‹ Voyage dans la Russie méridionale et la CriméeChapitre 53 sur 68 · TOTAL GENERAL · texte numérisé non relu

TOTAL GENERAL

o50 Escadrons.

28 Bataillons.

168 Pièces.

32 Compagnies du train

2!i Escadrons 3 batteries

de'cantonistes.

VOSNESSEXSK.

r.ETOl r. E.\ CRlMliE. — ELPATORH':

Ce grand spectacle guerrier de Vosnessensk, dont j'étais assez heureux pour admirer de si près tous les détails, devait naturellement me trouver tout rempli de respect et d'attention.

Certes, ce n'était pas un intérêt vulgaire qui m'avait conduit dans cette ville de soldats, et, après le premier étonnement, je n'eus rien de plus pressé que de me rendre compte de ces forces terribles, surtout de cette cavalerie formidable, qui n'a pas son égale dans le monde. C'est pourtant à l'institution des colonies militaires qu'il faut deman-

3li2 VOÎAGE \)A^S LA IIUSSIE M É lU l)f ON ALE.

der le secret de ces résultats admirables; de là est sortie cette armée imposante. Le nombre, la discipline, le bienêtre des hommes, la rare beauté des chevaux, et jusqu'à l'air martial de ces escadrons, tout proclame les heureux effets de ce système et son incontestable supériorité.

Ce n'est pas ici le lieu d'expliquer comme il le faudrait l'organisation des colonies de cavalerie. Les hommes spéciaux savent d'ailleurs où trouver des notions techniques sur ce système, admiré par les plus hautes intelligences guerrières et par les plus habiles. Nous l'avons trouvé nousméme décrit avec une grande clarté dans l'ouvrage récent d'un maréchal de France, M. le duc de Raguse, excellent juge en ces matières. C'est donc là un motif pour nous borner à dire en peu de mots sur quels principes repose l'institution coloniale.

Les colonies militaires de cavalerie sont établies dans certaines contrées arrosées par le Boug, le Dnieper et le Siguiska, terres fertiles s'il en fut, mais qui, incultes faute de bras, il y a trente ans, appartenaient à la couronne. Des familles de la Russie centrale, des Bulgares, des Moldaves et les restes épars des Cosaques zaporogues, tribu si redoutée autrefois dans ces steppes, vinrent y former une population assez nombreuse, encouragés qu ils étaient par des concessions et par des immunités considérables. D'abord on divisa ces vastes espaces en arrondissements, puis en villages, et du territoire de chaque commune on fit deux parts : une part appartint aux habitants; toute famille qui possédait une charrue et les bestiaux nécessaires reçut en concession une surface de quatre-vingt-dix déciatines ' de terre et une maison. L'autre part fut réservée à la couronne, et cultivée par ces momes paysans, à qui, pour impôt, on demandait quarante-cinq jours de travail par année. Ainsi chaque village, bâti sur un plan

1 Cette sm'l'ace éiiuivaut à. (iiiatve-viiigt-dix-liuit hectares trente-neuf ares de France,

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uniforme, fut fondé sur une base numérique de cent quatrevingts charrues; ceci fait, chaque propriétaire de charrue eut à loger et à nourrir un cavaher; si bien que chaque village reçut cent quatre-vingts hommes, soit un escadron ; et comme un régiment de cavalerie coloniale compte huit escadrons actifs et un escadron de réserve, neuf villages formèrent un régiment. On construisit aussi pour chaque escadron des maisons deslinées à l'état-major, des écuries, des magasins, un hôpital, une école, une église. Ainsi placé en dehors de toutes les inquiétudes matérielles, le cavalier n'a plus d'autre soin que celui de son service. En même temps, et c'est là ce qui fait surtout la force de l'organisation coloniale, le soldat demeure toujours sous l'empire des liens sociaux, sous l'influence de la vie civile, à laquelle il se mêle à chaque instant , tout en restant sous les drapeaux ; de là un esprit de corps qui acquiert le plus heureux développement, et qui devient la source de la force morale immense de ces escadrons, ou plutôt de cette famille de soldats, semblables à ces cohortes de l'antiquité, familles errantes et armées, dont l'histoire nous a transmis les noms. Mais cependant à ce beau cavalier il faut un amour, il faut une compagne; rien de plus simple : les colonies ne manquent pas de belles et jeunes filles que n'épouvante guère l'uniforme. L'autorité militaire se prête volontiers à ces unions ; aussi environ un tiers des hommes de chaque escadron deviennent-ils des pères de famille. Les enfants mâles de la communauté, élevés avec soin dans l'école de la colonie, dressés de bonne heure à l'équitation et façonnés à la discipline militaire, deviennent à vingt ans des soldats, et forment une pépinière précieuse de sous-officiers et de cavaliers parfaits. Cette institution suffirait à elle seule pour proclamer l'excellence du système colonial. Au moyen de ces fils de cavaliers et des jeunes gens recrutés en nombre égal parmi la population des villages, se complète chaque

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année le contingent des régiments coloniaux. Que si, par hasard, le nombre des enfants de soldats se trouve insuffisant, le gouvernement y supplée par l'envoi de jeunes gens élevés à ses frais dans des établissements analogues. Chaque province de l'empire possède une école spéciale consacrée à l'éducation des fils de soldats. Dans cette école, ces enfants sont recueillis, instruits et entretenus avec une sollicitude toute paternelle. Outre l'instruction élémentaire, ils reçoivent dans ces institutions tous les principes des arts dont l'exercice peut profiter au service. Tout ce que notre armée compte de musiciens, de vétérinaires, d'écrivains pour l'administration , de géomètres , de dessinateurs , se recrute parmi les ccmtonistes militaires; tel est le nom qu'on donne à ces jeunes élèves, qui sont en Russie au nombre de cent cinquante mille. Au besoin donc, ces mêmes jeunes gens viennent en aide aux enfants des colonies de cavalerie, lorsqu'il arrive que l'école régimentaire ne suffit pas à fournir le recrutement annuel de cinquante à soixante hommes de vingt ans qui lui est demandé. Ceci dit, il est facile de comprendre quel contingent d'ordre , d'aptitude et de disciphne, apportent au régiment ces jeunes hommes élevés à ces admirables écoles.

Tel est le régime du soldat dans les colonies militaires. Il nous reste à dire un mot de l'état des habitants qui hébergent les escadrons nombreux cantonnés à demeure sur leur territoire. Rien n'est mieux fait pour démontrer dans toute leur étendue les bienfaits de la combinaison qui a présidé aux colonies , que le bien-être de ces actives familles d'émigrés, aujourd'hui attachés au sol. Heureux propriétaires de plus de terres que n'en exigent leur consommation et celle des soldats qu'ils nourrissent, les paysans ont vu s'étendre chaque année leurs cultures et le nombre de leurs bestiaux dans une proportion incroyable. En même temps s'accroissait aussi la richesse des terres de la couronne, auxquelles

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ils consacrent un jour de travail sur neuf. Aussi les greniers des colonies regorgent-ils de produits; ces grains, plus d'une fois, sont venus au secours des contrées voisines, dans les temps de disette. Administrés tout à fait en dehors de la discipline du corps, les villages sont régis chacun par un état-major, indépendant de l'état-major de l'escadron. Un capitaine administre chaque village , dirige les écoles , règle les jours de travaux, surveille les magasins, les bestiaux et les ustensiles de la couronne. En même temps il maintient partout l'ordre et la police; deux lieutenants, ses adjoints, lui donnent leur concours dans ces fonctions pour ainsi dire municipales.

La justice civile s'administre de la façon la plus paternelle. Le chef de l'escadron préside; un heutenant, un sergent-major , le prêtre du village , et trois colonistes élus par leurs égaux , composent le tribunal d'escadron , nommé comité. Avant d'admettre les débats sur les contestations civiles , le rapporteur expose l'état des griefs respectifs. Ceci fait, il accorde aux parties quarante-huit heures pour essayer des voies de conciliation , après quoi il est passé outre. L'appel a lieu devant le comité de régiment , où se retrouvent les mêmes garanties de délégués pris comme jurés dans la classe des justiciables. La décision de ce comité est mise à l'ordre, et rendue publique sur tout le territoire du régiment. Enfin, en dernier ressort, les litiges sont portés pardevant le général-major (général de brigade), qui, chaque mois , visite les cantonnements. Celui-ci commande à son tour une enquête, dont le résultat est soumis au lieutenantgénéral supérieur, commandant le corps d'armée, qui, assisté d'un conseil, prononce une décision souveraine, toujours insérée à l'ordre.

Les causes criminelles sont du ressort du conseil de guerre de la localité , soit qu'il s'agisse d'un cavalier, soit que le prévenu appartienne à la classe des habitants. L'inspecteur-gô-

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néral de la cavalerie colonisée jouit de l'immense privilège de rendre les jugements exécutoires ou d'en arrêter la rigueur à son gré. Ce haut fonctionnaire , dans ses graves attributions , peut aller jusqu'à suspendre un officier de ses fonctions, et à le traduire en jugement. C'est aussi sur sa seule proposition que l'Empereur accorde l'avancement mérité dans les colonies : on peut juger par là de la toute-puissance de l'inspecteur-général.

Mais ces imposants pouvoirs, ces nobles et grandes fonctions , ne pouvaient être mieux placés que dans les mains du général en chef comte de Witt. C'est lui en effet qui , le premier, s'il n'a pas inventé le plan des colonies de cavalerie, en a du moins rendu l'exécution praticable. Le premier il a combiné entre eux, et avec une rare sagesse, les éléments de cette grande institution. Aussi bien , nommer en Russie les colonies militaires , c'est raconter toute la part de mérite qui revient au comte de Witt dans cette heureuse création, c'est-à-dire tout ce que ce général déploie, depuis vingt ans, de zèle, d'énergie, d'expérience et de hautes capacités dans les importantes fonctions de son commandement.

C'était, du reste, un beau triomphe pour le comte de Witt, un digne prix de toutes ses peines, que celui qu'il devait recueillir à Vosnessensk. Quel noble orgueil ! déployer fièrement, sur ces vastes prairies, ces beaux escadrons sortis tout armés d'un sol que ce siècle avait encore vu désert; se trouver appelé à l'honneur de présider à toutes ces solennités dont retentissait l'Europe; recevoir enfin dans ce camp, tout rempli de bruits et de mouvements guerriers, et qui était la plus brillante des villes, la visite et les félicitations du juge le plus éclairé comme le plus auguste, n'était-ce pas là une de ces récompenses tellement splendides qu'il n'est pas au pouvoir des souverains d'en accorder une plus grande ? Mais revenons à notre court séjour à Vosnessensk.

