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Que dire des feutres, des étoffes, des dni})s, des manteaux en laine de chameau, qui garnissaient une salle entière? Ces produits attestent à coup sûr un progrès remarquable, et qui ne demande qu'à être guidé dans son essor par de bons modèles de fabrication. L'ornement le plus significatif de ces salons d'exposition était une profusion de guirlandes de pampres tout chargés de grappes, avec leur numéro d'ordre et la désignation de leur origine. L'arrangement plein d'élégance et la disposition bien ordonnée de cette intéressante exhibition étaient dus au bon goût de M. Schenschine , obligeante connaissance que nous avions déjà faite à Odessa.
Avant pju, Symphéropol aura à son tour son puits artésien. Le forage en est déjà commencé dans la partie la plus populeuse de la ville neuve , non loin du pont du Salghir. Par un singulier hasard, la sonde était à peine arrivée à vingt-cinq pieds , qu'elle fut arrêtée par la rencontre d'un corps fossile, qui fut reconnu bientôt pour une dent de mammouth. On s'évertuait, non sans peine, à transpercer cet ivoire si dur, obstacle étrange , qui eût fait la joie d'un naturaliste, mais qui depuis longtemps dépitait les travailleurs et émoussait les instruments.
Nous reçûmes avec intérêt la visite de M. Montandon , l'auteur du (hude du voijageur en Crimée, livre utile, qui le sera encore davantage quand il sera mis en ordre. M. Montandon , né en Suisse , s'est fixé dans la péninsule , qu'il nous a paru connaître à fond et d'après une étude consciencieuse. Dans une longue et intéressante conversation, nous pûmes éclaircir quelques points incertains de nos observations , et aussi modifier plusieurs idées accréditées par la voix publique, auxquelles M. Montandon a donné accès dans son livre. C'est ainsi que l'existence des gîtes de houille signalés à Miskhor et à Phoros , sur la côte méridionale , nous paraît un fait à rayer de la statistique minérale de la Crimée. On en peut dire autant du charbon recueilli à Térénair, dans une propriété
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à dix verstes de Symphéropol. Dans toutes les localités désignées, une visite spéciale, un examen attentif, et les échantillons que nous avons recueillis, nous ont convaincus que cette houille, tant et si justeiïient désirée, se transforme en un lignite, souvent même d'une qualité médiocre, pour l'explorateur de sang-froid.
Nous avions donc tout vu à Symphéropol, et nous ne pouvions en remporter qu'une favorable idée , tant on s'était montré empressé pour nous recevoir ; et pourtant , à notre arrivée , que de soins plus importants préoccupaient cette capitale tout entière! Nous quittâmes cette ville le 21 septembre : la voiture valaque récemment réparée dut suffire à transporter nos ])ersonnes , Micbaël ayant pris l'avance avec un chariot tatar tout rempli de notre bagage. Ce ne fut qu'après des démarches infinies que nous nous procurâmes trois chevaux loués à un habitant , à défaut des chevaux de poste qui manquaient tout à fait. Notre loueur, qui cependant n'était pas un juif, et dont la position était loin d'être infime, ne dédaigna pas de profiter, lui aussi , de la circonstance qui remettait à la concurrence publique le transport des voyageurs. Après avoir réclamé d'avance le prix de quatre chevaux, taxés trois fois plus haut qu'à la poste, notre homme ne nous en envoya que trois, et encore les envoya-t-il cinq heures après l'heure convenue. A la fin cependant nous prîmes la route de Kara-sou-Bazar, les uns assis dans notre modeste équipage, les autres battant la plaine et se livrant, chemin faisant, â la chasse des oiseaux de proie et des lièvres, qui abondent dans ces campagnes.
Nous cheminions donc, tout en recueillant nos souvenirs pour les résumer comme un adieu à Symphéropol, cette capitale de la Tauride que nous ne devions plus revoir. A ce propos , il nous faut reconnaître notre insuffisance pour rattacher à quelque indice d'antiquité locale le nom nouveau qui a détrôné Ak-Metchet. Aucune de nos recherches dans
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]es livres n'avait réussi à nous mettre sur la trace d'un rapprochement, d'une allusion même éloignée, qui pût motiver sa dénomination grecque. Nous nous arrêtâmes donc à cette idée que le nom de Symphéropol , rillc-doiihlc , nom récent, a été composé tout exprès pour cette ville et pour sa destination de ville capitale.
Ce qui vaut mieux que l'étymologie, c'est la statistique. Symphéropol renferme huit mille habitants, bien que les géographies les plus estimées ne lui en accordent guère que la moitié. Sur ce nombre , il faut reconnaître trois mille Tatars, mille sept cents Russes, quatre cents étrangers et neuf cents Tsiganes , fléau vagabond de ce pays, où les attirent de nombreux marchés, favorables à leurs habitudes de filouterie. Le reste de la population se compose de juifs, industriels à toutes mains; d'Arméniens, adonnés au commerce des tissus, et de Grecs, voués en général à des spéculations sur lesquelles la police doit exercer sa surveillance. Les bains publics et quelques établissements équivoques sont du ressort de ces derniers. La ville renferme plus de neuf cents maisons; elle possède un hôpital civil et un hôpital militaire d'une grande étendue , longues constructions qui ne comportent qu'un rez-de-chaussée. Trois églises grecques, une chapelle catholique, une église arménienne et cinq mosquées, s'élèvent dans son enceinte, comme pour témoigner de cette sage tolérance qui , à l'exemple de l'ancienne Rome, admet sur le territoire de l'Empire tous les cultes aussi bien que toutes les nationalités. Le rite protestant, qui compte peu de sectateurs^ a reçu un asile temporaire dans l'une des salles de l'hôpital. Ak-Metchet, en sa qualité de ville tatare, ne pouvait manquer de fontaines; mais la plupart sont en ruines; leurs canaux, roin})us ou obstrués , réclament tous les soins du gouvernement, qui ne les refuse pas. Un bassin qui fournit quatre jets d'eau suffit à tous les besoins de la ])artie élevée de la ville. Dans le voi-
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sinage du Salghir, le service se fait soit à bras , soit par des voitures ; nous avons dit comment un forage artésien pourra suppléer aux réparations trop dispendieuses des aqueducs dans la ville nouvelle.
Un nombre considérable de drosclikis parcourt la ville à toute heure. Ces voitures sont d'une extrême rapidité et d'un prix fort modique. L'été , vous montez en droschki, enveloppé d'un ample manteau qui vous préserve de la poussière. L'hiver, les bourbiers (|ui couvrent la surface de la ville rendent l'usage du droschki indispensable.
L'instruction publique est représentée dans ce chef-lieu par un gymnase qui dépend de l'université d'Odessa. En 1828, une école normale tatare a été ouverte, elle est destinée à former des instituteurs primaires pour les écoles et des professeurs pour les collèges universitaires. Les élèves de cette école sont tous des fils de mouUahs ou effendis, les prêtres et les lettrés de la religion musulmane. Les langues turque et arabe, ainsi que le Khoran, sont enseignés à ces jeunes gens; au sortir de l'école, ils doivent à l'Etat six années de service public.
Ajoutons que Symphéropol reçoit deux fois par semaine les courriers de l'administration des postes. Un service de diligences la met en communication directe avec les deux points extrêmes de la péninsule : Kozlof à l'ouest , et Kertcli à l'orient. Il est aussi une solennité dont nous n'avons pas pu attendre l'époque , et qui a lieu au 15 octobre : ce sont des courses de chevaux, utile institution dans un pays où la race chevaline, pourvue de qualités si remarquables, doit appeler l'œil attentif de l'administration. Un premier prix de 1500 roubles, et un second de 500, sont distribués aux vain([ueurs. C'est là, nous disait-on, un spectacle digne du plus vif intérêt. Toute l'élite de la population tatare, hardis cavaliers, vient se presser dans ces fêtes, qui répondent si bien au génie national.
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Nous avons déjà dit quelques mots de la situation de Symphéropol. La ville est bâtie sur un terrain découvert et aride ; mais par sa position au bord du Salghir, (|ui coule dans une étroite vallée remplie de beaux arbres , elle mérite la visite des artistes. Placez-vous sur le pont de pierre , vous êtes en face d'un paysage borné par les hautes montagnes. C'est de là que le Tchadir-Dagh dessine avec le plus d'avantages son profil rectiligne , qui , tout aussi bien que sa hauteur relative , le fait distinguer parmi les sommités de la chaîne taurique. La position de cette capitale est donc , à tout prendre , la meilleure position qu'on ait pu choisir. Elle est là comme dans un centre accessible à tous, soit qu'on vienne du steppe , soit qu'on descende des montagnes; son action dirigeante se communique rapidement par tous les chemins qui partent de son sein pour aller aboutir les uns et les autres, à l'exception du chemin de Pérécop, sur les points d'un littoral dont le développement dépasse cent soixante lieues d'étendue.
Nous voici revenus à la route de Kara-sou-Bazar, chemin uni , tracé sur des plateaux brûlés par le soleil , où nulle végétation ne se faisait remarquer, excepté de longues herbes sèches et jaunes comme les blés du mois d'août ; champs stériles, moissons trompeuses, que le souffle des vents agitait au loin autour de nous.
Sur cette route, les bornes pyramidales qui signalent, dans toute la contrée, le passage de l'Impératrice Catherine sont, plus que partout ailleurs , conservées et bien entretenues ; la plupart même se trouvent garanties , par un entourage en bois, du contact des passants. Le chemin, très-large, est borné sur ses deux côtés par un fossé dont l'état actuel indiquait quelques soins d'entretien. Du reste , nous n'étions pas seuls dans ces plaines; et des voyageurs nombreux se croisaient avec notre modeste train ou le devançaient quelquefois , car la distance à franchir était courte et nous voyagions
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en vrais naturalistes qui examinent les lieux où ils passent , et qui ne redoutent pas les excursions latérales, pour peu qu'un vol d'oiseaux , une fondrière , la tige d'une plante inconnue, les attirent hors de^la voie battue.
