesse renaissants, malgré la fatale insurrection d'Ypsilanti , qui avait pris les armes dans cette même église des Tresphetitili que nous avons décrite , insurrection dont les conséquences funestes pour la Moldavie furent incalculables , les améliorations n'en suivirent pas moins une progression assez sensible, jusqu'au moment où le traité d'Andrinople imprima enfin un mouvement décisif au présent et à T avenir de ces contrées.
Ce qu'était la Moldavie avant cette époque , ce qu'elle est aujourd'hui sous son nouveau régime légal , tel est l'intéressant tableau que les utiles documents dont j'ai fait mention nous permettent de tracer ici.
Bien avant la campagne de 1822, la Moldavie se trouvait encore assujettie à un régime qui n'avait rien de régulier, rien de stable , et qui restait empreint de l'incurie et de la rapacité de tout gouvernement mal assuré. L'ascendant inévitable de la puissance suzeraine , et l'influence des pachas voisins , se trahissaient sous le vain simulacre d'une administration chrétienne. La Moldavie était tenue de livrer à la capitale de l'empire ottoman, des fournitures de bois de construction, de troupeaux et de céréales, à des prix peu ou point débattus. C'était le maître lui-même qui disait à l'avance à quel taux il voulait obtenir ce tribut ; une fois le prix fixé par ce bon plaisir rapace, la Porte lâchait ses commissaires, qui achetaient violemment toutes les marchandises soumises au tarif.
Le maintien de l'ordre dans l'intérieur était confié à des gardes turcs (bechlis) ^ qui stationnaient dans les villes, au grand détriment de ce pauvre peuple qu'ils étaient censés protéger. Les forteresses occupées par les garnisons ottomanes , sur la rive gauche du Danube , exerçaient leur influence exclusive sur un rayon de territoire plus ou moins étendu, et accablaient de corvées les populations. L'admi-
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nistration intérieure n'était appuyée sur aucun principe tutélaire; un Ghospodar temporaire, étranger aux mœurs et aux usages du pays , y gouvernait d'après son bon vouloir. Le besoin d" alimenter par des offrandes fréquentes les faveurs de la Porte et celles des pachas , l'incertitude de la durée de leur pouvoir, imposaient à ces princes la nécessité de tirer à tout prix parti de leur autorité éphémère. On doit s'étonner que , sous l'avilissement d'une pareille position , ils aient pu encore doter parfois ce triste pays d'une de ces institutions vitales qui ont honoré la mémoire de quelquesuns d'entre eux. Mais, à part ces rares bienfaits, leur autorité absolue n'était tempérée que par l'influence de la participation des boyards aux affaires; contre-poids impuissant, car, presque toujours, ceux-ci, pour quelque part dans le désordre des largesses, se faisaient les instruments dociles de la volonté du prince.
Voici quelle était la forme du gouvernement : un vestiar, ou ministre des finances, cumulait les affaires financières avec l'administration du département de l'intérieur; un postelnick était chargé des relations avec les consuls, les pachas et la Porte ; deux administrateurs , imposés conjointement à chaque district, y exerçaient le pouvoir administratif, judiciaire et exécutif. Les procès étaient jugés en dernier ressort par l'assemblée des boyards, présidée souvent par le prince, sans aucune forme de procédure. Au reste, rien n'empêchait que ces procès ne fussent indéfiniment remis en cause à chaque changement de Ghospodar. La manière expéditive de vider les affaires , soit administratives , soit judiciaires , n'impliquant ni règles ni formalités spéciales, il n'y avait, à proprement parler, ni archives , ni dossiers, ni chancelleries.
Des impôts vexatoires se déguisaient sous mille formes; d'abord la somme totale de la capitation était répartie sur les districts selon leur population , après quoi les administrateurs de chaque district en faisaient à leur gré la sous-
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répartition entre les communes. Une seconde redevance directe , sous le nom de rassoures était destinée à subvenir aux émoluments des employés. Les contribuables étaient , de plus , soumis à des droits indirects , désignés sous la dénomination de rassoumates : c'étaient des taxes sur les ruches, sur les moutons, les porcs, le tabac et les vignes. Le roulage , le pesage , les distilleries , étaient également assujettis à des contributions spéciales; et, cependant, comme pour insulter aux contribuables écrasés, quelques localités jouissaient de droits exceptionnels , reconnus par le temps , s'ils n'étaient pas justifiés.
Les tableaux suivants donnent une idée de l'état financier du pays à cette époque désastreuse.
REVENDS ET DÉPENSES DE LA PRINCIPAUTE DE MOLDAVIE. POUR L'ANN^ÉE 1827, AVANT L'ENTRÉE DES TROUPES RUSSES.