ODESSA. — COTE MERIDIOINALE DE CRIMEE
H'ASt ^^ premier aspect d'Odessa est digne de la renommée de cette grande ville; il était impossible de mieux annoncer la jeune et florissante capitale de la Nouvelle-Russie. Entourée tout au loin de ses immenses steppes , de ses déserts sans fin , Odessa vous apparaît comme une terre promise , une oasis longtemps désirée ; on entre dans ses murs avec ce sentiment de joie qu'on éprouve à toucher le port après une longue navigation.
Cette ville j des plus étendues, couvre de ses quartiers, qui s'étendent encore chaque jour, un vaste plateau qui
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s'élève à pic et dont la base formidable plonge dans la mer Noire. Du haut de sa falaise escarpée, Odessa domine une très -grande baie dont l'azur^ sombre fait contraste avec la pâle sécheresse des côtes environnantes , toujours cachées, tant que dure l'été, sous des tourbillons de poussière. A l'abri des vents du sud , mais mal défendu contre le souffle desséchant de l'est, le port d'Odessa est formé de trois môles qui le divisent en autant de bassins. L'un de ces bassins, destiné à recevoir les navires en quarantaine, est commandé par les murs du lazaret et par les batteries d'un fort; les deux autres ports admettent les bâtiments en libre pratique de la marine impériale et du commerce. Le fond de la baie oâre un ancrage facile aux plus gros vaisseaux , qui pourtant sont fort exposés lorsque viennent les coups de vent de l'est et surtout du sud-est. Ces vents terribles refoulent dans la baie d'Odessa des flots impétueux que rien n'arrête, tempêtes sans cesse grossissantes qui traversent toute la mer Noire dans sa diagonale la plus étendue.
La ville d'Odessa est régulièrement tracée , tout comme le sont en général les villes de la Russie ; elle est bâtie avec soin , mais c'est surtout vers les quartiers qui se rapprochent de la mer que s'élèvent les plus belles constructions. Tout ce qui avoisine le rivage est grand et annonce l'opulence. La longue et majestueuse terrasse qui domine la mer est entourée de monuments , d'hôtels , de maisons somptueuses ; mais pour bien apprécier ce riche ensemble , il faut entrer à Odessa par le port. On dirait que cette reine de la mer Noire a réservé toutes ses magnificences pour embellir cette grève intelligente où viennent se briser les flots partis de l'Asie. La falaise dont nous avons parlé n'a pas moins de quatre-vingts pieds de hauteur; dans toute son étendue, vous parcourez un boulevard planté de jeunes arbres qui se courbent en berceaux : au centre de cette promenade et dans un demi-cercle formé par de belles
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maisons, a été élevée la statue en bronze du duc de Kiehelieu , monument de reconnaissance de la ville qui doit tant à ce génie créateur. Du pied de cette statue , se déroule un escalier gigantesque dont nous pûmes voir les travaux déjà fort avancés ; des degrés de deux cents pieds de large réuniront la grande terrasse au quai inférieur, et sous ces degrés, que soutiendront des voûtes de hauteur graduée et percées à jour, circuleront sans encombre les chariots et les équipages qu'appellent vers le port les travaux et les affaires de chaque jour.
Après avoir contemplé ce site magnifique , si vous parcourez le reste de la ville , vous n'y trouverez plus qu'à de rares intervalles quelques édifices qui rappellent la grandeur du quartier privilégié ; de larges rues dallées avec soin et ornées d'acacias se croisent à angles droits et traversent la ville d'un bout à l'autre. Un théâtre, de belles églises, de vastes places, des bazars, quelques riches établissements de commerce, se font remarquer au milieu d'un grand nombre de maisons trop modestes pour occuper dignement de si belles rues.