L'unique village que l'on rencontre dans ce trajet est un village russe nommé Zouiskaïa, du nom d'un ruisseau, le Zouïa, qui coule parmi les saules. Ce cours d'eau est l'un des quatre affluents qui , des montagnes méridionales, viennent grossir le Salghir. A peine le Zouïa est-il franchi , qu'il vous faut côtoyer les pentes septentrionales des montagnes, jusqu'à ce qu'enfin vous arriviez sur le bord d'une vallée demi-circulaire que dominent des plateaux calcaires assez élevés. C'est dans le fond de ce bassin rétréci que les différentes branches du Kara-sou, dont le nom tatar signifie eau, noire, se sont épanchées et se fraient un chemin vers le Salghir. La ville de Kara-sou-Bazar se déploie au centre de cette vallée blanche et sauvage. Ses minarets nombreux, qui luttent de hauteur avec les cyprès et les peupliers des jardins, ses inégales maisons , mêlées aux touffes épaisses des noyers et des arbres à fruit , donnent à cette ville la physionomie orientale si complète que nous avions déjà remarquée à Baghtcheh-Saraï , bien qu'elle ne soit pas ici sans quelque mélange de couleur chrétienne.
Cependant notre bon Michaël avait eu quelque peine à pourvoir à notre logement. Deux chambres fort exiguës , chez un Russe qui reçoit les voituriers, composèrent notre quartier-général. L'une de ces chambres fut à l'instant convertie en un salon commun ; l'autre reçut la couche de foin nécessaire pour en faire un bivouac convenable. Ces préparatifs achevés , nous commençâmes à parcourir la ville.
Après Sévastopol , c'est à Kara-sou-Bazar que se rencontre , en Crimée , la population la plus nombreuse. On ne compte pas moins de quinze mille individus dans cette ville, grande et connnerçante. Les rues , boueuses et très-mal pa-
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vées, sont garnies d'un nombre infini de l)()uli(iiies , dt'ieiidues de la pluie et du soleil par des auvents aux piliers boiteux. C'est là un eoup d'cril beaueouj) plus pittoresque ([u'élégant. Selon l'habitude orientale, dont nous avons déjà parlé, les commerçants dans chaque genre d industrie se rassemblent dans un même quartier de la ville. Ici les comestibles, plus loin les produits exotiques; arrivent à leiu- tour les laines , les tissus et les inévitables babouches , dont les couleurs éclatantes éblouissent les yeux du chaland. Des cafés nombreux sont réunis dans une même rue, la plus large , la moins raboteuse de la ville , et dans ces lieux de repos vous retrouvez la physionomie de la population tout entière. Chaque café est divisé en compartiments carrés, dont une balustrade en bois tourné marque les limites. Une allée commune sert de passage; vous entrez indifféremment dans l'un ou dans l'autre de ces cabinets à claire-voie où sont parqués les oisifs. Accroupis sur le divan qui entoure l'étroit espace, un réchaud au milieu, avec le cortège de pantoufles qu'ils ont abandonnées sur le sol , les Tatars , les Arméniens, les karaïms, passent des heures entières à fumer en silence dans leurs longues pipes de cerisier. A peine quelques mots murmurés à voix basse circulent-ils de moments en moments parmi ces groupes si majestueusement immobiles. Quels bons et dociles modèles trouvait notre ami Raffet dans ces tavernes muettes , qu'on dirait consacrées au sommeil ! Combien de belles et graves figures venaient poser là , sous leurs turbans bizarrement roulés, ou bien sous le bonnet caractéristique en laine d'agneau qui distingue les Tatars! C'était surtout au milieu de ce flegme oriental qu'on pouvait saisir les nuances délicates empreintes sur la physionomie de ces races diverses si faciles à reconnaître. Les Arméniens unissent d'ordinaire à leur figure calme un teint plus lisse que celui des Tatars ; une barbe plus soyeuse, un œil plus doux, un certain embonpoint, indice de mol-
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lesse, les distinguent de cette race de musulmans dont nous avons déjà esquissé ailleurs l'allure hardie et dégagée , le visage expressif et ridé avant l'âge. Ce qui frappe le plus dans les karaïms, c'est le soin, scrupuleux qu'ils apportent à leur vêtement. Ils portent de larges robes de couleur sombre , qui tombent en plis simples et qui leur donnent un caractère grave et sévère ; leur profil n'est pas sans noblesse , même dans ses analogies avec le type juif; un menton soigneusement rasé, des mains distinguées, qu'ils aiment à parer de bagues , voilà à quelles marques se reconnaît un de ces sectaires juifs jouissant de quelque aisance. Au reste, ces hommes si différents de mœurs , d'esprit et d'habitudes , vivent en paix sous le nuage odorant des cafés , et se divertissent souvent en jouant ensemble au trictrac , en devisant sans bruit et sans émotion, en humant à longs intervalles quelques gouttes de l'excellent café qu'on prépare dans ces établissements sans luxe.
Le peuple, lui aussi, a ses sensualités. Quelles belles études pour le peintre ! Postures variées, couleurs brillantes, figures expressives, jeunes, vieilles, fines ou brutales, moqueuses ou sévères. On les rencontrait par groupes , accroupis, à l'heure du repas, le soir, sous l'auvent des traiteurs tatars. Ces cuisiniers actifs suffisaient à peine à la confection d'une espèce de mets dont chacun se montrait amateur prononcé. Le mouton rôti sur des brochettes et la mince galette composent le fond de tous ces repas en plein air ; après le mouton, ce qu'il y a de moins cher en ce pays, c'est le tabac ; mais en voilà assez pour le bonheur de ces peuples , contents de si peu.
Cependant quittez le quartier central et parcourez les rues écartées qui se divisent pour suivre le cours du Kara-sou et du ïunas , les deux ruisseaux qui contournent la ville ; vous rencontrez alors , au milieu d'une profusion d'arbres fertiles et touffus , des cabanes dont le désordre et le délabrement
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pittoresques s'encadrent à merveille dans ces tableaux rustiques. Dans les faubourgs, la population est beaucoup moins sur ses gardes : il n'est pas rare de surprendre des groupes de femmes, trahies par quelque porte entrouverte, sur le seuil de leurs enclos. De pareilles alertes sont suivies d'une déroute confuse où les vieilles femmes, fermant la marche, sont d'ordinaire les seules que puisse apercevoir le passant indiscret. De jolis enfants, au costume coquet et à l'air décidé , restent le plus souvent les maitres de la place, et, tout en se cachant, ils regardent les étrangers avec une curiosité prête à fuir.
Kara-sou-Bazar, entre ses deux rivières qui sortent quelquefois de leur lit, se couvre presque chaque soir de brouillards blanchâtres , funestes dit-on à la santé, et qui engendrent des fièvres épidémiques. Un autre inconvénient dont se plaignent les habitants, c'est la réverbération projetée sur la ville par l'énorme bloc de rochers blancs que la langue tatare désigne sous le nom dWk-kcùa, et qui s'élève comme un mur sur le côté nord du vallon. Lorsque cette montagne est frappée du soleil d'été , elle en renvoie les rayons avec une telle violence, que la température en est sensiblement élevée , sans parler de la vue qui se perd à ce reflet éblouissant.
Si ces rochers d'Ak-kaïa sont pour Kara-sou-Bazar un voisinage incommode, il faut reconnaître qu'on ne saurait imaginer un plus favorable observatoire pour planer sur la ville et sur chaque maison. Du sommet de cette haute terrasse, le plan de cette grande cité se dessine avec une netteté qui en fait apercevoir tous les détails; en même temps vous devinez la plupart des mystères de ces demeures clôturées et de cette vie intérieure des musulmans, qui, entre la voie publique et le sanctuaire de leur famille, élèvent des remparts où la curiosité la plus obstinée vient échouer. De là nous découvrions tout ce lahvrinthe de rues croisées sans
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ordre, qui se mêlent et se retrouvent à travers plus de sept cents maisons. Vingt-quatre minarets surgissent de tous les points de la ville; vous pouvez voir briller, non loin de la mosquée principale , l'élégant dôme vert de l'église grecque orthodoxe. Un peu plus à l'écart, l'œil retrouve encore deux églises catholiques , l'une romaine , l'autre arménienne , et cependant le vent du soir fait monter jusqu'à vous la bizarre harmonie des chants israéhtes qui s'élèvent d'une synagogue voisine. Un édifice remarquable, qui occupe le centre de la ville de sa masse quadrangulaire, est un vaste khan, bazar fortifié qui aligne autour d'une cour ses nombreux magasins et ses légères galeries , ses balcons chancelants et ses toits vermoulus. Là, au milieu des agitations du commerce, vous retrouvez encore, accroupie sur ellemême, toute l'indolence musulmane; ce khan est une forte et ancienne construction. On a conservé le nom du ministre de l'un des souverains tatars qui le fonda en 1656. Défendu au dehors par le rempart naturel de ses quatre murailles formidables, où n'existe aucune ouverture, si ce n'est une rangée d'étroites meurtrières, ce khan n'a qu'une seule issue, encore cette issue est-elle solidement défendue par une porte garnie de fer. C'était là, à coup sûr, une forteresse imprenable dans le temps où les Tatars, profitant des dissensions publiques, menaçaient la ville et ses richesses : les trésors du commerce trouvaient entre ces murailles menaçantes un asile assuré , tandis que les assaillants, exposés au feu de l'intérieur, étaient forcés de s'enfuir comme ils étaient venus.