Une hospitalité vraiment royale nous avait accueillis en

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notre qualité d'enfants ou d'adoptés de la Russie. La fête était complète pour nous comme pour le plus grand dignitaire de l'armée. Nous étions admis en tous lieux , et partout notre admiration empressée recueillait de quoi se satisfaire , et au delà. Un jour, c'était la visite du camp de cavalerie qui occupait notre matinée, longue et intéressante étude qui se prolongeait sous des bosquets d'arbres , et pendant quinze verstes, le long des bords vaseux du Boug ; une autre fois , c'était vers les tentes de l'infanterie que nous portions nos regards charmés. Vingt-huit bataillons, symétriquement rangés, occupaient, près des portes de Yosnessensk, un immense plateau heureusement aéré , et garanti de l'humidité que laissaient sur le sol des prairies inférieures les orages trop fréquents de chaque nuit. Surtout nous contemplions avec un vif intérêt ces vieux soldats composant des bataillons de réserve, et qui portaient empreinte sur leurs mâles figures toute l'histoire d'un temps où la guerre était rude et meurtrière. Entrés sous une tente , nous remarquâmes un de ces vieux guerriers qui nettoyait avec soin plusieurs décorations appliquées, selon l'usage de nos troupes , sur une petite bande de carton qui s'adapte d'elle-même à l'uniforme : « Où donc ce vieux brave a-t-il gagné tout cela? » demanda une des personnes qui m'accompagnaient. Le soldat , sans proférer un mot, découvrit sa poitrine et ses bras criblés de profondes cicatrices. Cette réponse-là n'avait pas besoin de commentaire, tant elle était naïve et touchante. Combien d'épisodes n'aurions-nous pas à raconter, dans lesquels se révèle l'esprit national de ces bonnes troupes , d'une discipline si admirable , et par cela même si intrépides ! combien d'excellents résultats n'aurions-nous pas à signaler, si nous avions le loisir d'entrer dans les considérations qui font de l'armée russe un corps si riche en éléments intelligents d'ordre et de courage 1 Mais , dans cette existence remplie de ces grands bruits et de ces grands spectacles , nous vivions

•à'ifi VOYAGE DANS LA RUSSIE MÉUIDIONALE.

si vite , qu'à une impression rapide succédait tout aussitôt une nouvelle impression. Cependant, parmi les souvenirs qui ne peuvent et ne doivent point s'effacer , en voici un dont ce bon Raffet a été presque le héros. Ceux qui ont vu les compositions du jeune artiste, les coursiers qui remuent à sa voix, les batailles qu'il a gagnées ou perdues , ceux-là aussi peuvent savoir combien il aime tout ce qui est un soldat, un cavalier, un capitaine, un général , une armée. Au camp de Vosnessensk, Raffet, plein d'enthousiasme, ne songeait qu'à saisir ces escadrons brillants qui passaient et repassaient devant lui. Un jour qu'il était le plus occupé à reproduire les plus beaux uniformes , il s'entendit appeler par son nom ; c'était à coup sûr une de ces voix faites pour commander aux hommes et aux choses, ferme , nette et sonore. A cette voix, l'artiste se retourne vivement: que voit-il? l'Empereur luimême! l'Empereur qui sait son nom déjà, qui lui parle de l'art qu'il professe , qui lui fait pour ainsi dire les honneurs de cette armée! Vous jugez si ce modeste Raffet fut étonné et confus ! Il fit tous ses efforts pour se dérober à sa gloire ; mais à dater de ce moment, il fut traité par l'armée entière comme un protégé de l'Empereur.

Cette entrevue valut à notre peintre l'invitation de se présenter à Leurs Majestés, et au moment même où il quittait l'Empereur, il fut accompagné d'un officier supérieur et distingué de l'état-major, le baron Hahn. Cet officier fut chargé de lui procurer les moyens de tout voir et d'exercer son talent sur les objets qui lui paraîtraient dignes d'intérêt, parmi tant de grandes scènes et tant de détails curieux.

Si je ne craignais d'encourir le reproche tant de fois adressé à l'épopée classique , si exacte à dénombrer les bataillons, à désigner les chefs, à dépeindre les armures, je tenterais peut-être , dans ce simple et véridique récit , de décrire la plus belle des cérémonies de cette grande fête de treize jours. J'aime mieux me borner à dire que la revue gé-

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nérale de la cavalerie eut lieu le 26 aoLit-7 septembre. li'Empereur, arrivé dans un simple droscliki (S. A. le grand-duc Michel était assis à côté de son auguste frère ) , s'élança en un clin d'œil sur un beau cheval noir, et galopa vers les troupes silencieuses et immobiles dans leur immense alignement. Mais ces grands spectacles , que l'œil voit avec ravissement, ne sont pas de ceux qui se peuvent décrire. Ils perdent de leur majesté dans la nomenclature d'un bulletin ou dans les froides lignes du dessin le plus fidèle. C'était sur la plaine de Vosnessensk qu'il fallait voir ces trente-six régiments formés en quatre groupes profonds, avec leur artillerie séparée ! C'était là qu'il fallait entendre ces mille trompettes, qui tout au loin éclataient en fanfares solennelles sur le passage de l'Empereur, qu'environnaient une foule de généraux, et qui pénétrait au sein de ces masses compactes, passant entre tous ces régiments dont les acclamations accueillaient sa présence ! Ce n'est point un détail de mœurs sans intérêt , que ce qui se pas.se alors entre le souverain et ses soldats. L'Empereur, arrivé au front d'un escadron, prononce d'une voix forte ces mots : Bonjour, enfants! et les soldats répondent par deux mots : Radi slaratza , qui signifient à peu près : « Nous tâcherons de bien faire. ' Les mêmes mots, ou quelques expressions analogues, s'échangent au défilé entre l'Empereur et ses troupes. Quelque temps après l'arrivée de l'Empereur, on voyait glisser sur la plaine une légère calèche , tout escortée d'uniformes étrangers. L'Impératrice et la grande-duchesse Marie étaient dans cette calèche, et leur escorte se composait de tous les princes, généraux et officiers que l'invitation impériale avait été trouver dans l'Europe entière pour les convier à cette fête du soldat.

Lorsque, après cette immense revue , l'Empereur, à cheval et l'épée basse, se fut placé auprès de S. M. l'Impératrice, nous vîmes commencer un imposant défilé, où se

350 VOYAGE DAAS LA RUSSIE AIÉllI DJ ON ALE.

déployèrent trois cent cinquante escadrons des plus beaux hommes, dans la plus belle tenue du monde, éblouissants par la riche variété des uniformes , remarquables surtout par le choix des chevaux. Or, ces chevaux sont beaux à ce point, que le cheval d'un simple cavalier pourrait porter aussi bien un officier général. Ces animaux , nobles produits d'étalons de race anglaise, dont ils dépassent encore la taille, sont élevés dans les haras régimentaires. On peut dire que tous les chevaux de cette cavalerie sont irréprochables : on a poussé la recherche jusqu'à les assortir scrupuleusement pour la couleur dans chaque régiment.

Sur tout ce grand terrain de manœuvres , les enfants cantonistes , dont nous avons parlé ,' étaient placés comme des jalons intelligents pour diriger la marche des escadrons et pour tracer les limites où se devait arrêter la foule. Toutes les voitures qui encombraient Vosnessensk , étaient venues se ranger sur la lisière de la prairie; un peuple pittoresque de curieux se groupait sur ces équipages. C'était là, en un mot, un tableau tout animé comme ce soleil n'en avait jamais éclairé, un bruit de fêtes et d'acclamations comme ces steppes n'en avaient jamais entendu , car, il y a moins d'un demi-siècle, le souffle des vents qui roulait dans les grandes herbes, les éclats de la foudre promenés d'échos en échos, étaient les seuls mouvements, les seuls bruits de ces profondes et inutiles solitudes.

Quelques jours après, nous quittions, bien à regret, ce camp de merveilles ; mais derrière nous nous laissions Raffet à Vosnessensk : trop de sujets d'études se succédaient dans ce riche tumulte, pour qu'il pût quitter ainsi ces grandes manœuvres avant leur conclusion. L'Empereur, la famille impériale , la cour et la foule des états-majors devaient bientôt ramener à Odessa toute la pompe des fêtes; mais ce furent là des fêtes civiles. C'était une riche et grande cité, jeune comme les colonies (car dans ces contrées, où tout est

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déjà si grand, cette grandeur date d'hier), qui s'apprêtait à recevoir son souverain.

Et en vérité , Odessa s'était faite belle pour recevoir ses illustres hôtes ; ses grandes maisons brillaient sous un vernis tout nouveau. Le palais du gouverneur, les édifices publics, le théâtre, la Bourse, éléojant monument qui domine la mer, le port , les magasins , la ville enfin , étaient sous les armes. La Bourse s'était chargée de faire les honneurs de la cité ; et en effet, dans un grand port de commerce, la Bourse n'estelle pas la maison commune? On avait donc transformé ce beau palais du style grec en salons magnifiques , où s'apprêtaient le banquet et le bal offerts par la ville à Leurs Majestés. La fête et le plus noble orgueil s'étaient emparés, sur tous les points , de cette heureuse ville. Si quelques baraques, vestiges délabrés de la colonisation première, étaient encore demeurées sur pied à Odessa , ce beau jour du passage de l'Empereur, jour de régénération nouvelle, en effaça les traces. Un seul instant, selon l'expression pittoresque d'un habitant, avait suffi pour casser quarante masures, remplacées aussitôt, sinon par des maisons complètes (le temps manquait), du moins par de coquettes façades qui , en attendant le reste , étaient sorties de terre , dociles à l'alignement, et s'étaient dressées comme des toiles de théâtre. En un mot, chacun rivalisait de zèle, et la ville entière était dans l'ardeur de ses préparatifs lorsque nous y entrâmes, le 8 septembre au soir.

Après un trop court séjour dans cette capitale des gouvernements du Sud, notre expédition, déjà fractionnée, dut encore se modifier. Les uns étaient rappelés en Crimée pour reprendre cette vie errante qu'ils avaient abandonnée à regret; d'autres devaient, au contraire, consacrer quelque temps à des observations locales, que l'état industriel d'Odessa rendait surtout intéressantes. Au reste , cette séparation devait être de courte durée. Tous les points de ren-

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contre , toutes les dates de réunion , étaient bien fixés. Je détachai, par la route de terre qui conduit à Simphéropol, deux de mes compagnons les plus pressés. Les observations recueillies dans cette course rapide trouvent ici leur place, et je les reproduis telles qu'une réunion ultérieure me les a fait recueillir.

Nous sortîmes d'Odessa le mardi 12 septembre, par une matinée déjà brûlante : il n'était pas encore sept heures. Notre équipage se composait d'une de ces excellentes et très-rudes voitures valaques, acquisition faite à Bukharest, et qui nous avait déjà rendu tant de services; nous nous en allions ainsi tous deux, un peu à l'aventure, et au galop de trois grands chevaux attelés de front. Nous ne savions pas un mot du pays ni de sa langue. Nous avions accepté par nécessité, mais non pas choisi pour notre plaisir, le trajet par terre. Les bateaux à vapeur, destinés à transporter sur la côte de Crimée une grande partie de la cour impériale, ne quittaient déjà plus le port d'Odessa, et force nous avait été de renoncer à cette voie facile. D'ailleurs la Russie est un pays merveilleux pour la sûreté, même pour un voyage qui serait hasardeux partout ailleurs. Avec un padorojnaïa bien en règle, et les deux mots de la langue qui signifient « des chevaux tout de suite » , un étranger peut traverser toute l'étendue de l'empire sans autre risque qu'une longue attente à chaque relais. Notre début mérite d'être noté, par l'extrême sévérité de la visite qu'il faut subir à la douane lorsqu'on franchit la limite imposée au port franc. Pour passer du sol favorisé sur le terrain de la taxe, il faut prouver qu'on n'emporte avec soi aucune parcelle de cette franchise qui a fait d'Odessa une riche et puissante cité. Aussi bien, de l'autre côté du mur, trouvez-vous aussitôt le steppe, et son atmosphère de poussière qui étoufîe dans leur essor quelques jeunes plantations d'acacias.

La chaleur devenait déjà ardente : notre cocher barbu.

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par un brusque détour c[ui no nous laissa pas sans in(juiétude, nous mena tout droit dans la mer, où il laissa tremper quelques instants notre voiture, à laquelle cette immersion devait être favorable, si l'on en juge par l'air satisfait du brave homme, qui nous montrait alternativement le soleil et la mer; ce bain achevé, nous nous lançâmes au galop sur le rivage brûlant.

