‹ Voyage dans la Russie méridionale et la CriméeChapitre 43 sur 68 · VOYAGE DA^S LA HUSSIE M KU I DION A LE · texte numérisé non relu

VOYAGE DA^S LA HUSSIE M KU I DION A LE

de l'éclair. Malgré la vitesse de notre marche , rien ne nous a échappé du riche paysage qui nous entoure par moments. A'oi^/c/ioi/A-Ko///, petit village, comme son nom l'indique, est un lieu fort élevé, habité par quelques Tatars, et oii l'on ne parvient qu'en suivant des sentiers d'une eiFrayante rudesse. Tout y porte encore les traces d'un horrible éboulement qui, il y a environ un demi-siècle , écrasa sous sa masse bondissante un grand nombre d'habitations. Puis vient Kikineïs , le riche et florissant village, abondant en sources claires et rapides qui arrosent des champs déjà plus paisibles et un sol moins tourmenté ; plus loin on descend jusqu'à la mer : vous côtoyez une plage unie et fort étendue que l'on quitte pour monter brusquement et par un étroit couloir entre les rochers le long des flancs crevassés du Limaine, cap menaçant qui surgit tout à coup comme la dent d'un sanglier. Bientôt vous retrouvez la chaussée et les douces campagnes de Siméïs chargées d'arbres en fleurs; vous revoyez à travers les haies de grenadiers les jolies villas qui vous ont tant séduit lorsque vous parcouriez ce beau jardin anglais qui s'étend d'Aloupka à Yalta, et vous arrivez enfin à la belle résidence du comte WoronzofF.

Le gouverneur général avait quitté sa terre pour se rendre à Odessa, où tout se préparait pour accueillir dignement les plus illustres visiteurs. Les grandes fêtes militaires annoncées depuis longtemps allaient enfin s'ouvrir sur les bords du Boug, et plusieurs d'entre nous étaient appelés à assister à ce majestueux spectacle. De retour à Yalta le 29 , après quatorze jours bien employés, nous rentrâmes, comme dans une patrie, sous le toit de l'hôtel Bartolucci, riches cette fois de collections en tout genre, que notre course avait vues s'accroitre et s'accumuler chaque jour. Nous fîmes halte, et ce temps-là fut mis à profit pour le classement de nos chères richesses scientifiques, pour les combinaisons d'un nouvel itinéraire, destiné à ceux d'entre nous qui devaient rester

SÉVVSTOPOL. — ODESSA. — VOSN KSSK.NSK. IVlu

en Crimée. En même temps le Pierre le Grand se montrait dans la baie de Yalta, et le 1 " septembre il reçut à son bord la fraction de notre caravane qui regagnait Odessa, et qui devait, dans le plus court délai, rejoindre à Kozloff, sur la côte occidentale de Crimée , le noyau de l'expédition , que nous perdrons de vue un moment pour dire quelques mots des solennités guerrières qui se célébrèrent à cette époque dans les plaines du gouvernement d'Odessa.

Une heureuse et rapide traversée nous avait réunis, dans cette capitale, au chef actif de notre expédition, qui luimême arrivait des bords du Don , et qui reprend la suite du récit.

Ainsi réunis , et lorsque je me disposais à partir sans retard pour Vosnessensk, nous fûmes tout à coup arrêtés par une indisposition subite de Raffet, qui, après avoir bien résisté, payait à son tour son tribut aux fatigues du voyage. Mais quand on dit à Raffet qu'il allait avoir sous les yeux une si belle armée, il se hâta de guérir; il aurait fallu qu'il fût mort pour ne pas arriver à temps au camp de Vosnessensk.

J'ai déjà parlé de l'aspect que présente le steppe aux environs d'Odessa. Le chemin qui mène à Vosnessensk , qui est à cent trente-cinq verstes de distance , n'offre rien qui diffère de ces chemins de la Bessarabie, tracés au hasard à travers des plaines sans limites. Quelques villages russes, des colonies allemandes, sont échelonnés sur cet espace, où de grandes cultures témoignent de la richesse du sol. Du reste , pas un arbre : quelques étangs occupent le fond de chaque dépression du terrain ; tel est le caractère déjà connu de ce paysage. Arrivés vers cinq heures du soir aux bords du Boug, dont un grand village, Cantacuzovska, domine le cours, du haut d'un mamelon escarpé, nous découvrîmes avec étonnement Vosnessensk, ce camp illustre, dont le juge était toute l'Europe , et dont elle disait à l'avance les merveilles, mais sans y croire. Éblouissante apparition, en effet,

cette ville, créée d'hier, qui a surgi tout d'un coup sous les pas de cette cavalerie formidable ! Et figurez-vous sur l'emplacement d'un pauvre village une cité florissante, pleine de bruit, de mouvement, de puissance; des jardins, une place d'armes et de grandes rues , où s'alignent plus de trois cents maisons, toutes sur le même plan et à égale distance l'une de l'autre , tout cela s'était tracé , construit , planté comme par enchantement , et au moment où nous arrivions , l'espace était à peine suffisant pour le mouvement, les logements à peine assez nombreux pour leurs hôtes.

