‹ Voyage dans la Russie méridionale et la CriméeChapitre 42 sur 68 · VOYAGE DANS LA HUSSCE MÉ P, [DION ALE · texte numérisé non relu

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à se préparer ce lieu de rafraîchissement et de repos. C'est surtout le premier jour du mois de mai que ce lieu écarté se remplit des joies d'une fête bruyante. Pendant que nous examinions le pavillon assez élégant qui est le centre de ces solennités, des ouvriers nombreux achevaient les embellissements et les décorations intérieures qu'une circonstance prochaine rendait plus que jamais nécessaires. On n'attendait pas, mais on espérait que la famille impériale, après avoir encouragé d'un regard toutes ces grandes choses nouvellement créées , voudrait peut-être visiter cette modeste retraite consacrée aux plaisirs.

Tout au fond de la baie , la prédominance des eaux douces se manifeste par une abondance de grands roseaux , que nous traversâmes facilement avec notre canot poussé par une jolie brise ; puis nous nous trouvâmes dans le lit étroit, mais encore profond, de la Ïchornaïa-Retchka. Ici, les rochers s'écartent, la vallée s'élargit; de petites prairies sillonnées par le ruisseau, ombragées par quelques bouquets de beaux frênes et de lentisques [pistarhia Icntiscits) au feuillage élégant, reposent les yeux fatigués de ces côtes grises et uniformes. A droite , nous avons débarqué sous les arbres, et nous nous sommes mis en devoir de gravir le rocher voisin , dans lequel on a creusé un nouveau lit pour la rivière, lorsqu'elle devra se rendre aux bassins de l'arsenal. Des degrés commodes, creusés dans la pierre, nous en facilitèrent l'ascension ; cet utile ouvrage avait été inauguré le jour même où un illustre étranger, le maréchal Marmont , avait visité le vallon d'Inkerman. Arrivés sur les bords du canal , nous ne tardâmes pas à y rencontrer le tunnel qui se perd hardiment sous une formidable masse de rochers. Ce passage, entièrement pratiqué au ciseau, et qui n'a pas demandé moins de quinze mois de travail, atteint cent trente mètres de longueur ; la hauteur de sa voûte est de dix pieds français , et sur sa paroi de gauche on a ménagé un

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trottoir pour la circulation. Commençant en môme temps aux deux extrémités, les travailleurs se sont rencontrés au milieu de la distance et sans déviation sensible. Pour tout dire sur le beau canal de dix-huit verstes , destiné à un si utile emploi, ajoutons que onze maisons de gardes, élégants pavillons octogones , sont élevées sur ses bords. Non loin de là , nous sommes entrés dans des grottes spacieuses , où des religieux se sont pratiqué jadis une demeure à l'abri de la persécution. Une porte étroite et un escalier tortueux, sur lequel s'ouvrent des cellules, conduisent dans une chapelle où subsistent encore des traces d'ogives. Cette chapelle, par une large ouverture, laisse apercevoir dans sa longueur toute la jolie vallée d'Inkerman , et au fond, le bloc immense de pierre sur lequel s'élevait cette ville ancienne. Aujourd'hui la pieuse habitation , veuve de ses hôtes austères, sert d'abri aux soldats qui travaillent au canal; ils y trouvent un repos bien acheté, sur des couchettes non moins dures que celles des solitaires.

L'histoire de la Crimée n'oiFre sur Inkerman que des notions fort incertaines. Selon quelques savants chroniqueurs, les temps antiques de la Grèce l'ont connue florissante sous le nom de Théodosie; d'autres y veulent retrouver le Sténos de la géographie des Grecs. Pallas, au contraire, est disposé à croire que les Génois sont les premiers qui se soient établis sur ces rochers escarpés. x\ujourd'hui des murailles en ruines, quelques restes de tours et un grand nombre de petites grottes alignées sur le flanc abrupt de la montagne , sont tout ce qu'on peut voir dans une courte visite. Les habitants de Sévastopol qui vous accompagnent dans cette promenade vous conseillent ordinairement d'abréger votre séjour, tant les marais voisins ont une mauvaise renommée.

Nous retournâmes donc vers Sévastopol, et, chemin faisant, nous fûmes admis sur une belle frégate qui porte le

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nom de Bourgas. La tenue du bâtiment et ses nobles formes extérieures étaient dignes du reste de la flotte ; mais toute notre admiration fut excitée par les belles proportions et la magnifique apparence du Varàovie , vaisseau à trois ponts. Il dominait comme un roc l'imposante ligne de mouillage de cette armée navale, qui ne comprenait pas moins de douze mille hommes et quinze cents canons.

La vie des habitants de Sévastopol est tout intérieure ; tant d'obstacles , que nous avons signalés, s'opposent aux promenades et aux parties de plaisir qui font ailleurs le charme des soirées ! A peine , quand venait le soir, quelques rares embarcations se trouvaient-elles en même temps que nous sur la rade, pour y jouir du dernier aspect du soleil. Mais si les habitants s'abstiennent de la vie extérieure, ils aiment, en revanche, les réunions et les plaisirs paisibles qu'on trouve au logis. Ceux de mes compagnons qui étaient étrangers aux habitudes de la vie bourgeoise en Russie , purent en observer à Sévastopol les particularités les plus aimables. L'accueil poli et la préven'ance obséquieuse envers les hôtes sont mis en pratique dans ces contrées tout aussi bien que dans le centre de l'empire , et ne démentent en rien 1 hospitalité })roverbiale des Russes. Quelques usages empreints d'une simplicité patriarcale se retrouvent encore dans les familles.

