VI. BUDGET DE LA VILLE
Le 5* du produit des douanes. . . . 1,388,968, 22 ImiDôt foncier, patentes, etc 397,151, 12
DEPENSES
Bâtiments publics, entretien des tribunaux, pavage en dalles, éclairage de la ville, etc l,37Zi,818 10
Parmi ces nombreux établissements empreints d'une si haute sagesse, nous en avons visité plusieurs tout à fait dignes de leur fondateur. Je dois mettre au premier rang de nos visites celle que nous fîmes au jardin botanique d'Odessa, parce qu'à cette circonstance nous devons la collaboration si efficace et si richement productive du savant professeur M. de Nordmann. Attaché depuis 1833 à cet établissement, M. de Nordmann en dirigeait les travaux avec ce zèle dont il est animé pour les sciences naturelles, lorsqu'il vint à apprendre le but que nous nous proposions et quelles recherches nous voulions entreprendre en Crimée , spécialement sur la zoologie. Aussitôt toute son ardeur de voyageur se réveilla, et je fus assez heureux pour le décider à nous accompagner dans la péninsule Taurique , dont cinq précédents voyages lui avaient rendu l'étude familière. Les collections d'histoire naturelle déjà conquises sur cette intéressante contrée, et que M. de Nordmann nous fit examiner, enflammèrent le zèle de nos naturalistes à tel point qu'ils regrettaient déjà, au bout de deux jours de repos, le temps qu'ils passaient dans les molles délices de cette Capoue asiatique. Quoi qu'il en soit , dès ce jour M. de Nordmann fut incorporé dans notre phalange voyageuse. Les lecteurs amis des études consciencieuses et qui voudront suivre jusqu'à la
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fin l'exposé complet de nos travaux communs, trouveront certes de quoi justifier mon empressement à nous associer un savant modeste, et ils me féliciteront sans nul doute de ma docte conquête. ^
Le jardin dirigé par M. de Nordmann est destiné plutôt à former des élèves jardiniers qu'à cultiver des plantes pour lesquelles le climat et le sol se montrent également défavorables. Après trois ou quatre années d'études pratiques, les élèves reçoivent un certificat de capacité et trouvent de l'emploi soit à Odessa, où les tentatives infructueuses ne découragent pas les amateurs de jardinage , soit en Crimée, où la nature du sol est toute en faveur des essais que l'on peut tenter. Des expériences d'acclimatation tentées dans le jardin botanique même ont eu un succès satisfaisant, surtout pour les espèces provenant de l'Amérique septentrionale et du Japon ; mais ce qui réussit le mieux, ce sont les pépinières de certains arbres dont le jardin fournit jusqu'à quarante mille pieds par année, pour subvenir aux besoins du gouvernement et des particuliers. Un directeur, un secrétaire , quatre maîtres jardiniers , composent le personnel de cet établissement pour lequel la ville fournit dix mille roubles. L'excédant des frais est comblé par la vente annuelle des jeunes plants ; cette vente a toujours lieu à des prix trèsmodérés, pour encourager la culture et la propagation des espèces.
Une collection curieuse, qui touche à la fois à la botanique et à l'industrie, a été formée à Odessa dans le cabinet de M. Fabre, le chef de la chancellerie du gouverneurgénéral. Toutes les espèces de bois que produit le sol de l'empire devront être classées dans ce musée dendrologique; déjà bon nombre d'échantillons y figurent dans leur état naturel et dans l'état de poli que peut leur donner la main de l'ouvrier. M. Fabre, qui fait un emploi si intelligent des courts loisirs que lui laisse une place importante, nous
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montra, dans l'intéressante visite dont sa collection fut l'objet, la plus aimable courtoisie, unie à des connaissances variées.
L'hôpital d'Odessa nous a paru laisser beaucoup à désirer sous le rapport de la tenue et de la ventilation des salles. Les malades y sont surveillés du reste avec soin; mais quel malheur que cette charité , par un faste inutile , ne donne pas aux malades tout le bien-être qu'elle pourrait leur donner! La partie chirurgicale, confiée au talent de M. le docteur Andriewsky, jeune praticien déjà renommé, offrait, au moment de notre passage , des exemples de lésions affreuses dans les organes les plus importants. Le hideux aspect de tant de douleurs joint à la température élevée du jour me fit, pour ma part, abréger la visite; et tous ceux d'entre nous qui n'étaient pas , comme notre compagnon le docteur Léveillé, captivés par les intérêts de la science, allèrent chercher ailleurs de plus consolants tableaux.
L'université d'Odessa embrasse aujourd'hui dans son ensemble un grand nombre de gymnases, de collèges et d'écoles. Tous les gouvernements de la Nouvelle-Russie relèvent, sous ce rapport, de cet établissement. Le lycée Richelieu forme, dit-on, des élèves distingués. Outre cette institution et les pensions particulières, Odessa compte encore une école militaire, une école pour les langues orientales et une pour le pilotage. La population grecque d'Odessa est plus particulièrement appliquée à la marine et à la pêche ; mais l'indolence naturelle à ce peuple n'a pas encore donné à ces. industries tout le développement dont elles seraient susceptibles : avec une rade très -poissonneuse , Odessa n'est pas approvisionnée convenablement, ni surtout à des prix assez accessibles aux petites fortunes. Les pêcheries méritent donc une sérieuse attention de la part du gouvernement. On ne saurait, pour être juste, en dire autant de l'abondance des fruits dont cette capitale est pourvue. Les étalages nom-
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breux des fruitiers, abrités par de grandes toiles, rappellent les boutiques de l'Italie et de l'Espagne ; mais c'est surtout pour un seul fruit que le peuple montre un goût particulier, goût facile à satisfaire , puisque la moindre monnaie permet de se le procurer en grande quantité. Ce fruit, auquel on a conservé le nom tatar (ïarbouz , est le melon d'eau ou la pastèque des contrées méridionales, voisines de la Méditerranée. On peut dire sans exagération que , durant trois mois de l'année , il se consomme à Odessa plus de trente mille pastèques par jour. Tant que dure la grande chaleur, le peuple n'a pas d'autre boisson , d'autre nourriture que ce fruit spongieux , qui cependant doit être contraire à une sage hygiène , dans un pays où régnent parfois des épidémies de fièvres et d'autres maladies aiguës.
Le climat d'Odessa est singulièrement influencé par l'emplacement de la ville. Élevée au-dessus du niveau de la mer, exposée sans abri à tous les vents qui soufflent, et qui, en soulevant les sables du plateau, couvrent tous les objets d'une poussière impalpable et pénétrante, Odessa est, en été, brûlée par la sécheresse. Les mêmes causes, en hiver, l'environnent de vapeurs humides.
Longtemps on a parlé de l'insalubrité de l'air; mais, s'il faut en croire l'aspect général de la santé publique , l'air a été calomnié; cependant il est à présumer que les affections maladives reparaissent généralement à l'époque où de brusques changements se font sentir dans la température , et, sous ce rapport, Odessa est malheureusement partagée. Quoique située sous un parallèle où le climat est ordinairement tempéré , puisqu'elle repose par 46 degrés et 30 minutes de latitude, cette ville supporte un hiver comparativement plus rigoureux qu'on ne le trouve ailleurs à latitude égale : elle éprouve au contraire , en été , des chaleurs comparables à celles de la zone torride; mais nous l'avons dit, ceci est le résultat de la complète dénudation des immenses
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contrées dont Odessa est la capitale, et nous devons ajouter que ces conditions défavorables lui sont communes avec toutes les villes fondées dans ces steppes sans fin.
Un inconvénient plus grave pour une cité appelée sans aucun doute à de hautes destinées , c'est la pénurie, de jour en jour plus sentie , de l'eau potable. Dans cette ville , qui s'est agrandie démesurément et avec tant de promptitude , on n'a pas encore assez songé à ce besoin de tous les instants du jour. Mais ce qui doit nous tranquilliser pour l'avenir, c'est le dévouement aussi actif qu'éclairé de l'administrateur auquel sont confiées les destinées de cette ville. Dieu aidant et la science aussi , laissez faire le comte Woronzoff, et l'eau sortira de cette terre aride. Odessa possède un grand nombre de puits, dont les eaux suffisamment salubres pourront devenir un jour assez abondantes pour qu'il soit libre à chacun d'en user sans dépense; c'est là une grande question d'hygiène publique , dont le gouvernement ne saurait trop poursuivre la solution. Quant aux combustibles , le bois ne manque pas jusqu'à présent, il est vrai; les espérances fondées sur l'invention de gîtes carbonifères dans la Bessarabie n'ont point offert une réalisation assez large et assez constatée, pour qu'on puisse faire quelque fond sur une telle ressource; mais la persévérance ardente avec laquelle les recherches seront poussées par l'autorité pourra amener quelque importante découverte en ce genre. Heureux jour que celui qui donnera à la ville cette grande fortune!
