‹ Voyage dans la Russie méridionale et la CriméeChapitre 31 sur 68 · MOU) AVI K · texte numérisé non relu

MOU) AVI K

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YASSY. — MULDAVIK. — T.KSS \ i; \ li I K. t'C,

Nous n'avons aucune observation qui donne lieu de penser que la constitution physique de la Moldavie difïère notablement de celle de la principauté voisine : la même chaîne de montagnes borne , vers Fouest, les deux contrées; et si l'on a quelquefois remarqué que l'hiver était plus rigoureux à Yassy qu'à Bukharest, cette différence est justifiée par la position respective en latitude des deux capitales. La Moldavie a éprouvé plus fréquemment les secousses des tremblements de terre qui se font quelquefois sentir dans ces régions.

Les Moldaves sont robustes , sobres , durs au travail , et habitués à supporter les influences des climats les plus opposés; leurs traits diffèrent de ceux du peuple valaque. Leur visage est moins ouvert , et l'habitude qu'ils ont conservée de porter la barbe et les cheveux longs imprime à leur physionomie un aspect presque sauvage, si bien qu'on les prendrait de loin pour ces naives statues des Sarmates primitifs qui décorent les musées , vestiges héroïques des triomphes de l'ancienne Rome sur les Barbares. Chez les Valaques , au contraire , vous rencontrez un développement plus large de la stature et des beautés de la race humaine. Les Moldaves, comme s'ils avaient gardé plus que leurs voisins les traditions d'une origine nomade, sont plus particulièrement voués aux longs voyages à pied. Réunis en caravanes nombreuses, ils parcourent ainsi des espaces immenses, et vont jusqu'aux fleuves situés à l'orient de la Russie , transporter les denrées qui approvisionnent les villes éparses dans ces vastes plaines. Les Moldaves traversent tous ces steppes au pas mesuré de leurs bœufs ; ils sont quelquefois un mois entier sans approcher d'un toit. Le soir venu, la caravane s'arrête, elle dispose en carré ses nombreux chariots, et laisse ses bœufs blancs paître à l'entour sous la garde de chiens intrépides. Bientôt , au milieu du carré , s'allume le feu du bivouac où les conducteurs apprêtent leur simple

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re])as, après quoi chacun s'endort enveloppé dans de grossières couvertures de feutre. Ces infatigables marcheurs n'en sont pas moins d'excellents cavaliers : ils possèdent vers le nord de la principauté une oelle race de chevaux d'une ])lus grande taille que celle des coursiers de la Yalachie, et recherchée pour les remontes.

Nous ne pouvons parler ici que de la partie de la population que nous avons vue dans l'un et l'autre pays; mais, à en croire les voyageurs les mieux instruits et les plus dignes de foi, c'est parmi les montagnards des deux principautés qu'il faut chercher les traits les plus décidés. La contrée élevée est remplie de sites magnifiques , la végétation est abondante, plusieurs accidents naturels rappellent les beautés pittoresques des Alpes et de la Suisse. De tels récits font regretter de n'avoir pas le loisir de poursuivre jusque dans ces montagnes l'examen intéressant de ces contrées, qui méritent à tant d'égards une étude attentive ; mais lorsqu'on traverse, comme nous lavons fait, la Moldavie en trois jours, et sous des torrents de pluie , on n'est guère disposé à contempler ces paysages attristés.

Les Tsiganes, cette race sans discipline, sont nombreux en Moldavie, et là, tout comme en Valachie, on en tire quelque parti comme serviteurs. Outre leur emploi de domestiques, les Tsiganes sont encore cuisiniers, forgerons, ménétriers, trois professions bien opposées, pour lesquelles ds n'ont à redouter aucune concurrence dans ces contrées. Mais quels horribles cuisiniers, rien qu'à les voir! et. Dieu merci , nous nous en sommes tenus là !