Ainsi , dans plus d'une maison , votre hôte fait l'essai du vin dans votre verre ; ainsi on embrasse encore la main des dames, et pour ce baiser sur la main vous recevez un baiser sur la joue. Chaque soir, Ja famille et les amis de la maison se réunissent autour d'une table à the , où la conversation ne binguit pas; mais avant dix heures chacun se retire. A dix heures, Sévastopol jouit d'un calme parfait; le silence n'est plus troublé que par le tintement lointain des cloches des navires qui piquent l'heure , et par les cris prolongés des sentinelles du port, auxquels répondent les lugubres aboiements des chiens.

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On compte, en temps ordinaire, à Sévastopol une population de trente mille cames , habitants , soldats ou marins attachés au service du port. Au reste , nous étions arrivés au bon moment : la présence de la flotte et l'active armée des travailleurs faisaient plus que doubler le nombre des habitants. C'était surtout aux abords d'un marché bien approvisionné qu'on pouvait se faire une idée de cette multitude. C'est là que la consommation des pastèques était prodigieuse ; des montagnes entières de ce fruit rafraîchissant , accumulées chaque soir, disparaissaient chaque matin. Une immense variété de poissons se débitait aussi au ])oint du jour, au grand bonheur de nos naturalistes. Ils devançaient au marché tous les consommateurs, et ils faisaient leur choix scientifique parmi l'abondante pêche de la nuit.

Toutes les denrées nécessaires à la subsistance sont d'ailleurs à assez bon marché. Le bois et le fourrage seulement se maintiennent à un prix assez élevé , à cause de l'aridité qui s'étend au loin sur toute cette partie de la Crimée. Placée comme elle l'est sur un mamelon de pierre calcaire , la ville de Sévastopol ne manque pas de matériaux de construction d'assez bonne qualité; mais les pierres, naturellement poreuses, demandent à être revêtues dun enduit, pour donner à l'extérieur des édifices l'aspect de propreté désirable. Quant aux magnifiques blocs de pierre dont on fait usage pour la construction des docks, on les tire d'une localité éloignée , ce qui ne contribue pas peu à accroître la dépense de ces impérissables travaux. Cette dépense dépassait déjà cinq millions de roubles; elle parai.ssait devoir s'élever à deux fois autant.

Aucune habitation tatare ne se rencontre sur le sol de la ville; on n'en aperçoit point à Sévernaïa, port de cabotage qui fait face à Sévastopol , sur le côté septentrional de la baie , comme l'indique son nom , qui signifie village du nord. C'est là qu'on voit alignés un grand nombre de magasins de

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l'État , protégés par des batteries. Il est â remarquer que peu d'individus de la race musulmane franchissent le havre. Ils se bornent à stationner avec leurs chariots chargés sur le rivage de Sévernaïa. Là , du matin au soir, s'agite une foule bruyante de petits marchands qui viennent s'approvisionner de comestibles , de bois de chauffage et d'autres denrées que les caravanes tatares déposent dans ce petit port.

Cependant nos deux compagnons laissés à Baghtcheh- Saraï avaient rejoint le gros de l'expédition , non sans aventures toutefois. Arrivés par une nuit obscure sur le quai de Sévastopol , sans guide pour se diriger dans cette ville aux rues escarpées, et ne possédant d'autre indication que le nom de notre hôte, Cabalzar, nom à la consonnance quelque peu cabalistique, nos amis débutèrent par trébucher à travers les monticules de pastèques, dont la base ébranlée détermina un éboulement qui se dirigeait en roulant vers la mer. De là , une alerte ! Les marchands , éveillés au bruit , donnent l'alarme : ceux-ci courent aux pastèques fugitives , ceux-là viennent reconnaître les auteurs de ce désastreux sauve (fui peut , et je vous laisse à penser quelles injures !

Par bonheur, un douanier s'interposa; il protégea les étrangers, fort embarrassés de leur contenance; la paix se rétablit, et après une heure de fatigues, de recherches et d'inquiétude, nos collègues arrivèrent à notre porte. Qu'on juge de leur désappointement à la vue du mobilier qui garnissait notre salon de tsiganes : sur la foi de la renommée de grande ville dont jouit Sévastopol, ils s'étaient bercés d'un autre espoir; déception fréquente dans la vie de voyage. Bref, tout s'arrangea, et notre cohorte, encore une fois complétée, serra les rangs pour faire aux nouveaux venus les honneurs de son rude bivouac.

Non loin de Sévastopol, et dans la direction du sud-ouest, un phare s'élève à l'extrémité d'une longue pointe qui dépasse à peine le niveau des flots ; cette pointe , c'est la

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terre que les anciens avaient nommée Chersonôse ; elle fut le siège d'une colonie grecque forte et puissante, mais dont les derniers vestiges avaient déjà disparu longtemps avant notre ère, pour ne laisser, après tant de splendeur, qu'une tradition douteuse. Ici la mythologie s'est associée à l'histoire pour égarer la mémoire des hommes dans les voies fabuleuses de l'imagination. Sur une partie de cette terre et jusqu'aux portes de Sévastopol, on trouve des ruines de murailles dispersées sur la surface du sol, et régulièrement disposées en espaces égaux, dont les alignements n'échappent point à un œil attentif Quelques personnes ont voulu voir dans ces parallélogrammes les ruines de l'antique Chersone, cette ville que fondèrent, dit-on, sur les côtes de la Tauride, les Grecs émigrés d'Héraclée.