Nous avons entendu dire à quelques marins que la situation maritime d'Odessa, et le choix de son port, n'étaient pas à l'abri de toute critique, et que Kherson et Nicolaieff offraient à la fois des ancrages plus sûrs et des débouchés plus naturels aux productions de la Russie méridionale. La première de ces objections peut être fondée : il n'est pas besoin, en effet, d'être très-habile pour comprendre combien
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la rade d'Odessa, rade de l'espèce de celles que Ton nomme foraines, est exposée à l'action des vents, et comment l'eiFort d'une grosse houle, souvent poussée vers le port, doit tendre à ensabler ses bassins. Quant à^la seconde critique, nous ne saurions nous en faire juges, résolus que nous sommes à tout apprécier par nous-mêmes ; mais il nous semble, au premier abord, qu'Odessa nest pas trop défavorablement placée pour l'écoulement des produits méridionaux. Longtemps avant que le privilège du port franc fit pencher la balance en sa faveur, les navires de l'Occident venaient déjà sur ses eaux pour y solliciter leurs chargements. Il faut bien qu'une cause puissante ait fait ressortir les avantages de la position d'Odessa, puisqu'à peine tracée sur le terrain qu'occupait Hadji-Bey, elle attirait à elle, aux dépens de Kherson, le commerce du littoral du nord de la mer Noire. Qu'on se rappelle cette lutte de dix ans contre l'indifférence de la métropole, et qu'Odessa eût infailliblement péri dans cette lutte si elle n'eût pas eu en elle-même un puissant élément de force qui la fit triompher de tous les obstacles. Les plaines de la Bessarabie et de la Podolie, et toutes celles qui s'étendent à Test, jusques au cours du Boug, n'ont point de débouché plus naturel qu'Odessa; elles peuvent, sans causer aucun préjudice au commerce de Kherson, porter dans ses magasins les laines, les grains, les cuirs et les suifs, qui font la principale exportation du pays. Quant aux métaux qui débouchent dans la mer d'Azoff par les fleuves ou par les caravanes du nord, on comprend qu'ils aient dès l'origine adopté un port d'un accès facile et dans lequel les navires étaient naturellement poussés par le même vent qui leur avait fait franchir le détroit d'Azoff. Ce qui fait la sûreté des mouillao^es de Kherson et de Nicolaieff, l'extrême difficulté de leur entrée, a pu nuire dans certains cas donnés au dévelo})pement même de leur commerce.
Mais pourquoi nous arrêter plus longtemps à examiner des
ODESSA. — COTE M K II I Dl ON \ L !•; DK CIllMKi;. TM\
questions que, dans ce premier et trop court séjour à Odessa, nous eûmes à peine le temps d'examiner? Éblouis, comme nous l'étions, par tout ce monde si poli, par toute cette élégance d'une grande ville, endormis dans la mollesse d'une vie facile et abondante après des fatigues et des privations de tout genre, nous étions bien disposés, à coup sûr, à reconnaître Odessa comme la capitale naturelle et légitime d'un monde encore nouveau. Nous étions charmés par le riant aspect de ces belles maisons alignées sur un élégant boulevard, et peu nous importait que ses richesses d'architecture eussent été secondées par la nature même de ces pierres sur lesquelles le ciseau mord si facilement. On ajoutait encore qu'au lieu de reposer sur des fondements solides, cette belle cité était bâtie sur un banc de coquilles fragiles, dont l'amalgame se décompose par l'injure du temps. Mais dans ces frêles maisons nous trouvions un si bon accueil, tant de luxe, un ton si parfait et si affectueux, un goût si pur et un tact si fin, que tout conspirait pour nous causer la plus agréable fascination. Je me hâte d'arriver au jour où, pour répondre aux aimables instances du comte Woronzoff", et aussi pour satisfaire un désir bien naturel, nous prîmes passage sur le Pierre-le-Grand, joli bateau à vapeur qui fait le service pendant toute cette saison entre Odessa et trois points principaux de l'antique Chersonèse, Yalta, Théodosie et Kertch.
C'était à Yalta que nous devions nous rendre, et, sur le même bateau que nous, une nombreuse société servait d'escorte à madame la comtesse Woronzoff, qui allait rejoindre, dans son palais d'Aloupka, M. le gouverneur-général. Le 10 août à midi, au milieu d'une grande affluence de curieux, descendus sur le môle pour contempler la foule brillante et les équipages des nobles passagers du Pierre-le-Grand, ce navire gagna la pleine mer. Nommer toutes les personnes qui se trouvaient réunies sur le bateau, ce serait énumérer
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tous les interlocuteurs d'une conversation générale, gaie, spirituelle et animée, au milieu de laquelle s'écoulèrent les premières heures, pendant que le plus beau temps favorisait notre marche. Toutes ces damçs, accoutumées à cette promenade de quatre-vingts lieues qui les mène à leur maison de campagne plusieurs fois dans la même saison , se montraient familiarisées avec la vie maritime. L'après-midi s'écoula doux et paisible; mais, au coucher du soleil, une large bande rouge étendue à l'horizon annonça que la nuit serait moins tranquille. Les marins les plus expérimentés ne manquèrent pas d'en faire la remarque ; ils eurent tous les honneurs d'un pronostic exact. La nuit venue, en eifet, le vent souffla avec assez de violence pour soulever la mer, et pour inonder de lames abondantes le pont trop peu élevé de l'élégant bateau. Il y eut alors quelque confusion et beaucoup de mal de mer parmi nos passagères les plus aguerries contre ces sortes de bourrasques. Au milieu de la nuit nous reconnaissions le phare de Tendra, placé sur l'extrémité d'une longue pointe, qui est si basse qu'elle se perd même pendant le jour dans la ligne de la mer. Plus tard, le feu de Tarkanbout fut aperçu sur notre gauche, et le matin nous admirions toutes ces choses, si confuses la nuit, en traversant une flotte composée de quatre vaisseaux de ligne et de deux frégates de la marine impériale ; ils se livraient à leurs évolutions non loin de la côte de Crimée, qui se montra à nous avant onze heures. Un fanal, placé sur la pointe basse de la Chersonèse, indique le premier point de la côte méridionale. Bientôt se montrent aux regards charmés de hautes montagnes d'une si belle forme, qu'on les prendrait pour la séparation naturelle et verdoyante qui s'élève entre la cité de Gènes et le duché de Lucqucs. Le premier cap dépassé, nous courûmes rapidement, mais toujours par une grosse mer, à travers ces beaux sites pittoresques que l'obligeance de nos compagnons de passage avait peine à nous nommer assez
ODESSA. —COTE M Élll l)10.\ \ LE DE (WUMÉE. 235
vite. — Ce promontoire immense est le cap Partbénium. Au sommet de ce promontoire, qui n'est pas sans poésie, car à cette place, signalée par tous les poètes antiques, s'est accompli ce beau drame d'Oreste et dlphigénie ; au fond de cette anse et sur cette haute muraille de grandes roches, vous voyez le monastère de Saint-Georges, surmonté d'un dôme rouge, et les flèches dorées de son paratonnerre. Puis voici Balaclava et sa ruine génoise, assise sur un rocher dominant une étroite fissure, dans laquelle les navires et les pécheurs rentrent comme dans un port. Là, un bassin, caché parla nature, offre un abri sûr et secret; ni mâts ni cordages ne s'élèveraient assez haut pour trahir la présence des vaisseaux derrière ces murailles de rochers. — Plus loin, le cap Aïa se dresse au point méridional extrême de la Tauride; ce cap, que les Grecs avaient nommé Kriou-met-opon, oifraitsans doute aux géographes de l'antiquité l'apparence du front de bélier dont il portait la dénomination. Lorsqu'on poursuit cette intéressante revue, les sites s'embellissent bientôt. La nature se montre moins âpre, et la barrière immense des montagnes se recule pour laisser entre elles et la mer des pentes richement parées. Kastropoulo, un de ces établissements utiles qui ont rendu, à tant de titres, respectable et respectée la mémoire de mon vénérable père, son fondateur, vint, bientôt après, montrer ses blanches maisons qui commandent un vignoble dont les coteaux se déroulent jusque sur le sable de la plage. A la vue de ce domaine qui m'était inconnu, et qui se présentait à moi comme une des plus nobles parts de l'héritage paternel, à l'aspect des nouvelles tentatives d'un homme de bien pour encourager, sur cette terre éloignée, une culture qui peut la rendre riche un jour, les paroles me manquent pour dire mon émotion.