La partie de la voie publique réservée aux piétons est assez large pour que la circulation soit facile en tout temps, même dans les quartiers les plus fréquentés, le matin et le soir, par les promeneurs et par les commerçants affairés. C'est surtout dans le voisinage de la rue de Richelieu, la plus belle et la plus populeuse de toutes les rues d'Odessa , que se portent le mouvement et la circulation. Dans cette rue , de nombreux magasins étalent aux yeux les produits variés de tous les pays de l'Europe, arrivés là sous la protection du port d'Odessa. Des enseignes brillantes , où toutes les langues européennes sont représentées , attestent cette liberté du commerce qui a fait la richesse de cette ville nouvelle. Les rues sont sillonnées par de nombreux droschkis , équipages utiles autant que légers qui franchissent rapidement les plus longues distances. Odessa est soumise aux usages
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des contrées méridionales de l'Europe ; elle consacre aux affaires les heures du matin, et au repos celles du milieu de la journée. Cette habitude, que l'ardeur du climat semble commander, donne à la ville un aspect triste et abandonné pendant une bonne partie du jour, mais le soir la vie extérieure recommence ; le théâtre est très-fréquenté, les cafés et les clubs sont remplis. Ici les nobles, plus loin les marchands ; les Turcs, les Arméniens , les juifs eux-mêmes, chaque classe a son centre de réunion , et dans chacun de ces asiles ouverts à la causerie nonchalante, la longue pipe orientale répand sur l'assemblée ses nuages parfumés.
Odessa était devenue, à compter de ce jour, notre quartier-général, notre point de départ et de rendez-vous pour les lointaines excursions que nous allions entreprendre dans ces curieuses contrées. Nous étions attendus , et nous fûmes accueillis avec la plus parfaite urbanité par toutes les personnes auxquelles M. le gouverneur-général, comte Michel AVoronzoff, avait bien voulu nous recommander à son départ.
Le gouverneur-général , qui avait hâte de se rendre en Crimée, avait quitté la ville deux jours avant notre arrivée , mais non pas sans nous laisser, avec l'invitation la plus pressante, toutes les indications nécessaires pour le rejoindre promptement. Nous avions donc le plus vif désir de nous rendre sur cette côte méridionale de la Crimée, qui est, nous disait-on , un lieu de délices , où l'exemple du noble et riche seigneur qui gouverne ces provinces a créé depuis peu d'années la plus élégante villégiature qui se puisse imaginer. Grâce à cette impulsion salutaire, les riches habitants d'Odessa vont chaque année passer l'été sous le ciel tempéré, au milieu des eaux, de l'ombrage et des sites majestueux de l'antique Tauride. Odessa, exposée sans abri aux vents de la mer, privée de fraîcheur et de verdure aux premiers jours de l'été, fait vivement désirer les ombrages de la campagne. Une poussière brûlante, soulevée par les vents , envahit jus-
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qu'à l'intérieur des maisons. Pour s'abriter quelque ])eu contre ce climat desséchant, en vain quelques habitants se retirent dans des propriétés voisines de la ville , environnées de nombreuses plantations , qu'on désigne sous le nom de khoutors ; la sécheresse n'épargne pas ces jeunes forêts artificielles , la terre argileuse se fend au pied des arbres , et elle prend la consistance de la pierre , si bien que c'est à peine si quelques ombrages maladifs accompagnent cette végétation dont on a couvert le steppe. Aussi , quel charme ne doit-on pas trouver à se réfugier sous les arbres séculaires et si frais de la Crimée , à entendre le bruit des cascades limpides , à contempler ces grands paysages que ne désavouerait pas l'Italie ! Et voilà justement ce qu'on nous répétait sans cesse, et chacun nous paraissait véritablement si fort enchanté de cette belle Tauride, il y avait une hâte si unanime pour le dé})art , que nous résolûmes, nous aussi , de ne pas tarder davantage à nous rendre aux pressantes invitations du comte Woronzofp. Justement le bateau à vapeur devait partir le iO août, et transporter à Yalta l'élite de la société d'Odessa.