Mais aussi quelques antiquaires, plus scrupuleux, n'ont vu dans ces compartiments symétriques autre chose que les traces d'un partage agraire qui remonte, du reste, à une date fort ancienne. Le peu de profondeur des fondations de ces murailles, presque eifacées du sol, ne permet pas d'admettre qu'elles aient jamais soutenu des édifices de quelque importance. Ces ruines se retrouvent à peu près sur toute l'étendue de la presqu'île qui fut jadis la Chersonèse héracléotique. D'espace en espace, on y rencontre aussi des restes de tours monumentales , dont les débris sont remarquables par l'énorme dimension des pierres superposées sans ciment. Si, de la pointe extrême où s'élève le phare , vous suivez le rivage de la mer Noire en remontant vers l'est, une pente assez sensible vous conduira jusqu'aux premiers plateaux de la chaîne des monts de la Crimée, et là, du haut d'un promontoire majestueux, le cap Parthénion des Grecs, vous plongerez un regard étonné sur cette Chersonèse, si petite pour son immortelle renommée, et vous vous demanderez comment donc, de ce chétif coin de terre, ont pu surgir tous ces trésors de traditions, de fables et de poésie, qui, à force

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d'imagination, sont devenus mieux que de l'histoire. Jugez donc des anciens âges par cet imperceptible fragment du monde ancien. Cherchez l'emplacement de la grande ville antique, cherchez ses lois, ses institutions, sa grandeur, sa durée : quelques pierres éparses vous répondent seules, et les incertitudes de la science marcheront à tâtons sur ce champ dévasté. Ici c'est la poésie qui règne; l'histoire est restée là-bas dans la plaine. Voulez-vous cependant assister à cet acte immortel du drame des Atrides et de la guerre de Troie, que le monde a appris en apprenant à lire? Faites quelques pas sur ce promontoire sacré : voilà la scène, scène impérissable; bien supérieure à celle de l'unité classique, elle n'a pas changé depuis trois mille ans, que le vieil Homère s'emparait de son univers poétique.

Le temple de la Diane Tauropolitaine, aux autels ensanglantés, est ici même; vous en foulez le pavé formidable. L'autel de la déesse, le voici : c'est cette pierre carrée, autel rude et grossier comme ceux des Druides. A quoi bon des festons et des guirlandes sur cette pierre toujours rouge de sang? A cette place a marché la prêtresse; à cette place le couteau échappait à la main fraternelle. Plus loin on vous montrera le rocher sur lequel, durant de longues nuits, l'Oreste antique est venu de si loin pour apaiser les Euménides. Eschyle et Sophocle ont consigné dans leurs drames ces noms illustres. Mais où donc nous entraîne toute cette poésie? Nous sommes des voyageurs et non pas des poètes. Revenons à la réalité.

C'était le 24 août, à l'heure la plus fraîche de la matinée, que nous touchions ce beau cap mythologique de Parthénion, que la géographie des Génois a nommé cap Fiorente. Nous avions pris à Sévastopol quelques chariots de poste qui devaient nous conduire le même jour à Balaklava; la route directe du nord au sud nous avait fait prolonger la ligne où les historiens et les géographes de 1" antiquité, Stra-

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bon et Hérodote, plaçaient la tranchée qui avait limité jadis la Chersonèse en la séparant de la Crimée. La route, qui se dirige sur un steppe aride, aboutit tout à coup à un immense hémicycle de rochers qui tombe vers la mer entre deux caps élevés à pic au-dessus des flots. Ce vaste amphithéâtre offre l'aspect le plus grandiose par la belle forme du rocher et la couleur sévère du site. Sur un pli de la roche et dans la partie supérieure de ce beau cirque naturel, s'élève le monastère de Saint-Georges. Autour du monastère se sont groupées, de la façon la plus pittoresque, quelques maisons riantes; elles ont pour centre une assez belle église, dont le toit de métal rouge et la croix dorée brillent au milieu des austérités du paysage. Dix moines, sous les ordres d'un vénérable archevêque que nous avions rencontré à Sévastopol, habitent ordinairement cette majestueuse solitude ; ce séminaire fournit presque tous les aumôniers de la flotte. Voilà pourquoi quatre d'entre eux seulement occupaient le monastère. Cinq de ces religieux servaient sur les vaisseaux; quant au dixième fi'ère, il était prisonnier chez les Circassiens, et le couvent amassait peu à peu et à grand'peine les 8,000 roubles exigés pour sa rançon. A côté de la simple habitation des solitaires, deux maisons plus spacieuses sont destinées aux familles qui viennent, à certaines époques, chercher une sainte retraite parmi ces rochers. Chacun peut se promener hbrement sur le plateau qui domine le couvent ; on y parvient par un escalier voûté. Quant aux jardins des bons moines, une belle source leur prête sa fécondité et son murmure; ils s'en vont descendant vers une plage unie, où nous attirait l'irrésistible attrait d'un bain abrité du vent et des vagues : nous ne pensons pas qu'on soit tenté deux fois d'essayer la rude ascension du retour.

Cependant le promontoire de Parthénion nous attendait; chacun de nous se porta , au gré de ses études , sur ces pittoresques sommets. Quand nous fûmes parvenus à la der-

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nière extrémité et groupés sur une roche qui, de la mer, ressemble au bec d'un aigle suspendu sur les précipices , nous dominions d'une hauteur formidable cet ensemble plein de majesté.