Bientôt la partie habitée par les opulents propriétaires de la côte méridionale se déroula sous nos yeux : un palais byzantin, délicieuse rêverie orientale, dessine sa légère si-
2oG VOYAGE DANS LA RUSSIE MÉRIDIONALE.
Ihouette au milieu des massifs de verdure, et livrait aux vents notre bannière nationale : c'était Aloupka, le chef-lieu enchanté de cette noble colonie de châteaux ; même à la distance dont nous étions dcx la côte, nous pûmes reconnaître le bruit de trois coups de canon qui saluaient notre passage. Un phare, placé sur un mamelon, marqua l'entrée de la baie de Yalta et la fin de notre navigation. Le temps contraire nous avait fait arriver six heures plus tard qu'à l'ordinaire. Le Pierre-le-Grand prit son mouillage à petite distance d'une jetée qui ne défend que les barques contre les grandes vagues du large. Un moment après, une nacelle hardie franchit cette mer menaçante. Elle portait M. le comte de Woronzoff, que je retrouvai, comme toujours, bon, aimable, affectueux, rajeuni par le bonheur de tout ce qui l'entoure , et portant sur sa belle et calme physionomie l'empreinte de la paix d'une âme heureuse de ses propres bienfaits. L'accueil du comte me pénétra de reconnaissance tant pour moi que pour mes compagnons, qui furent reçus avec cette cordialité généreuse qui se cache sous les dehors les plus simples et les plus naturels.
Un moment après nous étions à terre, établis fort à l'aise dans un hôtel tenu (néant des grandeurs humaines!) par le signor Bartolucci , ancien basso canlanlc du théâtre d'Odessa.
CRIMEE. — TA(;AM10CK. — NOVO-TCllERKASK.
^' -^^Sr^P Peu de positions sont aussi pittoresques que celle du bourg de Yalta :
son port est moins un port qu'un ornement. Ce bourg, ou plutôt cette ville élégante, abrite ses maisons neuves à l'ombre des hautes montagnes de la chaîne du Yaïla. Bâtie récemment sur l'emplacement même d'une ancienne ville grecque assez considérable, Yalta remplit toute la partie septentrionale d'une baie fort spacieuse qui se creuse entre le cap Nikita, au nord, et le cap Aï-Todor, au midi. Cette rade, entourée de ses beaux paysages, est i)arfaitement abritée d'un côté, tandis qu'elle reste exposée, de
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l'autre, aux vents et à la grosse mer qui viennent du sudest : c'est là un accident qui lui est commun avec Odessa; et même, quand les vents ont cessé, les flots restent agités longtemps encore dans la baie ^ de Yalta, et les sables, détachés du fond par un mouvement de la mer, tendent à rétrécir de plus en plus un mouillage déjà peu commode. Le port de Yalta ne sera donc jamais, quoi qu'on fasse, un établissement maritime de quelque importance ; c'est un de ces abris momentanés où les marins jettent, selon leur expression, un pied lV ancre, et où l'on ne pourrait, même avec des frais énormes, préparer aux navires une halte de quelque durée. Quoi qu'il en soit, Yalta, comme simple pied-à-terre de toutes les notabilités qui peuplent durant l'été la côte méridionale, n'est pas un lieu sans quelque importance.
En fait d'institutions publiques, Yalta n'est en reste avec aucune grande ville : douane, bureau de poste, architecte, pharmacien, boutiques remplies de tout ce qui flatte la gourmandise, le grand délassement de ce pays, rien n'y manque. L'hôtellerie principale s'appelle la Citlà di Odessa,- elle s'élève de toute la hauteur qui sépare l'hôtel décent du trivial cabaret : une maison disposée avec goût et appropriée à son usage hospitalier, trop rare dans ces contrées, a été bâtie par ordre du comte de Woronzofl". Le comte est l'hôte véritable de ces rivages. Dans ce long jardin de la côte méridionale, il n'a laissé échapper aucun détail agréable aux visiteurs. L'hôtellerie fondée, il y fallait un majordome ; c'est alors que le signor Bartolucci, l'excellent basso canlante, a quitté la scène d'Odessa pour venir à Yalta créer un rôle tout nouveau qu'il remplit cette fois encore à la satisfaction du })ublic.
Le lendemain, les équipages envoyés par le comte de Woronzoff nous transportèrent à Aloupka. Le chemin qui conduit de Yalta à cette belle résidence côtoie la plage qui borne la baie; bientôt il s'élève par une pente douce jus-
cnniÉE. — T \(îam;ock. — ^ovo-TClll■;l;KASK. tm
qu'aux premières collines qui dominent la mer du côté de l'ouest. De là il atteint la base des rochers du Yaïla, qui se dressent comme une muraille de dix-huit cents pieds, depuis Yalta jusqu'au cap Aï-Todor. La route est unie et commode à ce point que les voitures peuvent la parcourir avec la plus grande vitesse. Arrivé dans la région moyenne des montagnes, vous ne tardez pas à rencontrer, sur le bord de ce chemin, des maisons de plaisance, construites les unes et les autres avec la plus gracieuse fantaisie. Ici c'est un petit palais asiatique aux discrètes jalousies, aux cheminées en minarets ; plus loin vous rencontrez un élégant manoir gothique, ou bien un de ces frais collages de l'Angleterre, tout parsemé de lierres encadrés dans la verdure longtemps printanière. Quelquefois c'est une légère habitation tout en bois, coquettement vernie, qui se cache sous ses vastes galeries. Ici des tourelles blanches et sveltes; plus loin des ruines, partout des arbres, du gazon, de l'eau qui jaillit, des guirlandes d'églantiers, des touffes de dahlias empourprés. Ainsi s'avance le voyageur sur ce chemin qui serpente pendant quinze verstes sur le flanc des grands contre-forts du Yaïla ; à sa gauche éclate et brille une mer sans bornes, et sous ses pieds s'inclinent au loin, jusqu'à la mer, tous ces verdoyants ravins couverts de villas, de beaux vignobles et de sentiers capricieux. Dans tout son cours et comme dans une allée de parc anglais, la route est bordée d'une barrière peinte en blanc qui, bien que légère, rassure contre le vertige le regard et la tête durant ce trajet rapide. Partout vous pouvez voir des rochers qui pendent sur vos tètes, d'une hauteur de mille pieds^ laissant échapper de leurs crevasses une végétation surabondante qui flotte aux vents. Mais essayez donc, si vous pouvez, de décrire dignement tous ces frais tableaux.
J'ai eu là un de ces moments qui. Dieu merci ! échappent à l'analyse. On regarde, on admire, on ne songe guère à
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lutter, avec la parole écrite, contre ces beautés éblouissantes du paysage. D'ailleurs, je n'étais pas un voyageur humoriste, encore moins un voyageur poétique. Ma visite au comte de Woronzoff avait un but sérieux, utile : j'avais hâte d'arriver aux contrées voisines du Don, où l'on se rappelle qu'une partie importante de mon expédition devait être établie sous la conduite de M. Le Play. Qu'il me tardait d'aller juger par moi-même de la réalité de nos espérances communes, et de suivre les progrès de mes compagnons dans l'étude qui était l'objet de leur voyage! car si je venais à Aloupka, ce n'était pas pour m'abandonner en égoïste â cette poésie fugitive ; c'était pour marcher plus vite à mon but : je ne voulais rester qu'un jour dans les enchantements de cette belle vie de château asiatique. J'étais résolu à me dérober, dès le soir même, à cette douce hospitalité : la grâce des maîtres du lieu, la splendeur du ciel, la magnificence du pays, quelles séductions n'avais-je pas à vaincre, et que la résistance est difficile, surtout quand il s'agit de se lancer de nouveau dans des steppes sans fin! Toutefois, je me dois cette justice à moi-même, j'ai résisté. Présenter mes devoirs au comte de WoronzoiF, le remercier en mon nom et au nom de mes compagnons , tout cela pouvait se faire en un jour : je le fis en un jour. Le comte de Woronzoff, qui comprend à merveille toutes les bonnes inspirations, comprit très-bien le sacrifice que je faisais à mes devoirs. Il accueillit mes collègues étrangers avec cette courtoisie affectueuse qui lui gagne tous les cœurs; dès ce moment il fut pour eux un guide et un protecteur. On pense bien que, sous ce généreux patronage, je ne balançai pas à les laisser diriger selon leurs goûts la visite détaillée qu'ils se proposaient d'entreprendre dans cet intéressant pays. Notre journée s'écoula trop vite au milieu d'une réunion nombreuse et choisie. Après avoir jeté un coup d'œil sur les jardins agrestes d'Aloupka, sur le magnifique palais orien-
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tal que le comte achevait à cette époque , dans l'attente d'une auguste visite, récompense solennelle et méritée de tant de travaux, je pris congé de ce noble seigneur, non sans avoir recueilli de sa bouche des avis pleins de bonté pour moi et des promesses toutes bienveillantes en faveur de ceux que je laissais. La nuit était déjà fort avancée quand je repris le chemin de Yalta, non pas seul cependant, car le comte Galateri, aide de camp du gouverneur général, en qui je reconnus bientôt un guide aussi prévenant que dévoué, m'avait été adjoint pour ma rapide campagne du Don. Je ramenais aussi à Yalta, pour lui donner mes dernières instructions, celui qui devait me remplacer auprès de ses collègues; voyageurs moins expérimentés que lui, imprévoyants comme de vieux savants, ardents comme de vrais artistes, ils avaient besoin d'une tutelle prudente : j'avais chargé Sainson, le plus acharné voyageur de tous les voyageurs, de me représenter comme le pilote de la caravane.