La religion toute extérieure de ces peuples , consiste princi})alement, comme nous l'avons déjà dit, dans l'observance des ])ratiques commandées par le culte. Ces pratiques, parmi les(|uelles l'abstinence joue le premier rôle, sont entièrement d'accord avec la sobriété naturelle aux Moldaves. Leur nourriture habituelle se compose dune sorte de bouillie

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qu'ils préparent soit dans un four, soit dans une marmite de fonte, et qu'ils nomment iiiainalinija. Mêler du lait à cette préparation, dont la farine de maïs est la base, c'est déjà un indice de luxe. Les plus riches paysans touchent rarement à la viande , et ce n'est guère qu'à la fin d'un long carême qu'ils se permettent ce grand régal.

Il ne nous reste plus , pour terminer ces notes , qu'à dire un mot du langage des peuples des principautés.

La langue est, à très-peu de chose près, la même dans la Moldavie et dans la Valachie. Cet idiome, où l'on retrouve, au miheu de la corruption que les émigrations y ont introduite, des origines latines et slaves , ne possède sa grammaire et se& caractères particuliers que depuis 1735, cette époque remarquable par les tentatives éclairées du prince Constantin Mavrocordato. La langue valaque est donc parlée par le peuple; quant aux boyards, ils ont fait longtemps usage du grec moderne, qui, introduit par les Ghospodars venus de Constantinople , était le langage de la cour. Aujourd'hui l'étude de la langue française est devenue générale , et vous ne trouveriez guère de maison distinguée dans laquelle la langue et la littérature françaises ne fussent en honneur. Quelques mots, que nous transcrivons d'après un bon vocabulaire , donneront une idée des emprunts que la langue valaque a faits à la langue latine , cette grande source à laquelle tant de nations ont puisé :

Avec Gum. Larmes Lacriina'.

Blanc Alb. Lumière. . . . Luminar.

Beau Fornios. Mot Verba.

Bon Jîounn. l'èeheur. . . . l'escator.

Bœuf. Boo. Noir ^eg■ro.

Banc Scamm. l'arent Parinte.

Commencer . . Incep. Où L ndè.

Doigt Degete. Rire Bis.

Jour Dzio. Table Ma.ssa.

Jeu Venat. \ erre Vitric, etc.

198 VOYAC.l' nWS ], A r.lSSiK MKIIIDIONAJ.E.

Outre ce ])eu de mots pris au hasard , il en est un grand nombre dans l'idiome des principautés qui ont des rapports de similitude complète avec la langue italienne. Il est juste d'ajouter que ces rapports, qui se Retrouvent dans la langue écrite , seraient difficiles à deviner si on les recherchait dans la langue parlée. La prononciation vicieuse du peuple, l'organe guttural et rauque que les Moldaves contractent par l'habitude de vivre en plein air, ne rendent les mots perceptibles qu'à une oreille très-exercée.

C'est à réunir et à coordonner ces notes que nous occupions les loisirs de notre fastidieuse quarantaine. Elles sont le résultat de quelques lectures, de nos propres souvenirs , et surtout des plus généreuses communications : nous les donnons ici , non point comme un précis , même incomplet, de tout ce que comporte un sujet q\n fournirait aisément la matière d'un volume, mais comme un simple récit de nos impressions, pendant un trop court passage. On y verra que , dans notre ardeur de tout apprendre , nous avons été merveilleusement secondés par le mérite et par la complaisance de nos nobles hôtes.

Mais il est temps de franchir tout de bon la frontière , et de revenir à Skoulani, ce village qui, en vertu du traité signé à Bukharest, le 16-28 mai 1812 , entre la Russie et la Porte ottomane, est devenu un village russe. Ce traité comme on le sait , a ajouté à l'empire la longue province bornée à l'est par le Dniester et à l'ouest par le Pruth, qui l'enferment dans leurs cours presque parallèles. Sur la ligne nouvellement adoptée pour les limites , chacune des deux nations a fondé sa quarantaine, destinée à surveiller et à purifier les provenances de la rive droite du Danube. Le lazaret des Moldaves est établi à Galatz , non loin de l'embouchure du Pruth ; les Russes ont ])lacé leur point de surveillance sur la rive gauche du même fieuve, à l'endroit le plus rapproché de la Moldavie, el sur la route , où peut-être les communications entre

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cette principauté et la Bessarabie auraient besoin de jouir d'une plus grande liberté.