Figurez-vous de toutes parts , au loin et çà et là , le plus immense assemblage de masses bouleversées de pics aigus et de sombre verdure, parmi laquelle brillait tout au loin le petit établissement de Saint-Georges. De cette hauteur, le fond de la mer se révélait à nous à travers la transparence de ses ondes bleuâtres ; à nos pieds mêmes, un requin géant, qui contournait le cap comme eût pu faire le plus habile rameur, glissait avec précaution sous les eaux, pour surprendre un groupe de jeunes mouettes qui s'abattaient un peu plus loin. C'était un spectacle admirable , tout resplendissant de lumière et de chaleur, et que couronnait dignement un ciel d'azur, sur lequel se découpaient nettement les contours de ce grand paysage. A cet endroit-là , MM. Huot et Raffet, nos deux aventureux compagnons, nous quittèrent pour descendre à grand'peine vers la plage située à cinq cents pieds au-dessous de nous. M. Huot y avait avisé quelques filons de lave; Raffet voulait voir de plus près deux rochers aigus qu'on pourrait nommer 0 reste et Ptjlade. Ces deux frères de la même roche s'élèvent du fond de la mer, accessibles seulement aux vautours; et comme il est impossible que quelque fable merveilleuse n'accompagne pas toujours de pareils phénomènes, l'imagination des habitants de ces contrées n'a pas manqué de placer sur ces sommets arides , à la pointe de ces aiguilles menues comme les flèches de la cathédrale de Strasbourg , un tas immense de poudre d'or. La poudre d'or est le rêve universel des peuples qui ne songent plus ni aux fées ni aux miracles. Les insensés ne savent donc pas que l'or se cache dans les entrailles de la terre , qu'il ne pousse pas sur les rocs arides comme un lichen , et que pour l'avoir il faut le payer plus qu'il ne vaut!

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Pendant que nos deux compagnons parcouraient cette route hasardeuse , nous poursuivions nos recherches d'antiquités; mais le premier feu de l'imagination s'étant calmé, nous nous trouvions face à face avec la réalité , belle encore à coup sûr, et cependant belle tout simplement comme de la belle prose. Déjà les heures s'écoulaient; les voitures de bagage, sous la conduite de Michaël, avaient pris depuis longtemps le chemin de Balaklava; l'instant du rendez- vous général était passé , et cependant nos deux collègues ne se montraient pas. Nos cris , nos signaux , nos coups de fusil répétés, restaient sans réponse, lorsque enfin un murmure lointain qui s'élevait du bord de la mer vint nous inspirer quelque idée de détresse. Rousseau, qui s'était porté jusqu'à la pointe du cap , s'achemina en toute hâte dans cette direction. Nous, cependant, en proie à de vives inquiétudes, nous nous demandions si l'un de nos amis était la victime d'un accident grave , par quel moyen on le pourrait hisser au sommet de cette muraille immense; comment lui donner les soins nécessaires, quand nous venions de nous séparer de nos bagages, où les instruments du docteur Léveillé étaient contenus. Notre angoisse était donc grande, lorsque Kousseau parut enfin sur la crête du promontoire : un coup de feu, puis un second, nous donnèrent le signal convenu; il annonçait un malheur, et lequel? Quelques secondes après, deux télègues lancés au galop emportaient le docteur et quelques personnes vers le lieu fatal.

L'événement, grâce à Dieu, n'était pas aussi grave que nous l'avions redouté. M. Huot, exténué de lassitude par ses intrépides travaux de tous les jours, n'avait pu remonter les escarpements du promontoire, ses forces l'avaient deux fois trahi jusqu'à lui faire perdre connaissance; heureusement Raffet , âme énergique , avait rencontré son camarade assez à temps pour lui porter secours. Bientôt le malade avait repris quelque force dans un bain de mer, pendant que les

cris d'alarme de l'artiste frappaient en vain les rochers sans parvenir jusqu'à nous , tant était grande la distance qui nous séparait ! Alors commencèrent de pénibles tentatives , interrompues par de nouvelles défaillances; et encore fallait-il vider les poches du pauvre malade, car il ne portait rien moins que cent livres de pierres qu'il avait transportées jusque-là avec une énergie sans égale. Délivré de ce poids incommode qu'il n'eût sacrifié à aucun prix et sous lequel il succombait, notre géologue atteignit enfin une plateforme où les secours purent lui arriver, et ce fut au moyen d'un lit d'herbes sèches, préparé dans un dur télègue, que nous le transportâmes doucement jusqu'à Balaklava.

Entre Saint-Georges et Balaklava, le chemin obéit aux sinuosités des plateaux jusqu'au joh village de Kadikouï, dont la population est grecque. Alors s'ouvre la vallée de Balaklava, toute verdoyante de jardins et de riants vergers : la vallée s'incline vers le sud ; on descend ainsi jusqu'aux bords d'un bassin naturel entre des collines imposantes, et dans lequel la mer se précipite par une étroite entrée ; vous êtes au port de Balaklava : ce serait là un ancrage assuré pour un grand nombre de bâtiments, qui y trouveraient un admirable abri. Une fois au milieu du bassin , on pourrait se croire sur un lac, tant l'entrée en est heureusement masquée par la disposition des montagnes. Un seul coup d'œil jeté sur ce site étrange et sauvage vous fait reconnaître un repaire de contrebandiers , un vrai nid de pirates , qui serait très-favorable pour guetter une proie et partager le butin ; mais. Dieu merci, une police active et sévère veille autour de ce lieu, tout cliargé de tentations pour les rudes aventuriers de la mer. Aucun navire ne peut entrer dans les eaux désormais désertes de Balaklava : cette défense , qui était encore générale il y a peu de temps, vient d'être modifiée par une décision récente du comte Woronzofï", qui excepte de cette prohibition les navires en détresse. Il eût été en effet

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par trop inhumain de condamner à périr, sur la côte de fer de la baie extérieure, des malheureux dont un abri si proche et si sûr aurait pu sauver la vie. Ainsi Halaklava ne reçoit donc plus aujourd'hui que quelques pêcheurs qui, chargés de leurs abondantes captures , reviennent à la nuit se mettre sous la protection de ses hautes montagnes.