Notre route, tracée par un sentier battu sur une plaine cultivée par intervalles, suivit longtemps le rivage de la mer, et nous dépassâmes bien vite plusieurs grands lacs que nous laissions sur notre gauche. Ces lacs communiquent à la mer par une ou par plusieurs ouvertures étroites, à travers des dunes naturelles. Ces larges amas d'eau salée, dont les deux premiers nous parurent très-considérables, sont, dit-on, d'un grand secours à Odessa, par la quantité d'excellents poissons qu'on y pèche. On nomme tous ces lacs limcuips, d'un mot emprunté à la langue turque, et qui signifie un port de mer. Ce même nom s'applique aussi aux embouchures des grands fleuves qui peuvent recevoir des navires. Au reste, tous ces limanes, augmentés par l'accumulation des eaux de certaines rivières qui viennent du nord, franchissent fréquemment leur barrière de dunes, et se trouvent communiquer avec la mer au moindre débordement.

Bientôt Odessa n'était plus visible ; nous pénétrâmes dans les véritables steppes. Ce ne sont plus , comme en Bessarabie, de ces vallées qu'on pourrait appeler de longues vagues de terrain ; le steppe de la Russie Méridionale est plan, uni, sans accidents, et souvent dans ces parages son horizon dure sans altération sensible, continuant l'horizon de la mer. Quelques longues lignes de khourghans, ces éminences coniques dont nous avons donné la description , se correspondent çà et là sur cette triste et morne surface. C'est en vain que vous espérez, en avançant avec tant de vitesse, voir la fin du grand disque qui vous entoure ; toujours, toujours rasi)e('t

:m VOYAGE DANS LA RUSSIE MEIUDION^LE.

reste le même, nu, brûlé, désolé; les fleurs qui peuplent au printemps tous ces champs sans culture avaient disparu depuis longtemps sous l'ardeur d'une saison brûlante, et nous pouvions dire comme Rubruqùis, ce voyageur qui parcourait les mêmes plaines au xnr siècle : NiilJa rst si/lva, 7iulhismons, nullus lapis,- pas un arbre, pas un monticule, pas même une pierre! Cependant ces déserts mêmes se ressentaient de l'arrivée de l'Empereur : les sables l'attendaient tout comme les villes; les chemins avaient été aplanis en quelques endroits; les mauvais pas étaient comblés. Les maisons de poste brillaient d'un badigeon tout frais, et au-devant des portes, la terre récemment ratissée, à défaut de gazon, complétait cet aspect de fête. Ajoutez à cela une immense quantité de chevaux qui couvraient la plaine auprès de chaque station, et vous aurez une idée de l'extraordinaire animation de ces steppes. Entre les relais, on remarque des poteaux dressés à chaque verste avec un soin particulier. Ces pihers sont bariolés aux couleurs de l'empire; sur l'un de leurs côtés, ils portent la distance parcourue depuis la dernière station; sur l'autre, le nombre de verstes qui restent à franchir jusqu'à la station prochaine. Rien ne donnera mieux l'idée de l'étrange et monotone niveau du steppe, que lorsque nous affirmerons que presque à chaque instant , de notre voiture fort basse, nous découvrions deux des poteaux devant nous, et autant de poteaux par derrière, ce qui donne une lieue ou quatre verstes de diamètre au cercle formé autour de nous par cet immobile horizon. Le léger chariot, que nous avions trouvé passablement doux sur les gazons mouillés de la Valachie, avait pris sur cette terre calcinée des allures tout à fait brutales, et nous n'avions pas à souffrir de ce seul inconvénient. Si la soif vient à vous tourmenter (et qui en serait exempt avec une chaleur de vingt-huit degrés au moins, et sous des nuages de poussière?) les gens de village n'ont à vous oifrir autre chose qu'une eau fétide, qui croupit d'ordi-

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naire dans le baril où on l'a apportée, Dieu sait de (pielle distance ! Rien de plus triste ni d'un aspect plus affligeant que les rares villages que Ton rencontre sur ces chemins. Mais à quoi donc sert aux habitants de vivre sur une terre fertile , s'ils sont privés de toutes les choses nécessaires à la vie? Sans ombrage contre le soleil, sans autre bien-être qu'une maison assez solide, mais perdue dans cette immensité, au prix de combien de peines doivent-ils se procurer le pain qui les nourrit, l'eau putride qui les abreuve, le maigre combustible de chaume et de boue qui les réchauffe en hiver ! Hélas ! voilà des hommes pour qui en effet la vie est vraiment rude. Mais le ciel, qui leur a refusé tant de biens, leur a donné le courage qui fait supporter tous les maux.

Notre route, vers le milieu du jour, s'écarta de la mer, et nous voilà coupant la plaine dans la direction du nord-est, pour gagner la grande ville de Nikolaïeff : c'est à la fois un port et un arsenal militaire justement renommé. Vers cinq heures, nous arrivâmes sur le bord d'un large canal formé par les eaux réunies du Boug et de l'Ingoul, qui se joignent sur la rive opposée, un peu au-dessous du lieu où nous étions. C'est précisément au confluent des deux fleuves, fort inégaux en largeur, que s'élève Nikolaïeff^, encore éloignée de deux verstes du point où nous allâmes débarquer.

De nombreuses charrettes, attelées de bœufs, attendaient que ce fût leur tour de passer; et nous mîmes trois quarts d'heure à traverser le limane du Boug, au moyen d'un })rocédé tout à fait primitif. Une corde attachée aux deux bords reste toujours plongée dans l'eau ; les hommes pèsent sur la corde, et ainsi s'avance la lente machine. La rive de Nikolaïefï", plus élevée, nous offrit le spectacle de quelques beaux jardins, propriété de la couronne, et qui sont remplis de grands peupliers. Ces arbres ont été plantés pour la grande Catherine par le prince Potemkin, quand l'Impératrice voulut visiter ses nouvelles provinces. Le débarquement est

protégé par une goélette de guerre d'une tenue parfaite. En touchant le rivage, nous nous trouvâmes au milieu d'une foule de soldats, de femmes et de colons allemands, si reconnaissables à leurs bonnes et paisibles figures. Il ne s'agissait de rien moins que d'une cargaison de pastèques, le rafraîchissement favori du peuple de ce pays. Les Allemands venaient d'en amener plusieurs charrettes. Enfin nous fîmes halte dans la cour d'une auberge de bonne apparence, dans l'une des principales rues de NikolaïefF.

L'apparence était tout ce qu'il nous fut permis d'approuver dans cette hôtellerie; et, en attendant les apprêts d'un souper qui ne semblait pas devoir être servi de si tôt, nous parcourûmes la belle et spacieuse ville où nous venions de mettre pied à terre. Au premier coup d'œil, tout est imposant et empreint de grandeur. Les rues, percées dans des proportions gigantesques, comme dans toutes les villes russes, sont convenablement garnies d'édifices; mais c'est là une architecture plus fastueuse que véridique : extérieurs de palais, intérieurs de cabanes. Les rues immenses, critique exagérée des villes de l'Occident, laissent l'habitant par trop exposé, dans leur largeur démesurée, au soleil, au vent, à la poussière, à la boue : sur les places, véritables champs de bataille, nul n'oserait s'exposer à tenter une traversée, qui devient impossible hors des saisons tempérées de l'année. Quoi qu'il en soit de cette exagération très-pardonnable, NikolaïefF présente, nous le répétons, un aspect fort majestueux et digne de sa grande destination d'arsenal maritime. La ville n'est point complètement achevée ; dans plus d'un quartier, quelques maisons éparses dessinent son plan plutôt qu'elles ne le complètent. Environ cinq mille habitants peuplent ce port; on comprendra facilement que cette population soit surtout composée de personnes attachées à la marine. L'établissement maritime, dont il ne nous fut permis de juger que du haut d'une très-belle promenade qui do-

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mine l'embouchure de l'Ingoul, paraît fort bien situé pour remplir sa destination. On pourrait, avec les dépenses nécessaires, y construire à la fois plusieurs grands vaisseaux, qui, une fois mis à l'eau, franchiraient à présent sans difficulté la sortie de ce port naturel, autrefois trop peu profonde, et qui a été creusée depuis peu d'années. Avant cette utile amélioration, pour mettre les vaisseaux dans le limane du Boug, il fallait employer ces machines flottantes par trop compliquées qu'on nomme des chameaux, et dont, sauf erreur, la marine vénitienne la première a introduit l'usage. Aujourd'hui les vaisseaux, même ceux de cent vingt canons, sortent du chantier de Nikolaïeff, et vont prendre leur armement à Sévastopol sans aucune espèce de secours étranger.

Il n'est guère possible d'imaginer un port de construction mieux approprié que celui-ci à sa destination. Nikolaïeff est suffisamment défendue contre toute attaque par sa position très-reculée dans les terres, au fond d'un limane tortueux. Elle n'est pas moins favorisée sous le rapport des approvisionnements. Bien que le Boug, obstrué par des cataractes, ne soit pas propre au flottage, Nikolaïeff n'en reçoit pas moins facilement les bois , le goudron , les chanvres, parle Dnieper, dont l'embouchure vient confluer avec celle du Boug dans ce golfe profond qu'on nomme limane du Dnieper. Ce golfe, abrité au moins contre les flots du large , si ce n'est contre les vents, doit être praticable même pour les fortes allèges qui descendent tranquillement le Dnieper.

En un mot, le choix de l'emplacement de Nicolaïeff fait honneur au coup d'œil du prince Potemkin, cet homme qui a créé tant de grandes choses dans cet empire dont il a compris toute la portée. Il n'était pas possible, en effet, de trouver un arsenal de construction plus convenable et mieux placé pour combiner son action avec celle de Sévastopol. Ces deux ports , ainsi disposés par la nature , perfectionnés par l'art et Hés entre eux par un intérêt commun.

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ont dû entrer également dans la pensée d'avenir de la grande souveraine , qui sentit l'importance d'une puissante et imposante marine sur la mer Noire. On nous a assuré que l'ennemi caché des vaisseaux xdans la baie de Sévastopol , ce ver rongeur qui s'attache aux bois plongés dans les eaux de la mer, n'était pas moins nuisible aux bâtiments construits et mis à flot à NikolaïefF. Nous n'affirmons pas néanmoins ce fait, que nous ne tenons pas d'un homme du métier; nous devons cependant remarquer que cette réputation défavorable au port de Nikolaïeff semblerait déjà établie par d'anciennes observations publiées sur cette intéressante localité. Cependant nous nous plaisions à prolonger notre soirée sous les arbres de la longue promenade où le hasard avait porté nos pas ; la lune s'était levée calme et brillante ; elle prolongeait sa clarté magique sur tout ce large port , sur quelques beaux navires de guerre ancrés tout près du rivage, et pour ainsi dire sous nos pieds. Ramenés à notre hôtellerie par l'heure, et surtout par le plus énergique appétit, nous y trouvâmes le repas attendu , un seul mets , que nous décrirons , parce que , malgré son origine allemande , il nous a semblé tout à fait naturalisé en Russie , où il se représente trop souvent. Voici donc quel est ce produit culinaire , qui se fait attendre plus longtemps que nos mets les plus compliqués. Sous la dénomination usurpée de hcefstakea , ou sous le nom allemand de carbowiades^ on vous sert un certain mélange de viandes fraîches , hachées ensemble , et façonnées en petits gâteaux plats proprement découpés. Cette préparation est cuite dans une poêle; elle forme le fond solide et unique de tout dîner d'auberge , si tant est que votre bonne étoile vous conduise dans une ville qui possède une auberge ; or, c'est là ce qu'on trouve rarement. Ce qu'on trouve toujours et presque partout, au contraire, c'est une tasse ou plutôt un verre d'excellent thé. Chaque maison russe , fût-ce la plus pauvre , possède un meuble d'un usage facile et très-

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fréquent, qui procure en peu d'instants l'odorante infusion de l'arbuste de la Chine. Le sammcar est, sans contredit, l'ustensile le plus caractéristique du pays. L'espèce de bouilloire qui porte ce nom est un vase en cuivre brillant, d'un pied et demi de haut, et d'une forme qui rappelle assez le vase grec antique. Un robinet garnit la partie inférieure ; tout l'intérieur de la bouilloire est traversé par un tube vertical en fer, dans lequel s'allument des charbons au moyen d'un courant d'air ménagé dans le pied du vase. Le samowar, c'est l'hospitalité russe dans son emblème le plus usuel : c'est lui qui vous salue sur le seuil de la porte , où l'on dirait qu'il s'allume de lui-même à votre arrivée. A peine êtes-vous entré dans la maison, qu'il vous verse la bouillante liqueur dont l'arôme réjouit et délasse vos membres fatigués. Si vous vous trouvez à portée de quelque colonie de cultivateurs allemands, soyez sûr qu'on joindra au thé quelques tranches d'un pain blanc fort délicat, et quelques parcelles d'excellent beurre : réjouissez-vous, vous aurez eu un souper, et profitez-en , car vingt-quatre heures pourront s'écouler et soixante-quinze lieues de steppes pourront s'enfuir sous vos roues rapides, avant que pareille fortune vous arrive de nouveau.