Tout le jour, Aloupka , ce lieu privilégié, avait joui d'une chaude et paisible température. Il n'en était pas ainsi dans la baie de Yalta : le vent n'avait pas cessé de gronder, et la vague grossie avait rendu difficile la communication entre la terre et Pierre-le-Grand, qui retenait captive ma voiture. Attendre une mer plus calme, c'eût été long, et d'ailleurs tout délai m'était interdit en ce moment. Les vents, disait le capitaine, loup de mer anglais qui certes s'y connaissait, les vents pouvaient garder leur violence durant plusieurs jours. Mon parti fut bientôt pris : j'abandonnai mon équipage, que le bateau à vapeur devait transporter le lendemain à KafFa, et je me résolus à prendre jusqu'à cette dernière ville un telègue de poste, rude et rapide voiture nationale.
Il y a un tel air de parenté entre cet équipage russe et les caroussi valaques dont j'ai déjà parlé , qu'une description détaillée deviendrait superflue; cependant hâtons-nous de
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dire que le telègue est le moins mauvais de ces deux équipages. Vous êtes plus à l'aise sur la litière qu'on n'épargne point et qui remplit abondamment la petite caisse où s'assied le voyageur. Deux voyageurs peuvent, au besoin, prendre place de front sur la montagne de manteaux et de couvertures qu'on entasse dans cette auge voyageuse à défaut de banquette, et l'on se prête ainsi mutuellement une épaule secourable dans les mauvais pas où le telègue s'élance au gré des deux vigoureux coursiers qui l'entraînent. Sur le devant de la machine, et sans autre siège qu'une étroite planche , est assis le cocher, qui ne cesse de parler à ses chevaux; enfin, pour distinction dernière, et c'est là ce qui fait la supériorité incontestable du telègue sur l'humble caroussi des Valaques, une clochette d'airain, suspendue à l'extrémité antérieure du timon , s'y balance à grand bruit tant que dure le relais , comme pour rappeler sans cesse au voyageur que le sommeil serait imprudent sur son siège périlleux. Si l'on atteint une ville , la cloche est supprimée , par respect pour les oreilles des citadins. C'est pourtant dans cette rude voiture que d'innombrables voyageurs, officiers, agents, courriers, fonctionnaires du gouvernement, parcourent continuellement l'empire, galopant jour et nuit, franchissant des milliers de verstes ainsi repliés sur euxmêmes , sans autre abri qu'un manteau ; manteau contre le soleil, manteau contre la pluie, manteau contre la poussière, manteau contre la boue. Je laisse à penser de quelle constitution il faut être doué pour résister à ce cahot infernal.
En moins de temps qu'il ne m'en faut pour décrire ce simple et primitif équipage , nous avions déjà gravi les longs et sinueux détours de la vallée de Yalta; nous roulions avec une étonnante vitesse sur le beau chemin tracé sur le flanc des montagnes , qui domine la mer de si haut en se dirigeant vers l'est. Nous étions partis à midi ; or, à cette époque
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de l'année, le 1-13 août, il est facile de s'imaginer dans quelle fournaise ardente il nous fallait passer.
Sous les rayons enflammés que dardait le soleil, nos visages furent en moins d'une heure atteints d'une brûlure longtemps ineffaçable. Nikita avec ses beaux jardins , Massandra et son riche vignoble , Aï-Danil et toute cette route si pittoresque , disparurent rapidement à nos yeux. Puis nous atteignîmes l'Aiou-Dagh. Cet immense promontoire s'avance si loin dans la mer, que le chemin , renonçant à le contourner, s'engage dans un second plan de montagnes; c'est là , Dieu merci ! que vous trouvez de fraîches et délicieuses retraites, de grands arbres , de belles forêts , des cascades, tous les heureux et merveilleux accidents que recherchent les peintres. Cette fois l'Italie elle-même est vaincue , vaincue par la Crimée , il faut que les paysagistes l'avouent. Alouchta, bourg moitié tatar et assez important, situé sur la plage , termine cette riche série de rivages. Une vallée considérable vient près de là déboucher vers la mer ; de cet endroit on quitte la côte pour entrer dans l'intérieur de la Tauride , et pour se diriger vers la partie centrale où se trouve Symphéropol. D'abord il faut longtemps monter, car la route suit les pentes inférieures du Tchadir-Dagh. C'est là vraiment une majestueuse montagne, la plus haute de la Crimée; son sommet, eîi table ^ comme disent les géographes , offre aux navires de la mer Noire une facile reconnaissance ; du côté du nord il domine aussi toute l'étendue du steppe , cette mer de poussière , où les caravanes tatares le saluent de si loin.
Lorsque notre modeste équipage eut gravi ces imposantes montées, nous reconnûmes que le pays devenait moins pittoresque à mesure que nous descendions sur le revers septentrional du Tchadir-Dagh ; la végétation s'amoindrit et va bientôt s'arrêter à la lisière des plaines , où vous ne la rencontrez plus que cachée dans le fond des ravins et le long
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du cours du Salgbir. Toutefois cette nature est encore belle et riche. Quelques villages se rencontrent çà et là: celui qu'on nomme Soultan-Mahmoud ]:)rit une place particulière dans mes souvenirs, à cause d'une^ horde nombreuse de Bohémiens qui était campée dans les champs voisins. Il est impossible de se faire, sans sortir de l'Europe, une idée plus complète des peuplades sauvages qui donnent tant d'attrait poétique aux relations des navigateurs. Toute la tribu possédait à peine quelques haillons ; les enfants et les adolescents , oubliés dans ce partage de guenilles héréditaires , n'en paraissaient guère plus mal vêtus. Dans chaque village aussi , des hordes de chiens les plus incommodes du monde s'acharnaient à notre poursuite. Enfin nous arrivâmes à Symphéropol , capitale actuelle de la Crimée , chef-lieu du gouvernement de la Tauride. Si le trajet avait été prompt, l'épreuve était rude : aussi acceptâmes-nous avec une reconnaissance empressée l'offre que voulut bien nous faire le gouverneur civil, M. Mourounzoff , de nous prêter sa voiture jusqu'à Kaffa.