Ainsi condamnée à l'oisiveté , cette petite ville , placée sur le côté orientale du bassin, est sans commerce; sa population grecque se livre â la culture, tout au plus suffisante pour sa consommation, et sans le titre de chef-lieu du corps des arnaouts, Balaklava, malgré sa belle position maritime, mériterait à peine de figurer sur la carte. C'est encore une grandeur déchue. L'antiquité connaissait Balaklava sous le nom de Simbolon ou Cimbalo. Strabon la cite comme une dépendance de la Chersonèse, et, sans s'arrêter aux difficultés d'exécution, l'illustre géographe prétend qu'une muraille joignait jadis le port de Simbolon au port de la grande Chersonèse. Cette muraille était prodigieuse , à coup sûr, soit que l'auteur la suppose bâtie sur la terre ou dans le fond des eaux. Ce qui est très-vrai , c'est que ce havre naturel fut d'abord découvert et employé par les Grecs. Plus tard les Génois , qui ne laissaient guère de places inoccupées , s'emparèrent de cette anse : sur le mont qui borne l'entrée du côté de l'est, ils élevèrent une vaste forteresse, dont les ruines sont encore debout, et c'est peut-être de cette époque que date le nom actuel de la ville , qui , dit-on , est tiré de bclla chiavc. Il est vrai que plusieurs étymologistes réclament en faveur d'une origine tatare et font venir ce nom du mot linlncii'li , qui signifie poisson; mais (ju'importe le nom d'une ruine qui n'est plus qu'une ruine? Balaklava se compose d'un amas de maisons assez délabrées, et d'enclos mal défendus par des murailles à demi renversées ; une rue principale garnie de boutiques désertes, une église et le logement du chef du bataillon grec, voihl seulement ce

qu'on peut remarquer dans cette petite colonie d'arnaouts.

Notre fidèle Michaël nous attendait aux abords de la ville, inquiet de notre retard. L'honnête sous-officier avait déjà revêtu son uniforme de grande tenue, brossé comme celui d'un officier de la garde. Au reste, c'était là son premier soin toutes les fois qu'un court séjour nous était permis quelque part. Il avait obtenu du major Katschoni , chef du corps des arnaouts, en vertu des recommandations dont nous étions porteurs , un logement militaire chez une pauvre femme , vieille et veuve, qui nous avait abandonné sa propre chambre, la seule dont elle pût disposer, et une cuisine dont l'âtre était depuis longtemps refroidi. A peine installés, nous ne tardâmes pas à recevoir la visite des officiers employés dans cette résidence. Ils nous offrirent avec un empressement cordial tous leurs bons offices. Avec un peu de repos , l'indisposition de M. Huot cessa promptement de nous inquiéter; mais à l'instant même un domestique qui nous accompagnait, et qui nous était très-utile comme interprète, ressentit à son tour les atteintes d'une fièvre ardente; lui aussi, le pauvre diable , il recueillait les fruits de notre vie nomade. Notre séjour à Balaklava se borna toutefois au temps nécessaire aux excursions des naturalistes et à la visite que nous entreprîmes en commun des ruines de la fortification génoise.

La montagne qui porte ces murailles et ces tours, dont les débris sont encore très-imposants , est si escarpée , si rapidement inclinée , qu'on ne comprend guère quel parti ce fort pouvait tirer de la défense d'une ceinture de remparts qui ne couvrait ])oint le corps de la place. Situés au plus haut sommet, les bâtiments principaux semblaient suffisamment garantis par la nature même de l'escarpement; la montagne tombe à pic du côté de la mer, et vers l'intérieur du port elle ofîre encore l'accès le plus difficile au moyen d'un étroit sentier. Nous avons examiné plusieurs de ces tours. Celle qui domine toutes ces ruines renferme une vaste citerne où se

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voient encore des conduits en terre cuite. Il faut en vérité un grand courage pour atteindre jusqu'à ce plateau formidable : mais une fois arrivé là, vous pouvez jouir d'un vaste et magnifique point de vue, dont la mer, les rochers bruns qui entourent la baie et le canal tortueux du port, forment tout un côté. Au nord s'étendent les cultures des Grecs et une suite de mamelons arrondis qui s'échelonnent jusqu'à un horizon très-éloigné. Une tour qui s'élève à micôte offre un assez grossier bas-relief placé à une grande hauteur. Un poisson en occupe l'un des compartiments , et cet emblème semble confirmer l'étymologie tatare; deux figures d'anges, une croix et une inscription effacée, complètent cette sculpture. Du reste , le sol de la forteresse est jonché de roches en désordre. Les fréquents orages qui grondent sur ces hauteurs ont dû les mettre à nu dans ces derniers siècles ; car il n'est pas présumable qu'une telle place forte ne contînt pas au moins un espace de quelque grandeur où l'on pût ranger les troupes de la garnison. Ce premier monument des Génois, bien que singulièrement conçu, nous a cependant laissé une haute idée des travaux que ce peuple puissant sut entreprendre pour assurer une colonisation qui a laissé tant et de si grandes traces sur le sol de la Crimée.

La nuit que nous passâmes à Balaklava était brûlante, à ce point que la plupart d'entre nous cherchèrent un gîte en plein air dans une petite cour dont les murs démolis livraient passage aux chiens vagabonds.

