‹ Voyage dans la Russie méridionale et la CriméeChapitre 61 sur 68 · TOTAUX · texte numérisé non relu

TOTAUX

des districts.

Monllahs

Grecs

Tatars.

Russes.

étrangers.

Sympliéropol.

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Eupatorie....

Théodosie. ..

Pérécop

2,8ol

Notre récit nous ramène à Odessa, où nous faisions avec activité les préparatifs de notre retour. Une partie de l'expédition fut promptement en mesure , sous ma conduite . de quitter cette ville , et elle se dirigea vers la frontière d'Autriche par Bender, Kicheneff et cette Bessarabie que nous avions déjà traversée. Heureusement jusqu'à ce jour les pluies avaient respecté la contrée , qui , toute cou])ée de vallons arrondis, au sol mouvant, devient si difficile à traverser lorsque la boue en recouvre la surface. Novoceltz est le point le plus rapproché de la frontière de l'Empire. En ce lieu se franchit le Pruth, et l'on se trouve sur le territoire de la Gallicie. Le chef-lieu du cercle de ce nom est Tchernovitz; on le nomme aussi la Buko^nne, à cause des belles forêts de hêtres qui couvrent les pentes orientales des Kar-

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pathes, et que désigne le nom slave de Bukoio. Tchernovitz est une jolie ville, assise au pied des montagnes; baignée par le Pruth, elle est fière à bon droit de ses élégantes églises. Au sortir du steppe , je vous laisse à penser tous les agréments d'un pareil séjour. Quel beau pays que cette Gallicie, et comme il est parcouru commodément; les sites, les costumes pittoresques des habitants, tout se réunit pour rendre au voyage son charme le plus piquant, la variété. A Lemberg, on retrouve déjà tout ce qui constitue une grande ville allemande , sans oublier les juifs , ce peuple grouillant et occupé, qui ne vit que du mouvement des affaires.

Mais cette fois ceux de nous qui suivaient cette route regagnaient Vienne de toute la vitesse des chevaux de la poste autrichienne. Ce fut avec une rapidité inusitée dans ces contrées qu'ils traversèrent tous ces beaux paysages d'automne dont la Moravie et la Silésie autrichiennes offraient encore le magnifique tableau : sol riche et fécond, habitants heureux et paisibles dont on devine au premier coup d'œil l'aisance laborieuse.

On avait évité le passage par Cracovie : des bruits alarmants de choléra se répandaient dans toutes ces provinces; il était à craindre que tout à coup des lignes de quarantaines ne vinssent se dresser comme des murs d'airain devant les voyageurs. Voilà ce qui hâtait notre marche; l'épreuve que nous avions faite à Skoulani n'était pas de celles qu'on oublie à la légère. Aussi regagnâmes-nous A ienne, notre point de départ , avec un empressement peu favorable aux observateurs. De la capitale de l'Autriche, je me dirigeai, par Linz et Nuremberg, sur Francfort, et de là sur la Belgique, et nous atteignîmes la frontière de France au moment où l'hiver s'annonce dans ces chmats et fait songer au bonheur de la retraite et de l'étude.

Quant à ceux de nos compagnons qui étaient demeurés

NOTIONS SUR L/\ CI*. niEi:. — ODKSSA. — IIHTOI lî. /iKr>

après moi à Odessa, ils ne purent suivre la route que je leur avais tracée et qu'ils eussent peut-être parcourue avec des chances plus favorables, car le fléau qui avait inquiété les possessions autrichiennes disparaissait peu à peu. Mais à l'instant même où toutes les démarches étaient faites, toutes les collections réunies et classées pour attendre l'occasion d'un transport commode ; en un mot, quand tous les préparatifs étaient complètement achevés, un nouveau désastre les menaçait; mais il faut que cette fois encore je leur laisse raconter ces temps d'épreuves rentrés aujourd'hui dans le mcminisse jurabil !