Cependant chacun de nous se livrait aux travaux et aux recherches d'intérêt scientifique, objet de notre voyage. Mes compagnons, fidèles à leurs études, interrogeaient la nature du sol qui supporte la grande ville ; ils s'occupaient de constater la richesse zoologique du pays ; ils allaient çà et là , récoltant le peu d'espèces que le soleil n'avait pas encore desséchées, parmi la flore du steppe. Rafifet enrichissait son portefeuille de toutes les scènes qu'une population si variée faisait passer sous ses yeux. Juifs , karaïms , moldaves, turcs, petits-russiens et russes de la vieille Russie, à la barbe caractéristique , tous ces types si pittoresques étaient esquissés sur les feuilles d'un album déjà bien rempli. De mon côté, je réunissais quelques notes sur le pays en particulier et sur cette ville dont l'histoire est si jeune , qu'on peut encore, en jetant un coup d'œil en arrière, retrouver une à
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une toutes ses phases d'accroissement. Etude nécessaire, sans aucun doute , si l'on veut se rendre compte des causes qui ont porté Odessa à ce degré de prospérité si rapide , qu'il a étonné l'Europe; si l'on veut deviner comment ce nouvel empire amis à profit toutes ces circonstances favorables; si l'on veut, enfin, devançant l'avenir, apprécier les destinées de cette belle colonie , déjà nommée la Marseille de la mer Xoire et qui offre en effet plus d'un point de comparaison avec l'antique colonie phocéenne. Tel fut donc tout d'abord l'objet de mon étude spéciale.
Sur le promontoire où s'élèvent aujourd'hui la forteresse d'Odessa et les édifices de l'un des plus beaux lazarets de l'Europe, on voyait encore, peu d'années avant ce siècle, une petite place forte turque, qui dominait la mer et le désert : Hadji-Bey était le nom de cette forteresse; un pacha, envoyé par la Porte, crouvernait cette bicoque placée comme un nid de mouettes sur la grève aride. C'était le temps où Potemkin étendait sa conquête sur toute la grande contrée qui porte aujourd'hui le nom de Nouvelle-Russie. Ce prince ordonna à l'amiral Ribas de s'emparer de la forteresse turque, qui subit bientôt le joug du vainqueur. La grande Impératrice Catherine II ayant conçu, peu de temps après, le projet délever des places fortes sur les nouvelles frontières de son empire, Hadji-Bey fut désigné pour entrer dans cette liiine défensive, entre Ovidiopol, qui devait garder les bouches du Danube, et Tiraspol qui veillerait sur le cours du Dniester; en 179-4, les trois forteresses s'élevaient simultanément, et la citadelle d Odessa se dressait sur les débris du vieux château musulman d'Hadji-Bey. Un an s'était à peine écoulé, que déjà de nombreux colons, attirés par la position favorable du lieu, et rassurés surtout par la protection de ces remparts, étaient venus tracer une ville ou plutôt un camp de marchands, sur le plateau même où s'étend aujourd'hui Odessa. L'amiral Ribas, qui gouvernait le nouvel
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établissement, sut inspirer assez de confiance à ces aventureux commerçants, pour les engager à se fixer en ce lieu, 'non pas comme des marchands qui passent, mais comme des indigènes qui s'établissent. Il fut ainsi le premier fondateur d'une ville qui reconnaît trois étrangers pour les principaux auteurs de sa prospérité ; mémorable exemple des vues sages et hospitalières d'un gouvernement assez fort pour mettre à profit même les exilés de génie que lui envoie l'Europe. Don José de Ribas, dont le nom demeure inséparable des noms des Richelieu et des Langeron, était né à Naples, et les circonstances pohtiques qui déplacent tant d'hommes et tant de choses l'avaient amené en Russie : il était entré dans la Hotte impériale en 1769; il y avait servi avec une grande distinction et avait mérité le grade d'amiral, lorsqu'il se vit appelé à la belle mission de donner une capitale à ce nouvel empire créé par la conquête. Don José, chargé de cette œuvre, déploya toutes les ressources d'un caractère aussi actif que prudent. Un an après sa création, la ville nouvelle comptait dans ses cabanes alignées 2,300 hommes et 1,600 femmes, spéculateurs grecs, juifs et bulgares, sous la surveillance tutélaire d'un état-major et d'une garnison russe. Dès lors, cette ville demanda un nom à sa noble souveraine. L'Impératrice, dont les goûts pour l'histoire et les études graves sont connus, jugea la chose assez sérieuse pour consulter l'académie de Saint-Pétersbourg , car son génie prévoyait qu'il ne s'agissait point cette fois d'une bourgade destinée à végéter obscure sur une plage lointaine, mais d un riche entrepôt de commerce, dont les vaisseaux de la [Méditerranée apprendraient bientôt le chemin. Ainsi fut nommée Odessa. On retrouva dans l'histoire des antiques colonies grecques une ville, Odijssossn ou Odijssns ', qui avait existé non loin de ces parages; et la nouvelle colonie reçut l'hé-
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ritage de ce vieux nom retrouvé dans cette poétique histoire de la guerre de Troie, écrite par le plus grand poète du monde.