Notre bonne fortune , aidée de quelques roubles, nous fit admettre un soir à une cérémonie religieuse des Tatars , étrange et bizarre pratique dont on chercherait en vain une explication quelque peu raisonnable : nous voulons parler delà danse des derviches, spectacle plus grotesque qu'imposant, et dont nous obtînmes une représentation au profit
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de notre curiosité et au bénéfice des bons moullahs. Voici comment la chose se passe :
Vers neuf heures du soir, vingt derviches barbus et tous vieux vinrent se placer au milieu de la mosquée , debout et en cercle; un vénérable moullah se tenait au milieu d'eux. Chaque vieillard commença à chanter et à tourner modérément sur lui-même , tandis que le moullah placé au centre tournait plus vite en sens inverse et dominait le chant. Peu à peu voilà que tous ces rouets humains s'accélèrent en pirouettant, et que les chants nasillards deviennent plus accentués. A certains moments , toute cette couronne de derviches s'inclinait avec une précision mécanique pour saluer le moullah. Ce premier exercice terminé , un des derviches se place au milieu de ce ballet mystique ; il étend un bras , puis il tourne , tourne , et sans fin et sans cesse , avec la rapidité de la toupie qui ronfle. Ce n'est plus un homme que vous avez sous les yeux, c'est un tourbillon. Figurez-vous vingt minutes de ce supplice , et durant tout ce temps la troupe des satelhtes s'évertue à tourner, à tomber accroupie sur elle-même, à se relever brusquement, et à pousser des cris sauvages qui s'adressent toujours au côté gauche. Le premier tourneur harassé , deux autres tourneurs entrent en danse, et ils recommencent ainsi jusqu'à ce qu'ils soient remplacés par des tourneurs nouveaux. Une longue séance d'une heure est consacrée à cette cérémonie , à ce mouvement immobile à force de vitesse ; après quoi chacun s'en va, les pieux acteurs tout trébuchant, les spectateurs tout étourdis , et les uns et les autres également hébétés de ce spectacle insensé.
Le lendemain nous dirigeâmes notre course vers les sources du grand Kara-sou , qui sont situées à une distance de quelques verstes au sud de la ville. Nous remarquâmes , chemin faisant, un effet assez surprenant de la foudre. Le météore étant tombé sur un minaret, après avoir pénétré par la petite porte du balcon supérieur, avait suivi jusqu'au sol
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l'escalier étroit, pratiqué dans l'édifice , non sans faire éclater dans tout son trajet la muraille extérieure. Les débris qui restent aujourd'hui, liés entre eux par un ciment solide, semblent suspendus et prêts à s'écrouler au moindre ébranlement. Au sortir de la ville, les restes d'un cimetière nous ont un instant arrêtés : nous n'avons remarqué autre chose que la tombe d'un pacha; c'est un monument octogone, percé d'arcades qui ne sont pas sans légèreté. A peine avionsnous dépassé une petite colline qui borne le vallon , que tout à coup , au sommet d'une éminence assez élevée , se montra à nous un édifice d'une ordonnance assez imposante : c'est la maison qui fut autrefois construite pour y recevoir l'Impératrice CRtherine. Un vallon très-fertile , tout garni de riches bouquets d arbres dont la rivière baione le pied, sert de premier plan à ce tableau d'une couleur véritablement italienne. Dans le fond, et derrière les lignes blanches de la vaste maison , se dessine le profil vigoureux des montagnes. Du reste, ce vallon traversé , le plateau supérieur devient aussi âpre , aussi nu que toute la contrée d'alentour. Une belle source enfermée dans son bassin de pierre frappa nos regards dans un ravin voisin. Ces eaux fraîches et limpides se cachent à l'ombre de cinq ormes gigantesques; à toutes les branches qui ])endent au-dessus de l'eau , nous remarquâmes une multitude de guenilles de toutes les couleurs. Ce sont cependant autant d'ex-voto, misérables témoins des cures opérées ou du moins sollicitées à cette source , qui est en grande réputation médicale dans la contrée. Quelques pièces d'argent, que la cupidité respecte, se remarquent parfaitement au fond du bassin. C'est le don de quelques riches malades que la source a guéris.
Le Kara-sou a ses sources au fond d'une vallée agreste. L'une sort d'une vaste arcade de rochers calcaires, et va s'échappant d'un immense réservoir naturel ; la seconde source, un peu ])lus éloignée, sort en bouillonnant des fentes
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d'un rocher. Outre l'attrait de la promenade, celui de la chasse et de nos observations ordinaires, notre course avait surtout pour but de déterminer la nature des blocs de roches qui flanquent cet étroit ravin. On assurait que la matière de ces rochers était identiquement ce précieux calcaire que l'on nomme pierre lithographique. Des recherches préparatoires, dont nous reconnûmes facilement les traces, avaient même été pratiquées à l'endroit qu'on nous avait désigné. Mais c'était là un vain espoir. Géologues ou dessinateurs, nous ne reconnûmes à cet inutile rocher aucune des qualités de la pierre hthographique, et mieux vaut encore la vérité qu'une espérance qui pourrait entraîner bien des tentatives ruineuses pour les spéculateurs à venir.
Nous suivîmes, pour rentrer dans la ville, le cours du Kara-sou, dont les eaux, de la plus grande transparence, courent très-rapides et très-abondantes sur un lit de cailloux. Ces eaux étaient fraîches à ce point, qu'elles nous donnaient une sensation glacée. On nous avait appris que nous trouverions, dans un village voisin des sources, Karasou-Bachi, un guide à qui tous les lieux d'alentour étaient familiers. Il suffisait, nous avait-on dit, d'appeler : Ali-Bey! Nous n'y manquâmes donc pas, et, comme on nous l'avait dit, nous appelâmes par trois fois le guide tatar, qui n'avait garde, hélas 1 de nous répondre, par la raison sans réplique qu'il était mort depuis longtemps. Son successeur, Seïd- Osman, était allé à Kara-sou ; nous nous contentâmes donc d'un jeune Tatar fort alerte, dont la compagnie, à défaut d'autre utilité, eut au moins celle d'écarter, par les moyens et les cris en usage dans ce pays, les chiens furieux qui à l'approche des enclos menaçaient de se jeter sur nous.
A notre retour dans l'étroit domicile où nous étions réunis, nous nous occupâmes des mesures à prendre pour nous rendre à Théodosie. La poste n'était guère en mesure de nous fournir des chevaux, et nous eûmes besoin de tout le
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zèle de notre fidèle Arnaout pour obtenir, en les louant, ceux qui nous étaient nécessaires.
Enfin, le 24 septembre, et après avoir réuni avec soin nos collections nouvelles, nous sortîmes de la grande ville tatare; mais alors le temps était entièrement changé. Des flots d'une pluie violente nous inondèrent tant que dura le trajet. La route se dirige à peu près vers l'est, en coupant le pied des dernières pentes septentrionales des montagnes. Deux stations seulement, Bouroundoutskaïa et Krénitchka, se rencontrent jusqu'à Théodosie. La plaine ne tarda pas à n'être plus qu'un bourbier liquide dans lequel il était impossible d'avancer. Notre intention était d'abord de séjourner quelques heures au village d'Eski-Krim ou Vieux-Crim ; c'est le nom qu'on donne aujourd'hui aux ruines d'une ville trèsétendue, qui passe pour avoir été autrefois le chef-lieu de la péninsule; mais avec ce déluge véritable qui fondait sur la contrée, quel parti eussions-nous pu tirer de notre visite à travers des débris noyés et des sentiers impraticables? Nous laissâmes, pour y revenir plus tard, ce lieu jadis florissant, aujourd'hui abandonné, et nous nous hâtâmes, après avoir pris de nouveaux chevaux à un relais cette fois bien fourni, d'aller chercher un asile dans les murs de Théodosie.
En peu d'heures nous atteignîmes ce port ; une descente rapide nous porta du haut du steppe sur la plage où est située la jolie ville qu'on désigne également sous ses deux noms de Théodosie et de Kafl'a : l'un qui est un mot grec ancien, et l'autre qui est tiré du langage turc. Lorsque nous eûmes dépassé une tour carrée encore fort imposante, et les débris d'un ancien fort qui devait commander le rivage, nous rencontrâmes une promenade assez maigre, plantée d'arbres rabougris, et nous nous trouvâmes dans une rue d'allée, bordée de portiques élégants, de maisons peintes et d'une architecture peu commune dans ces contrées. C'est alors que nous reconnûmes, à ce reste de physionomie en-
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core gravé sur toutes ces pierres, que le souvenir des ])iiissants maîtres de Théodosie, les Génois d'autrefois, vivnit tout entier dans cette ville. Toute une rue, ([ui se prolonge parallèlement à la mer, est une rue italienne, bordée d'arcades comme les rues de Bologne. Si vous montez les rues perpendiculaires, vous reconnaissez la ville russe; si vous vous élevez encore plus haut, vous vous trouvez dans les taubourgs tatars; mais la ville proprement dite, la ville (jui travaille et qui s'agite, est toujours une ville génoise.
Il faut l'avouer cependant, notre état de malaise sous cette pluie glacée et par ce vent du nord qui pénétrait nos membres, nous gâtait quelque peu ces souvenirs historiques. Heureusement nous rencontrâmes le salutaire abri de l'hôtel de Constantinople. Une veuve allemande nous fit les honneurs de cette confortable maison, où nous oubliâmes toutes nos fatigues à la douce chaleur d'un poêle immense qui chauffe quatre pièces à la fois.
C'était donc là Théodosie ! Cette ville occupe un sol en forme de croissant, et qui s'élève graduellement. Elle regarde le soleil levant et commande à une rade très-spacieuse. Le souffle de l'est et celui du sud-est sont les seuls à redouter au mouillage que viennent prendre les bâtiments marchands rangés devant la ville. Le fond des eaux est suffisamment solide pour que l'ancrage y soit assuré ; deux môles en bois et des bateaux de service sont mis en œuvre pour les chargements.
