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dissipé, les Scythes reconnaissent à quels faibles ennemis ils ont affaire; ils se contentent alors d'opposer aux terribles Amazones leurs plus jeunes guerriers. Ce fut là comme plus tard à la bataille de Pharsale : on se frappa au visage et au cœur; mais la paix fut bientôt faite et moins sanglante.
Passons rapidement sur tous ces commencements qui appartiennent au domaine de l'imagination. Darius, ce météore qui a jeté tant de vaine fumée, dirige contre les Scythes une expédition redoutable ; mais il est vaincu, et ne doit son salut qu'à un pont jeté fort à propos sur les bouches du Danube. Bientôt la Grèce qui frappait à toutes les portes, soit par l'éloquence, soit par les armes, envoya parmi les barbares quelques enfants perdus de la civilisation. Ce fut dans ce même temps que Jason s'en vint conquérir non loin de ces rivages la toison d'or, noble prix de son courage et de sa beauté. Des colons grecs s'établirent entre le Boug et le Dnieper : un temple fut bâti à Cérès. Laissons donc la fable faire ses contes poétiques, l'histoire n'arrivera que trop tôt. Sept cents ans avant notre ère, les Milésiens occupent la partie orientale de la Tauride ; ils y fondent Théodosie , Nymphée, Panticapée, Mirmikione; au même temps, les Héracléotes abordent sur la petite presqu'île occidentale, et y jettent les premiers fondements de leur conquête. Entre ces deux civilisations, à l'Orient et à l'Occident, qui les pressaient à la fois, les sauvages habitants, restes confus des Taures et des Scythes, n'avaient plus pour refuge que leurs montagnes; ils s'y ])ortèrent en foule et ils en défendirent les approches. Les émigrations grecques apprirent alors le chemin de ces côtes, devenu facile. Le Ponl-Eii.rin, cette mer favorable aux étrangers, comme l'appelaient les Grecs, prodigues de cette antiphrase ironique qui nommait les furies Eumniidcs, le Pont-Euxin vit alors des flottes aventureuses affronter ses tempêtes; la partie orientale de la Tauride se peupla de villes nouvelles et bientôt puissantes. Les Scythes,
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à leur tour, voisins souvent hostiles de cette civilisation florissante, ne purent se défendre contre ses bienfaits C'est justement à cette époque que fut fondé le royaume de Bosphore. Leucon fut le premier roi du nouveau royaume, et durant trois siècles la prospérité de cette puissance , accrue sans cesse , parut soUdement cimentée.
Maintenant , signalons le passage des Sarmates : longtemps possesseurs des contrées voisines , ils se retirèrent au bout d'un demi-siècle , laissant après eux une ère de deux cents ans de troubles et d'émotions qui vinrent toujours expirer sur les frontières du royaume de Bosphore, sans entamer sa force. Nous voici arrivés à ce règne historique de Mithridate Eupator, le quatrième de son nom, dont le monde connaît la fortune et les revers ; grand homme , il est vrai , mais grand homme à la façon des barbares. Tout couvert du sang de sa famille et chassé de l'Asie , Mithridate veut attaquer Rome au cœur; il rêve déjà la conquête de l'Italie, à l'instant même où le joug de Rome, appesanti sur la Grèce entière, le laissait seul avec son audace. L'entreprise était immense, imprévue, d'une témérité incroyable : il ne s'agissait de rien moins que de marcher sur les traces effacées d'Annibal ; il fallait se faire jour à travers les provinces des Scythes. Arrêté parées hordes indomptables, Mithridate s'unit aux Sarmates pour rompre ce rempart importun ; mais la trahison éclate, la révolte soulève cette armée épouvantée de tant de travaux; à la place de son père, les soldats reconnaissent Pharnace. Mais qu'avons-nous besoin de raconter cette histoire? Elle est populaire à force d'héroïsme , à force de cruautés , à force de douleurs.