Symphéropol, pour être déjà loin des montagnes, n'est point encore dans le steppe. Ses environs, sillonnés par quelques ravins où la fraîcheur des eaux entretient la végétation , offrent des emplacements favorables à la culture de la vigne. La vallée du Salghir, qui s'étend au nord, est surtout remarquable par la beauté de ses arbres. La ville se divise en deux parties : d'abord l'ancienne Ak-Metchet des Tatars, où l'on retrouve les ruelles étroites, populeuses, garnies de boutiques de toute espèce et classées par professions, selon l'usage oriental; puis la ville nouvelle, où l'on reconnaît déjà les alignements et le large espace de nos rues. Une église principale, d'un dessin élégant, mais de matériaux légers, orne une des plus vastes places de la ville. Sur un autre espace , ou plutôt sur un champ de foire situé au centre de Sym])héroi)ol, est un pêle-mêle bruyant de
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marchands et d'acheteurs; on y voit tous les peuples de la création , on y entend toutes les langues : on se croirait au pied même de la tour de Babel. Les Grecs, les Tatars, les Arméniens, les Juifs, les Russes circulent incessamment au milieu des marchandises et des bestiaux, à travers les fougueux droschkis des Russes et les paisibles madgiars des Tatars , que traînent deux énormes dromadaires à la double bosse, à l'air impassible. Cette ville est, par sa position, le centre de toutes les passions actives. Une quantité de maisons neuves s'élèvent dans cette capitale ; un puits artésien promettait des eaux abondantes; quelques auberges nouvellement établies rendent le séjour plus facile aux voyageurs. Jusqu'à ce jour, il est vrai, les aubergistes, confiants dans la coutume qu'ont en Russie les personnes de la classe aisée de voyager avec leurs lits , n'ont fait aucun effort pour procurer aux visiteurs une couche plus commode que ces tristes sofas à peine bourrés de foin, gîte banal des passants de tout étage, qu'un maigre souper et la fatigue du voyage disposent également au sommeil. Attendez quelques années encore, et vous verrez les lits pénétrer dans ces auberges. On a vu des progrès plus difficiles que celui-là.
A minuit nous quittions Symphéropol. Le gouverneur nous avait prêté sa voiture , et nous roulions sur un steppe uni. Nous traversâmes bientôt Cara-Sou-Bazar , grande ville tatare ; mais la nuit lui était tout son caractère ; puis, toujours à travers le steppe , nous atteignîmes bientôt le bord oriental de la Crimée , et Kaffa, la ville des Génois et des tatars , qui a conservé encore quelques vestiges musulmans au milieu de sa physionomie tout italienne, et qui rappelle Bologne. Kaffa se groupait exposée aux rayons du soleil levant dans sa vieille enceinte de tours et de murailles , indices en ruines d'un pouvoir longtemps florissant. Le port de Kaffa, on le nomme aussi, de son nom antique , port de Théodosie, autrefois riche et habité, ne reçoit plus guère que quelques petits
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navires chargés des céréales du steppe. Et le steppe est inculte; et, tout inculte qu'il est, on ne saurait croire combien il est fertile.
Le mouvement qui animait autrefois Kaffa s'est porté aujourd'hui plus à l'est, dans la rade de Kertch , où la position si favorable du détroit qui réunit la mer d'Azoffà la mer Noire attire un nombreux concours de navires. Théodosie est une ville qui passe pour être fort agréable. Sa population principale est composée de Grecs ; mais les affaires du commerce y ont attiré de tout temps un grand nombre d'étrangers. Elle renferme une quantité d'arméniens et de juifs karaïms; les tatars de Crimée en occupent les faubourgs, et les nogaïs , ces autres tatars à la physionomie chinoise, viennent continuellement y conduire leurs chariots. Nous primes à peine le temps de parcourir les places , les rues dallées et les promenades uû peu chétives de Théodosie. Le Pierre-le-Grand avait tenu parole , et mon équipage avait pris terre dans un port plus commode. Je me hâtai donc de me remettre en route avec mon compagnon dans les bons comme dans les mauvais jours , le comte de Galateri ; nous partageâmes les douceurs d'une excellente voiture , comme nous avions partagé , la veille , les cahots du plus dur des équipages.
Ce fut avec une vitesse sans égale que nous atteignîmes Arabat, en nous dirigeant en droite ligne du sud au nord. En quatre heures cet espace est franchi; et comme on tourne le dos aux montagnes de la Crimée , on n'a sous les yeux d'autre horizon que l'horizon de la plaine, aussi uni que la mer qui la borne. Cependant ce désert n'est pas si bien un désert , qu'on n'y rencontre souvent des caravanes de chariots qui portent à Kaffa ou à Kertch le sel qu'on ramasse sur les bords de la mer Putride, non loin de la ville de Pérécop. Quelquefois aussi vous pouvez voir un tatar accroupi à l'abri de ses dromadaires, savourant les délices de la pipe et de l'ombre,
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si l'on peut appeler ombre cette chaleur qui calcine le sol. Dans ces solitudes , plus encore que dans tous les lieux que nous avons précédemment parcourus, la route est indécise et livrée au choix du conducteur. Les tatars cependant se dirigent avec un instinct remarquable par la ligne droite ; on assure même que l'hiver, et quand le steppe n'est plus qu'un tapis de neige, ils se retrouvent dans cette neige comme dans un sentier frayé.
Une forteresse encore défendue d'un bon revêtement et d'un fossé , mais dont l'intérieur est en ruines ; un village de dix maisons disposées face à face , en forme de rue , sur un espace qui dans l'Europe centrale suffirait à une ville de douze mille habitants, voilà ce qu'on nomme Arabat. Le fort est placé sur le sable , entre la mer d'Azoff et la mer Putride ou Sivach , c'est le nom qu'on donne aussi à cette grande lagune qui ne mérite que trop son épithète pittoresque : une sorte de digue naturelle part du pied même des remparts d' Arabat, et se dirige tout droit au nord entre les vagues bruyantes d'un côté, mornes, livides de l'autre, et toujours au milieu dune odeur horriblement fétide. La flèche d'Arabat , cette étroite chaussée , est interrompue vers son extrémité septentrionale , et laisse communiquer les deux mers au moyen d'un canal de cent mètres environ. Ce canal a reçu le nom un peu prétentieux de détroit; on trouve sur cet isthme plusieurs relais de poste qui permettent heureusement d'y marcher avec une vitesse effrayante. Nous eûmes cependant quelque peine à obtenir nos attelages à la seconde station. Le maître de la poste du lieu , abruti par une ivresse complète, nous refusait obstinément ses services ; et comme nous lui faisions des reproches énergiques sur son intempérance, c'étaient, disait-il, le chagrin et l'ennui de sa résidence qui le mettaient dans cet état fâcheux. A une si bonne raison, que répondre? Nous primes patience, pour donner l'exemple à ce malheureux ennuyé.
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11 était minuit lorsque nous débarquions à Yénitchi, audelà du détroit et sur la terre ferme où désormais notre course devait se diriger vers l'orient, en côtoyant à distance le rivage de la mer d'AzofF. ^
C'était donc toujours cette plaine sans fin , cet horizon si triste et si plat qui s'enfuit au loin. Et comme on s'estime heureux quand par hasard, au milieu de ce silence, on rencontre un homme !
Lorsque le soleil s'est levé dans des vapeurs humides et f[u'il monte lentement sur la plaine , il n'est pas rare de voir se manifester dans le steppe le phénomène décevant du mirage qui dessine des lacs , des rivières et des prairies dans la couche réfringente des vapeurs matinales , transforme la moindre tige qui dépasse le sol en arbre majestueux, vous fait d'un homme une tour et d'un chariot un palais gigantesque. Ces illusions , qui portent à la rêverie , nous occupaient le matin; le soir, c'était dans l'ardent brasier des nuages de l'occident que nous cherchions de noirs rochers , des pics menaçants, et des volcans aux torrents de lave. Quant à la journée, elle s'écoulait lentement, malgré le mouvement et malgré l'espace que sillonnaient nos roues. Les stations seules nous offraient quelques minutes de contact avec des créatures vivantes. Et quelles misères ne trouvions-nous pas encore dans ces déserts et sous ces huttes , où le mal est le plus fort, où les secours de l'art ne sauraient parvenir! Ces hommes en proie à de cruelles maladies, attendent sans remèdes , et qui plus est sans espoir, la fin de ces souffrances dont ils ne savent même pas le terme; tristes exemples de la résignation et de la patience humaines! Un pauvre vieux malade , à qui nous témoignâmes quelque pitié, nous disait avec une humilité simple et naturelle que le paysan n'est pas pour son plaisir sur cette terre ! (^r, si jamais terre fut disposée pour exercer à la patience, assurément c'est celle-là.