L'an 1796, Odessa se constitua comme une ville qui comprend sa force et sa dignité. Son premier besoin fut l'ordre, et après l'ordre le commerce. Ainsi, dès qu'elle eut établi sa police, elle éleva une bourse ; le commerce fut bientôt l'âme et le lien de ce peuple nouveau composé d'éléments si divers. Cette année-là, déjà quatre-vingt-six navires avaient jeté l'ancre sous les murs d'Odessa, et Ribas poussait avec vigueur les constructions indispensables d'un établissement maritime approprié à la navigation marchande.
Sur ces entrefaites, l'empire perdit sa souveraine, cette immortelle Catherine, que l'un des plus beaux génies du xviir siècle, Voltaire, l'interprète légitime de l'admiration de l'Europe, avait saluée du nom de grand homme. L'empereur Paul prit les rênes de l'État; mais sous le nouveau prince, Ode^a se vit négligée, et son essor s'arrêta quelque temps. Ribas, remplacé par le contre-amiral Poustochkin, fut rappelé à Pétersbourg et tout laissa croire que les vues de l'Empereur n'étaient point, comme celles de son auguste mère, favorables aux nouvelles créations de la mer Noire, (^uoi qu'il en soit, Odessa soutenait, bien que péniblement, les conséquences de l'aoandon où elle se trouvait laissée : à la fin de 1797, sa population s'élevait déjà à 5,000 âmes réparties dans 400 maisons.
Parmi cette population exclusivement vouée au négoce et à l'échange, aucun effort n'avait encore été tenté pour produire; aucune fabrique ne s'était élevée, ou plutôt, nous nous trompons, il existait une seule fabrique : car c'est là un fait curieux dans l'enfance d'une ville dont l'âge mûr est si prospère; cette unique manufacture répondait à un besoin indispensable de ce temps-là, elle ftibriquait de la poudre... à poudrer.
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Le xviii'' siècle finissait alors au milieu des tempêtes menaçantes ; et même Odessa, cette ville qui commençait à peine et qui pouvait se croire à l'abri des orages, se ressentit de ce tremblement de terre qui ébranlait l'Europe. La ville n'avait point encore trouvé grâce devant la rigueur du souverain. La population, résignée, se consolait en attendant de meilleurs jours. Il est curieux de suivre dans l'ouvrage intéressant que vient d'écrire sur les premiers temps de cette histoire M. Skalkofski, littérateur distingué de ces contrées, les tentatives respectueuses, mais persévérantes des habitants, pour obtenir les privilèges et les franchises, objet de tous leurs vœux. Ils ne se lassent pas de faire parvenir jusqu'au pied du trône leurs très-humbles et incessantes supplications. Ils demandent à la fois des armoiries pour leur ville, des immunités comme Reval et Riga les possèdent, et la franchise de leur port : de toutes ces faveurs, si vivement sollicitées, ils n'obtiennent que les armoiries. On les inaugure en grande pompe et avec toutes les marques d'une vive gratitude. Un peu plus tard, les suppliques se renouvellent.
Ce peuple, en vrai commerçant qu'il est, imagine de séduire par un présent, rare en ce temps-là, à ce qu'il parait, jusqu'à la majesté souveraine ; un envoyé est expédié à Pétersbourg et il porte à l'empereur, comme un hommage de ses fidèles sujets d'Odessa, trois mille oranges des plus belles qui se puissent trouver. Le présent est accueilli, et l'empereur en témoigne gracieusement sa satisfaction; mais voilà qu'aussitôt se représentent les importunes demandes de monopole et de franchise. Odessa les reçoit déchirées avec la qualification d'absurdes pour toute réponse.