Qu'on nous pardonne ces courts épisodes : nous voici encore une fois sur le steppe nu, et courant vers Kherson. La route qui nous menait à cette ville descend dans la direction du sud-est. Bien que nous eussions demandé nos chevaux dès quatre heures du matin à Nikolaïeff, nous ne pûmes les obtenir qu'après une heure et demie d'attente; le jour était déjà à la moitié de sa course lorsque nous approchâmes de Kherson, au milieu d'une poussière épaisse et étouffante, à ce point que la respiration en est notablement gênée, sans parler de la douleur cuisante qu'en éprouvent les yeux. Cette incommode atmosphère s'oppose à ce qu'on puisse embrasser d'un coup d'œil toute la ville, qui est très-étendue

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et peuplée d'édifices considérables. Ce qui nous frappa le plus, après les belles lignes de la forteresse qui se dresse triomphalement derrière ces nuages poudreux, ce fut une innombrable quantité de moulins à vent et à six ailes, qui, manœuvrant tous à la fois au sommet d'une légère éminence, produisaient le spectacle le plus étrange et le plus confus. Nous entrâmes enfin dans les larges rues de Kherson. Munis comme nous l'étions d'une lettre d'introduction pour un Français depuis longtemps établi dans le pays, où il a disposé un grand lavoir de laines, nous combinions déjà les douceurs d'une halte dont nous avions grand besoin; mais, hélas! c'était chose difficile, avec notre ignorance complète des premiers mots de la langue russe, que de découvrir la demeure de ce compatriote. Il est vrai que quelques Juifs, que nous interrogeâmes en allemand, nous répondirent sans hésiter; car quel Juif, sur quelque point du globe qu'il vive, n'entend pas l'allemand? Mais leurs indications imparfaites n'aboutissaient qu'à nous égarer davantage dans cette grande ville, et nous errions ainsi, de porte en porte, sous un soleil brûlant, suivis de notre triste équipage. Entrés enfin jusqu'au fond d'une cour de fort bon air, nous fûmes reçus au perron par une jeune dame à laquelle nous nous évertuâmes à demander, en toutes les langues possibles, le logis que nous cherchions. L'allemand, l'anglais, l'italien, avaient été repoussés parle désespérant ne poninuiiou, « je ne comprends pas .Une tentative désespérée, faite sur le grec moderne, nous avait laissés tout à fait découragés, lorsque la dame nous dit avec un son de voix agréable sans doute, mais qui nous parut une mélodie venue du ciel : « Par hasard, Messieurs, parleriez- vous français? » 0 bonheur ! nous nous étions justement adressés à une compatriote! et lorsque nous l'eûmes remerciée de ses indications, cette fois très-exactes, nous ne pûmes nous empêcher de songer à ce chapitre de Rabelais, où son héros fantas-

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tique, après avoir parlé sept langues différentes , re(;()it précisément la même réponse que nous, voyageurs perdus dans les plaines qu'arrose le Dnieper.

Notre hôte français nous accueillit avec cordialité; nous trouvâmes dans sa demeure un jeune chambellan de l'Empereur, que nous avions déjà connu à Yalta, et un propriétaire des environs de Pérécop , M. Vassal , qui , par ses sages spéculations sur la propagation des brebis de pure race , a rendu un immense service à ces contrées , tout en augmentant sa fortune personnelle. Les bergeries de M. Vassal , dont les laines s'écoulent principalement par Kherson , ont amélioré d'une manière remarquable les produits , déjà estimés au temps jadis , des régions voisines de la Crimée ; surtout elles ont donné un notable essor à l'exportation du port de Kherson , si longtemps écrasé par les privilèges d'Odessa. Après le départ de ces deux voyageurs, nous nous abandonnâmes, non sans une vive satisfaction de sensualité, aux soins hospitaliers de notre compatriote , M. Moulins. Le repas achevé, nous accompagnâmes à son lavoir l'hôte qui nous avait fait un si bon accueil. Cet établissement, fondé sur une grande île du Dnieper, se compose de bâtiments de bois d'une vaete étendue. Le premier étage est occupé par de grands ateliers, où des femmes éparpillent les laines déjà lavées, et les trient selon leurs qualités différentes. Le rez-de-chaussée est divisé en un grand nombre de cellules propres à renfermer les différentes catégories du lainage ; c'est là aussi que se trouve la presse à serrer les balles. Cette presse se compose d'une simple vis qui agit au moyen de leviers horizontaux ; elle est bien loin , vous le voyez , des merveilleux résultats de la presse hydraulique. La visite des lavoirs nous offrit un attrait pittoresque des plus singuliers , qui tient trop aux usages locaux pour que nous omettions de le mentionner. Les cuves destinées au lavage sont rangées sur de grands radeaux. Deux cents jeunes filles de dix-huit à vingt ans sont em-

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ployées à cette opération , sous la surveillance de quelques femmes plus âgées. Le moment de notre visite coïncidait avec l'heure du repos qui suit immédiatement le dîner; dans cette saison, cesjeunes ouvrières , suivant un usage général dans le pays , consacrent au bain ce moment de récréation. Aussi le radeau était-il à peu près désert; mais les flots du voisinage étaient peuplés d'une troupe de brunes nageuses, qui avaient scrupuleusement abandonné sur la rive tout ce qui pouvait gêner une joyeuse natation. Ce tableau, du reste, n'avait rien d'étrange que pour nos yeux. L'usage du bain en commun n'effarouche dans ces contrées ni l'un ni l'autre sexe ; nous avions déjà eu l'occasion , à Sévastopol , de voir les espaces les plus rétrécis partagés par des hommes et par des femmes , qui se livraient en toute innocence à ce divertissement salutaire. Quand nous regagnâmes la rive de Kherson , deux des jeunes baigneuses reprirent quelque vêtement pour nous reconduire sur le bord voisin de la ville : le commerce s'agitait dans toutes les rues ; partout s'élevait un grand bruit d'ouvriers, de porteTaix et de peuple affairé. L à comme dans tout le pays , le débit extraordinaire des melons d'eau était l'occasion de ces rassemblements empressés et souvent querelleurs. Un peu au-dessus de cet endroit , le fleuve est couvert de gros bâtiments de cabotage; ces bateaux viennent charger les produits agricoles qui arrivent à Kherson en grande abondance par le Dnieper, sans parler du sel que les caravanes apportent des côtes orientales de la Tauride. La fondation de Kherson ne remonte guère au delà d'un demi-siècle; ce fut Potemkin, car ce nom célèbre se retrouve dans toutes les grandes créations de ces contrées , qui en posa les fondements. Dans les vues de son créateur, Kherson était appelée à de hautes destinées. En effet, au premier abord , sa position semble tout à fait calculée pour servir d'entrepôt à tous les produits que le Dnieper charrie du centre même de l'empire, et verse sur les extrémités. Cette

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ville fut donc dès son origine une vaste et opulente fondation. On la nomma de ce nom grec qui rappelait l'antique et florissante colonie de la presqu'île héracléotique. Kherson , dont l'étymologie se retrouve dans l'adjectif A /kt-so^', signifie un lieu désert, aride , inculte.

Tout allait bien jusqu'à la fondation d'Odessa : l'accroissement rapide et les immunités qui favorisèrent ce port naissant vinrent arrêter dans leur essor les prospérités dont Kherson s'était vue environnée à son origine. Les navires qui arrivaient de la Méditerranée trouvèrent un avantage naturel à venir mouiller dans la rade d'Odessa; c'était une rade ouverte qui leur épargnait une lutte souvent prolongée contre les courants rapides et contre les bancs variables du limane du Dnieper. Déjà , dans les premières années de ce siècle, la décadence de Kherson était sensible, et plusieurs voyageurs constataient en 180:2 le dépérissement de cette grande cité, qui s'était promis, à tant de titres, une splendeur rapide.

La franchise du port accordée à Odessa porta le dernier coup au grand entrepôt du Dnieper. Depuis lors, Kherson n'a plus guère reçu dans ses eaux que les navires qui , après s'être défait à Odessa de leur chargement des denrées d'Occident, viennent rechercher, plus près de leur source productive, les laines et les grains que le vaste bassin du Dnieper peut, en tout état de cause, leur fournir à des conditions meilleures. Le moyen donc de ne pas regretter que toutes les espérances qui paraissaient certaines se soient ainsi anéanties? Les rues de Kherson , aujourd'hui trop vastes pour la circulation , sont encombrées d'une poussière dévorante ; les quartiers autrefois peuplés de magasins bien remplis, n'offrent plus guère que des devantures désormais fermées à tout commerce ; quelques robes noires râpées , robes de Juifs , apparaissent encore çà et là aux portes de ces bazars déserts, et rappellent involontairement ces avides corbeaux qui flairent la destruction. Et pourtant, que de grandes vt

nobles choses avait préparées pour cette ville, objet de ses affections , son illustre fondateur !

Jetez les yeux sur les imposants remparts de la forteresse, sur les établissements encore debout, quoique négligés, qui composent l'amirauté de Kherson , et vous aurez une idée de cette haute pensée de Potemkin , qui avait désigné cette place comme la clef du grand fleuve méridional. C'est à Kherson que reposent les restes de ce prince. Enlevé par une mort inattendue , à cette place que nous avons citée lorsqu'il traversait le steppe de la Bessarabie , Potemkin , ce ministre puissant entre tous les ministres de l'Europe , a été déposé dans la modeste église de Kherson.

Aujourd'hui Kherson est le chef-lieu de l'un des gouvernements qui concourent à former le gouvernement général de la Nouvelle-Russie, et qui porte son nom. Des recensements récents permettent de fixer le chiffre de la population à vingt mille individus ; on assure que la ville, dont l'étendue est immense , ne compte pas , dans les quatre grands quartiers qui la divisent , moins de trois mille six cents maisons.

Nous avions fait le projet de nous rendre de Kherson à Alechki par eau , sur les rameaux épars du Dnieper : c'est un chemin qu'on évalue à dix-sept verstes; on le dit singulièrement pittoresque dans quelques-unes de ses parties, où l'on navigue à travers des roseaux élevés qui vous entourent comme une muraille. D'Alechki, nous comptions trouver une route qui nous dirigerait sur Pérécop. L'utile avertissement de M. Vassal nous détourna de cet itinéraire , devenu impossible. Les stations de poste avaient été démontées sur tout ce parcours, et les chevaux étaient venus grossir les relais du gouvernement de Kherson, pour le passage des nombreux voyageurs attendus d'un jour à l'autre. Force nous fut de suivre la route qui remonte le fleuve jusqu'à Bérislaff , route plus longue assurément , et qui nous causait un retard de plusieurs heures.