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Cette première journée ne s'écoula pas sans apporter son aventure. A l'un des derniers relais, la maison de poste était en désordre , tous ses habitants effarés s'agitaient avec angoisse, et couraient de côté et d'autre comme des gens en détresse. Notre arrivée fut accueillie avec empressement, et toutes les voix nous demandèrent à la fois si nous pouvions, par quelque moyen, rappeler à la vie une femme qui se mourait? Le cas était grave. Introduit dans la maison , je pus me convaincre que la moribonde , la maîtresse de poste , jouissait à un degré éminent de ses forces vitales , et que si elle était menacée d'un danger, son mal provenait tout simplement du copieux diner de la veille. Véritablement la pauvre femme suffoquait, et il n'y avait qu'une inspiration subite qui pût la sauver. Ma foi , l'inspiration médicale me vint en aide. J'avais dans ma voiture une préparation de Sedlitz qui produit en tous lieux d'excellents effets. J'en administrai une forte dose à la malade. Vous pouvez imaginer mon inquiétude, malgré finnocence du remède. Eh bien! après un moment d'attente, le remède opéra. Cette bienfaisante potion soulagea cet estomac embarrassé; nous partîmes comblés des actions de grâces de la malade. Un grand médecin n'eût pas mieux fait.
Après avoir traversé la Tokmak, petite rivière qui vient perdre ses eaux dans le lac de Molotchnoié, nous ne tardâmes point à arriver sur le territoire de Nogaïsk. Dans les larges plaines où nous commencions à reconnaître quelques traces de culture , nous observâmes cette fois par nous-mêmes ce phénomène dévastateur, le fléau d'Egypte, les nuées de sauterelles , qu'on nous avait signalées en Valachie , sans que nous l'eussions encore rencontré. Figurez-vous un nuage vivant, mais un nuage qui dévore ce qui l'arrête ; vous diriez , à les entendre brouter, un troupeau de chèvres affamées : le torrent passe en dévorant, et c'est en vain que les hérons, les huppes , les oiseaux voraces de toute espèce.
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se ruent sur cette proie ; à peine la peuvent-ils entamer. Nogaïsk est une capitale ; elle est la métropole d'une tribu étrangère, mais d'une tribu nomade que les mœurs citadines n'ont point encore entièrement convertie : on s'en aperçoit à la structure de cette cité nouvelle. Le chaume et l'aruile sont la principale matière employée dans les constructions. Abattez-en la mosquée, le bazar, quelques pauvres boutiques dans le genre oriental, et vous n'avez plus sous les yeux qu'un misérable village. L'histoire de cette ville est assez récente pour qu'on puisse remonter sans effort jusqu'à son origine. Vers la fin du siècle dernier, à l'époque où la grande Impératrice Catherine songea à peupler ses vastes et nouveaux Etats du midi , une horde nombreuse de Tatars , purs descendants , disait-on , de la race que Tchinghis Khan avait traînée après lui, vivait encore sur les steppes d'Astrakhan. Le gouvernement les attira, par des concessions utiles , vers les terrains qu'ils occupent aujourd'hui , et ils s'y trouvèrent bientôt établis au nombre de plus de trente mille. Mais l'instinct vagabond revenait toujours, et les voisins en étaient souvent inquiétés. Un Français émigré entreprit de civiliser ces hommes et de les former tout à fait à la vie agricole. Le comte de Maison , tel est le nom de ce digne gentilhomme, apporta à cette œuvre une telle persévérance, qu'il parvint à réunir en colonies disciplinées ces vagabonds du steppe. Il leur enseigna à cultiver cette terre , qui n'attend que des bras ; la terre , cultivée , ne fut pas ingrate. Alors naquit le commerce , et avec le commerce une industrie qui s'accordait parfaitement avec les goûts voyageurs des Nogaïs. De longues caravanes partent chaque année, après la récolte, et conduisent jusqu'à Kaffa et jusqu'à Kertch les produits de ces plaines fécondes. A peine distinguez-vous tout au loin la longue file de chariots, que déjà les vents vous ont apporté l'affî'eux et strident fracas de leurs roues criardes. Ces chars grossiers , construits en bois ,
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sans qu'il y entre une seule parcelle de fer, sont traînés i)ar de puissants dromadaires d'une taille vraiment gigantesque. La lourde charge qui pèse sur des essieux rarement graissés au moyen d'une sorte de bitume, produit un frottement dont le bruit est assourdissant. Les bons Nogaïs aiment cette harmonie , et si on leur conseille de graisser leurs essieux : « A quoi bon? disent-ils, il n'y a que des voleurs qui craignent le bruit. » Donc Nogaïsk s'est élevée ainsi au milieu de ces simples cultivateurs; et, je le disais tout à l'heure , comme ville , sa prospérité n'est pas des plus flatteuses ; elle est devenue tout simplement une grande hôtellerie à l'usage des commerçants arméniens ou karaïms , ces intrépides marchands qu'on retrouve partout. Le fondateur, le respectable comte de Maison, avait cessé de vivre peu de temps avant notre passage : nous vîmes le toit qu'il habitait et les petits jardins qu'il a plantés sans trouver beaucoup d'imitateurs. Quoi qu'il en soit , les bienfaits qu'il a légués à ce peuple porteront leur fruit dans l'avenir. Les Nogaïs se montrent actifs, intelligents; passionnés pour la vie nomade, ils ne démentent point la race envahissante qui parcourut pendant plusieurs siècles toute l'Europe orientale, renversant toutes choses sur son passage. Le bien-être , l'obéissance et les progrès de cette tribu civilisée , quel beau problème à résoudre ! et il a été résolu.
Au reste, nous étions là sur la terre des colonies; car autour des Nogaïs plusieurs populations émigrantes ont apporté leur travail et leur industrie. Une colonie de Memnonites, venue originairement de la Prusse, habite le territoire qui confine aux concessions des Nogaïs ; plus loin , en se rapprochant de Marioupol, des terres cultivées, des maisons bien entretenues, et de vastes meules de grain qui s'élèvent en dôme parmi les acacias , indiquent les établissements allemands. Spectacle singulier, de rencontrer sur ces mêmes plaines ces honnêtes Germains au teint blanc , à
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l'allure lente et lourde, et ces Nogaïs à la face jaune et plate , aux larges pommettes , aux yeux longs et relevés vers l'angle externe ! Au reste , les progrès mêmes des Tatars ne sauraient se comparer ^aux résultats vraiment admirables de la colonisation allemande dans ces parages; et je ne parle point seulement de lample production des grains, car cette terre ne refuse rien à qui la sollicite, je veux dire que la présence des Allemands dans ce pays a transformé ces déserts en une contrée où toutes les choses utiles à la vie peuvent aujourd'hui se trouver; malheureusement les débouchés manquent à ces riches produits : un laitage excellent, des légumes, des fruits, des bestiaux, des farines de pur froment , les colons fournissent tout et approvisionnent les villes ; exemple qu'on aimerait à voir suivre à nos paysans , d'ordinaire trop insouciants sur le bien-être matériel. Cependant chaque année la culture s'étend et se perfectionne; les races de bestiaux s'améliorent, et le pays se peuple et se féconde. On ne saurait trop le répéter, la terre n'est fertile qu'à force de bras ; faites que la terre soit peuplée, elle sera fertile : la nature l'a ainsi voulu. Voyez les déserts des plus beaux pays du monde ; ils s'épuisent dans la production désordonnée d'un luxe inutile de végétation, où dominent encore les poisons et les plantes nuisibles : c'est que la main de l'homme n'y a rien planté. Il faut à la terre la sueur humaine pour l'arroser.