A Dieu ne plaise que nous cherchions à dépeindre dans ces pages les misères et les ennuis de cette captivité si triste qu'on nomme quarantaine ! La seule consolation , c'est le sentiment de cette précieuse obéissance à la loi sans laquelle il n'est pas de société possible. Renfermés dans nos cabanes quand venait la nuit , nous devenions la proie des millions d'ennemis qui tourmentaient notre sommeil, et qui, par leurs piqûres acérées , nous faisaient sentir toute la dureté de nos grabats de planches. Le jour se traînait lentement, et nous attendions avec une vive impatience le moment où , par une faveur toute spéciale du directeur du lazaret, un bain dans la rivière nous était permis. Alors , environnés de nos gardiens et dans des limites tracées, nous pouvions nous livrer à ce salutaire exercice. Les eaux du Pruth passent pour être très-saines , et on leur attribue des qualités hygiéniques, et comme bain et comme breuvage. Nous préférions, nous, le premier de ces emplois au second , car nous trouvions à l'eau de ce fleuve un goût saumâtre assez prononcé pour en rendre l'usage désagréable.

Une garde veille jour et nuit autour de la clôture en bois qui entoure le lazaret, et les cris de veille que les factionnaires échangent tant que dure l'obscurité, retentissent et se prolongent en échos lugubres peu propres à égayer les pensées du captif. La température si déplorable que nous avions rencontrée dans les principautés ne cessait pas de sévir à Skoulani. Après une matinée brûlante, chaque soir amenait un violent orage. Alors nos cours , nos maisons même devenaient de tristes cloaques que le soleil du lendemain avait peine à sécher. Durant un de ces orages, où les roulements du tonnerre étaient continuels, on nous apprit que la foudre avait frappé le peloton de cosaques qui allait relever les sentinelles. Leurs longues lances avaient apparemment

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servi de conducteurs au Huide meurtrier; sur cinq hommes, un seul avait perdu la vie , et les quatre autres étaient restés paralysés d'une partie de leurs membres. *

Il ne faut pas perdre de vue xjue nous étions sur le sol de l'empire , et que , même sur cette frontière éloignée de la capitale, les ordres bienveillants qui devaient nous assurer appui et protection étaient depuis longtemps parvenus. Aussi trouvâmes-nous, de la part des employés , toute l'indulgence qui pouvait s'allier à l'extrême rijS^ueur des règlements. Cette permission de nous baigner , à laquelle nous attachions tant de prix , nous en avions toute l'obligation à la prévenance du directeur, et du docteur Ellisen, médecin du lazaret. J'avais obtenu aussi la faveur de faire poser devant Raifet, à distance convenable , sous la surveillance des gardiens, ceux de nos tristes compagnons de quarantaine, presque tous juifs ou Arméniens, qui consentaient à servir de modèles à l'artiste. Enfin, le temps s'écoulait. Dans les premiers jours d'août, un envoyé de M. le comte WoronzofF, gouverneur-général de la Nouvelle-Russie , arriva d'Odessa à notre rencontre , en nous témoignant de la part du comte une bienveillance dont une longue correspondance m'avait appris à ne pas douter. Ce jeune homme, l'un des secrétaires de la chancellerie du gouverneur-général d'Odessa , venait se mettre à notre disposition comme notre guide pour le chemin qui nous restait à faire. Le 22 juillet-3 août , nous fumes mandés de nouveau au parloir de l'administration , pour y prêter le serment de sortie. Nous jurâmes dans la joie de notre cœur que nous n'avions enfreint aucune des lois sanitaires , et que la peste , que nous n'avions point à notre entrée , ne nous était point survenue. L'Evangile reçut cette parole sacrée , que nous scellâmes d'un baiser sur le livre saint, placé sur la même table qu'un Khoran pour les Turcs et le livre des Patriarches pour les juifs : simple et touchante leçon de ])hiloso])hie , qui proclame l'ineffable tolérance de

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lïieu pour toutes ses créatures , et qui témoigne aussi de la pieuse adresse de la quarantaine, qui sait trouver à chacun un serment selon sa conscience !