L'histoire de cette ville célèbre en Crimée serait l'histoire de toute la péninsule, car Théodosie résume en elle toutes les phases de la grandeur ou de l'abaissement de cette terre antique. Nous n'avons à nous occuper, en ce moment, que de son état actuel ; nos excursions y furent assez fructueuses pour que nous puissions retracer jusqu'aux moindres impressions qui nous ont frappés dans nos observations de tous les jours. Si donc nous voulons achever le portrait de cette ville dont nous avons déjà esquissé les principaux traits,
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nous devons ajouter qu'avec ses trois quartiers qui ont leur caractère si distinct, Théodosie est loin de remplir son ancienne enceinte génoise; elle s'étend à l'aise aujourd'hui sur un terrain qui occupe à pein^ la moitié de l'espace où elle se pressait jadis resserrée dans l'enceinte de ses murs. Cette jolie rue italienne dont nous avons parlé est peuplée, sous ses étroites arcades, d'un assez grand nombre de boutiques. Des juifs karaïms ou des Arméniens y font le commerce. Ce sont des gens bien élevés et qui ont tout à fait l'air de marchands honorables. Les étages supérieurs des maisons de cette rue, qui est, à proprement parler, la grande rue de Théodosie, semblent réservés aux logements des employés et des autorités.
La population grecque, qui atteint dans cette ville un chiffre assez élevé, occupe la partie centrale; elle habite des maisons modernes qui ne sont pas dépourvues d'élégance. Chaque famille vit séparément, et la plupart des habitations ont un jardin. Ce qui frappe le plus l'observateur parmi cette nombreuse population grecque, c'est la beauté des femmes : on pourrait citer [ilusieurs familles dans lesquelles les sévères perfections du type grec antique se sont perpétuées, embellies encore par je ne sais quelle expression de vivacité et de coquetterie qu'on dirait copiée sur quelque grande ville de l'Occident. Si les Tatars sont, eux aussi, admis au nombre des habitants de Théodosie, on sent qu'ils n'y sont plus les maîtres, et qu'amenés par la nécessité du commerce vers ces vieux murs, ils ont dû faire le sacrifice de leurs habitudes. Le faubourg séparé qu'ils habitent n'a conservé aucun trait de la physionomie particulière aux villages des Tatars. Les cases de terre et de chaume qui composent leurs habitations sont venues se ranger là dans un alignement inusité qui les rend méconnaissables. Au-dessus de ce campement si étonné de sa régularité, on ne trouve plus, en gravissant la montagne, qu'un grand nombre de moulins de
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bois à huit ailes. Le mécanisme de ces moulins est contenu dans un si petit espace, que toute la construction se trouve réduite à des dimensions en quelque sorte portatives. Au reste , toutes ces collines, qui s'élèvent en cirque au-dessus de Théodosie, ne produisent même pas un buisson.
On trouve encore dans cette ville un nombre assez considérable de Tatars nogaïs, amenés là par leur industrie ordinaire, celle des charrois ; ils n'ont guère d'autre demeure (|ue leurs madgiars, auprès desquels ruminent leurs énormes dromadaires. Les Arméniens occupent plusieurs khans considérables, dans lesquels ils sont logés au-dessus de leurs magasins richement remplis.
Deux places immenses, parallèles et séparées par un seul rang de maisons, viennent aboutir perpendiculairement à la rue italienne. Sur l'une de ces places, située au sud, se tient le marché de Théodosie; là, au milieu d'une foule bruyante, se débitent les denrées les plus variées, les poissons les })lus abondants. C'est là qu'on rencontre ces bonnes et flegmatiques figures d'Allemands, si faciles à reconnaître, et qui, des environs de Kara-sou-Bazar, viennent apporter leurs produits, dont la consommation est devenue une nécessité pour toute grande ville de la Russie méridionale. Au pied des montagnes, entre le Zouïa et le Kara-sou, nous aurions pu voir, sur la droite de la route qui part de Symphéropol, trois établissements considérables qui rappellent les bords du Rhin. Neusatz, Friedenthal et Rosenthal, tels sont les noms de ces trois colonies, qui comprennent plus de huit cents habitants, tous cultivateurs. Ces Allemands excellent surtout à tirer très-bon parti du laitage et des farines; c'est à eux seuls que la vie raffinée des villes doit demander tous ces accessoires appétissants qui accompagnent le thé dans les maisons d'un certain rang.
Une autre place dont nous parlerons tout à l'heure, trèsrapprochée de ce vaste marché, est vide et silencieuse. Il
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n'y a pas longtemps encore qu'elle contenait, dans son enceinte aujourd'hui rasée, la plus belle mosquée de Tliéodosie et ses bains les plus somptueux. La mosquée était une copie exacte de Sainte-Sophie de Constantinople, et aussi bien Théodosie s'est-elle longtemps nommée la Constanlinoplc de la Crimée. Les bains étaient revêtus de marbre à l'intérieur de leurs vastes étuves. Tout ce riche entassement de nobles pierres a disparu, remplacé par quelques débris tristement accumulés sur cette place , et au niveau du sol l'œil peut suivre, sur les fondations restées enfouies, le plan des deux édifices renversés. D'abord on avait eu des intentions conservatrices, même quelques dépenses de réparation et d'entretien avaient été appliquées aux deux monuments; puis tout à coup un hiver étant venu, dur aux pauvres qui étaient sans travail, on leur a donné cette place à aplanir; alors ces belles étuves et la riche mosquée ont été effacées du sol; les Tatars ont porté la main sur la Sainte-Sophie de la Crimée. Ses pilastres de marbre, incrustés d'arabesques, servent aujourd'hui de marchepied à quelque taverne italienne du voisinage, où les matelots de Gênes ou de Raguse viennent s'enivrer d'un vin étranger en chantant leurs mélodies nationales.
Tout a changé de destination dans cette ville effacée; la plupart des mosquées sont devenues des églises consacrées à différents cultes ; quelques-unes même sont profanées par des usages domestiques. La belle église catholique arménienne d'aujourd'hui était une vaste mosquée, dont la croix dorée surmonte la coupole si élégamment surbaissée ; le minaret isolé qui s'élève si haut dans le ciel a perdu sa couronne ; à la place de sa pointe, vous pouvez voir un appareil de cloches préservé par un léger toit de cuivre vert. Une autre mosquée, et celle-là du moins a été noblement dotée dans sa misère, renferme le musée de Théodosie : c'est un établissement intéressant, dont viendra, dans ces pages, la
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mention malheureusement abrégée. Nous avons dessiné l'esquisse de la ville; on sait déjà qu'elle est contenue, sans être nullement à l'étroit, dans les anciennes limites tracées par les Génois. C'est vers le cap du sud que se retrouvent les restes considérables d'une fortification tout aussi étendue que la ville même. La citadelle que Gênes avait bâtie commandait à la fois, de ce poste élevé, à la ville et à la baie. Dans les compartiments sans nombre qui restent debout sur le penchant de ces collines, la ville nouvelle a trouvé l'emplacement d'un vaste lazaret dont la disposition est aussi somptueuse qu'elle est bien entendue. Des logements aérés et convenablement isolés sont disposés parmi quelques arbres, et la vue de la mer, dont peuvent jouir les reclus, doit adoucir un peu les ennuis de la captivité.
Des magasins spacieux, des salles nombreuses pour exposer et purifier les marchandises, un quartier séparé pour les malheureux atteints de la contagion, et tout auprès un petit cimetière où sont venus finir quelques-uns de ceux qui avaient passé cette porte avec l'espoir d'en sortir, tels sont les objets qui frappent tout d'abord la vue, lorsque du haut de la colline vous plongez sur ce bel établissement sanitaire. Nous aurons achevé cette description de Théodosie, la ville aimée des dieux, comme la nommaient les Grecs de l'antiquité, quand nous aurons dit encore un mot de ses vastes casernes garnies de galeries couvertes, où le soldat est à l'abri des injures du temps. Théodosie possède aussi un jardin public, et cependant pas si public que ses grilles ne fussent constamment fermées. Les bains, nos chers bains turcs, y sont nombreux, et vous pensez si nous y courûmes! ]\Iais jugez de notre effroi quand nous découvrîmes dans l'obscurité de l'étuve, et pour tout baigneur, un pauvre diable à qui l'horrible ophthalmie égyptienne avait attaqué les deux yeux 1 Pour effacer l'impression fatale d'un si triste sujet, transportons-nous non loin de là, vers le (piartier le plus
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riant de la ville. Une belle et correcte maison est la propriété de M. Amoretti, négociant génois ; cette maison avait été désignée tout d'une voix pour recevoir l'Empereur à son prochain passage. L'absence de nouvelles de l'ouest de la Crimée faisait qu'on était â Théodosie dans une incertitude complète sur l'époque de cette auguste visite. Au surplus, la maison de M. Amoretti était toute prête; an mobilier complet, où chacun avait envoyé ses plus chères richesses, décorait convenablement des salons remarquables par des fresques un peu trop prodiguées. L'Empereur pouvait arriver; la ville inquiète n'attendait plus que la fumée du bateau à vapeur pour se précipiter sur le rivage en criant : Hourra!
Cette ville compte aujourdhui quatre mille cinq cents habitants. Une église grecque, une mosquée, une église catholique arménienne, une synagogue pour les karaïms et une seconde pour les rabbinistes, quelques jolies fontaines, sont les restes de son ancienne et prodigieuse splendeur. La suite de ce récit fera bientôt connaître ce qu'elle a à regretter.
Disons à présent l'emploi de notre séjour à Théodosie et la fin de notre excursion sur le sol historique de la Tauride.
THEODOSIE. K VFFA. KKRTCII. T/VMAN. ALOUCfTIA.