Vers le soir du 25 , nous étions pourvus de chevaux tatars amenés de très-loin , et d'une petite charrette couverte , sur laquelle notre n alade se plaça de son mieux. Ainsi nous nous dirigeâmes vers le nord pour aller trouver un gîte au milieu des bois, au village de Varnoutka.

Mais notre caravane, ralentie par le chariot qui ne pouvait aller qu'au pas, ne tarda pas à se disséminer; la nuit

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advenant, et la pluie avec elle, nous n'eûmes bientôt plus pour nous guider que le bruit des chevaux dans les sentiers pierreux. Cependant nous traversions de grands bois. Ces bois couvrent un espace sillonné de profonds ravins. L'obscurité devenait de plus en plus épaisse , et lorsque vers dix heures on mit pied à terre dans la cour d'une habitation tatare, au village de Koutchouk-Mouscomia, on s'aperçut que trois de nos compagnons manquaient à l'appel. Des Tatars battirent longtemps le bois avant d'arriver jusqu'à nos collègues égarés , qu'ils trouvèrent enfin au moment où , perdus dans un taillis sans issue , ils s'étaient décidés à signaler leur présence en tirant quelques coups de fusil. Les honnêtes Tatars n'approchaient qu'avec hésitation de gens dont la détresse s'exprimait avec tant de fracas, mais enfin ils se décidèrent à les ramener au gîte commun. Réunis encore une fois , nous couchâmes tous cette nuit-lâ sur le sol en terre battue d'une petite chambre où nos pauvres hôtes avaient accumulé le grain d'une abondante moisson.

La chambre où nous étions couchés pêle-mêle était une chambre basse, et recevait l'air par deux fenêtres trèsétroites, dépourvues de vitres et fermées de barreaux. Tel est, en été, l'usage des Tatars; quand l'hiver est rude, le papier remplace les vitres absentes. Nos hôtes allumèrent en notre honneur quelques branches sèches dans une petite cheminée ; ils s'accroupirent auprès de ce feu improvisé, sans quitter la pipe et la conversation que nous avions interrompue. Le divan, élevé de quelques pouces, qui régnait autour de cette chambre , était recouvert d'un tapis en poil de vache. Sur une poutre on voyait quelques livres : c'étaient un Koran imprimé et un Koran manuscrit que nos Tatars ne voulurent vendre à aucun prix. Le lendemain , au point du jour, nous retrouvâmes nos dociles montures; selon l'usage du pays, nous les avions laissées, toutes chargées et même toutes bridées, chercher çà et là leur nourriture. Ces pa-

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tients animaux n'avaient pas abusé de leur liberté ; nous les retrouvions passablement mouillés, repus de quelques brins d'herbe, et, au demeurant, les plus dispos du monde. Nous parcourûmes un pays bien coupé, entremêlé de bois et de coteaux, tout couvert d'une bonne culture, et qui rappelle les sites paisibles et fertiles de quelques parties de l'Angleterre : ainsi nous arrivâmes à Varnoutka. Les travaux de la moisson s'achevaient sur toute cette route , et de tous côtés on voyait les chevaux tourner sur l'aire pour battre le grain, tandis que plus loin les hommes le vannaient à la pelle. Dans la forêt près de Varnoutka, à l'ombre et sur un frais gazon , on venait de construire un hôpital en bois , destiné à recevoir les malheureux soldats atteints de l'ophthalmie, si fréquente à Sévastopol. Un grand nombre de ces militaires étaient déjà arrivés dans ce séjour salubre, où la pureté de l'air, l'absence de la poussière , et surtout le spectacle d'une belle verdure , doivent si fort contribuer à leur guéri son.

C'est par de magnifiques sentiers, perdus sous l'ombre de vieux arbres, que nous arrivâmes au Baïdar; ce village est habité par des Tatars ; il donne son nom à une vallée très-étendue, qui court perpendiculairement aux grandes montagnes de la côte. La vallée du Baïdar est célèbre en Crimée jDar un genre de beauté sévère qu'elle doit à la grandeur et à la majesté des lignes des montagnes qui l'environnent.

Cette fois nous devions nous servir des moyens qui étaient en notre pouvoir pour invoquer l'hospitalité tatare. Notre guide ayant mandé l'ombachi, le chef municipal du village, celui-ci accourut avec empressement , et nous désigna une maison dont nous prîmes possession à l'instant même. Notre premier soin fut de préparer le repas dont nous avions besoin. Une provision de riz, dont nous étions munis, et d'excellent laitage en firent tous les frais; nos hôtes, empressés autour de nous, nous fournissaient très-volontiers

le toit, le feu et les ustensiles. Nous n'aperçûmes pas une seule femme ; l'arrivée des étrangers est un signal de réclusion pour ces craintives musulmanes , qui ne se croient pas assez garanties contre l'ail des profanes par le voile épais dont elles s'enveloppent.

On compte onze villages dans la vallée du Baïdar ; et lorsque vous avez commencé à gravir les montagnes pour vous rapprocher de la côte , vous pouvez les voir groupés au milieu de leurs ceintures de vergers que dominent les têtes rondes des noyers énormes et la verdure sévère des plus beaux chênes qui soient en Crimée. C'est dans cette vallée que prend sa source la petite rivière attendue dans les bassins de Sévastopol, la Tchornaïa-Retchka, que les ïatars nomment Kaseli-Ouzen. Contre l'usage ordinaire des musulmans , les Tatars de Crimée laissent ici leurs cimetières sans ombre , sur quelque coteau aride et pierreux , sans herbe et sans buissons. Une pierre plate et de nature schisteuse , qui se dresse sur la fosse, est le seul indice de ces sépultures sans honneur.