Nous étions tout occupés à compléter nos dispositions de voyage. La journée était consacrée à des travaux que chacun de nous trouvait importants , car il ne s'agissait de rien moins que de réunir les collections et de les préparer aux chocs d'une longue traversée. En revoyant ainsi à Odessa toutes ces richesses éparses, réunies çà et là avec tant de bonheur, nos naturalistes ne se sentaient pas d'aise , et ils s'étonnaient eux-mêmes de leur richesse. Le soir venu, nous nous présentions chez les personnes dont la bienveillance nous avait accueillis, et nous devons dire que les invitations les plus honorables, comme les plus obligeantes, se disputaient nos courts loisirs. A la fin nous étions prêts, et le 3 novembre nous devions partir pour la frontière autrichienne, quand tout à coup, le P"" novembre, un bruit vague se répand et circule dans Odessa. Ce bruit terrible qui commence par un mouvement fébrile et qui finit souvent par le cri d'angoisse de tout un peuple, avait pris déjà quelque consistance, et nous l'ignorions encore ; mais bientôt il ne nous fut plus permis d'en douter. C'était la peste ! La peste était à Odessa! Une pelisse sortie en fraude du lazaret avait répandu le fléau; à la première nouvelle, on comptait déjà deux victimes! Le lendemain de ce premier jour funèbre, plusieurs quartiers étaient déjà cernés; mais les symptômes du mal, plus forts

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que tous les obstacles, éclataient même au delà des barrières qu'on tentait, mais en vain, de lui opposer. Alors l'effroi s'empara réellement de la ville. Ce fut une épouvante calme et horrible, et qui ne ressemblait en rien à ces terreurs animées , à ces délires erotiques dont il est parlé dans l'introduction de Boccace ou de Machiavel. L'ordre et le silence étaient partout comme la peur. Cependant les autorités s'étaient promptement concertées, le gouverneur général avait été averti, et en attendant son retour de la Crimée, l'administration prenait les plus sages mesures. Enfin la ville fut fermée le 3 novembre à midi, et tous ceux que le hasard ou les besoins de la cité avaient amenés dans Odessa furent déclarés les prisonniers de la peste.

Nous l'avouerons, ce fut pour nous un cruel moment tout rempli d'anxiété. La veille encore nous pouvions sortir de la ville; mais, une fois hors des murs, que faire? que devenir? Comment nous exposer à de tels hasards? Qu'eût-on fait de nous quand on eût appris de quelles misères nous étions sortis? Cependant quelques personnes bien intentionnées nous pressaient de prendre ce parti désespéré. On se rappelait que la ville d'Odessa avait été déjà pendant six mois séquestrée du reste de l'Europe et par une cause toute semblable. Notre indécision était donc grande, quand, pour y couper court, la ville fut fermée. Mais tant de bonheur ne nous avait pas suivis dans ce long voyage pour nous abandonner au moment décisif Odessa était cernée du côté de la terre ; la mer nous restait, et sur cette mer le bateau à vapeur le Nicolas-Premier, qui appareillait pour Constantinople.

Certes qui nous eût dit, huit jours auparavant : Vous irez à Constaniinnple, celui-là nous eût étrangement surpris ! Cependant quelle ville commode ! quelle vie facile ! quelle philosophie fataliste! Là, on ne vous demande pas: D'où venez-vous? avez-vous la peste? Pestiféré ou non, vous êtes le bienvenu; entrez donc! Ainsi nous fûmes expédiés et

NOTIONS SUR LA CRIMEE. - ODESSA. - R ETOl i;. W

sans obstacles. Nous prîmes possession du bienheureux l)ateau le 4; nous ne quittâmes la rade qu'à la nuit tombante, non pas sans envoyer des vœux de salut à cette belle ville menacée où nous avions reçu un accueil si noble et si obligeant. Le lendemain nous passions à une petite distance de VUc des Serpents, la seule île de la mer Noire. Cette île est la Leuké, l'île Blanche des anciens, et elle a eu bien d'autres noms. Achille avait reçu cette terre comme un don de Thétis sa mère , triste apanage pour un si riche héritier ! Le fils avait élevé à sa mère un temple et une ville sur ce rocher. Aujourd'hui l'île des Serpents , dépouillée de toute mythologie, de toute verdure, apparaît comme un îlot triste et nu, dont les oiseaux de mer sont les seuls habitants. L'île fut bientôt dépassée, et sans apercevoir aucun de ces indices dont parle Arrien dans le périple du Pont-Euxin. Bien plus, l'ombre d'Achille et de Patrocle ne se donnèrent pas la peine de nous indiquer, comme c'est, dit-on, leur usage, en quel lieu de la plage la descente est le plus facile. Aussi bien nous continuâmes notre chemin. Une mer assez rude, un ciel gris, un vent froid, nous poursuivirent jusque vers le M' degré de latitude. Cette température et ce ciel étaient parfaitement d'accord avec les traditions des marins de cette côte. S'ils ne croient plus à Achille et à Patrocle, ils sont très- fort persuadés, et à bon droit, que les eaux et les vents sont plus incléments qu'en aucun point de la mer, tant qu'on est devant les bouches du Danube. Enfin, le 6 novembre, le plus doux soleil d'automne, la mer la plus calme et la plus limpide , favorisaient notre entrée dans le Bosphore. Nous avions hâté de nos vœux le moment où nous verrions ce passage fameux , et nous ne l'eûmes pas plus tôt aperçu, que nous trouvâmes notre marche trop rapide. Courir comme nous faisions, avec une vitesse de neuf nœuds, à travers tant de sites variés , c'était à en demeurer éblouis. L'œil se fatigue ici, rien qu'à suivre tous les splendides pay-