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Avant le coucher du soleil , nous avions atteint les bords de ringoùletz. Cette rivière, tributaire du Dnieper, s'encaisse dans des rives assez élevées, non loin desquelles on signale quelques gisements de kaolin; nous arrivâmes au bac qui sert à la traverser par une longue allée de saules touffus qui se croisent en voûte au-dessus du chemin. C'était là une véritable forêt, en comparaison du steppe, toujours si triste, que nous venions de parcourir, et que nous retrouvâmes plus triste encore , car la nuit tombait peu à peu. A cette heure de la journée , dans ces plaines solitaires , on ne saurait se défendre d'un sentiment involontaire de mélancolie : l'obscurité qui tout à l'heure couvrira le voyageur, rend son isolement plus complet; elle lui ôte le seul spectacle qui puisse le distraire sur de pareils chemins , celui de la lumière.

Nous arrivions vers huit heures à une station; là nous trouvâmes , chez une hôtesse qui parlait allemand , la tasse de thé quotidienne et ses légers accessoires. Nous eûmes , à partir de cet endroit , la compagnie d'un officier général : il revenait de Vosnessensk, et il se rendait comme nous en Crimée ; nos deux équipages voyagèrent d'un train égal. Vers minuit, nous parcourions les rues de Bérislaff aux rayons voilés de la lune; lorsque nous arrivâmes à la poste, tenue par un Juif, nous trouvâmes la famille de l'Israélite couchée en plein air dans une petite cour. Par un raffinement de mollesse digne des beaux jours de Sybaris, chacun avait choisi pour sa couchette un de ces télègues de poste si durs sur les cahots de la route. Avant qu'on eût réveillé ce peuple de dormeurs et surtout une vieille femme de qui partaient les ordres souverains , il s'écoula bien du temps , et nous ne reprîmes notre route qu'excédés d'un long bavardage dans le plus horrible allemand de Juif dont puissent être déchirées des oreilles chrétiennes.

Nous ne saurions rien dire sur l'importance de Bérislaff, traversée ainsi la nuit, ou plutôt parcourue à moitié, pour

revenir ensuite sur nos pas. Cette ville occupe un plateau fort imposant, qui domine la rive septentrionale du Dnieper. Les rues sont droites et régulièrement percées, comme c'est l'usage de toute bonne ville de la Russie moderne. Bérislafi" doit sa fondation aux temps glorieux de l'impératrice Catherine, lorsque cette grande souveraine voulut commander à ses nouvelles conquêtes par une ligne de garnisons qui en assurât la possession paisible. Kisilkerman, ou Fort- Rouge, était le nom tatar du petit poste qui dominait le passage du fleuve avant que la nouvelle ville se fût élevée. Cinq routes importantes aboutissent à Bérislaff, et la rendent nécessaire précisément dans la situation où elle est. Le chemin qui vient du sud, ou de Pérécop, amène dans ses murs d'innombrables chargements de sel. Deux chemins, qui se dirigent vers les contrées du nord-est, conduisent dans le gouvernement d'Ékatôrinoslaif et vers les Cosaques du Don; un autre va percer droit au nord les immenses déserts qui s'étendent vers Poltava et les Slobodes d'Ukraine. Enfin la dernière voie , celle que nous venions de parcourir, est la même qui met en communication ces contrées éloignées avec les pays occidentaux de l'Europe, par Kherson, Nikolaïeff et Odessa.

Du plateau de la ville , on descend rapidement vers la grève, où l'on trouve un pont flottant qui décrit une légère courbe sur le courant rapide du fleuve. Le trajet est long. Pendant que nos chevaux avançaient d'un pas prudent sur ce plancher mobile , nous nous prîmes à considérer cette vaste étendue d'eaux grisâtres, sur lesquelles se réfléchissaient les nuages chassés par les vents. C'était encore là ce Borysthène de la géographie antique, dont le nom pittoresque indiquait le règne des vents impétueux. Ce beau Borysthène, tant de fois historique depuis le temps des Scythes, a perdu son noble nom, au grand regret de la langue poétique : c'est ainsi que le Tyras des Grecs a fait place au Dniester ;

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]'Hypanis a cédé aiiBoug, t't l'harmonieux Tanaïs est devenu le Don. Les Grecs, ces beaux diseurs s'il en fut, poètes dans les moindres mots de cette langue trouvée par Homère, ne se doutaient guère que toute cette harmonie savante, dont ils étaient si fiers, serait ainsi dévorée par le rude idiome du Nord.

devenons cependant à notre pont et aux abords inondés du Dnieper. En remontant sa rive gauche , nous marchâmes longtemps sur un terrain mouvant et tout couvert d'eau; à un nouveau relais , très-rapproché de BérislafF, nous tournâmes brusquement vers le sud, pour gagner en droite ligne Pérécop et 1 "isthme étroit de la Tauride.

Au bout de cette route monotone , et dont il nous fallut , faute de sommeil , subir tous les ennuis , nous arrivâmes , le 1 i septembre, dans cette ville, ou plutôt dans ce spacieux village qui est la porte de la Crimée , et que l'on nomme Pérécop. Avant que la Tauride devînt une province russe , ce village portait un nom tout empreint de l'emphase orientale, Or-Gapy, Porte-Royale. C'était ainsi que les Tatars désignaient l'entrée assez mesquine d'un retranchement qui coupait l'isthme et qui joignait les deux mers. Lorsqu'on a passé sur un pont traversant le fossé assez profond , mais très-dégradé, qui subsiste encore, on est à Pérécop. Onj trouve une seule rue , que sa largeur pourrait tout aussi bien faire nommer une place. A votive droite et à votre gauche, vous pouvez voir des maisons assez nombreuses , fort séparées les unes des autres , et dont la plus apparente n'excède pas la hauteur d'un rez-de-chaussée couvert de son toit de planches ou de joncs. Et cependant, malgré sa physionomie misérable , ce village emprunte de sa position avantageuse une importance toute particulière. Pérécop est la porte du gouvernement de la Tauride , le retranchement qui ferme et qui isole la presqu'île. Son nom actuel, tiré d'un mot russe dont le sens signifie un fossé creusé entre deux mers, peint tout à fait son rôle dans la géographie taurique. Pérécop est

aussi un chef-lieu de douanes, une direction active où se régularise l'immense exportation des sels enlevés â la mer voisine et aux lacs de la péninsule. Tous ces titres administratifs, il est vrai, notent rien à la mélancolie de son horizon de steppes salins qui portent encore l'empreinte d'une ancienne submersion. Hérodote , Strabon , Pline , ont émis l'opinion que des âges antiques avaient vu la Tauride séparée du grand continent : la nature des terrains de l'isthme ne dément pas cette hypothèse. Son niveau est si peu élevé , que du milieu du passage , qui a cependant sept verstes d'étendue, on pourrait se croire plus bas que les deux mers. Le Sivache vous menace à l'est , et la mer Noire à l'ouest. Jetez les yeux sur une carte de la presqu'île , vous resterez frappé de la différence qui existe entre les contours de ce lac et ceux de cette mer. Le lac Putride, qui vient mourir sans force sur des rivages abaissés , présente sur ses bords mille découpures bizarres et changeantes. La mer Noire , au contraire, qui se creuse profondément, dessine d'une façon plus tranchée les contours de ses rivages.

Pérécop est habitée d'abord parles employés du gouvernement , et par un assez grand nombre de Juifs , qui s'abandonnent tout à fait aux déhces immondes de leur malpropreté native. Nous serions bien étonnés si c'était là une position sanitaire des meilleures. La mer visqueuse qui est si voisine du village , échauffée sans cesse jusqu'au fond de son limon , exhale, s'il faut en croire certains voyageurs, des miasmes nuisibles à la constitution atmosphérique des environs. Nous trouvons cependant une opinion contraire dans l'estimable ouvrage de M. Montandon, que nous avons déjà cité. Cet écrivain signale Pérécop comme particulièrement salubre , en dépit même de toutes les préventions contraires. Ce qui est très-vrai, c'est que cette mer Putride, dont nous ne discuterons pas l'influence délétère , est pour toute cette contrée une source de commerce et de mouvement. Sur ses

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rivages et sur le bord des lacs voisins, se recueille une quantité considérable de sel, branche importante de revenu pour le gouvernement. Ce produit, dont la récolte est faite durant l'été, est transporté dans toutes les directions, jusqu'au centre même de l'empire , par le moyen de ces longues caravanes, qu'en aucun lieu nous n'avons rencontrées plus nombreuses, plus chargées, plus pittoresques que sur l'isthme étroit de Pérécop : ce sont les flottes à quatre roues du steppe. Un usage tout particulier aux Tatars de la Crimée , c'est celui qui consiste à atteler les dromadaires à leurs chariots. Ces animaux, d'une race admirable, atteignent des dimensions très-grandes; ils se montrent généralement dociles à la voix de leurs maîtres. On cite cependant quelques occasions terribles où les dromadaires, devenus furieux, ont presque dévoré leurs conducteurs. Cet attelage, au reste, est très-imposant : les deux vigoureux animaux s'avancent d'un pas lent et égal , traînant sans effort le madgiar pesamment chargé du Tatar. Cette voiture à quatre roues , dont une claie solide forme les parois , est couverte d'une épaisse étoffe de feutre en poil de chameau. La forme sévère et primitive de ce simple chariot porte à croire qu'il est d'une antiquité reculée , et qu'il a pu être emprunté aux Scythes nomades qui en faisaient leurs demeures , jnaisons errantes, quorum plaustra vagas rilc trahunt domos , dit Horace. Aujourd'hui encore cela arrive aux Nogais, qui, dans leur vie vagabonde, préfèrent le toit du madgiar à l'abri permanent d'une maison.

De Pérécop , on s'avance rapidement vers le midi , et l'on trouve presque aussitôt un bourg considérable. Armianskoï- Bazar, comme le dit son nom , est un marché tenu par des Arméniens. Tous les objets utiles aux voituriers qui viennent chercher le sel , tous les ustensiles qui dépendent de l'attelage et du charronnage, se trouvent réunis dans cet industrieux entrepôt , dont l'incontestable utilité doit faire la

fortune. Ce lieu dépassé , on retombe clans le steppe , et l'on se demande : où donc s'est réfugiée cette Tauride si pittoresque, que l'on ne saurait en parler sans que les allusions à l'agreste Helvétie, à la belle Italie, viennent se placer forcément dans la phrase louangeuse? C'est que réellement la partie de la presqu'île citée pour ses beautés naturelles est reléguée tout au loin, et sur les deux versants de sa riche et pittoresque bordure de montagnes. La pente du nord, plus douce, est déjà remplie de beaux sites; mais c'est la pente du midi qui, plus abrupte, réunit, dans son espace étroitement resserré par la mer, toutes les beautés qui distinguent les plus riches et les plus gracieux paysages. Sans partager l'opinion tant soit peu satirique d'un voyageur anglais qui compare la Crimée à un manteau développé, et son beau jardin méridional à l'étroit galon qui le borde, nous dirons, nous aussi, que si la part que la nature a faite de ses splendeurs à cette péninsule est étroite, elle est cependant complète. On dirait qu'elle a placé à plaisir, au bout de ces plaines sans fin , cette ravissante chaîne de rochers et de verdure, comme pour montrer aux peuples qui viennent là de si loin, une fois dans leur vie, des forêts, des eaux jaillissantes, et ce beau séjour de montagnes. Ici , la terre; là-haut, le ciel!