Le lendemain, nous avons franchi ce seuil redouté où l'on doit, en arrivant, déposer l'impatience. Des attelages de grands chevaux, réunis quatre de front, emportèrent bientôt les voitures et les joyeux voyageurs, et nous foulâmes rapidement le sol de la Bessarabie. Au sortir du village de Skoulani, dont les larges rues attestent déjà la nationalité, nous commençâmes à parcourir un pays nu et inculte, sillonné par des vallées qui s'abaissent entre de longues collines arrondies comme des dunes successives , et qui s'étendent parallèlement au cours du Pruth. Cette disposition du terrain se remarque pendant environ vingt verstes ou cinq lieues. Au fond de ces vallons, on rencontre d'ordinaire des étangs. alimentés par les eaux pluviales; mais aussi loin que l'horizon peut s'étendre, pas un arbre, pas un être humain, pas la moindre habitation ! Nos postillons étaient les seuls échantillons que nous pussions voir du nouveau peuple de ces contrées; mais combien ne trouvions-nous pas déjà de différence entre leur physionomie et celle des Moldaves! Leurs chapeaux élevés rappellent la forme d'un bourdon de pèlerin; une chemise grossière, une ceinture, de larges pantalons qui rentrent dans des bottines de cuir écru, tel est le simple et léger costume qui les distingue. Le type de leur figure n'offre point le caractère si fortement accentué des habitants de la Moldavie. Un teint plus blanc, un visage large, une barbe et des cheveux blonds les distinguent de leurs voisins en deçà du Pruth. Les postillons, comme c'est l'habitude dans tout l'empire, conduisent assis sur le devant des voitures : cette disposition faillit être fatale à quelquesuns d'entre nous. L'un de ces hommes, maladroit et ne se sentant plus maître de huit chevaux jeunes et ardents, prit le parti de leur lâcher la bride : aussitôt l'attelage n'étant

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plus contenu, s'emporta à travers la plaine, au grand péril des voyageurs et des personnes qui tentèrent, à plusieurs reprises, d'arrêter les chevaux, ^tant ils étaient animés par leur nombre et leur ardeur réciproque !

Au bout de quelques heures, le pays avait changé d'aspect. Cette fois, plus de longues plaines uniformes, mais une contrée bien coupée, toute couverte de beaux arbres et enveloppée d'un horizon où se dessinaient des montagnes de la plus belle forme. Un orage épouvantable vint nous surprendre dans la forêt, où nous eûmes l'heureuse chance de rencontrer une maison de poste dépendante du hameau de Bachmout. Nous nous réfugiâmes dans cette pauvre habitation, d'où nous vîmes plus d'une fois la foudre éclater à peu de distance de nous, et plus près encore de quelques bœufs qui supportaient stoïquement la tempête. Après que les torrents de pluie se furent arrêtés, nous reprîmes notre route, et nous abandonnâmes bientôt ce beau pays si pittoresque et trop vite traversé. Alors une plaine, ou pour mieux dire un étang de boue noire, à l'horizon que l'espoir poursuit toujours sans jamais l'atteindre, nous environna de tous côtés. Lorsqu'une nuit profonde vint nous envelopper, rien n'avait encore changé autour de nous ; vers dix heures, une escorte de cosaques armés de longues lances dont le fer était remplacé par une lanterne, nous annonça la proximité de Kicheneff.