sages, toutes les perspectives, admirables qui se révèlent et se cachent tour à tour. Cet incomparable passage du Bosphore n'est autre chose qu'un immense panorama qui court de chaque côté du navire pendant cinq lieues , tout diapré de forts, de tours, de villages,^ de palais. Dès l'entrée, vous rencontrez toutes ces merveilles d'abord clair-semées et jetées çà et là sur le penchant des collines. Avancez encore, et vous allez voir les habitations qui se pressent sur le bord du canal comme un front brillant d'édifices capricieux. Audessus de ce premier plan, il faut voir s'entasser dans le désordre le plus pittoresque, les toits rouges, les panneaux vernissés, les jalousies dorées, les noyers à la tète arrondie, les vieux cyprès et les blanches aiguilles des mosquées. Plus vous approchez de Constantinople, plus ce chaos admirable devient confus, et plus bruyants s'élèvent sur les deux rives ces murmures qui trahissent la vie d'un grand peuple; sur le Bosphore de nombreux caïques se croisent dans tous les sens. Jusque-là nous avions marché avec une rapidité extrême. Mais le Nicolas-Premier ralentit sa course devant Boayouk- Déré, le grand vallon, nom pittoresque donné par les Turcs à ce site magnifique où s'élève le palais de l'ambassade impériale de Russie. Une corvette de guerre y stationnait, et elle envoya prendre les dépêches du bateau. Un moment après, nous rangions Térapia, le palais de France et ses magnifiques jardins. Plus loin, nous traversions une nombreuse escadre turque, composée de vaisseaux et de frégates à l'ancre devant un large arsenal. C'étaient des bâtiments neufs, parfaitement construits sous la direction d'un ingénieur américain. Nous étions alors au milieu d'une ville bruyante, compacte, entassée, dont le Bosphore est la rue hmpide et populeuse. Enfin, à cinq heures du soir, nous jetions l'ancre près de la pointe du sérail , au milieu de ce bassin célèbre nommé la Corne-dOr. En ce moment un spectacle resplendissant couronnait dignement cette scène tou-

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NOTIONS SLi; I. A CIliMKE. — ODKSS \.— |',i; roi'li. /,ho

jours variée du Bosphore : c'était Constantinople , inondée d'une lumière brûlante et diaphane; c'étaient les grandes collines et les sommités de cette ville immense, noyées dans les flots d'or du soleil, qui s'abaissait majestueusement derrière les grands dômes et les minarets de la mosquée d'Achmet.

Non loin de nous, un paquebot français, le Dante, l'un des navires à vapeur de l'administration des postes, se préparait à partir pour Marseille ; il ne nous restait que vingtquatre heures pour parcourir la vivante capitale, et encore à peine étions-nous arrivés , que la loi sévère qui ferme toute communication à la naissance de la nuit, nous retenait à bord. Nous restâmes donc sur notre navire cloués sur le pont , frappés du superbe spectacle qui nous entourait et dont la lune agrandissait encore les imposants contours. De là, nous cherchions à surprendre quelques bruits de la cité endormie , mais toutes les créatures humaines étaient profondément silencieuses , et nous n'entendions que les hurlements des chiens, ces maîtres nocturnes de Constantinople. Avec le jour tout s'éveilla, la ville , les navires, les caïques, nacelles fragiles qu'un mouvement renverse , et qui sillonnent chaque jour au nombre de dix mille les eaux de cette capitale.