YALTA. \LOtPKA.
ç^^^ Décidés comme nous l'étions à con- 5^ sacrer plusieurs jours à l'intéressant examen d'une ville comme Théodosie , toute peuplée de tant de sujets dignes ^ d'une étude sérieuse, dès le lendemain ^g de notre arrivée, nous étions à l'œusV vre, chacun de nous pour sa part ae- :^ ^ coutumée. La géologie et la zoologie allaient chaque joar rassembler au loin des richesses qui rentraient chaque soir au laboratoire commun, où elles augmentaient nos collections déjà nombreuses. Notre studieux botaniste trouvait à grand'peine quelques plantes, tant le territoire qui avoisine la ville était brûlé par le soleil et
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rongé par la poussière. Quant aux dessins et aux notes curieuses, nous étions véritablement dans l'une des places de la Tauride où la récolte devait être le plus abondante. A l'heure où toute la ville s'abandonne aux douceurs de la sieste , notre rendez-vous de prédilection était le musée de Théodosie, dont le conservateur, M. le docteur Graperon, médecin français , voulut bien , plus d'une fois , nous faciliter la visite. Ce musée occupe la fraîche coupole d'une ancienne mosquée. On y trouve, avec un vif intérêt, une collection d'objets d'art, respectables témoins de l'ingénieux et fécond esprit des antiques colonies grecques ou génoises. Aa reste , les écussons de Gènes pavent pour ainsi dire Théodosie; vous y rencontrez , employées aux usages les plus vulgaires , les armoiries sculptées des Doria et des plus illustres maisons, le cavalier armé de la banque de Saint-Georges et l'écusson même de Kaffa, toujours réuni à celui de ses maîtres. Mais , s'il vous plaît , pénétrons dans le musée. Remarquons d'abord , comme gardiens de la porte , deux lions couchés, de grandeur colossale, en marbre blanc, et dont les tètes regardent du même côté. Ceci est toute une histoire : longtemps ensevelies au fond de la mer, non loin de Kertch et de Taman , dans le Bosphore cimmérien , ces sculptures ont été arrondies par l'action des Hots , mais on retrouve encore des contours d'un mouvement bien senti sur les Hancs allongés des terribles quadrupèdes. Sous la coupole, nous passerons en revue des objets placés avec goût, sans doute, mais peut-être avec peu de méthode. Voici d'abord un piédestal de marbre apporté d'Ana})a, la ville asiatique : ce piédestal doit avoir supporté une statue de Cérès; car c'est une femme , Arisiunice , fille de Xénocrite, consacrée à Cérès , qui érigea ce monument votif. Vient ensuite une épitaphe génoise ; ce fragment d'une église de 15:23 , témoigne , et c'est là tout l'intérêt de ce morceau , que même après la conquête des Turcs, en 14-75, quelques Gé-
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nois épargnés restèrent encore à Kaffa, où ils purent vieillir et mourir non sans honneur. Plus loin , arrêtez-vous près de cette pierre génoise; elle date du temps où le consul Grimaldi achevait les fortifications de KafFa, commencées sept années auparavant par Godefroi de Zoaglio : l'inscription latine en caractères gothiques vous dira qu'une tour de cette enceinte a été spécialement dédiée au souverain })ontife Clément VI , en reconnaissance de la croisade décrétée par le Saint-Père quarante ans auparavant. Plus loin, vous pouvez considérer le griffon que Panticapée, la ville de Kertch de nos jours , portait dans ses armoiries , ainsi que le témoignent les médailles du temps. Le bas-relief en marbre blanc que nous avions sous les yeux est d'une exécution remarquable. Le griffon, debout sur des membres robustes, déploie deux grandes ailes et une crête hérissée de pointes. Deux amphores immenses qui dépassent cinq pieds de haut, plusieurs objets précieux trouvés dans des khourghans, à savoir : une petite tête de taureau en or, entourée d'une bandelette émaillée , plusieurs figurines en terre cuite , enfin la tête et le buste d'une ravissante Vénus , de nombreux débris de vases en terre , chargés de dessins corrects et d'un vernis indélébile , un médaillier précieux , complètent les fragments d'antiquités réunis dans ce musée naissant. M. Graperon n'a point hésité à placer, auprès de ces vénérables vestiges des vieux âges , les curiosités de la nature, qui est toujours jeune et créatrice, pendant que les plus grands artistes meurent et s'oublient, eux et leurs œuvres. Nous voulons parler d'une collection de fossiles des plus curieux , trouvés en Crimée , car à eux seuls ces fossiles sont dignes d'arrêter pendant bien des jours dans ce modeste musée un disciple de Georges Cuvier! Les antiquités observées, le lazaret fut l'objet de notre visite spéciale; l'ordre et la disposition des différentes parties de cet immense établissement nous tinrent longtemps attentifs. Pour aller de la ville au
Zil'i VOYAGE DANS LV UUSSIK MÉU [DJON A L K.
lazaret, il a fallu couper un chemin sur le flanc d'une colline ; ces fouilles ont mis à nu une innombrable quantité de fragments de cette poterie délicate qu'on nomme étrusque. Plusieurs vases d'un dessin très-riche et presque intact ont été relevés de ce noble terrain ; nous-mêmes , sans nul eflbrt et en moins d'une heure , nous parvînmes à recueillir une quantité considérable de ces morceaux intéressants. Ce serait à retourner toute la montagne, si l'on n'écoutait que son ardeur. En même temps, parmi ces couches de débris, nous retrouvions une multitude de valves de coquilles qui attestent la consommation favorite d'un peuple maritime depuis longtemps plongé dans la mort. Aujourd'hui comme alors , les rivages de ïhéodosie fournissent cet ahment populaire ; la pêche en a été sagement réglée dans ces dernières années. Une partie de la quarantaine s'est élevée sur les ruines d'un monastère fameux , dédié à saint Basile ; cette riche communauté, fortifiée par sa position, avait longtemps résisté aux révolutions dont Kaffa fut le théâtre ; mais il fallut bien céder à Forage; la sainte communauté finit par s'avouer vaincue, et même, s'il faut en croire la tradition, sa riche bibliothèque, heureux résultat d'une longue et studieuse accumulation de richesses scientifiques, religieuses et littéraires, fut dispersée dans le désastre. Combien de fois, dans notre court séjour, n'avons-nous pas interrogé, pierre par pierre, ces nobles ruines de la grandeur de Gênes, et cette immense enceinte dont chaque année emporte une partie sacrifiée aux utihtés du moment! C'étaient là des courses toutes remplies de souvenirs et de méditation. Mais à peine rentrés dans cette ville nouvelle et dans cette rue si mouvante , qui est toute la ville, la préoccupation des anciens âges disparaît, pour cédera cette variété toute-puissante qui est l'âme de la ville. Population, édifices et coutumes, tout est nouveau; à chaque instant l'aspect change : les troupes passent au son des instruments de guerre , les cara-
vanes dont Tliéodosie est le rendez-vous traversent la ville; c'est un mouvement, c'est un bruit sans fin. L'arrivée de l'Empereur, annoncée depuis quelques jours , faisait revivre dans ces anciens murs toute la splendeur asiatique qu'elle a connue dans d'autres temps : les députations de riches indigènes se dirigeaient vers ce point privilégié de la côte. Les représentants de Kara-sou-Bazar surtout étalaient un grand luxe de costume. Ces Tatars, tous moullahs, liadgys ou effendis , arrivaient par petites compagnies groupées dans le char national, le madgiar attelé de chameaux. Aux abords de la ville, ils mettaient pied à terre et se dirigeaient vers quelque khan hospitalier, où on les voyait à l'instant même se choisir une place sous le ciel et à l'ombre ; tant cette race a oardé son horreur pour la vie qui ne se passe pas à l'air libre 1 Une fois installés , les voilà fumant du matin au soir et du soir au matin, jusqu'à ce qu'il plaise au navire attendu de les tirer de leur repos ; mais ce navire , qui devait apporter tant de joie à Kaffa, ne se montra pas sur la baie : dans l'intervalle, l'itinéraire impérial avait été changé.
Les mosquées de KafFa sont ce que nous les avions vues ailleurs; mais nous devons parler de 1 église arménienne. Elle porte les traces d'une construction entreprise à une époque éloignée et achevée plus tard. Toute la partie voisine du sol est d'un caractère tout particulier; elle date probablement du XIII'' siècle, où les premiers Arméniens reçurent la permission de s'établir à KafFa , qui devint un lieu d'asile pour ces intéressants vaincus des Tatars. Plus haut , l'art byzantin s'est chargé d'achever l'édifice; voilà comment l'église commencée est devenue une mosquée. En effet, la coupole, le minaret, et , au bout d'une allée étroite, cette porte toute sculptée d'ornements, qui donnait entrée sans doute à la maison encore turque du moullah , sont là comme autant de signes distinctifs du temple mahométan : mais revenus plus tard dans ce sanctuaire , les Arméniens
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l'ont purifié à force de croix sculptées dans les pierres. Cette fois le minaret est devenu clocher, et l'airain religieux résonne à l'emplacement où tant de fois, chaque jour, le mousselim jetait son chant aigu vers les quatre coins de l'horizon. Ce qu'il y a de plus frappant dans cet enclos catholique , qui vit en paix avec la terre profane du voisinage, c'est son cimetière tout jonché de tombes de pierre ou de marbre blanc ; sur ces tombes on trouve gravé quelque emblème qui se rapporte à la profession du mort : au tailleur, des ciseaux ; au marchand, des balances; les outils de leur métier aux artisans. Ce blason populaire , qui a bien son orgueil , se retrouve à chaque pas.