Tout en donnant la chasse à des oiseaux nombreux, mais très-farouches, nous avions gravi les pentes graduées du Yaïla, pour franchir cette imposante barrière et pour redescendre encore une fois sur la côte. Sur le revers du nord où nous montions péniblement, le paysage est rude et sauvage ; la végétation robuste , mais rabougrie , atteste de longs combats contre le souffle destructeur des vents. Au sommet de la montagne, l'admiration d'un splendide tableau nous arrêta immobiles : c'était l'amphithéâtre de Laspi, éclairé parles rayons déjà obliques du soleil; c'étaient des roches d'un merveilleux dessin, toutes scintillantes de lumière et d'une chaude vapeur, qui couronnaient un vaste croissant de verdure; et ce cercle de végétation touffue s'en allait tout en bas, à une lieue de là, mourir sur une plage de sable blanc. Au delà de cette plage qui reflétait ces

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merveilles comme un miroir, s'élevait la mer, resplendissante de l'ardeur du soir.

Sur le penchant de cette belle vallée de Laspi, où nous descendions par un chemin commode et garni d'ombrages, nous rencontrâmes bientôt deux petites maisons blanches, entourées d'une intelligente culture qui tapisse les pentes d'alentour. Deux Français, deux frères, habitent cette retraite et dirigent l'exploitation agricole d'une terre, d'une ('conowie, comme on dit dans le pays, dont un autre Français, M. le général Potier, est le propriétaire. L'aîné de ces deux frères est le chef d'une famille nombreuse. Sorti de cette brillante école Polytechnique de France, que Napoléon appelait sa poule aux œufs d'or, et qui a donné à la science tant de dignes interprètes, M. Compère emploie les longs jours de sa solitude à cultiver encore ses études chéries et à élever une famille de huit enfants qu'aucune influence extérieure ne peut distraire de ses sages enseignements. C'est surtout à M. Compère le jeune que sont dévolues les fonctions agronomiques de cette austère communauté. Nous fûmes accueillis dans cette simple maison , nous inconnus, qui y arrivions à la nuit tombante, avec tout ce fracas de chevaux, de bagages et d'escorte; nous y fûmes reçus comme d'anciens amis, et au bout de quelques instants il fallait voir quelle joie pure et expansive animait la physionomie un peu mélancolique du maître. Celui-ci livrait à notre merci tous les trésors de ses patientes recherches, tous les fruits de son amère solitude : ses herbiers si riches, ses minéraux, ses fossiles, tout cela était â nous, si nous eussions été capables d'abuser de ce généreux attendrissement que lui causait la vue de quelques compatriotes qui comprenaient sa vie, ses études et les consolations qu'apporte la science. Ces quelques heures de repos nous firent un grand bien à tous; au bout de vingt-quatre heures, nous quittâmes ces hôtes d'un jour avec le reeret (]u'ins])ire

3'2/i VOYAGE DANS LA HLSSIE MEP.l DION ALE.

toujours une séparation dont on ne calcule pas le terme.

Le chemin que nous avions suivi jusqu'à Laspi conserve encore les traces du passage de la grande impératrice Catherine, cette femme dont le pa§ tout-puissant s'est creusé si profondément dans le sol de la Russie. Lorsqu'elle vint visiter sa nouvelle conquête, elle s'arrêta, comme nous l'avions fait, au sommet de la montagne ; et de là, quand son regard put embrasser cette riche et féconde nature, ces sites grandioses dont la majesté n'était pas indigne d'une si noble souveraine, la grande Impératrice a dû se sentir émue et transportée d'admiration. Après Laspi, si vous suivez la côte en vous dirigeant vers l'est, vous rencontrez à peine un sentier praticable qui serpente au-dessus des précipices. Nous avions cédé aux instances de M. Compère, en laissant chez lui notre malade et notre bon collègue le docteur Léveillé, qui devaient nous rejoindre le lendemain; ce fut donc le 27 au soir que le reste de la caravane se mit en route pour gagner Castropoulo, résidence où nous devions cette fois recevoir l'hospitalité la plus complète, puisque la terre qui porte ce nom est un domaine fondé sur la côte par M. Nicolas de Démidoif, le noble père de notre digne chef.

D'abord nous retrouvâmes ce beau sentier dans la forêt, qui nous avait charmés la veille ; mais bientôt il nous fallut mettre pied à terre et traîner par la bride nos malheureux chevaux à travers le plus étrange chaos de rochers qui se puisse imaginer. Nous dominions la mer de cinq à six cents pieds, avançant péniblement au milieu des éboulements, sans chemin tracé, obligés de gravir de grosses pierres sur lesquelles nos pauvres montures tombèrent plus d'une fois, non sans se faire quelques blessures. Nos guides tatars voyaient avec un imperturbable sang-froid et une indiiférence complète tous ces eiforts et tous ces obstacles, qui ne cessèrent qu'aux environs de Phoros, village tatar, dont le nom indique assez une origine grecque. De cet endroit, la

SÉVVSTOPOL. — ODESSA. — VOS!N RSSENSK. ;}25

chaîne des montagnes prend le caractère qu'elle conserve jusqu'à Yalta, qui est à plus de quinze lieues. La crête supérieure du Yaïla se dresse à pic au-dessus du village, tandis qu'au-dessous la pente plus adoucie permet à la culture de s'étendre jusqu'aux bords de la mer, et cette culture est riche et féconde : les vignes, les mûriers, les noyers gigantesques tapissent ces belles pentes d'une admirable verdure, à peine interrompue par des ravins désolés, où les immenses avalanches ont déchiré le sol et ouvert de larges lits aux torrents que chaque orage précipite dans le gouffre. Ce n'est pas sans péril que les voyageurs franchissent ces pas difficiles. Vous n'avez qu'un sentier large de quelques pouces, et tandis qu'un de vos pieds laboure le flanc de la montagne, l'autre pied est suspendu sur un abime sans fond : alors seulement se révèlent tout à fait l'adresse et l'instinct des chevaux de ce pays. Ils avancent avec une rare prudence dans ces chemins périlleux, interrogeant avec soin le terrain avant que de s'y hasarder; alors, une fois sûrs que la terre ne manque point sous leurs pas , ils s'élancent au galop, comme pour se jouer du péril évité.