Ainsi donc , jusqu'aux environs de Symphéropol , c'est-àdire jusqu'aux deux tiers de la longueur méridionale de la Crimée , la plaine se retrouve comme auparavant , plus plate encore , si elle pouvait l'être , traversée par d'interminables caravanes, à peine entrecoupée de rares villages, et jalonnée, plus que nous ne l'avions observé jusque-là, par de nombreux kourghans qui se présentent dans un ordre évidemment combiné pour un système de correspondance. En effet , on peut remarquer des séries qui comprennent depuis quatre jusqu'à sept de ces tumuli , et qui sont alignées chacune dans sa direction particulière. Nous ignorons si les ha-

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biles ingénieurs qui ont dressé la carte récente de la Ivussio, qui porte le nom de carte de l'Etat-Major, excellent travail, digne en tout de la distinction de ce corps d'officiers, ont tenu note de tous ces kourghans , qui ont dû plus d'une fois favoriser leur triangulation. Une carte spéciale où figureraient à leur place, et dans leur ordonnance ca])ricicuse, ces innombrables éminences qu'on trouve si pressées depuis les plateaux du Don jusque dans ces parages voisins de la Tauride , et qui vont de là rayonner plus espacées , et comme des sentinelles perdues , jusque sur les bords du Danube , les confins de la Pologne et le nord de la Russie , serait, à coup sûr, un digne sujet de curiosité et d'étude. Que ces tumuli soient uniquement des tombeaux , ou bien qu'ils aient servi, dans l'antiquité fabuleuse qui nous lésa légués, à quelque usage inconnu, il n'en est pas moins vrai que leur utilité est encore appréciée aujourd'hui sur le steppe de la Crimée. Les gardeurs de troupeaux qui veulent rassembler les chevaux ou les dromadaires épars, se postent sur leur sommet pour dominer la plaine ; et , récemment encore , une ligne télégraphique , qui traverse la presqu'ile , a tiré un excellent parti de ces antiques observatoires.

Nous approchions du terme de notre course solitaire ; les montagnes méridionales se dessinaient au loin devant nous ; nous reconnaissions déjà les contours que nous avions observés naguère. Au reste , dans notre course non interrompue , nous avions dépassé de bien loin tous les voyageurs qui s'étaient rencontrés sur la route. S'il nous avait fallu subir quelquefois la lenteur du relais, contre laquelle, à vrai dire , nous n'avons vu personne se récrier, et qui paraît un usage généralement et patiemment adopté , il faut avouer que les postillons , stimulés par un encouragement qui est de toutes les langues , nous faisaient parcourir la route avec une vitesse quelquefois effrayante. Nous redoutions à tout instant , malgré les précautions renouvelées à chaque poste ,

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de voir s'enflammer les roues de notre légère voiture. Vers cinq heures , les premiers bouquets de verdure nous annoncèrent le petit vallon du Salghir; un moment après, nous traversions le lit presque à sçc de la petite rivière ; par un large chemin tracé aux dépens des prairies environnantes , nous entrâmes dans les rues de la nouvelle Symphéropol. Ces rues sont faites pour des géants ; elles aboutissent à une église d'une architecture fort ambitieuse , bien que les matériaux en soient fort peu solides. Le même embarras que nous avions éprouvé à Kherson se renouvela ; nous ne trouvâmes qu'à grand'peine une triste auberge, tenue par un Allemand. Ici se représenta le souper de NikolaïeiF; seulement ce mai*>re repas se fit attendre encore plus longtemps, et lorsque l'appétit dut être satisfait, on chercha le sommeil sur un étroit sofa de bois , autrefois garni de foin. Au reste , il faut bien savoir, une fois pour toutes , que c'est là le régime invariable des auberges à l'enseigne traîtresse qu'on nomme traclir dans toute la Crimée.

Le vendredi 3-15 septembre était le jour fixé pour la réunion générale de notre compagnie errante. Ce rendez-vous avait été convenu au moment où nous étions fractionnés à Yalta, et le lieu désigné était le port d'Eupatorie ou Kozlof, sur la côte occidentale. Cet emplacement nous avait paru le plus favorable pour expédier par mer les collections rassemblées ; nos naturalistes s'y trouvaient déjà depuis quelques jours. Nous prîmes donc sans retard le chemin de ce port; et cette fois , laissant dans la capitale de la Tauride notre équipage tout à fait démantelé , nous adoptâmes la voie plus rude encore du télègue. Entre Symphéropol et la ville où nous nous rendions , on compte soixante-deux verstes de distance, par un plateau nu qui s'élève médiocrement vers les deux tiers du chemin. Pendant huit verstes , ou deux lieues , on suit la route de Pérécop , puis l'on se dirige vers 1 ouest à la rencontre d'un embranchement signalé par une haute

VOSNKSSEIV.SK. — ClilMÉE. — EL l>A TUli 1 K. J7;i

colonne , élevée lorsque Catherine II visita ces contrées. De même que les poteaux où sont inscrites les distances se retrouvent sur toute la surface de l'empire , ces colonnes milliaires s'élèvent de dix verstes en dix verstes sur tout le chemin que parcourut Tlmpératrice pour arriver jusqu'à la côte de la Crimée.

Nous étions partis avec une vélocité impétueuse , et nous vîmes se renouveler en route un accident déjà mentionné , et qui nous était arrivé à nous-mêmes. Une roue s'étant échappée , nous fûmes emportés bien loin avant que le postillon , tout entier à ses excitations , eût voulu entendre que tout n'était pas précisément en règle derrière lui ; que son équipage voyageait à peu près sur le flanc. Au sommet du plateau, nous trouvâmes le plus triste des hameaux, composé de huttes en terre : ces nids mal pétris recouvraient de misérables caves ; de là nous descendîmes vers les lacs salés de Sak , entre lesquels passe la route. Ces lacs jouissent d'une grande renommée hygiénique. On attribue les effets les plus salutaires aux boues grasses et argileuses qui en forment le fond et les bords. Pendant les jours qui s'écoulent entre le 15 juillet et le 15 août, une quantité de malades, attaqués d'affections rhumatismales et de paralysies locales, se rendent sur les bords du lac ; ils subissent chaque jour un avantgoût de la sépulture , en se couchant dans des fosses tapissées de cette noire argile que le soleil échauffe. La tête seule est exempte de cette'inhumation, dont on dit des merveilles. Mais comme la vie misérable que menaient les malades au village voisin de Sak , pauvre hameau tatar, était capable d'atténuer les heureux effets du bain , on a construit une maison dans laquelle sont reçus les baigneurs que l'état de leurs souffrances rend plus difficiles à transporter. Au moment de notre passage , les beaux jours commençaient à être plus rares : nous ne vîmes autour des étangs de Sak que de grands amas de sel rassemblés durant la saison qui

37li VOYAGE DANS LA IILSSIE MERIDIONALE.

venait d'expirer. Lorsqu'on a dépassé les lacs, le chemin se dirige vers le nord et tout le long de la mer. Le faubourg de Kozlof, qui est proche , est composé d'une multitude de moulins à huit ailes. Parmi ces moulins, nous en remarquâmes un grand nombre dont le système est horizontal , et se meut au moyen de seize aubes verticales qui reçoivent le vent et tournent sur un arbre , point central du moulin. Celui-ci se compose d'une petite tour ronde. Une belle et grande mosquée frappa nos regards ; mais de sa grandeur passée elle n'a conservé qu'un dôme encore majestueux, malgré son délabrement; ses deux beaux minarets ont été renversés. En poursuivant notre chemin sur un quai chaque jour rétréci par l'effort des vagues, nous nous arrêtâmes au pied d'une maison dont l'enseigne : « Auberge d'Eupatorie, » écrite en caractères français , indiquait suffisamment l'absence de toute concurrence. Ceux que nous cherchions étaient réunis dans les salles spacieuses de l'édifice ; un billard servait de gîte commun : tous les membres de l'expédition prenaient place sur cette modeste couche , qui nous rendait quelques durs souvenirs de la Valachie. Nous trouvâmes nos compagnons dans l'ardeur des travaux que leurs conquêtes de tous les jours leur avaient préparés. L'auberge était un vrai laboratoire, où les poissons, les oiseaux, les plantes et les minéraux subissaient toutes les opérations qui devaient les conserver à la science. Ce spectacle étonnait quelque peu notre hôte , Grec à la mine rusée , et qui faisait l'entendu ; mais il stupéfiait nos visiteurs tatars , qui , malgré leur nature impassible, ne pouvaient s'empêcher, à la vue de ce chaos de choses créées , de hocher gravement la tête en faisant entendre un petit claquement de langue qui pouvait s'interpréter ainsi : Allah est (/ranci , mais voici d'étranges gens!

Nous étions donc encore une fois réunis , et nous n'eûmes rien de plus pressé que de mettre en délibération notre nouvel et prochain itinéraire.

KOZLOF. SYMPIIEROPOL.

RAR4-S0€-BAZAR. — THEODOSIE.

La ville de Kozlof, comme au reste plusieurs villes de la presqu'île taurique, est connue en Crimée sous trois noms différents : tous ces noms-là lui ont été imposés par l'histoire changeante de ce pays.

Les Tatars, fondateurs, selon toute apparence, et longtemps possesseurs uniques de cette place maritime, lui donnent le nom de Gouzlov ou Gheuslév : trouve qui pourra l'étymologie véritable d'un nom pareil. La géographie orientale, si féconde en images, manque cette fois à sa clarté ordinaire. Après la conquête de l'impératrice Catherine, les dénominations historiques furent restituées,

376 VOYAC.E DANS LA IIUSSIE IMÉUIDION ALE.

autant que possible, aux villes qui s'étaient perpétuées jusqu'à nos jours ; quant aax villes dont la trace avait disparu du sol, on voulut du moins sauver leur nom de l'oubli en l'appliquant à quelque loealité^nouvelle. C'est ainsi qu'Odessa et Sévastopol recueillirent l'héritage des noms historiques, bien que ces cités nouvelles fussent assez éloignées de l'emplacement que les antiquaires assignent aux villes primitives. Par la même raison, Gouzlov, dont les géographes anciens n'ont point parlé, reçut à cette époque le nom d'Eitpatorie, en mémoire d'une ville Eupatoria , qui, au temps de Mithridate Eupatôr, s'élevait sur la limite de la petite péninsule liéracléotique, au lieu même où subsiste encore le village d'Inkermann. Au reste , ce beau nom grec n'a point empêché la ville tatare de conserver parmi ce peuple son vieux nom de Gheuslév ou Gouzlov, dont les Russes ont fait Kozlof. Ce dernier nom est aujourd'hui le plus usité dans le langage ordinaire, bien que dans les actes publics la dénomination nouvelle soit la seule officielle.

Kozlof était donc autrefois une puissante cité tatare : ses belles mosqué.es, dont les vingt minarets dominaient au loin le pays, ses bains, ses bazars et ses ateliers, la rendaient l'heureuse rivale de Baghtcheh-Saraï et de Kara-sou-Bazar, les villes productives de l'empire des khans; son port pouvait recevoir un assez grand nombre de navires venus tout chargés de Constantinople. Il est vrai que ce port, mal abrité, est quelquefois dangereux ; mais ces conditions défavorables n'étaient pas de nature à décourager des marins orientaux , qui se consolent de toutes choses en se disant : C était écrit !

Si cette grande ville tatare fut autrefois florissante, il faut avouer qu'on ne trouve presque plus aujourd'hui que des ruines pour témoigner de cette ancienne prospérité. Kozlof est encore une ville d'une étendue imposante ; mais dans ses rues étroites et irrégulières vous ne rencontrez guère que

KOZLOK. ;577

des murailles décrépites, des enclos incultes, des maisons basses et dégradées. Un seul quartier renferme encore quelques bazars peuplés de marchands à demi éveillés et quelques ateliers où s'exerce une industrie profitable à cette ville déchue. Kozlof livre au commerce des tissus de feutre et des ouvrages en maroquin. Les juifs karaïms qui s'y sont établis sont des bijoutiers adroits; ils excellent à fabriquer plusieurs ornements très-recherchés dans la parure des femmes juives ou tatares. La vie y est facile, et si la ville est déserte, ce n'est pas faute de vivres. Les véritables causes de l'abandon de Kozlof sont la prospérité envahissante d'Odessa, et l'accroissement du cabotage dans la partie du port de Sévastopol réservée au commerce. Il faut dire aussi, dussions-nous trouver des contradicteurs, que le climat de cette côte et son voisinage des étangs salins de Sak doivent être contraires à la santé des habitants de Kozlof; car, même en admettant sans conteste, comme nous le faisons, les qualités curatives attribuées aux argiles des étangs voisins, nous ne pouvons pas en conclure que leurs émanations soient également favorables à la salubrité publique. Durant notre séjour à Kozlof, il nous fut aisé de remarquer parmi les habitants des symptômes assez nombreux de fièvres endémiques. Au reste, l'approche de l'équinoxe et l'instabilité de la température produisent dans beaucoup d'autres lieux les mêmes résultats.