Cependant la saison s'avançait, et la température se refroidissait chaque jour. Un vent desséchant, venu de Test, soufflait dans la ville , qui reprenait peu à peu les habitudes de l'hiver. Déjà nos excursions étaient moins agréables, mais sans que rien ralentît notre ardeur. Nous entreprîmes, dès les premiers jours , une course intéressante vers le sud-est de Kaffa , non loin d'un village qu'on nomme Koktébel , qui est un lieu d'une beauté agreste , et séparé de la ville par une suite de gros mamelons. Koktébel est justement situé à la naissance de la grande chaîne des montagnes de la Crimée. C'est de là que partent ces belles pentes qui bientôt se hérissent en aiguilles si imposantes, et qui s'étendent en immenses plateaux pour ne plus s'abaisser qu'au vallon de Soudagh, d'où les monts se relèvent plus majestueux. Koktébel, dans son voisinage, offrit à nos naturalistes une grande quantité de fossiles précieux : c'était là, du reste, le but de cette promenade qui se fait en un jour. Une visite, toute de curiosité archéologique , nous ramena aussi vers une ville qui n'est plus qu'une ombre d'elle-même , après avoir été la métropole de la péninsule. Staroi-Krim en russe, Eski-Krim en tatar, tels sont les noms que porte aujourd'hui cette antique capitale, et ces deux noms signifient également Vieille-Crimée.
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Que cette ville, longtemps riche et })euplée, soit ou ne soit pas bâtie sur l'emplacement d'une ville antique et des premiers temps de l'émigration grecque , c'est là ce que nous n'avons pas le temps de discuter. Dans l'un et l'autre cas, la visite de ses débris n'en est pas moins digne de lattention du voyageur. Le jour où nous étions arrivés à Kaffa, nous avions dépassé bien à regret, et sans nous détourner, le chemin qui mène à Eski-Krim , car la pluie inondait la campagne, et s'opposait à toute excursion. Force nous fut donc de revenir sur nos pas et de faire un bon nombre de verstes pour nous dédommager. Il faut dire qu'il reste peu de chose de cette cité jadis si grande et si puissante qu'elle n'avait point de rivale en Crimée. Une petite colonie de Bulgares s'est accommodée , tant bien que mal , de ces ruines délabrées; elle habite là au milieu des mosquées, des bains , des remparts et des tombes, débris informes et mutilés par le temps. En ce lieu s'éleva autrefois une forteresse dont on compterait les tours abattues, dont l'œil suit les deux enceintes de fossés. Un bain , une mosquée qui devait être magnifique, sont encore debout, quoique maltraités parles âges. Le culte s'exerce même dans ce dernier édifice , dont la porte est merveilleusement sculptée. Des colonnes toutes couvertes d'arabesques , d'inscriptions , voilà pour le dehors ; six piliers élégants qui soutiennent la voûte et la niche sainte où se place le moullah , voilà pour l'intérieur de la mosquée , qui offre un exemple du goût oriental le plus élégamment varié. Avec un peu d'attention, vous retrouverez encore quelques traces de la fine et splendide couleur dont ces légers ornements ont été revêtus. Comme de loyaux et irrécusables témoins d'une époque bien antérieure à la domination tatare, Staroi-Krim a encore ses khourghans. La victoire les a ouverts avec violence ; et depuis lors on les a refermés. Leurs trésors sont perdus, s'ils en ont possédé jamais; ils n'ont gardé que quelque peu de cette poussière
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humaine que personne n'emporte, parce qu'elle n'est bonne à rien. Ces éminences, on peut ici s'en convaincre, renfermaient, sous leur couche conique de terre, une sorte de cavité en maçonnerie voûtée, vou tout simplement une petite enceinte de pierres recouverte d'une large dalle qui supportait le poids du monticule.
Les jours s'écoulaient ainsi et s'écoulaient bien vite dans ces instructives occupations; pourtant tout nous appelait vers le but le plus reculé de notre voyage. Il fallait quitter ce repos pris à Théodosie , car c'était un repos véritable , ce séjour qui nous offrait chaque soir , avec un abri convenable, tous les avantages d'un régime salubre et fortifiant. A peine s'apercevait-on que les lits manquaient; mais nous étions faits, de longue main, à coucher sur la dure. Tout en désirant l'abandonner bientôt, nous profitions de ce bien-être.
Du reste, toutes choses s'étaient arrangées pour le mieux. Notre caravane s'était complétée à Théodosie; nous avions même reçu la courte visite de M. Le Play, qui, des bords du Don où il avait opéré péniblement pendant un été si ardent , venait poursuivre sur ces rivages son exploration minéralogique. Quand tout fut prêt, disposés à partir comme nous Tétions, sauf notre excellent guide IMichaël, qu'une fièvre opiniâtre n'avait point abandonné, nous prîmes le chemin de Kertch, et le A octobre nous retrouva de nouveau sur le steppe, courant avec rapidité vers l'est, ensevelis cette fois dans nos manteaux , qui nous garantissaient à peine d'une bise glacée.
Une arrière-garde ])lu8 grave, composée d'un grand madgiar et de ses dromadaires , portait, avec nos bagages, notre guide , qui avait besoin d'une allure plus lente. Un pays nu et sans culture , habité seulement par des bandes d'oiseaux de mer ; de temps en temps un village allemand qu'on reconnaissait au loin à ses meules de grains, utiles monuments de ces laborieuses colonies, tel était le spectacle uniforme qui
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passait sous nos yeux. A Porpateh, premier relais (pii so présenta sur notre route, nous trouvâmes une affluence considérable de Tatars et d'Allemands; ils avaient amené à la poste leurs chevaux rassemblés de toutes parts })our les besoins prévus d'un service extraordinaire. Pendant que quelques-uns de nous s'entretenaient avec ces bons et tranquilles Germains ,■ qui étaient venus là avec leurs habits de gala et leurs chevaux au large harnais garni de cuivre, nos naturalistes poussaient dans les environs une h^uctueuse reconnaissance. Ici s'envolaient de magnifiques outardes au vol pesant , mais à l'allure méfiante , qui fatiguaient inutilement plus d'un chasseur; là, dans une fondrière étroite, un genre nouveau de coquilles se découvrait aux yeux charmés du zoologue. Pendant ce temps, l'attelage s'organisait avec plus de promptitude que de coutume. Arghin fut notre seconde station ; cette maison de poste est située sur un plateau où l'on arrive par une pente insensible à travers le steppe. De là le terrain s'abaisse jusqu'à Kertch, tandis que vous laissez à votre droite, c'est-à-dire vers la partie du sud, une région de collines assez élevées pour dérober toute vue de la mer (pii en baigne le revers. La plaine, moins aride qu'aux environs de Théodosie, n'est pas moins déserte ; les grandes herbes qui s'agitent à sa surface recèlent, il est vrai, une grande quantité de lièvres et d'outardes , mais pas un être humain n'a fixé sa demeure en ce désert. Plusieurs villages tatars ont cependant existé sur ce chemin. Nous traversâmes ces ruines renversées comme par un tremblement de terre. Rien n'est resté debout , ni maisons , ni tombeaux , ni mosquées : l'herbe a déjà recouvert tous ces débris, comme si des siècles d'abandon avaient passé sur cette triste contrée. Cependant ces villages tatars, qu'on dirait détruits par quelque fléau soudain, étaient encore habités en 1833. Une disette effroyable, qui s'étendit sur les steppes, poussa les habitants vers un
pays plus fertile : les orages, les vents et les hivers ont fait
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le reste ; ils ont imprimé à ces décombres une teinte d'antiquité à tromper les plus experts. A dix-huit verstes plus loin, nous traversâmes un fossé assez spacieux, dont la terre relevée sur le côté oriental, sert de rempart naturel. C'est là une antiquité véritable. Cette tranchée, qui traverse du nord au sud toute la presqu'île de Kertch dans sa plus large dimension, a conservé le nom de rempart d'Akos; elle fut creusée comme dernière défense du royaume de Bosphore amoindri; cet ouvrage précéda de peu la chute de cette antique puissani'e. Maintenant le rempart d'Akos, qui ne défend plus rien, sert d'abri et de station du soir aux caravanes, qui, pour se préserver du vent dans cet espace découvert, viennent se ranger, selon la nécessité, tantôt à l'est, tantôt à l'ouest de cette éminence tutélaire.
En approchant de Kertch, nous entrâmes dans une contrée chargée de tumuli. En aucun lieu nous ne les avions rencontrés si nombreux; et, comme pour ajouter à l'effet de ce paysage tout couvert d'éruptions coniques, les collines voisines affectent elles-mêmes cette disposition ; elles sont couvertes de roches de corallites accumulées par la nature, de façon à figurer aussi des khourghans. Au reste , tous ces tumuli ont été fouillés, et nous dirons même qu'il y a quelque chose de triste dans l'aspect du désordre où sont encore leurs déchirures entrouvertes. Les lignes si parfaitement arrondies des khourghans, ce seul spectacle du steppe, finissent par plaire à l'œil du voyageur, qui s'accoutume à trouver une harmonie dans tous ces cônes épars, enfants d'une même famille. N'y a-t-il donc pas quelque chose d'affiigeant à \oir ainsi non loin de Kertch, sur tous ces tombeaux dégradés et privés de leur cime arrondie, des cratères béants jonchés de décombres et d'une terre blanchâtre ? Assurément, c'est une chose profitable à la science que cette curieuse investigation qui a pour but d'enrichir un musée et de mettre les temps anciens à la portée des temps modernes ; mais aussi
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ne serait-ce point une marque de respect pour rnnti(niité et pour la science même, que de rétablir les tumuli fouillés dans leur forme primitive? Eux aussi ils sont des monuments de la nature la moins périssable ; leur conservation nous paraît un devoir; bien plus, ne pourrait-on, en restituant sa forme au tumulus déjà dépouillé de ses richesses inutilement enfouies, le protéger et le défendre par un signe qui le fit reconnaître, })ar une inscription qui rappelât les objets découverts transportés au musée? Ainsi s'établirait une corrélation facile entre le produit et l'origine ; ce serait en même temps un renseign ciment utile aux historiens studieux et la réparation d'une mutilation qui nous a semblé regrettable.