Sortir de ces ténèbres épaisses, de cette mer fangeuse, pour se trouver tout à coup au milieu d'une salle où brillent vingt flambeaux, entourés d'empressements, de politesses, avec la perspective d'un souper : c'est là un de ces contrastes qui sont fréquents dans la vie aventureuse du voyageur, mais qui, pour se répéter quelquefois, ne perdent rien de leur charme. En l'absence du gouverneur de Kicheneff, un de ses parents et le maître de police de la ville nous faisaient les honneurs d'une belle et vaste maison. Des divans qui, par nos souvenirs de quarantaine encore si présents, nous

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semblèrent du duvet le plus fin, nous permirent de prendre un repos bien acheté par la fatigue du jour. Notre guide , le jeune envoyé du comte Woronzoff, eut cependant la barbarie d'interrompre à trois heures du matin un si bon sommeil, et de nous tenir sur pied deux heures avant l'arrivée des chevaux. Nous nous mîmes en route cette fois pour ne nous arrêter qu'à Odessa, ce premier but tant désiré de notre long voyage.

Les mêmes personnes dont la politesse nous avait accueillis la veille voulurent nous accompagner à cheval ou en droschki jusqu'à une certaine distance de la ville; nous ne vîmes donc de Kicheneff que son énorme étendue : semblable à Rome, elle couvre plusieurs collines. Cette ville n'occupe tant d'espace que par la largeur de ses rues et par les jardins qui entourent chacune de ses maisons. Les vieilles masures mal bâties et les cabanes primitives y sont encore en grand nombre, tandis que les quartiers neufs se couvrent d'habitations élégantes et d'édifices publics d'une architecture fort recherchée. L'éclat des couleurs employées pour peindre les monuments, et surtout les dômes et les toitures revêtus d'une teinte d'un vert tendre, offrent aux yeux des étrangers un aspect singulier, et donnent à nos villes un cachet particulier qui semblait frapper par sa nouveauté mes compagnons de voyage. Les places de Kicheneff sont immenses, ornées de gazons et entourées de bornes ; on s'occupait, au moment de notre passage, d'achever une plantation considérable destinée à devenir la promenade publique.

Quelques vignobles se remarquent sur les coteaux qui avoisinent la ville ; peu après, la campagne nous apparut de nouveau, inculte, déserte, et surtout désolée par la pluie. Dans les plaines basses et noyées, nous rencontrions d'innombrables oiseaux de marécage, des troupes de vanneaux, des poules d'eau, et surtout des grues à l'air pensif, qui promenaient à travers les prairies leur gravité mélancolique.

'iO'i VOVVC.E DANS LA ilUSSIE MÉIUDION ALE.

Dans le steppe, nous laissions derrière nous des espaces incommensurables tout couverts de belles et larges plantes en fleur. Les bourbiers de la route les défendaient malheureusement contre les entreprises du docteur Léveillé, qui, du fond de la voiture valaque, endurait en passant le supplice de Tantale, appliqué à la botanique. Enfin, Bender nous apparut. Non loin de cette place forte, nous venions de fouler le sol désert, la place inconnue où Potemkin, l'une de nos gloires historiques, rendit le dernier soupir. Parti malade de Yassi pour se rendre à Kherson, le prince fut obligé de quitter sa voiture, car, à Texemple de l'empereur romain, il voulait mourir debout; et il est mort dans ces steppes comme un soldat, cet homme dont le nom seul valait des armées.

Nous n'entrâmes point à Bender, qui gardera longtemps le souvenir de Charles XII, ce terrible vaincu de la Russie. De la maison de poste, on domine cette ville alignée dans une plaine, sans arbres, sans jardins, et flanquée de nombreux moulins de bois qui déploient au vent leurs six ailes. La citadelle, séparée de Bender, offre un développement assez considérable ; ses ouvrages modernes enveloppent les ruines de l'ancienne forteresse turque ; six cents artilleurs en forment la garnison. Cette place a perdu de son importance depuis qu'elle se trouve en plein territoire. Ville frontière des Turcs, elle était, sans nul doute, d'une grande ressource pour eux dans ce pays découvert, et sur ce fleuve qu'elle commandait.