C'est trop peu de dix heures pour parcourir la quadruple cité, pour gravir de Galata à Péra qui garde encore sa gigantesque tour génoise , pour se jeter dans le labyrinthe des rues et des bazars de Stamboul, pour tenter d'aborder Scutari. Nous nous y sommes rués en enfants perdus, en écoliers ardents qui profitent avec déhces d'une heure, d'un moment, d'une minute! Nous qui fuyions la peste, nous l'allions paiement affronter dans ces étroites ruelles où elle marche le front haut, les coudées franches, avec cette fière allure de Turc, qui heurte toutes choses sans dire gare ! ]\Iais avons-nous seulement le droit de parler, nous visiteurs ha-

!l90 VOYAGE DANS LA RUSSIE MÉIUDION ALE.

letants, des mosquées, des bazars, des cimetières, des palais ? Essaierons-nous seulement de tracer à la hâte un seul trait de cette grande esquisse qui demanderait de longs jours? Non certes : ceux qui viennent de visiter pas à pas la Crimée , ceux qui se sont religieusement arrêtés au seuil de toutes ces pauvres mosquées tatares , ceux qui ont compté un â un tous ces villages d'humble argile perdus sous l'ombre des arbres , ceux-là doivent rester sous l'inspiration de leur admiration naïve. Nous qui avons consacré trois mois à étudier des hameaux , que ferions-nous donc de quelques heures, rapides comme la pensée, dans cette métropole du monde ottoman?

Non, Dieu merci , les voyages sont faciles; Constantinople touche aujourd'hui à Marseille, et nous, ardents et studieux pèlerins, nous qui avons secondé de notre mieux un guide actif et plein de feu pour la science , nous re verrons à coup sûr pour eux-mêmes ces lieux si beaux, sujet si digne d'étude et d'admiration

Le Dante appareilla le 7 novembre; le 8, nous rencontrions dans les Dardanelles la flotte turque de Tahir-Pacha. Quelques heures après, c'était une flotte française que nous apercevions majestueusement mouillée entre Ténédos et le •rivage troyen, campas iihi Trnja fuit. Le lendemain, nous entrions à Smyrne.

Nous nous garderons de toucher ici à la description de cette ville d'Orient si bien décrite par tant d'illustres visiteurs.

Le Dante, ce voyageur habitué à tous ces beaux parages, n'avait pu toutefois y éviter un abordage dangereux. Un paquebot autrichien , croisant notre route durant la nuit dans le canal de Scio, avait éprouvé comme nous le choc le plus rude et le plus imprévu. Heureusement les deux navires, tout mutilés qu'ils étaient , purent continuer leur route. Entre la Morée et Malte , un coup de vent obligea le Dante désemjDaré à arrêter sa machine , car résister plus longtemps à la

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NOTIONS SLU LA CI', I M K K. — OHF.SS A. — P. F. TOI |;. /,..,i

tempête, c'était tout risquer. Malte nous reçut sous ses murs. Après avoir côtoyé la Sicile et salué toutes les villes de la côte d'Italie , nous arrivâmes à Marseille après six mois d'absence, pour trouver au lazaret un repos et une solitude féconds en souvenirs !

Ici se termine le simple récit de notre voyage , course non interrompue, revue rapide où chaque jour, chaque pays, apportaient aux voyageurs leur tribut d'émotions nouvelles, d'études intéressantes. Ce qui nous reste à dire de toutes les contrées dont ce livre vient de tracer l'itinéraire, c'est la science qui va le raconter dans son langage grave et précis. Pour moi , ma tâche est accomplie , et mes vœux seront exaucés tout entiers si l'indulgente attention des lecteurs a pu me suivre jusqu'ici à travers ce dédale de paysages, d'histoire, d'observations et de poésie dans lequel notre active cohorte s'est promenée pendant six mois avec tant de bonheur et de zèle. Ceci donc ne sera, à vrai dire, que l'introduction nécessaire aux travaux des savants et des naturalistes dont nous avons partagé tous les hasards. Aussi bien, quand chacun de nous aura apporté à ce monument sa part de travail, aurons-nous accompli en commun une tâche qui , sinon pour le talent, au moins pour la vérité et pour la conscience, ne sera peut-être pas indigne du but de ce voyage et de l'auguste protecteur à qui ce livre est dédié.

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