Après cette digression que nous soumettons en toute modestie au bon goût comme à l'excellent esprit qui dirige le gouvernement de Kertch, parlons enfin de cette ville où nous entrions transis de froid et poursuivis par la faim, à la nuit tombante.
Vous pénétrez dans l'ancienne capitale du royaume de Bosphore par une rue vaste et élégante : une chaussée bombée, des trottoirs de dalles et des édifices bâtis d'une pierre facile à tailler, et qui n'est autre que ce calcaire poreux qu'on retrouve à Odessa : voilà la ville au premier abord. Des arcades, des colonnes, des balustrades et mille recherches d'architecture, font reconnaître sans hésiter une de nos villes. Mais ici nous devons louer la sage dimension des rues, qui suffisent à une circulation active sans offrir cette largeur disproportionnée aux besoins, qui d'une ville fait un désert. La rue principale est coupée à angle droit par plusieurs voies latérales d'un entretien également remarquable. Dans une de ces rues, nous rencontrâmes, après l'avoir longtemps cher ché, l'hôtel du Bosphore, Bosphori-Tractir, qu'on nous avait recommandé comme le meilleur et peut-être comme le seul logis de Kertch : et pourtant quel logis! Hélas ! jugez de notre chagrin, quand nous retrouvâmes pour tout meuble à cou-
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cher le fatal billard, dont nous nous souvenions depuis la Valaciiie. L'hôtel du Bosphore, tenu par une famille, disons même par une fort jolie famille allemande, n'a rien oublié de ses traditions de lenteur nationale. 11 fallut plusieurs heures avant que nous eussions pu obtenir du feu dans un immense poêle qui fait corps avec la maison, et qui n'échauffe guère qu'au bout de vingt-quatre heures. Même la carbonnatlc classique se fit longuement attendre. Quant à trois énormes vitres, dont l'absence nous faisait participer trop largement à l'air glacé de la nuit, on nous trouva bien étranges de les vouloir remplacer si vite. Ah ! bien oui, des vitres ! Dès ce moment personne ne voulut plus nous servir. Nous étions des gens trop délicats !
Et cependant sans vitres et sans lits on peut dormir. Nous dormions donc, quand au point du jour un bruit affreux venant de la rue, et, grâce à la disposition des lieux que nous venons de décrire, arrivant sans obstacle jusqu'à nos oreilles, nous réveilla en un instant, et nous fûmes les témoins d'un spectacle singulier. Voici le fait :
Kertch, ainsi que toutes les villes de la Crimée, disons mieux, de l'Orient, est infestée d'une population surabondante d'hôtes inutiles, incommodes, bruyants, et redoutables quelquefois pour la sûreté publique. Il s'agit toujours de ces abominables chiens vagabonds qui deviendraient à la fin les maîtres de la ville, si des mesures, sages dans leur cruauté, ne prévenaient le danger. Des Bohémiens sont à Kertch les exécuteurs de ces sentences de carnage, et voici comment les choses se passent : Un de ces honnêtes tsiganes, vêtu cette fois, en sa qualité d'officier public, de quelque capote réformée, s'en va traînant sur la terre un chien assommé de la veille. Il parcourt ainsi les divers quartiers de la ville, le visage inoffensif, mais l'œil au guet; car il cache sous son vêtement un immense gourdin, massue fatale à la race canine. A peine l'exécuteur a-t-il paru dans
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une rue, que de toutes parts s'élève une horrible clameur de toute cette république de molosses qui reconnaissent le bourreau, et, qui sait? peut-être aussi la victime. Les voilà qui sortent et qui se précipitent des maisons, des enclos, poursuivant de leurs aboiements furibonds l'impassible Bohémien. Celui-ci n'en continue pas moins sa marche lente et calme jusqu'à l'instant , instant fatal ! où l'un des plus furieux s'approche à la portée de son bâton. Alors un coup part, prompt comme l'éclair , coup meurtrier , qui étend un nouveau Troyen aux côtés du déplorable Hector ! Le soir venu, le tsigane, qui a bien travaillé, va tendre au magistrat de police une main souillée de la ni de fnu ('railles. Chaque tète abattue lui rapporte vingt-cinq copecks, vingt-cinq centimes, si vous aimez mieux.
A peine levés, nous visitâmes Kertch. A l'extrémité orientale de la presqu'île taurique, au fond d'une anse profonde où viennent mourir, en s'écartant, les eaux du Bosphore cimmérien, Kertch s'élève sur une étendue considérable. La ville se déploie en forme de croissant sur la côte septentrionale, vers l'occident de la baie et sur des plateaux peu élevés qui l'entourent; un seul point domine cet ensemble : c'est la fin d'un rameau de mamelons qui vient se terminer justement au-dessus de la ville par un monticule plus considérable que les autres, et qui tombe assez rapidement vers la mer. C'est là le mont MiUintlole, couronné d'éminences naturelles, qui ont une ressemblance si frappante avec les khourghans, qu'on distingue à peine à quelque distance celles qui sont dues à la main de l'homme de celles dont la nature a tracé le contour. Ce mont Milhridalc, sur lequel était élevé \Acropoli8, la citadelle de l'antique Panticapée, domine Kertch; un tumulus couvert de grosses roches, appelé le tombeau de Mithridate, en forme le point culminant. Au pied du tumulus, un rocher que partage une large échancrure, assez semblable à une chaise curule comme les druides
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l'auraient choisie, porte le nom de siège de Mitbridate; c'est de la que le roi de Pont venait, d'un œil orgueilleux, contempler cette flotte innombrable, la terreur des Romains. Vous comprenez déjà que les traditions vous retrouvent, qu'un héros a passé par ces murs , et que cette terre se souvient des nobles pas qui l'ont foulée ; ville d'hier dont l'origine est antique, ville russe et ville de l'Orient, réunies dans la même histoire; Kertch et Panticapée, la ville de Mitbridate et la ville de l'Empereur !
A vrai dire, toute cette histoire s'allie à merveille avec les temps modernes. Dans cette cité, à dix pas du tombeau de Mitbridate, une sépulture toute moderne, celle d'un gouverneur de la ville, élève ses légères colonnes, d'un style singulièrement frivole pour un tombeau. Le mont Mitbridate, profondément entaillé dans ces derniers temps, a laissé une vaste place à un temple grec achevé à peine, qui reçoit en dépôt les nombreuses et précieuses découvertes des khourghans dans ces fouilles infatigables. A voir cette entaille faite au sein de ce mont , et qui a découvert un sol et des murailles d'ossements confus, vous vous croiriez transporté sur une de ces montagnes humaines que la conquête sanguinaire d'Attila entassa, dit-on, au bord de la Caspienne. Si du temple vous descendez vers la ville, un escalier de géants vous y conduit. Cet escalier moderne, orné de balustres grecs, de masques et de coupes, et décoré des griffons de Panticapée , belle et correcte sculpture que nous avons déjà signalée, est d'un effet imposant. Il aboutit à une place polygone, entourée d'arcades, sur laquelle se tient le marché. Des rues régulières entourent cette même place. Les unes descendent vers la mer, et le trajet est court ; mais il en est une, la rue principale, qui, remontant vers le nordouest, perce la ville d'outre en outre jusqu'à son extrémité. C'est la voie marchande, la rue peuplée ; elle a plusieurs tues parallèles, j^oupées comme elle l'est elle-même à angle
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droit. Sur tout le bord de la baie règne un quai de pierre. Ce quai, spacieux, se couvre de vastes constructions, parmi lesquelles il faut d'abord placer l'habitation du g()uv(>rneur de Kertch, et un immense édifice destiné à l'administration des douanes ainsi qu'à l'emmagasinement des marcliandises. Par malheur, les navires n'arrivent point jusiju'à ce quai dont les éloigne le peu de profondeur de la mer au fond de l'anse. Ils s'arrêtent au loin sous les murs du lazaret, qui est situé sur le rivage de la baie, à l'endroit même où le voisinage du détroit rend les flots plus profonds et l'ancraoe facile.
Notre première visite fut naturellement pour la première autorité de cette intéressante résidence : M. le prince Klierkhéoulidzeff, gouverneur urbain de Kertch, nous fit un accueil pour lequel nous sommes encore pleins de reconnaissance. Aussitôt qu'il fut informé de notre déplorable campement, le gouverneur nous donna un officier pour nous ouvrir l'une des maisons de la ville destinées à recevoir les personnes de la suite de l'empereur. Malgré les préoccupations causées par l'attente prochaine et fondée, cette fois, de la visite impériale, cet aimable prince se montra pour nous plein de sollicitude. Il nous fut permis de passer en sa présence quelques moments, trop courts et remplis par les plus intéressants récits. Le prince Kherkhéoulidzeff est né en Géorgie ; ce qu'il nous racontait de son beau pays, de cette nature riche et grande, nous faisait regretter les rigueurs de la saison et les exigences du retour.