La cavalerie, pour laquelle surtout se préparait, sur une si imposante échelle , toute cette fête , était campée le long du cours du fleuve : sa ligne , étendue de quinze verstes , se perdait parmi les bouquets d'arbres et les détours du Boug. L'œil ne pouvait en suivre la trace , du point où nous étions , qu'en distinguant au loin les légères colonnes de fumée qui s'élevaient dans l'air calme du soir. Le camp d'infanterie occupait au-dessus de la ville un emplacement aéré. Il se dessinait comme une longue bande, éclatante de blancheur, sur le sommet un peu courbe d'un plateau. Nous traversâmes le Boug sur un pont de bateaux , et après avoir dépassé la prairie , nous entrâmes dans la ville, où régnait un mouvement étourdissant de voitures, de cavaliers, de piétons , si bien que nous nous interrogions nous-mêmes pour savoir si ce n'était pas un rêve après la solitude du steppe. Une maison nous fut désignée , semblable à toutes les autres par sa forme extérieure et sa distribution; elle portait le n° 359. Avec la maison , les ordonnateurs de cette grande hospitalité mettaient à la disposition de chaque invité un serviteur, un droschki toujours attelé et prêt à marcher, un ameublement simple, et les ustensiles les plus nécessaires : complète , admirable , royale et guerrière hospitalité !

Vosnessensk est un chef-lieu de colonie militaire , et rien qu'à voir le bon état des champs qui l'environnent, on se fait

SËVASTOPOL. — ODESSA. — VOSIN ESSENSK. .'J.'Jl

déjà une idée du bienfait de ces utiles institutions. La situation de cette ville est heureuse, et les vastes prairies qui se déploient entre elle et le Boug la rendent tout à fait propre à servir de centre à une grande masse de cavalerie. Jamais peut-être un aussi incroyable rassemblement de chevaux n'avait eu lieu sur un même point, et c'est là ce qui faisait la beauté singulière de ces revues de chaque jour, de ces mouvements guerriers, de ces alertes résonnantes, de ces combats simulés, où cette masse agissait, se remuait, s'arrêtait, marchait, combattait comme un seul homme, mais comme un homme qui serait élevé depuis longtemps dans le noble métier des armes. Toute la matinée était consacrée d'ordinaire aux manœuvres et aux exercices. Le soir était réservé pour les fêtes, et l'on n'avait qu'à choisir entre le bal, le théâtre, les salons du comte de Witt, commandant supérieur du camp, ou l'imposant concert qui s'élevait de la place d'armes au moment où sonnait la retraite. A cet instant, chœur admirable, rêvé longtemps par Mozart et Beethoven! quinze cents instrumentistes et les mille voix pures et vibrantes des enfants colonistes enrégimentés exécutaient tour à tour les plus majestueuses compositions de l'art musical. Quelquefois aussi une invitation auguste appelait au palais les personnes déjà admises au camp en vertu d'une autorisation de S. M. l'Empereur. L'Europe militaire était dignement représentée à ce camp. De vieux soldats, nobles débris de tous les champs de bataille, des princes étrangers, étaient venus assister à ces grandes études militaires, et ils étaient l'objet d'une politesse recherchée.

L'Empereur était arrivé au camp le 29 août; S. M. l'Impératrice y fit son entrée le 5 septembre, par une douce et charmante soirée. Un moment après, une illumination splendide éclatait de toutes parts ; la salle de bal resplendissait de feux de toutes couleurs; le théâtre, où l'on représentait des ouvrages français, était envahi par une foule brillante, par-

3o'J VOÏAdE DA.\S LA UUSSiE \IElUDiO,N ALE.

terre de colonels et de généraux. Et pendant ce temps les chants des enfants-soldats, retentissant sur la place, saluaient de la belle mélodie nationale l'heureuse et triomphante souveraine de toutes les Russies !^

Mais avant de parler avec quelque détail de ce merveilleux séjour à Vosnessensk et des imposants spectacles dont nous fûmes les témoins, nous placerons ici la liste officielle des corps qui ont figuré dans ces manœuvres, dont la Russie méridionale gardera longtemps le souvenir. En assistant , pour ainsi dire, à ce dénombrement magnifique d'hommes, de chevaux, d'escadrons, de régiments, qui laisse, et de bien loin, rénumération des soldats de l'Iliade, on comprendra que s'il fallait une scène immense à de si grands spectacles, il ne fallait pas moins d'une ville, et d'une grande ville, pour contenir les spectateurs.

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