Dans ces steppes si vastes , qu'on dirait ouverts aux peuples qui trouvent la vie difficile ailleurs, je venais à penser qu'on pourrait faire un noble et sage emploi de cet espace aujourd'hui désolé, de cette fécondité perdue, de cette richesse inutile et indignement gaspillée. Que de nations, me disais-je, qui voient les meilleures institutions devenir inutiles, faute d'une place convenable! et nous autres, ne devons-nous pas rendre grâces à Dieu de cette large part qu'il a faite à la Kussic, pour qu'elle y put classer, sans con-
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fusion, tous les éléments d'ordre et de prospérité à venir? Quelles régions mieux disposées à tous les efforts de la civilisation nouvelle ? où trouver une terre plus fertile , un sol mieux préparé, un plus noble emplacement pour des cités? La Russie possède la Sibérie, comme l'Angleterre possède la Nouvelle-Galles du sud, pour séquestrer au loin les esprits indomptables en guerre ouverte avec les sociétés; mais c'est à nous peut-être qu'il est donné de trouver une solution réalisable au système pénitentiaire , concilié avec l'amendement des coupables. Des colonies appropriées à ce but philanthropique me semblent de nature à résoudre ce problème si longtemps poursuivi par les philanthropes vraiment dignes de ce nom. Un admirable essai , tenté en Hollande dans ces derniers temps, a indiqué à l'Europe quel parti elle peut tirer de l'assocration bien dirigée, pour la guérison des maladies sociales. L'épreuve faite sur le paupérisme par un excellent esprit, le général Van-den-Bosch , est un noble exemple. Au moyen de souscriptions presque inaperçues, le génie fondateur du général hollandais a su créer un établissement modèle , et peu à peu des colonies nombreuses, où les pauvres, les vagabonds, les orphelins trouvent une existence aisée, conquise par le travail. Et cependant , observez que la Hollande était forcée d'acheter ses propres terres , pendant que la Russie , au contraire , peut disposer d'un royaume tout entier. Le système de colonisation appliqué à l'armée a donné , non loin de ces mêmes provinces , les résultats les plus heureux. Je me persuadais que le paupérisme, la mendicité, l'enfance abandonnée, pourraient peupler ces solitudes avec un grand profit pour la société, pour la morale publique et pour eux-mêmes. Peutêtre , me disais-je encore , quelques essais pour l'amélioration de certains coupables, qu'une déportation lointaine punit trop sévèrement, seraient-ils aussi mis en œuvre avec quelque avantage ; mais tous ces rêves , qui abrégeaient les
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ennuis de la route , s'évanouissaient bientôt pour faire place à la réalité ; je revoyais le steppe, que mon imagination avait un instant peuplé, tout aussi désert, tout aussi inculte qu'auparavant. Bientôt Marioupol nous apparut.
Marioupol possède un port commerçant et surtout rempli d'une activité remarquable. En ce lieu se rassemblent , comme sur toute la côte , les grains apportés de l'intérieur, lesquels sont chargés sur des navires génois , qui nont point oublié cette route, où le pavillon de Gènes s'est jadis montré si puissant. La navigation d'Italie importe à Marioupol des objets fabriqués à Chiavari, petite ville fort industrieuse , non loin de l'Apennin, et si renommée pour ses chaises légères; elle y répand aussi des denrées coloniales , que Gênes ellemême reçoit des Anglais. Lorsque les navires retournent dans le golfe de Gênes, ils entreposent â leur tour tous ces grains de l'Orient, qu'on vient acheter dans leurs ports et qu'ils revendent avec un bénéfice d'autant plus modeste, que leur navigation est la moins coûteuse de toutes celles qui trafiquent sur la Méditerranée.
Il y avait déjà soixante-seize heures que nous avions quitté Yalta, lorsque nous entrâmes à Taganrock. Il me semble qu'à ce nom le premier souvenir qui se réveille est celui du malheur à jamais déplorable qui unit désormais au nom de Taganrock l'auguste nom d'Alexandre, ce grand Empereur dont la bonne foi et la probité politique ont sauvé l'Europe et le monde. Là il est mort, et la Russie n'a pas besoin , pour s'en souvenir, de ce monument de bronze élevé à l'Empereur. Taganrock est bien bâtie; elle est agréablement située; ses maisons sont en pierres ou en briques et d'une architecture agréable : s'il fallait en dire davantage pour compléter cette louange méritée, je parlerais du théâtre, qui réunit assez souvent la population distinguée de Taganrock. Là, toute cette société française, qui change de mœurs comme elle change de modes, est représentée par l'esprit de son peintre
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ordinaire, M. Scribe, dont les comédies légères ne perdent rien dans ces traductions étrangères. Ce port doit sa fondation à Pierre le Grand. Déjà, au temps de ce grand homme, on s'était aperçu du décroissement des eaux de la mer d'Azoff, et l'emplacement de Taganrock avait été choisi sur le penchant d'un promontoire dont la déclivité faisait espérer qu'un ancrage convenable serait toujours réservé aux navires. Dès l'origine , le commerce du nouveau port prit un essor d'heureux augure ; de grands obstacles se devaient rencontrer. Le Don, qui débouche avec impétuosité au fond de cette mer, y entraîne des sables que les vents du sud accumulent sur la côte. Aujourd'hui les eaux sont si peu profondes devant Taganrock, que l'embarquement doit se faire au moyen de charrettes qui vont au loin joindre de larges barques qui se partagent le chargement. Quant aux navires , ils ne peuvent approcher de la terre de plus d'une lieue ; les plus grandes profondeurs de cette mer, qui se réduit de jour en jour aux dimensions d'un lac, ne dépassent pas 12 à 15 mètres. Sa profondeur moyenne est de deux mètres. Ce sont là en effet de très-grands inconvénients.
Au commencement de ce siècle, ce port recevait un assez grand nombre de navires étrangers pour que le gouvernement ait cru devoir seconder le mouvement qui s'opérait en sa faveur. Taganrock eut alors un lazaret qui lui était propre, et qui dispensait les vaisseaux en destination pour son port des sept jours d'observation qu'ils faisaient naguère au détroit de Kertch. Bientôt la navigation s'étendit, et comme l'établissement maritime de Taganrock menaçait de ne point suffire à des besoins croissants, on forma à Kertch un entrepôt de douanes et une quarantaine, dont les dimensions furent largement calculées. Aussitôt les transactions se partagèrent, et Taganrock vit moins de navires dans ses eaux, car les marchandises suspectes n'arrivèrent plus directement jusqu'à son port. La quarantaine de Kertch ne livrait passage
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pour ïaganroek qu'aux chargements reconnus non suspects; ceux-là seuls venaient au fond de la mer d'AzofF purger leur prévention.
Tel était l'état des choses, lorsqu'une mesure désastreuse pour Taganrock fut adoptée en 1833. Kertch fut déclaré le seul port de quarantaine; force fut donc à tous les navires de ces parages de venir mouiller sous les murs de son lazaret, et d'y rester à l'ancre au moins vingt-huit jours, quelquefois même trente-deux. Dès lors la mer d'Azoif fut fermée à tous les bâtiments, excepté aux simples caboteurs. Kertch devint par le fait l'entrepôt et le port de déchargement de cette mer, comme de la mer Noire dans sa partie orientale. Les denrées des colonies, de la côte septentrionale, et même celles du Don, arrivèrent par les caravanes, et en suivant la flèche d'Arabat, jusqu'au seul port privilégié. De là vient que la petite ville que nous parcourions nous parut morne, et que les entretiens que nous eûmes avec quelques négociants étaient empreints d'un profond découragement. Ce qui soutient encore aujourd'hui le commerce trop réduit de Taganrock, ce sont les transports de munitions et de subsistances sur les rives de la province du Caucase ; un assez bon nombre d'embarcations, affectées à ce service spécial, sillonnent les eaux peu profondes de cette mer qui s'en va.
Mon impatience était vive , et il me tardait d'arriver sur le territoire des Cosaques du Don, où je devais rencontrer les membres de mon expédition occupés aux recherches minéralogiques qu'ils avaient déjà entreprises sur une grande échelle. A dater de Taganrock, j'avais trouvé leurs traces, et j'avais hâte de la suivre. Je pris sans tarder la route de Rostoff, car mes jours étaient comptés, et je devais, après une courte visite aux savants ingénieurs, regagner au plus vite Odessa, pour assister à ces spectacles guerriers qui s'apprêtaient à Yosnessensk avec une pompe digne de l'attention de l'Europe. vS. M. l'empereur avait résolu de passer en revue
les colonies militaires de cavalerie ; les prairies de Yosnessensk, sur les bords du Boug, avaient été désignées pour cet imposant rassemblement, et de toutes parts on se préparait pour cette grande solennité. Mais, avant tout, revenons à RostoiF, ou plutôt à sa route , toute parsemée de tumuli.