Le musée de Kertch mérite d'occuper une place dans ces courtes descriptions : il est au musée de Théodosie ce qu'est un musée d'Italie à une collection française ou allemande. Ici quelques morceaux précieux, espèce de larcin dont s'enorgueillit le possesseur exotique ; là, richesse et profusion. Les vases étrusques de Kertch, trouvés dans les sépultures, mériteraient seuls un mémoire archéologique; leurs ravis-
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sants dessins appellent un burin habile qui fasse participer l'Europe à ces nobles découvertes. Que dire aussi de ces riches cénotaphes de marbre, retirés complets de la fosse obscure où ils ont été deux mille ans ensevelis? Le dessin mou et un peu lourd des figures, la délicatesse plus heureuse des ornements, ne rappellent-ils pas bien la colonie grecque où les artistes qui excellaient dans le plus difficile des arts n'avaient envoyé que des élèves? Nous n'essaierons pas de dénombrer les pierres tumulaires de toutes les époques qui encombrent ce beau musée. Depuis le grec pur jusqu'aux dialectes les plus éloignés de la belle langue primitive, les épitaphes emploient tous les langages. 8ur ces pierres, qui ne recouvrent plus leurs morts, vous voyez languir et disparaître la langue du vieil Homère. Ainsi s'en va d'écho en écho quelque noble chant de guerre ! Plus d'une pierre avec son inscription grecque représente cependant un véritable Tatar à cheval avec ses armes, à peu près telles qu'on les retrouverait aujourd'hui. Une suite d'armoires vitrées contient des objets précieux, des médaillons, des vases en cristal, des chaînes, des bagues, des médailles sans nombre : tels sont les trésors secrets cachés aux profanes, et que l'aimable complaisance de notre guide, M. le sous-directeur du musée, confia à notre admiration. La tenue du musée est excellente. L'ordre chronologique y est respecté autant que l'a permis le volume des objets. Chaque inscription curieuse, et Dieu en sait le nombre ! porte avec elle sa traduction, faite avec un soin rare dans les langues russe et française. Là surtout on comprend la destination des khourghans , mais sans être plus éclairé cependant sur l'origine et sur l'époque de ces singuliers monuments qui n'ont point d'âge , point d'indication extérieure. Qui pourrait en effet deviner combien de siècles ont passé sur un de ces tumuli, enveloppé comme ses innombrables frères, de sa robe de gazon , que chaque printemps renouvelle , que
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chaque hiver vient blanchir 1 A chaque tertre son anticjuité mystérieuse. Ici, des restes purement grecs; plus loin, c'est un chef bosphorien dont vous inquiétez les mânes. Cherchez ailleurs , ce sera un Sarmate ; qui sait? })eut-être un Khazare , un Petchenègue qui reposera dans une de ces tombes toutes semblables , désespoir des archéologues. Quelle conclu.sion tirer de ces monuments , sur lesquels un siècle ou dix siècles de plus ou de moins ne laissent pas une empreinte , n'effacent pas un seul contour?
Une de nos excursions favorites était Ak Bonroiifi , le nez blanc, dans la langue des Tatars, qui désignent de cette appellation pittoresque tous les points culminants que les Latins nommaient proinonloritiiu , que les Français ont nommés cap, d'après les idiomes méridionaux, et que les Anglais désignent par le mot hcad , tête. De ce lieu, le plus vaste et le plus austère panorama se déploie à vos pieds. Ce cap , situé â l'extrémité méridionale de la baie de Kertch , domine à la fois la mer Noire, le détroit et ses deux pointes, en même temps la côte asiatique , dont le Caucase aux somnii'ts d'azur dessine les derniers plans. Le cap même, surmonté d'un immense tumulus, est entouré de mamelons arrondis, qui vont jusqu'à l'horizon de Kertch se confondre dans les collines qui dominent la ville. De cette station élevée , nous comptions plus de cent navires sillonnant les eaux du Bosphore cimmérien, ou bien se reposant sur leurs ancres, au pied du spacieux lazaret. Nos naturalistes poussaient ])lus loin leurs recherches et revenaient de Kaniiouch-llounnin , autre cnp du voisinage, tout chargés de précieux fossiles bivalves, enveloppés encore dans leur gangue ferrugineuse, rareté inconnue jusqu'ici dans les musées européens. Un soir enfin, au retour de ces courses si productives, nous trouvâmes tout le quai de Kertch encombré d'impatients spectateurs. Le canot du prince gouverneur et son élégant équipage de rameurs quittaient la plage et s'acheminaient
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vers deux bateaux à vapeur qui s'avançaient dans la baie. Vietoire ! à la fin , tous les vœux de cette ville étaient accomplis; l'hôte impérial allait donc venir! Déjà même les regards les plus perçants avaient reconnu l'Empereur sur le pont de \a Séierna'ia-Zv(sda,Véioi\e du nord. Sa Majesté reçut à bord les hommages des autorités de Kertch, en exprimant l'intention de rester sur son navire jusqu'au lendemain. La nuit venue, une illumination magique éclairait la baie dans tout son vaste contour. Sur Ak-Bour-init , on avait accumulé des matières bitumineuses qui jetaient aux environs une masse de lumière bleuâtre. Kertch tout entière, ses rues, ses édifices, sa montagne historique, brillaient de longs cordons lumineux qui , traversant les villages voisins , allaient rejoindre la quarantaine ; on eût dit une ville de deux lieues d'étendue dont une immense ligne de lumière, celle du quai, marquait la limite terrestre en se reflétant dans les eaux. Cependant la ville entière retentissait de l'éclat des fêtes particulières, la joie et le bruit étaient partout; une grande capitale de l'Europe n'eût pas mieux fait.
Le lendemain, au point du jour, la foule était déjà à son poste , lorsque l'Empereur descendit sur la rive. L'instant était solennel , et rien de plus pittoresque que cette foule immense encombrant le port et les avenues ; ils étaient là tous , partagés dans la même attente. Les Russes représentaient l'autorité et les emplois publics ; les Juifs avaient revêtu leurs plus belles casaques noires, et les Tatars, déjà préparés pour l'hiver, se groupaient, couverts de leurs surtouts de mouton , dont une laine épaisse garnit l'intérieur. Au milieu de cette foule , vous eussiez vu des femmes grecques dans leur rare beauté, et des dames russes dont il fallait entendre la langue naturelle pour ne pas se croire à Paris, tant la mode, plus ])uissante que toutes les géographies, a fait une seule et même nation de toutes les nations féminines !
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Cependant l'Empereur avait mis pied à terre au milieu des acclamations. Le grand-duc héritier suivait de près son auguste père. Bientôt des voitures préparées à l'avance conduisirent ces hôtes illustres à l'église où s'était rassemblée l'élite de la société pour rendre grâces au ciel. De l'église, le cortège impérial visita le musée, les constructions nouvelles, parmi lesquelles il faut citer une église monumentale d'un beau style grec , sur laquelle on a inscrit en latin, par trop elliptique peut-être, l'inscription : Rcddilc Dri Dca , of Cœsarh Cœsari. L'Empereur ensuite honora de sa présence l'hôtel du gouverneur, bel édifice noblement disposé. Le prince KherkhéoulidzefF avait fait réunir les objets les plus rares de la collection panticapéenne , dépouilles du plus riche tumulus qui eût été ouAcrt jusqu'à ce jour. Qu'on se figure tout le luxe funéraire qui a dû environner une dame grecque du plus haut rang, ses bijoux les plus chers, sa parure de chaque jour, les gracieux ustensiles d'une toilette raffinée, le harnais, couvert d'or et de pierreries rares, d'un cheval favori. Bien plus, et c'était là une relique bien précieuse entre toutes , un masque d'or et une couronne de laurier du même métal , qu'on avait déposés sur la face même et sur le front de l'illustre défunte. Ce masque épais n'était point une composition banale. Il avait dû s'appliquer exactement sur les traits de la personne inhumée, tant il révélait, par ses imperfections mêmes, l'expression de la physionomie qui n'appartient qu'à un moule pris sur la nature. Ces rares trésors, à l'heure qu'il est, ont pris au musée de Pétersbourg la place qui pouvait seule leur convenir. L'Empereur avait vu toute cette ville naissante; il examina le plan destiné à la compléter, et il écrivit en marge son approbation. Au bout de quelques heures consacrées à l'étude plus encore qu'au repos, le monarque reprenait la route de la mer Noire, pendant que l'héritier présomptif restait à Kertch pour retourner, par la route même que nous avions
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parcourue, auprès de l'Impératrice et de la cour nombreuse que le comte VoronzofF possédait alors dans les délices de son riant Aloupka.
Pour nous , fidèles à notre ^ projet de courir à Taman , de l'autre côté du détroit, nous prîmes le chemin de Yeni-Kalch, nouveau fort ; tel est le nom que porte une petite ville , passablement ancienne , qui commande le passage le plus étroit du Bosphore cimmérien. Jusqu'à la quarantaine, la route parcourue tout le jour par les voitures des négociants de Kertch , qui ne font d'autre commerce que celui du lazaret , est belle et parfaitement entretenue. Elle traverse un village russe considérable, élevé sur chacun de ses bords. L'établissement sanitaire dépassé, on éprouve mille difficultés à franchir des terrains glissants, surtout si l'on est comme nous assailli par une pluie continuelle. Le chemin suit le rivage d'assez près pour qu'on y distingue de singuUers rochers madréporiques aux formes bizarres, disposés tantôt en cavernes, tantôt en légères arcades, qu'on dirait préparées pour commencer un pont. Chaque cavité de ces constructions spongieuses, caprice bizarre de la nature, dont un faible mollusque est l'architecte , sert de guérite à un noir cormoran. Soudain , au premier coup de fusil , vous voyez s'élever une épaisse nuée de ces hôtes paresseux qui , le danger passé, reviennent, en vrais forbans bien repus, reprendre leur poste et leur digestion.
Une pente rapide vous mène à Yeni-Kaleh. C'est là une bourgade tour à tour orientale et génoise , dont les Grecs de nos jours occupent à peu près toutes les maisons. Un fort , situé au nord du bourg, laisse assez deviner, par 1 irrégularité ignorante de ses constructions, qu'il est l'ouvrage des Turcs. Quelques restaurations récentes l'ont remis en bon état; l'on distingue surtout une porte dans le pur style oriental. Une grosse tour carrée, flanquée de quatre tourelles de garde qui s'élèvent séparément , rappelle l'art guerrier des