Le Dniester est, devant Bender, d'une largeur médiocre; mais il coule entre des berges très-profondes, et qui rendent fort difficile le passage d'un bac situé sous les bastions du fort. Pour remonter sur la rive gauche, il nous fallut requérir l'assistance d'un camp de charretiers moldaves, établi dans le voisinage, et six paires de bœufs nous furent d'un puissant secours.

Tiraspol, sa citadelle, et un vaste campement d'artillerie

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SOUS ses mars, passèrent rapidement devant nos yeux; puis, Koutcherhan, où s'est fondée une colonie d'Allemands cultivateurs : c'est la première de huit communautés aoricoles qui se sont établies sur le sol de la Bessarabie, et qui y ont importé, avec leurs méthodes de culture, leurs mœurs douces et patientes, et jusqu'aux noms des villes de leur patrie. C'est ainsi que, vers le soir, nous avons traversé Strasbourg et Manheim, où l'idiome des bords du Rhin nous rappela d'autres contrées, non pas plus fertiles assurément, mais plus habitées, puisque les populations s'y pressent à ce point que l'émigration est devenue une nécessité. Ces Allemands paraissaient contents de leur sort, car la terre répond avec usure aux soins qu'on lui donne dans ces steppes encore vierges. La Bessarabie prend un essor rapide vers les productions industrielles. Riche en grains, non-seulement au delà de tous ses besoins, mais au delà même des exportations prévues, cette province en est arrivée à chercher dans la fabrication un nouvel emploi de sa fécondité. Le gouvernement favorise cette tendance par des immunités spéciales : ainsi la distillation et la vente des eaux-devie et des esprits, qui sont dans toutes les provinces de l'empire le privilège exclusif du gouvernement, sont, en Bessarabie, permises pour un temps déterminé, au producteur. Récemment aussi, la fabrication du sucre de betterave a pris naissance dans cette contrée ; la terre est riche à ce point que cette racine, dévorante partout ailleurs, ne saurait épuiser cette forte nature; d'ailleurs, on n'abuse pas de sa vigueur, car l'espace est si large que la culture ne revient pas de longtemps sur le terrain qui a déjà donné son rapport. Le combustible employé est un mélange en usage dans toute la Russie Méridionale, et qui consiste en paille hachée et en fiente de bœuf amalgamées ensemble, et séchées en galettes dont on tapisse les murs pendant l'été. Presque toutes les maisons sont recouvertes de ce singu-

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lier enduit, dont on les dépouille à l'approche de l'hiver.

Outre les colonies allemandes, nous rencontrâmes de nombreuses caravanes moldaves, campées pour la nuit dans leur disposition stratégique ordinaire. A l'approche de ces établissements nomades, il faudrait plaindre le malheureux piéton attardé : il courrait grand risque d'être dévoré par les chiens féroces qui servent d'éclaireurs à ces bataillons carrés de chariots.

La nuit était venue depuis longtemps, et des lenteurs interminables nous retardaient à chaque poste. Malgré deux estafettes , rien n'était préparé : les chevaux manquaient, et la rapacité du juif, qui ne néglige aucun moyen de faire contribuer le voyageur, nous accablait d'offres de services qui, une fois payés, ne se réalisaient pas. Ce n'est donc qu'après avoir passé toute la nuit dans une plaine, où nous restâmes souvent embourbés , que nous approchâmes de la capitale de la Nouvelle-Russie. Avant d'avoir aperçu la ville, nous sentions sur nos visages échauffés par la fatigue l'impression piquante de l'air marin ; et, enfin, aux premiers rayons du jour, nous prenions possession d'un magnifique hôtel qui porte le nom de Richelieu ; cette maison, par les recherches savantes de son hospitalité, n'est point indigne de porter un pareil nom.

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