Mitschatska et Moukhalatka, deux autres villages tatars, furent bientôt dépassés par notre caravane, qui, sentant les approches de la nuit, aiguillonnait l'ardeur de ses intrépides montures. Dans ce sentier nous laissions sur notre gauche, sans nous y pouvoir arrêter. Tune des curiosités les plus pittoresques de la Crimée, le passage des Échelles, qu'on nomme Merdven en langue tatare. Si du Baïdar on veut gagner la côte sans traverser la vallée de Laspi, on attaque directement la montagne par son côté septentrional, et c'est pour descendre la muraille verticale qui couronne la chaîne qu'on s'engage dans les échelles. Des escaliers taillés dans le roc, ou bien formés de troncs d'arbre , se dressent en zigzag jusqu'à une hauteur énorme, et cependant telle est l'adresse de cette rustique architecture qu'on ])eut gravir

;;26 VOYAGE DANS LA l'.rSSrK MKIUT)l()\ALE.

achevai ces étourdissants échelons, sans que la tradition d'aucun événement sinistre vienne glacer le courage du voyageur confiant dans les rares qualités de son cheval.

Nous étions nous-mêmes pleins de cette heureuse sécurité, car l'obscurité était déjà profonde, tandis que nous galopions encore sur ces chemins hasardeux, et nous savions à peine en quel lieu nous étions, lorsque de nombreuses lumières et des souhaits de bienvenue en langue russe, répétés dans le pur idiome provençal, nous apprirent que nous mettions pied à terre à Castropoulo.

L'intendant de cette propriété, secondé par un vigneron français qui est employé dans le vignoble de Castropoulo, nous avait préparé une réception bien propre à faire oublier les fatigues de quinze jours de courses, et nous passâmes toute la journée du ^8 août dans ce domaine, où nous fûmes rejoints par ceux d'entre nous qui étaient demeurés en arrière. Le nom de Castropoulo, avec sa terminaison diminutive, devait s'applitjuer à un petit retranchement : telle est du moins sa signification en langue grecque. Un bloc de rocher de plus de cent pieds, et qui commande la mer, porte encore quelques vestiges de défense qui ont pu motiver la dénomination toute guerrière du lieu. iVujourd'hui la destination de Castropoulo incline vers la paix et ses produits les plus fêtés. Un grand vignoble, planté en 18^9 et peuplé d'espèces de vigne choisies avec soin, reçoit sur cette côte escarpée les ardents rayons d'un soleil digne de colorer les doux raisins de l'Espagne. A vrai dire, le vin ne répond pas encore à la qualité de la vigne et à la beauté du raisin; mais il faut espérer que de si belles vendanges ne resteront pas inutiles, faute de bons vignerons pour en tirer parti. Les maisons d'habitation n'offrent rien de remarquable qu'un excellent entretien, mais tout le luxe a été réservé pour la cave et pour la fabrication des tonneaux. Rien dt* plus beau, de ])lus complet, de mieux entendu que

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ce temple érigé à l'industrie vignicole. La construction fait honneur à Tarchitecte , comme les chefs-d'œuvre de la tonnellerie témoignent de la rare aptitude des paysans russes et sibériens, intelligents ouvriers venus de si loin. On leur a dit : Vous serez tonneliers ! et ils l'ont fait comme on le leur a dit. Castropoulo est situé de la façon la plus pittoresque. C'est toujours, au-dessus des coteaux arrondis, cette riche muraille du Yaïla , à la crête bizarrement découpée et dont le pied se perd dans les forêts ; lorsqu'un chemin qui serpente dans la vigne vous a mené près d'une serre toute peuplée de plantes rares et précieuses, vous descendez encore jusqu'à la mer, où le bain le plus limpide vous attend sur un beau sable mêlé de cailloux colorés. Par malheur, sur cette plage ouverte, aucune anse, aucune crique ne s'ouvre aux embarcations , qui resteraient exposées en pleine côte à toute la fureur de la mer. C'est là un inconvénient d'autant plus grand, que jusqu'à ce jour nul chemin praticable aux charrois ne lie cette résidence aux autres points du littoral. Bientôt, il est vrai, la belle route que nous avons admirée entre Yalta et Aloupka pénétrera jusqu'à cette distance, et viendra vivifier toute cette contrée occidentale si heureusement disposée pour la production.

Le 29 , tout le monde était gaiement à cheval , et l'intendant nous accompagnait jusqu'aux limites du domaine confié à ses soins. Nous prîmes les sentiers qui nous conduisaient vers Aloupka, et telle était, malgré les mauvais pas de la route , l'ardeur de nos excellents coursiers , que nous ne cessâmes presque point de galoper. Pour tirer bon parti des chevaux tatars, il ne faut pas chercher à les exciter par le knout, ni à les animer de la voix : vous auriez bien vite perdu tout crédit sur leur agilité intelligente. Mais prenezvous-y habilement , penchez le corps en avant , étendez un bras par-dessus la tête de l'animal , et poussez quelques cris rauques et inarticulés; alors vous partirez avec la rapidité

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