Un jour vint cependant où les efforts persévérants de cette population naissante furent couronnés par le succès. Le prince Gagarin, président du collège de commerce, c'est le nom qu'on donnait alors au ministre de ce département,
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intercéda auprès de Tempereur Paul en faveur de ses sujets de la Nouvelle-Russie. Les travaux du port d'Odessa furent repris, les établissements maritimes s'achevèrent, et la quarantaine fut fondée à la place même qu'elle occupe aujourd'hui. Comme il était arrivé aux colons de souffrir plus d'une fois de la disette des grains, l'exportation fut suspendue, les approvisionnements devinrent l'objet d'une sollicitude particulière, et sous ce régime bienveillant, si vivement attendu, la prospérité reprit sa marche ascendante. Ceci se passait la première année de ce siècle ; avec le nouveau siècle, l'essor devint plus rapide et plus sûr; l'empereur Alexandre, en montant sur le trône, avait jeté sur les provinces éloignées du midi un regard d'intérêt et les avait admises dans la communauté des lois qui régissent l'empire. C'était un gage de plus donné à l'incorporation définitive de ces contrées; un tel ordre de choses porta bientôt ses fruits. Odessa vit arriver dans ses murs un renfort de colons bulgares attirés par les privilèges dont la nouvelle ville fut gratifiée de jour en jour. Bientôt, en effet, elle fut exemptée d'impôts pour vingt-cinq ans, elle fut affranchie du logement militaire par la construction de plusieurs casernes, elle reçut en concession de la couronne tout le territoire qu'elle possède encore aujourd'hui; la dixième partie des revenus de la douane fut affectée aux constructions dépendantes du port; d'autres bienfaits favorisèrent le développement du commerce et de la population. De ce moment le progrès fut rapide. Le mouvement commercial, en 1803, s'opérait déjà sur des milhons de roubles, la ville se bâtissait et s'étendait hardiment sur des terrains concédés ; ce fut dans de telles circonstances que l'heureux choix d'un nouveau gouverneur vint fonder, sur des bases désormais inébranlables, la grandeur et la richesse qu'un avenir prochain réservait â la capitale méridionale de l'empire.
Armand-l'iinmanuel , duc de Richelieu, eut l'honneur
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d'attacher son nom à la fortune d'Odessa, et pour cette ville même, l'avènement de ce chef éclah^é, doué par la nature de toutes les qualités qui distinguent un fondateur, fut un bienfait digne d'une reconnaissance éternelle. Émigré à Vienne à l'instant même où les troubles de son pays rendaient le séjour de la France si dangereux pour les grands noms de la monarchie, le duc de Richelieu avait reçu de l'empereur Joseph l'accueil le plus distingué ; la guerre de Turquie, si vaillamment soutenue par l'illustre Potemkin, inspira au gentilhomme français le désir de servir sous les ordres d'un tel général. Il se montra tout d'abord un si vaillant soldat, qu'il reçut sous les murs d'Ismaël la croix de Saint-Georges et une épée d'honneur. Attaché à la personne du grand-duc Alexandre, avant que ce prince fût devenu l'empereur, le duc reparut un moment dans sa patrie que la révolution laissait enfin en repos , vaincue qu'elle était par la ferme volonté de ce Bonaparte qui comprenait aussi bien que personne en Europe la valeur de ce grand mot : l'autorité. Richelieu ne crut pas devoir accepter les offres du nouveau maître de son pays, et il revint en Russie où l'attendait le grade de lieutenant-général et de gouverneur d'Odessa.