La journée du 16 septembre s'écoula pour nous dans un emprisonnement presque complet : une tempête furieuse régnait sur la contrée; les coups de vent étaient d'une si grande violence, les nuées d'orage si épaisses et si rapprochées, qu'à peine si nous pûmes jeter un coup d'onl sur les environs de notre demeure. A quelques pas de nous, les flots venaient se briser, et dans leur choc violent ils emportaient une partie de ce rivage déjà rétréci, où s'élèvent les plus belles maisons de Kozlof On a récemment pratiqué sur cette

;;7.S VOYAGE DANS LA RUSSTE MÉR rDTO!S ALE.

plage, si mal défendue, un large et commode débarcadère, belle construction de bois qui permet aux plus grosses chaloupes de recevoir un chargement facile ; quant aux navires, ils doivent rester à l'ancre fort loin du bord. La position n'est guère qu'incommode quand régnent les vents du nord-ouest; elle devient tout à fait périlleuse quand les vents du sud et du sud-ouest viennent à souffler avec quelque vigueur. Le jour dont nous parlons, dix bricks d'assez fort tonnage étaient mouillés devant Kozlof ; ils paraissaient très-mal à l'aise dans cette mer, qui cependant aurait pu être bien plus violente.

Nous visitâmes, dans la matinée du lendemain, la plus grande partie de la ville. Son monument principal est sa grande et superbe mosquée, nommée Djouma-I)ja)naï. Une coupole hardie, entourée de seize dômes plus petits, couronne cet imposant édifice , dont les fortes murailles sont percées d'étroites ouvertures en ogives byzantines. Deux minarets complétaient cette riche ordonnance; mais le vent les a rasés, et leurs débris jonchent encore le sol. Cette mosquée, la plus belle et la plus spacieuse de la Crimée, a été fondée en 1552 par le khan Devlet-Gheraï, ainsi que l'atteste un acte déposé dans le sanctuaire. Les dix-huit souverains qui, jusqu'à la réunion de la Tauride, se sont assis sur le trône de Baghtclieh-Saraï, ont tous religieusement apposé leur signature à cette pièce authentique, et ce frêle parchemin a survécu à la dynastie des Gheraï aussi bien qu'à la monarchie musulmane.

Quelques karaïms avec leurs amples costumes, et des Tatars de la classe élevée qui passent tout le jour à fumer à la porte des cafés, composent l'élite de la population de Kozlof. Les femmes y vivent inaccessibles à tout regard profane. Toutefois, telle fut la complaisance de notre hôte, un de ces Grecs bons à tout dont parle Juvénal, homme de ressource s'il en fut, qu'il nous donna les moyens d'entrevoir une de ces femmes tatares de Kozlof, si complètement ren-

KOZLOF. 37y

fermées. L'apparition n'était rien moins que la femme d'un certain marchand, ami de notre Grec, dont les habitudes commerciales avaient, sans nul doute, adouci la sévérité conjugale , car il ne se fit que médiocrement prier pour nous présenter à sa femme. S'il faut en juger par le bel échantillon que nous avions sous les yeux , nous devons gloire et louange aux femmes de Kozlof Celle-ci, en effet, était d'une beauté remarquable : de longs cheveux noirs à peine contenus par un mouchoir de soie dont les plis retombaient nonchalamment; des yeux très-limpides, un regard calme et doux, une tête mignonne qui se penchait doucement sur un col plus blanc qu'on ne saurait le dire, telle était cette belle fille de Mahomet, digne des Mille et une Nuits. Une sorte de robe de chambre qui s'appliquait étroitement sur les formes, avec un tour de gorge brodé d'or et d'argent , de légers pantalons et des babouches doubles en maroquin , complétaient le plus galant négligé. Ainsi surprise dans sa beauté de chaque jour , la dame fit cependant bonne contenance; mais elle disparut bientôt , à notre grand déplaisir.

Le dimanche 5-17 septembre, il fallut songer au départ. Plus légers de bagage pour quelque temps, puisque nous laissions à un négociant de Kozlof nos lourdes caisses de collections, nous nous procurâmes une voiture couverte pour notre compagnon malade. Quant aux voyageurs vahdes, ils s'arrangèrent sans façons et deux par deux dans leurs télègues. Avant de quitter la ville , nous voulûmes voir les travaux d'un puits artésien dont le forage , déjà profond, était arrêté par la rencontre de nappes d'eau- intermédiaires; les ouvriers n'attendaient plus, pour continuer le sondage, que l'envoi des tuyaux en poterie qu'on devait leur expédier d'Odessa.

Pendant trente-cinq verstes rien n'arrêta notre course; nos télègues, sous la garde de Michaël, allaient au galop : nous avions laissé M. Huot, qui cheminait d'un train pru-

dent sous l'abri de feutre de son madoiar. Mais au relais de Toulat , qui n'est autre chose qu'un pauvre hameau , les chevaux manquèrent. Force nous fut donc de recourir aux Tatars pour obtenir les moyens de gagner Symphéropol ; quatre heures entières s'écoulèrent dans les pourparlers sans fin d'une pareille négociation. Nous parvînmes cependant à obtenir deux longues voitures d'osier, étroites gaines juchées sur d'immenses roues ; nous y prîmes place à la file , sans autre siège qu'une maigre litière, sans autre abri que la voûte des cieux chargés d'orages qui nous couvraient d'une nuit anticipée. Ce fut ainsi que notre triste caravane s'achemina , traînée par de maigres et trop faibles chevaux. Bientôt le nuage devint pluie , la pluie devint torrent; la tempête la plus violente, mêlée de grêle et de neige, fondit sur nous, et nous voilà tout couverts de cette eau glacée : nos voitures n'étaient plus que des cuves remplies ; la plaine n'était plus qu'un étang où s'enfonçaient nos grotesques charrettes. Jusqu'à minuit nous fûmes entre deux eaux. Enfin nous entrâmes à Symphéropol , que dix fois , dans nos illusions désespérées, nous avions cru découvrir à travers l'horrible obscurité qui nous environnait. Un excellent plancher nu et froid nous attendait pour nous refaire de toutes ces fatigues.

Le lendemain, nous nous trouvâmes heureux d'être au moins sous le toit d'une maison propre , neuve , et d'une disposition agréable , dans la partie de Symphéropol , qui ressemble le plus à une ville d'Europe. Nous nous présentâmes chez le gouverneur civil de la Tauride , M. Mourounzoff , qui accueillit pour la troisième fois les membres de l'expédition ; il nous fit , malgré sa préoccupation de l'arrivée prochaine de la cour impériale , la réception la plus aimable. Ajoutons qu'un savant professeur , M. de Steven, qui vit ici dans une agréable solitude , tout comme y a vécu longtemps l'illustre Pallas , nous reçut avec cette cordialité fraternelle que donne l'étude de la science. Un herbier complet de la Tau-

■t de h

.SYAII'IIKUOI'OL liai

ride, une collection entomologique où sont rassemblées toutes les espèces connues dans cette contrée, telles sont les richesses scientifiques que M. Steven a réunies avec un persévérant travail. Nous devons aussi mentionner le cabinet de M. KaznatchéefF, où se trouvent réunis la conchyliologie de la mer Noire et de la mer d'AzofF, et les fossiles les plus remarquables de la Crimée.

Une excursion à Sabli peut occuper une matinée bien employée par les observateurs qui veulent se rendre compte des productions de la nature dans ce canton, situé sur le versant septentrional des montagnes , dans la direction du sud de Symphéropol. Une vaste propriété , qui réunit tout ce qu'on recherche dans ce qu'on nomme une terre en France , des bois, des champs, des villages, voilà ce qu'on trouve à Sabli. Le château même et l'avenue de marronniers entourée de fertiles potagers, rien ne manque à la comparaison. Sur ce domaine et dans les villages qui en dépendent, les paysans qui ne sont pas occupés aux travaux des champs emploient leur industrie dans une fabrique de draps grossiers et dans un atelier de poterie. Non loin de Sabli , vous rencontrez plusieurs puits qui fournissent cette terre saponifère que Ton nomme terre à foulon, et que les Tatars désignent sous le nom de A/7. L'usage fréquent que ces peuples ont coutume d'en faire dans l'économie domestique rend le débit de ce produit très-facile dans toute létendue de la Crimée.

Cependant les jours devenaient plus courts, et l'approche de la saison rigoureuse se faisait déjà sentir; la nuit et le matin, des pluies froides et presque continuelles signalaient l'époque de l'équinoxe d'automne. En dépit de ces tristes avant-coureurs, une visite au Tchadir-Dagh devait nous fournir trop d'observations utiles pour que nous pussions reculer devant une aussi intéressante excursion.

Aussitôt nous voici en route, trop heureux de retrouver nos montures tatares pour parcourir ce pays de montagnes.

Les chevaux sont en effet la meilleure façon d'aller : lestes, agiles, obéissants, prudents aux mauvais pas, rapides quand le chemin est uni. Nous atteignîmes d'abord Kilboiirouii, dont le nom se compose de la désignation que nous avons citée comme appliquée à tous les promontoires élevés , précédée du mot kil , dont nous avons donné la signification quelques lignes plus haut. Kilbouroun est en effet une hauteur presque majestueuse. A quelque distance nous traversâmes le Salghir sur le pont de Djolma, et nous aperçûmes non loin de nous les ruines connues sous le nom d'Eski-Saraï , ou le vieux Palais, comme le dit la langue tatare. Au dire des peuples du pays, ces débris sont les vestiges abandonnés d'un palais commencé par les khans , qui n'a point été achevé. Si nous en croyons le savant Pallas , le géographe, fhistorien et le naturaliste de la Tauride, qu'il a adoptée comme l'enfant bien-aimé de sa science, Eski-Saraï n'offrirait, dans ses pans de murailles encore debout, autre chose que les restes d'une petite fortification génoise. Le temps nous manquait, au reste, sans parler des données nécessaires, pour nous prononcer entre la tradition musulmane et les ingénieuses hypothèses du savant.

Nous vîmes ensuite Soullan Mahmoud, son minaret qui domine ses vergers, et enfin Tcliafki , village qui est déjà fort élevé sur la pente rapide du grand système de montagnes sur lequel le Tchadir-Dagh détache ses lignes correctes et tranchées.

Après avoir contourné la base du mont que nous voulions attaquer par son côté méridional , nous nous arrêtâmes , la nuit venue , à Korbck. C'est un village tatar, dans une situation imposante et pittoresque. De Korbek on aperçoit la mer et la vallée d' Alouchta , qui se creuse comme un immense fossé jusque sur la plage , et enfin Alouchta même , le grand village tatar, qui garde, comme une sentinelle avancée, les abords de ce gigantesque ravin.