L'immense étendue de ce pays , privé de toute végétation forestière, est couverte de ces éminences coniques qu'on nomme khourg lions dans la contrée; nulle part ces kliourghans ne se trouvent plus serrés et plus rapprochés que dans les plaines de Kertch et de l'ancien royaume de Pont ; mais on les trouve aussi en grand nombre depuis les bords du Don jusqu'aux bords du Pruth, et souvent ils semblent échelonnés comme à dessein sur des lignes régulières. A compter de Marioupol , j'avais commencé à rencontrer fréquemment ces curieuses éminences, qui ont généralement de vingt-cinq à trente pieds de hauteur. Elevées évidemment de main d'homme, la terre dont elles sont composées a été prise autour de la base de la butte. Au pied de la plupart d'entre elles, en effet, on remarque une dépression qui, dans d'autres cas, parait entièrement comblée. Après un grand nombre de fouilles, on s'est convaincu que plusieurs de ces khourghans renfermaient des sépultures; mais il n'en faudrait pas conclure que tous indistinctement fussent consacrés à cet usage. Quelques auteurs, frappés comme moi de cette espèce de disposition d'alignement qu'on retrouve communément dans les grands espaces où le steppe est plat et sans ondulations, ont voulu y voir une combinaison stratégique ; ils ont prétendu que c'étaient là autant de points jalonnés, sur lesquels les hordes de barbares qui ont tant de fois traversé le steppe appuyaient leurs lignes et réglaient leurs marches. Cette opinion n'a rien qui répugne au bon sens, rien non plus d'opposé aux traditions quelque peu effacées qui concernent ces antiques monuments. Il n'est point déraisonnable, selon nous, de supposer
que les khourghans étaient élevés à chaque campement d'une horde un peu considérable. Ils pouvaient servir à la fois d'abri contre la violence des vents, pour défendre la tente du chef de poste, pour placer les vedettes, que sais-je? même de tribune pour les rudes harangues des barbares, d'autels de sacrifices pour leurs prêtres. Si un corps d'armée considérable s'avançait à la fois, il est tout simple de penser qu'il élevait ses khourghans dans une disposition favorable à une correspondance facile, soit par les signaux, soit par les feux. Arrivait-il une bataille, une mort naturelle, le khourghan recouvrait les dépouilles mortelles, et restait comme un monument impérissable auquel on donnait un nom; et ainsi cette plaine, toute déserte pour nous, était pour ces hommes d'un autre âge réellement peuplée de souvenirs.
Une distinction particulière aux tumuli que nous rencontrâmes à compter de Taganrock, sur les bords du Don, le Tanaïs des anciens, c'est que chaque tumulus était surmonté à son sommet d'une sorte de borne grossièrement taillée en tête de sphinx, et dont la matière est un granit fort dur qui ne se trouve point dans ces contrées.
Rostoff est baignée par le Don avant que ce fleuve se divise et éparpille ses eaux dans les canaux qui forment son embouchure : ce petit port réunit assez de mouvement pour fixer un moment l'intérêt. Nous n'en étions point éloignés, lorsqu'une belle députation, composée de quatre Arméniens à cheval et fort bien montés, vint m'inviter à me rendre à Nakitchevan, colonie entièrement peuplée de gens de leur nation ; je fus d'autant moins tenté de me refuser à cette courtoise invitation, que Nakitchevan était précisément sur le chemin que je me proposais de suivre : ma visite fut courte et pleine d'intérêt.
Nakitchevan est une ville curieuse par sa physionomie à la fois étrange et commerciale : elle s'élève sur les bords du
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Don, au-dessous de Staro et de Novo-Tcherkask, la vieille et la nouvelle capitale des Cosaques du Don. La population intelligente et marchande de cette ville mériterait assurément d'être examinée avec une attention plus particulière. Moins bien partagée que RostofFsous le rapport de la situation géographique, Nakitchevan lui est supérieure par le génie commercial de ses habitants. Du fond de cette contrée presque ignorée, ils entretiennent des relations suivies avec leurs compatriotes d'Astrakhan, de Leipzig et de l'Asie-Mineure. Ainsi placés, comme ils le sont, au centre de ce triangle immense formé par des intérêts communs, les habiles Arméniens se sont emparés de presque tout le commerce du bassin du Don. De nombreux bazars font de Nakitchevan un riche entrepôt qui inonde, à l'occasion, toutes les foires du pays. Ces habiles négociants n'ont pas oublié d'accaparer les produits des vignobles du Don, qu'ils écoulent dans toute la Russie méridionale à la faveur d'une étiquette trompeuse qui métamorphose en Château-Laffitte et en Haut Sauterne les vins un peu rudes de ce terroir fumeux. De belles soieries, quantité de denrées orientales et surtout persanes, garnissent les nombreux magasins de cette petite ville ; les rues en sont propres et tirées au cordeau, les maisons sont bien entretenues. Nous avons été reçus dans la maison du chef de la ville, du goloica, désigné par ce mot qui signifie tête, symbole presque universel du commandement; là nous avons été traités avec une bonne volonté fort gracieuse; à peine la sauvagerie des dames du lieu nous permit-elle d'entrevoir l'élégante couronne de cheveux nattés dont elles savent se parer, et la coquetterie de leurs atours de soie. — Peu de temps après avoir quitté cette ville hospitalière, nous faisions notre entrée dans la capitale des Cosaques du Don, la grande Novo-Tcherkask.
Du plus loin que se montre cette ville , qui couvre de ses maisons blanches une colline avancée en promontoire sur la
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plaine , on est tenté de se rappeler les grands troupeaux de moutons qui broutent çà et là sur un large espace. Novo- Tcherkask, dont le nom indique une construction récente , a succédé à Staro-Tcherkask, laVieille ville. D'abord la vieille fut la capitale , mais on l'avait bâtie sur un terrain mal choisi. A la longue on se fatigua des inondations trop fréquentes dont la ville avait à souffrir, et on résolut de l'établir sur un emplacement hors de l'atteinte des débordements. Ce fut alors que la capitale s'éleva sur une sorte de promontoire, dont les pentes rapides offrent peut-être un inconvénient d'un autre genre. Au reste, Novo-Tcherkask est bientôt devenue une très-grande ville ; ses rues d'une largeur démesurée , son sol aride et couvert d'une poussière qui aveugle le passant, ses petites maisons d'une blancheur éclatante, font en somme et à la première vue un séjour passablement insupportable de cette ambitieuse capitale. — L'attaman Vlassoff compensa par une réception cordiale les désagréments de sa résidence. Ce vieil et respectable officier se montra envers nous d'une complaisance pleine de franchise : à peine avions-nous pris un repas préparé à la hâte chez le général Berdaieff, officier russe employé par exception chez les Cosaques en qualité de chef d'état-major, que déjà nous courions vers Kamenskaia.
Kamenskaia est située au nord et à une distance considérable de Novo-Tcherkask , sur le grand chemin qui conduit de cette capitale à Yoronége et sur les eaux du Donetz. Je pris à peine le temps de m' arrêter, et je me hâtai de me diriger vers la petite vallée de la Kamenka, oii je devais rencontrer les personnes que je venais chercher de si loin et à travers de si tristes chemins. En effet, je trouvai dans cette solitude des travaux commencés par les sondeurs français auxquels j'avais fait adjoindre une certaine quantité d'ouvriers appelés de nos mines de Sibérie pour prendre part à ces opérations , et importer dans nos montagnes l'art utile
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des sondages. Quant à M. Le Play, que je poursuivais avec une persistance infatigable depuis deux jours , il venait dcî se rendre à Lougane , où l'avait attendu le général comte de Sainte-Aldegonde , servant au corps des mines de l'Empire : une haute volonté, dans sa sollicitude pour les questions scientifiques et industrielles qui s'agitaient alors dans ce petit coin du monde , avait dirigé le général vers ces contrées. L'ardeur commune l'emporta sur les fatigues; le repos était à Lougane , et nous y touchions pour ainsi dire : je donnai pour la dernière fois le signal du départ. Mais ici plus de chemins tracés dans la plaine , et pour comble de malheur, de profonds ravins sillonnent le steppe et interrompent la route en ligne droite. A l'instant même où je me berçais de l'espoir d'arriver promptement et sans accident au but tant désiré de mon voyage, une pente rapide, entraînant les voitures et les chevaux , nous précipita tout à coup sur les bords du Donetz , où nous restâmes embourbés dans une vase épaisse et noire. Mais , même dans cet abime, notre chance heureuse ne nous fit pas défaut. Sorti avec bonheur de la calèche à moitié submergée , je me jetai dans un télègue qui se trouvait dans le voisinage , puis tout seul , et durant douze heures, malgré dix chocs de force à désarçonner le plus hardi Cosaque, j'arrivai à Lougane à dix heures du soir, au moment où j'étais le moins attendu. Ma voiture, aussi bien, ne put être tirée du bourbier où elle s'était engloutie, qu'après six heures d'efiforts.
Je me retrouvais donc enfin au milieu de cette autre fraction de mes compagnons de fatigue ; moins favorisés que leurs camarades de la Crimée , ils opéraient dans de tristes régions , sous un climat brûlant dont rien ne pouvait tempérer la rigueur. Cependant de grands travaux avaient déjà été accomplis ; une reconnaissance minutieuse , sous le rapport géologique , avait été suivie dans le bassin du Don et sur les rives du Donetz; pas une vallée de quchjue impor-