Au moment où l'administration de cette ville fut confiée â M. de Richelieu, la statistique donnait pour résultat une population de neuf mille individus , parmi lesquels on ne comptait encore que cent quarante-quatre ouvriers. Huit églises , un hôpital et plus de mille maisons ou cabanes avaient été successivement bâties , et cependant le besoin d'artisans se faisait si impérieusement sentir que les premiers soins du nouveau gouverneur tendirent à doter la ville de travailleurs adonnés aux industries les plus essentielles. Toutes les administrations se trouvant réunies sous le même pouvoir, et la surveillance également répartie sur toutes les branches des différents services , la ville n'eut plus rien à faire qu'à
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grandir. C'est à cette époque qu'il faut noter encore de nouveaux et importants bienfaits dont l'empereur Alexandre se montra prodigue envers la cité de son adoption. Les droits de douane, baissés d'un'^quart, attirèrent dans le port un plus grand nombre de navires; le cinquième, et non pas le dixième, du produit total de cette branche du revenu public, fut affecté aux travaux maritimes. La quarantaine fut largement subventionnée, la garnison augmentée; et deux grands marchés annuels furent établis. En même temps un tribunal de commerce s'organisait, une école s'ouvrait pour les jeunes gens destinés au commerce; l'éducation des moutons mérinos encouragée et bientôt s'étendant librement sur des terrains accordés par la ville aux spéculateurs, ouvrait une source nouvelle et féconde de revenu pour les fortunes particulières ; l'aisance qui est la compagne assidue de l'ordre et du travail, le bien-être, et le goût qui vient après lui, tous ces petits détails de la vie intime qui ne sont à tout prendre que la civilisation, pénétraient ainsi peu à peu dans ces murs nouvellement bâtis. Le boulevard pittoresque qui domine la mer invitait naturellement les habitants à la promenade; de là ils pouvaient contempler d'un coup d'œil satisfait et plein d'espoir le présent et l'avenir de leur ville. A l'exemple du gouverneur chacun s'adonna aux plantations auxquelles le duc de Richelieu attachait une importance bien légitime : si la nature du sol s'est opposée au développement de la végétation, conçu sur un plan général , du moins faut-il reconnaître que l'importation de certaines espèces d'acacias a rendu un service éminent à la ville, en apportant sur ce sol jadis nu et brûlé du steppe voisin un peu d'ombre et de fraîcheur.
L'agriculture déjà mieux pratiquée donnait vers l'an 1805 des résultats assez importants, pour qu'Odessa, sollicitée de venir en aide aux pays de l'occident où se faisait sentir la disette, pût exporter pour 5,700,000 roubles de céréales.
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La guerre, qui peu de temps après éclatait vers l'I^^uropi; centrale, fut d'abord défavorable aux opérations commerciales, mais il arriva plus tard qu'Odessa profita même de cet état funeste et ruineux pour tant de nations. D'abord une quantité considérable de commerçants italiens, qui fuyaient le régime imposé à leur patrie , apportèrent , en émigrant dans la Nouvelle-Russie, des capitaux et une intelligence profitables aux affaires. En même temps Odessa, exploitant heureusement la situation politique qui fermait la Méditerranée au commerce des nations orientales, attira vers son port et reçut en transit tous les produits que l'état de guerre repoussait des Dardanelles. Cette déviation accidentelle n'apporta pas moins de deux millions de roubles de bénéfice à la place d'Odessa. Enfin tout grandit dans cette heureuse cité, qui bientôt ne se contenta plus de ses établissements purement utiles, de ses institutions simplement mercantiles; elle voulut même, comme toutes les autre capitales , sacrifier quelque chose aux arts amis de la paix , car le tumulte de la guerre expirait bien loin d'elle et de ses actifs habitants. Alors l'architecture, la première passion des peuples un peu riches, devint en grand honneur; quelques monuments d'un style remarquable s'élevèrent de toute leur hauteur au-dessus d'humbles maisons. La mode eut bientôt son quartier de préférence, bientôt même fut construit un théâtre , ce luxe des esprits oisifs , et sur ce théâtre furent représentés , à défaut de comédies nationales, des opéras de l'Italie. Ce théâtre fut inauguré non loin de la Bourse , comme si l'on eût voulu mettre en regard l'origine laborieuse de ce peuple et les loisirs que lui avait faits un long et pénible travail.
Au miheu de cette prospérité, en 1812 , la peste vint pour la première fois ravager la ville et lui enlever deux mille habitants. A peine remise de cet affreux désastre, Odessa tout entière fut frappée dana ses plus chères affections par
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la retraite inopinée de son illustre chef, de son bon génie, que la restauration de ses rois légitimes , aussi bien que le nom de ses pères, rappelait dans sa patrie. Après onze années d'une administration tutélaire , M. le duc de Richelieu quittait cette ville, dont il avait été la providence visible, emportant avec lui les vœux et les regrets de ce peuple qui avait grandi sous ses auspices.