SYAll>HÉr,()P()L. ;5K;{

Le jour n'avait point encore paru, que déjà nous avions commencé Fascension du Tchadir-Dagh ; les pentes sont assez praticables de ce côté pour qu'on puisse longtemps se servir des chevaux, qui les gravissent avec une sécurité complète pour le cavalier. Après avoir traversé des vergers fertiles, des plateaux couverts d'abondants pâturages, et enfin quelques rameaux égarés d'une vaste forêt, nous atteignîmes le point où les bouquets d'arbres, déjà plus rares, sont disséminés sur les derniers contre-forts de la montagne. Notre station de nuit fut préparée par nos guides dans une espèce d'abri contre le vent frais de la mer. L'industrie des Tatars, que Michaël stimulait en intelligent ordonnateur, nous eut bientôt procuré un toit de feuillage, rempart utile contre les vapeurs qui, vers le coucher du soleil, vinrent envelopper la cime du Tchadir-Dagh. Nous avions encore plus d'une heure de jour, que nous mîmes à profit pour donner la chasse aux vautours qui regagnaient leur gîte dans les grandes cavités des rochers voisins. La chasse fut pénible, et malheureusement elle fut inutile ; ces oiseaux sauvages, qui ne peuvent tomber que sous l'atteinte d'une balle, planent si haut dans les airs, que le fusil ordinaire ne saurait porter si loin. Les meilleurs tireurs tatars, excités par la récompense la plus séduisante, ne se montrèrent ni plus adroits, ni plus heureux que nous, et les brigands de l'air en furent quittes pour les détonations réitérées qui troublèrent à peine leurs inaccessibles retraites.

Cependant notre infatigable et aventureux géologue avait voulu profiter de quelques moments de clarté qui nous restaient encore, pour examiner de plus près une coupe de rochers qui s'élevait à une assez grande distance. Le voilà donc qui redescend dans un ravin où il disparaît bientôt à nos yeux. La nuit s'abaissa de plus en plus, puis elle devint profonde, et notre collègue ne put nous rejoindre. Au jour naissant, notre inquiétude redoubla de ne pas l'entendre

S8U VOYAGE DANS LA RUSSIE MÉn[DfO\ALE.

répondre à nos sionaux; mais nous supposâmes que, forcé de renoncer à la tâche qu'il avait entreprise sans en mesurer retendue, M. Huot s'était réfugié dans quelque cabane de bergers, comme on en rencontre sur le flanc de la montagne que nous avions parcourue la veille. Notre ascension s'acheva sans autre crainte. Dès les premières heures de la matinée, nous atteignîmes le plateau du Tchadir-Dagh , sur lequel nous parvînmes en gravissant, non sans peine, des sentiers étroits. Ses flancs, presque à pic, se composent de rochers friables d'un calcaire grisâtre, légèrement fétide sous l'ardeur du soleil, avec des veines plus foncées. Une plate-forme aride et nue couronne cette belle montagne. Elle s'étend du sud-ouest au nord-est, en ofl'rant de ce dernier côté une dépression assez notable. La mesure du Tchadir-Dagh, prise à diverses époques et par des observateurs dont le nom offre toute garantie, peut être évaluée en moyenne â 4,580 mètres pour le piton occidental, tandis que le bord oriental du plateau n'atteint pas plus de 1,510 mètres; ceci donne donc 70 mètres de différence entre l'une et l'autre extrémité. Mais le plus haut des deux sommets s'élève comme un point culminant sur le plateau même, qui, à cause de son étendue et de la masse imposante de la montagne, paraît de loin à peu près horizontal. Comme tous les monts de pareille forme, le Tchadir-Dagh, en brisant le courant des vapeurs condensées en nuages, les accumule parfois le long de sa crête aplatie, qu'elles viennent recouvrir de leur masse blanchâtre. Les Tatars, instruits par l'expérience des suites ordinaires de ce phénomène, s'attendent pour le lendemain à voir tomber la pluie ; car Tchadir-Dagh, disent-ils, a mis son bonnet.

L'air n'était pas assez complètement dégagé de la brume matinale pour que nous pussions contempler distinctement le beau panorama qui se déroule de ce centre élevé jusqu'aux dernières limites de l'horizon. Par moments c'était le

S\ MIMIÉI'.OI'OI,. ;;^-,

Steppe qui nous apparaissait, avec sa teinte brûlée, où nul accident n'attirait les yeux ; quelquefois c'était la mer qui se découvrait au loin comme un lac paisible, ou bien des [)lans infinis de mamelons se dégradant tout autour de nous jusqu'au niveau des plaines. Cette alternative de nuages et de soleil produisait à la dérobée les effets les plus piquants.

Les anciens ont appelé ce mont Berosus,- il nous paraît évident qu'il a dû aussi porter le nom de Traprzos , (nie les Grecs avaient donné à une montagne remarquable de la Tauride. Cette dénomination ne saurait s'appliquer à aucune montagne mieux qu'au Tchadir-Dagh , dont la forme a tant d'analogie avec le trapèze des géomètres. La désionation tatare elle-même, Tchadir-Dagh, dont les deux mots signifient tente et montagne, rentre de trop près dans l'idée des C4recs pour qu'on n'en tire pas cette conséquence , que le trapèze et la tente sont une seule et même comparaison. Au reste , nous devons dire que des auteurs graves ne se sont point accordés sur l'emplacement véritable du Trapèzes. Il en est qui voudraient le reconnaître dans une montagne voisine de Balaklava ; c'est ainsi que le Kriou-Metô- })on, le front de bélier, ce promontoire célèbre chez les Grecs de Tauride, est devenu de nos jours un point si difficile à reconnaître , que les cartes et les géographies offrent sur ce cap méridional une regrettable indécision.

La descente est périlleuse du côté où nous l'entreprîmes, tant le rocher se dresse verticalement sur l'abîme. Nous cherchions cependant sur ce flanc escarpé de la montagne une étroite terrasse que nous rencontrâmes bientôt, et qui donne accès dans une vaste grotte. Dans ces cavernes, qui se prolongent, dit-on, de galerie en galerie jusqu'à une profondeur inconnue , se rencontrent des amas de glaces qui se conservent d'un hiver à l'autre. Au reste, nous nous bornâmes à explorer la première salle, majestueux souterrain dont la voûte s'élève à environ cinquante pieds, et sans

^8G VOYAGE DANS LA IILSSIK M El'. ! D I 0!N A L E.

chercher à vérifier par nous-mérnes l'étendue un {)eu fabuleuse de ces labyrinthes glacés, nous revîmes promptement la lumière du jour.

Le soir nous retrouva tous ^réunis à Korbek; notre voyageur égaré y était arrivé avant nous, tout épuisé de lassitude. C'est qu'en évaluant la distance qui le séparait des rochers qu'il voulait examiner la veille, M. Huot n'avait pas tenu compte de la profondeur d'un ravin intermédiaire, tout rempli de grands arbres. A peine en touchait-il les bords et s'était-il engagé sous la voûte des bois , que la nuit le surprit : nul moyen alors de se reconnaître ; il voulut revenir sur ses pas, il se trouva complètement égaré. Sans provisions, sans autres armes que ses lourds marteaux, il fut d'abord quelque peu interdit de sa situation isolée ; heureusement encore parvint-il â allumer un bon feu. C'était dans un lieu d'une beauté sauvage et singulière, entouré d'arbres minés par le temps, et qui semblaient près de tomber de vieillesse. Sur le sol gisait un tronc de chêne énorme , écroulé spontanément depuis bien des années peut-être ; ce fut aux dépens de ce respectable débris que le solitaire se fit un foyer gigantesque auprès duquel il passa toute la nuit, mais ne dormant que d'un œil , de crainte des loups. En effet, les bergers des environs redoutent à ce point les attaques de ces voraces animaux , qu'ils ne marchent jamais sans l'escorte de chiens nombreux et aguerris. Notre imprudent collègue le savait bien , aussi faisait-il bonne garde. Toutefois il n'eut point. Dieu merci, à se repentir de sa téméraire entreprise ; il ne reçut d'autre visite que celle d'une quantité de gros oiseaux de proie effarés, qui tournaient tout autour du brasier dont l'éclat inusité éclairait la forêt. Le jour ramena l'espoir, sinon la force , à M. Huot fatigué , et lorsqu'il arriva avant nous à Korbek, il s'estima heureux de recevoir des bons Tatars du lieu une hospitalité dont il avait le plus grand besoin.

S'» MIMIKI'.OI'UL. ;5><7

La même route nous ramena vers Symphôropol, où iiou.s commençâmes sans délai les préparatifs d'une excursion vers la partie orientale de la presqu'île. Déjà nous avons dit ce qui peut rendre digne de quelque attention cette jeune capitale de la Tauride actuelle. C'est, à tout prendre, une ville double , ou plutôt ce sont deux villes qui se tiennent étroitement unies. Les constructions de la nouvelle Symphéropol n'ont rien coûté à la vieille Ak-Mcirlirl , la blanche mosquée, comme l'appellent encore les Tatars. Donc les deux cités vivent en bon accord; elles se sont partagé en bonnes sœurs tous les avantages : à celle-ci les belles casernes, le vaste et sévère hôpital, les jolies églises de briques, ambitieuses copies des monuments de Rome; à cellelà les rues sales et raboteuses^ les bazars et les artisans tatars. I^ne rue entière est abandonnée aux juifs, large rue que leurs boutiques pressées garnissent sans intervalles d'un bout à l'autre. C'est là que se trouvent tous les ustensiles, les métaux , les étoffes nécessaires au consommateur européen ; c'est là aussi que les courtiers et les changeurs, cette race immortelle de pharisiens , étalent leurs avares trésors de roubles , de papier-monnaie et de médailles apocryphes.

La maison du gouverneur, qui est la plus belle de la ville , s'élève dans le quartier le plus agréable, en face d une promenade récemment plantée , qui s'étend jusqu'au Salghir. Cette petite rivière coule sous de larges masses d'arbres; elle arrose des prairies , des vignobles et de très-beaux vergers. Un pont de pierre la traverse; ce pont forme l'extrémité orientale de Symphéropol. Vers le milieu de la promenade , vous pouvez remarquer quelques maisons d'assez belle apparence : l'une de ces maisons était en ce moment occupée par une exposition des produits du sol et de lindustrie tauriques, réunis à l'occasion de la visite prochaine de l'Empereur. C'était là pour nous une heureuse circonstance : munis de l'autorisation du gouverneur, nous mimes

beaucoup d'empressement à visiter cette curieuse exhibition.

Quelques beaux tapis de laine de fabrique indigène occupaient une première salle; ensuite venaient les vins et les denrées d'approvisionnement que produisent le sol ou les rivages de la Crimée. Là on pouvait reconnaître , sous leur étiquette un peu fastueuse, tous les crus distingués dont l'implantation a donné , dans cette contrée , des résultats assez satisfaisants. Là aussi se trouvaient conservés , par des méthodes diverses, des poissons de la mer Noire, et du caviar qu'on avait enveloppé d'une couche de cire , procédé infaillible , assurait-on , pour sa préservation parfaite.

L'industrie des peuples de la Crimée était représentée dans cette exposition par des ceintures à la mode circassienne, fabriquées à Kozlof ; ceintures de maroquin , parsemées de petites plaques niellées ou gravées en creux avec une habileté remarquable. On y voyait encore une grande variété de ces bijoux d'argent dont les karaïms sont les producteurs. Après quoi venaient la sellerie, les babouches, et ces mille objets que les Tatars savent si bien confectionner avec leurs cuirs souples et d'une couleur si éclatante. Les fines toisons d'agneaux, dont toute cette nation fait sa coiffure habituelle, avaient aussi leur compartiment dans ce musée industriel. Ces beaux produits sont dus à une race particulière de brebis qu'on élève dans le steppe , au nord de Kozlof, ou dans les plaines qui avoisinent Kertch , à l'autre extrémité de la presqu'île. Les peaux noires, qui sont les plus estimées, ne s'obtiennent qu'aux dépens de la mère : on la tue avant que l'agneau soit venu à terme, ce qui explique le prix élevé de ces fourrures.

La minéralogie taurique avait envoyé des produits dignes d'attention. Deux grandes et belles coupes de porphyre représentaient à la fois les roches de la chaîne du Yaïla et le talent d'un sculpteur de la Crimée.

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