Plus d'un témoin oculaire nous disait encore la douloureuse scène de séparation dont la plaine fut le théâtre. Le duc fut accompagné jusqu'à la première poste par tous les équipages de la ville ; bien à l'avance les populations s'étaient réunies sur ce champ des adieux. Lorsque vint le moment de se quitter, moment qui brisait tant d'affections et tant d'espérances, lorsque tout un peuple, se précipitant vers son bienfaiteur, l'appela à grands cris et voulut serrer ses mains, revoir encore ses traits et toucher ses habits, l'homme de bien, objet de tant de regrets , céda à son émotion trop violente; il fallut l'arracher à cette scène et le porter dans sa voiture , qui s'éloigna rapidement. Le reste de cette noble carrière appartient à l'histoire d'un autre pays. Dans les fonctions dont le revêtit bientôt la haute confiance du roi de France, M. de Richelieu n'oublia jamais le peuple dont il s'était fait le père; aujourd'hui la reconnaissance publique lui a élevé un monument durable , dans le lieu même que ses soins ont embelli.
Les chiffres de la statistique d'Odessa présentent, durant cette période de onze années , une augmentation remarquable : sans entrer dans de plus longs détails, nous nous contenterons de constater qu'au départ du duc de Richelieu la ville comptait vingt-cinq mille habitants répartis dans plus de deux mille maisons , et que le mouvement annuel de son commerce employait quarante-cinq à cinquante millions.
Un noble héritage restait donc à recueillir, et la volonté
ODESSA. — COTE MET. 11) J ON AL E DE (W. IMÉE. 'i'Jl
impériale, donnant un nouveau gage de sollicitude et d'intérêt à ces contrées, le fit échoir en de dignes mains. j\I. le comte de Langeron , un Français comme son illustre devancier, continua son œuvre avec un rare bonheur. Emigré et accueilli par la Russie, M. de Langeron avait déployé de grands talents militaires en Suède, en Turquie, en Hollande, à Corfou, partout enfin où le sort de la guerre Tavait appelé. Après la paix, l'empereur, qui se connaissait en hommes, nomma ce général Go}iverncur urbain d'Odessa, et en même temps gouverneur général de la Nouvelle-Russie. Ainsi entre les mêmes mains étaient réunis des pouvoirs qui permirent au comte d'embrasser d'un point de vue plus élevé le plan d'une administration qui devait désormais lier les intérêts d'Odessa avec ceux des vastes contrées que le nouveau gouverneur était appelé à régir.
Ce général se mit à l'œuvre vers la fin de 1815. Il était à peine installé qu'il reçut une auguste visite, dont Odessa conserve encore l'heureux souvenir. Un prince du sang impérial , celui que la Providence a placé depuis sur le trône de toutes les Russies , et qui était alors le grand-duc Nicolas , vint juger par lui-même d'un état florissant qu'il ne trouva point au-dessous de sa renommée. Ce n'était plus , à cette heure , une ville qui essayait ses forces , c'était une cité puissante qui avait conquis une place importante dans notre vaste empire. Désormais donc nous n'aurons plus à énumérer les tentatives timides et incertaines d'un peu])le de marchands hasardeux. Il ne nous reste à enregistrer que des succès, prompts, larges et rapides. En 1815, Odessa exporte pour quatorze millions , un an après c'est trente-sept millions qu'il faut inscrire au même chapitre , un an de plus , et nous trouvons quarante-deux millions ; l'importation dans le même intervalle varie de quinze à dix-neuf millions. Depuis lors Odessa est devenue l'immense grenier où s'entassent les céréales que l'Europe vient lui demander dans ses disettes ;
et comme les navires de la rade ne suffisaient déjà plus à un écoulement assez prompt, c'est à cette époque que furent bâtis les nombreux magasins qui forment une ville nouvelle, où s'abritent et s'entreposent les moissons de ce sol nourricier.
Ainsi s'accomplit la destinée de cette cité nouvelle. Désormais sa place fut marquée parmi les villes les plus actives et les plus utiles du monde. Pour comble de prospérité , son premier vœu , le vœu de son enfance commerciale fut exaucé en 1817, et le port fut déclaré franc. Ce fut là une mesure d'un immense résultat pour la ville , et qui put lui permettre de songer à la fabrication , par la facilité avec laquelle les matières premières sont admises pour concourir à la production d'objets manufacturés indigènes, et, par conséquent, reçus à des conditions favorables dans toutes les provinces du Midi.
D'abord on s'occupa d'élever une enceinte où cette précieuse franchise se trouvât cernée sans y étouffer. Le terrain fut vaste ; la construction du mur de douane demanda deux ans et trois cent mille roubles. Ce n'est donc qu'en 1819 que la libre entrée fut accordée aux denrées étrangères. Avec les produits qui constituèrent sa richesse matérielle, Odessa reçut bientôt les institutions intellectuelles qui lui manquaient encore. Le lycée Richelieu, qui fut fondé vers cette époque et qui eut pour premier directeur l'abbé Nicole , ce guide bienveillant de la jeunesse, cet autre Rollin venu de France tout chargé de cette science paternelle qu'il savait rendre si cimable et si facile, reçut en peu de temps un nombre considérable d'élèves. Un jardin botanique fut ouvert; un Français enseigna l'horticulture; il planta les pépinières ; ses essais d'acclimatation furent souvent heureux. Lorsque la guerre chassa les Grecs de l'Archipel , ce fut à Odessa qu'une nombreuse colonie de ces nobles fugitifs fut accueillie, et l'on sait que cette troupe désolée apporta avec
ODESSA. — COTE ME I'. IDlOxN A I.E DE C.KIMÉE. '2'23
elle dans ces murs hospitaliers les restes du patriarche de Constantinople , restes profanés, qui trouvèrent du moins une sépulture chrétienne. En 1821, une communication directe s'établit avec Constantinople, au moyen de deux navires partant à des époques réglées. Le service des postes de l'Orient, qui jadis remontait du nord jusqu'à Moscou, traversa désormais la ville. Odessa eut ses imprimeries, ses journaux, ses assemblées d'affaires, de sciences ou de plaisir; pour devenir une ville élégante et polie, comme elle avait été une ville commerçante et laborieuse , elle n'eut bientôt plus qu'un pas à faire, et elle le fit aisément, grâce à l'exemple et à la sollicitude constante d'un nouveau oouverneur-général, administrateur habile autant qu'illustre guerrier, ami d'un sage progrès et doué d'une instruction étendue, persévérant et ferme pour le bien, indulgent pour les faiblesses humaines, l'une des gloires les plus pures de son pays, en un mot, un noble et parfait gentilhomme : c'est nommer le comte Michel Woronzoff.
Nulle biographie n'est plus pure et plus honorable : né en 1782 et élevé en Angleterre, où son père était ambassadeur de la Russie , le comte Michel Woronzoff débuta comme lieutenant dans les gardes , et il fit la guerre en Géorgie et au Caucase de 1801 à 1805; là, dans ces combats de tous les jours, il déploya un courage qui commença à établir sa belle renommée militaire. En Hanovre, en x\llemagne, en Turquie , ses grandes qualités lui valurent un avancement mérité. Général en chef pendant la campagne de France , il se trouvait à Craonne en face de Napoléon. Durant l'occupation de ce royaume, le comte Woronzoff commandait nos troupes cantonnées en France. Maubeuge , son quartier-général , garde encore le souvenir de sa noble conduite, toujours empreinte de la plus exacte justice. Ce fut en 1823 que le gouvernement général de la Nouvelle-Russie lui fut confié , et qu'il vint s'établir à Odessa. Heureuse ville , qui retrou-
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Vcait dans son cinquième chef la réunion de toutes les qualités qui avaient illustré, à des titres différents, les premiers auteurs de sa grandeur toujours croissante!
Sous l'administration du noble comte, le progrès marcha encore d'un pas plus rapide ; c'était peu d'avoir entrepris , il fallait achever. La beauté extérieure de la ville prit un caractère remarquable de grandeur et de bon goût. Les mesures les plus propres à assurer la santé publique furent méditées et composèrent un règlement de quarantaine qui peut passer pour un des plus sages , entre toutes les lois qui régissent la matière. Des sommes considérables furent employées à l'assainissement de la voie publique, à l'écoulement des eaux, au dallage et à la plantation des rues. La surveillance d'une bonne police établit l'ordre et la sécurité dans toute l'étendue du territoire de la ville. Des églises , des marchés spacieux, des établissements de bienfaisance , ont signalé cette intelligente administration ; enfin, pour embrasser d'un seul coup d'œil tout ce que la ville lui doit de prospérité , nous emprunterons à l'ouvrage cité plus haut la statistique la plus récente qui ait été publiée sur Odessa.