Mithridate tombé, le sceptre de Rome s'étendit sans obstacle sar ces tristes États, qu'elle gouvernait par des fantômes de monarques. Nous atteignons ainsi l'ère chrétienne, le milieu du premier siècle, avant que d'avoir à noter la première invasion barbare , celle des Alains , qui tombèrent sur
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la Tauride. C'étaient des peuples nomades, vivant à cheval, dormant dans leurs chariots , hardis à la guerre , acharnés au pillage. Ils rasèrent Théodosie , ils opprimèrent toute la contrée durant un grand siècle^ Les Goths parurent ensuite sur ces rivages : barbares contre barbares ; mais les nouveaux venus l'emportèrent : ils soumirent les Alains et les reléguèrent dans leurs montagnes. A cette époque, la Tauride fut nommée Gothie. Cependant les Sarmates convoitaient les restes chancelants du royaume de Bosphore. Les Chersonites de la petite république de l'occident accourent au secours de ces provinces éperdues ; ils s'emparent de Panticapée , et soutiennent vaillamment le choc des Sarmates. Bientôt les deux armées, fetiguées d'un combat acharné non loin de Théodosie, font halte au milieu du sang. Ce fut alors qu'un combat singulier, joute chevaleresque et mortelle entre les deux chefs, fut proposé et accepté. Savromate, pour les barbares, Pharnacès pour les Chersonites, descendent en champclos : le barbare est un géant bardé de fer, on dirait une muraille, mais une muraille vivante; le Grec est faible et grêle , mais une ruse lui vient en aide. A un instant convenu, son armée pousse trois grands cris; le géant s'étonne, et son adversaire est vainqueur. Ne retrouvez-vous pas ici une de ces traditions vieilles comme le monde , et que le monde aimera toujours? Après quoi les Sarmates, vaincus et fidèles à la foi jurée , se soumettent au vainqueur et repassent en Asie. Pharnacès, cette grande âme dans ce corps débile , ne fit pas payer sa victoire à ceux qu'il avait secourus , il laissa la liberté aux Bosphoriens. Arrivent alors de nouveaux maîtres à ces contrées. Les Huns prennent place à leur tour dans cette histoire si étrangement mobile ; ils venaient vers l'occident, refoulés eux-mêmes par les Tatars orientaux. Les voilà qui descendent sur la Tauride. Ils détruisent les Goths et les Alains surpris sans défense, et s'étendent au nord jusque vers la Baltique. Mais lorsque leur roi Attila, le fléau
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de Dieu et la terreur du monde , eut enfin rencontré la mort au bout de ses conquêtes vagabondes, cet empire gigantesque, cimenté par la violence, s'écroula comme l'œuvre d'un jour. Les Huns, dispersés par la discorde, refluèrent alors sur tous les peuples qu'ils avaient entraînés dans leur passage. Pendant deux siècles, vous les trouvez épars , eux et leurs bandes, les Ongres, les Outzigoures, infestant la Tauride et les provinces voisines de leurs déprédations. A la fin, la république de Chersone se trouva menacée. Ce fut alors que l'empereur Justinien envoya des secours aux populations grecques effrayées, et qu'il éleva, pour défendre la côte , cette ligne de forts dont nous avons encore rencontré les vestiges.
Ce formidable débordement une fois écoulé, la Tauride sembla respirer; mais bientôt elle eut à subir une domination nouvelle. Les Khazars fondirent sur elle. Les Khazars, issus des Huns, et laissés par eux sur les contrées qui forment aujourd'hui la Lithuanie, avaient acquis une puissance qui bientôt devait s'étendre plus au loin.
La Tauride , envahie par les Khazars vers le commencement du vu' siècle , prit le nom de Khazarie. La Kiovie , les provinces du Don et du Caucase, la Moldavie, la Transylvanie, la Hongrie, tel fut dans la suite des temps l'immense apanage de ce peuple, dont l'empire même de Byzance ne dédaigna point l'alliance. Vers l'an 811, cet État avait pris le rang d'une puissante monarchie ; mais à peine ce colosse se fut-il élevé, qu'il eut au front le signe qui annonce la destruction des hommes et des peuples. Les Russes et les Petchénègues arrivaient sur la Khazarie comme un de ces fléaux qu'il faut détruire si l'on ne veut pas être détruit par eux. Les Russes, dès ce temps-là, étaient déjà constitués sous un gouvernement fort par son unité politique. Dans cette fatale attente, les Khazars, qui avaient besoin de l'appui des Grecs , les appelèrent à leur secours , non point seulement
avec leurs armes , mais avec leurs dogmes religieux , auxquels les Khazars se convertirent vers l'année 858. Mais les efforts des Eusses, les progrès des Petchénègues, les discordes civiles, réduisirent bieniôt cet empire à la dernière extrémité, et laKliazarie, en reprenant son nom de Chersonèse taurique , devint la proie exclusive des Petchénègues. Toutefois la côte méridionale ne leur appartint pas; elle était une dépendance de la république des Chersonites , et elle fut réunie à l'empire de Byzance.
Cependant les nouveaux hôtes, actifs, industrieux, doués d'un grand génie commercial, ne tardèrent pas à supplanter les Chersonites dans leur commerce avec l'Orient. Ils s'interposèrent entre Byzance et l'Asie par des relations directes, au détriment des Chersonites , qui virent s'écrouler leur antique prospérité. Cette phase de richesse ne s'étendit pas au delà d'un siècle et demi. Assaillis, vaincus par les Comans, les Petchénègues repassèrent en Asie.
Les Comans, qui s'étaient jetés sur la Tauride en fuyant devant les Tatars Mongols, vécurent dans cette contrée, d'abord comme tributaires des montagnards : ce peuple formait pour ainsi dire un fonds national qui résistait à tous les orages passagers; mais enfin leur naturel belliqueux l'emportant, ils tourmentèrent le pays. L'approche inoj^inée des Tatars refoula les Comans vers la Thrace. Une ère nouvelle venait de se lever pour la Tauride comme pour l'Europe orientale. Tchinghis-Kan , le fondateur immortel de l'empire de Kaptchak, était mort en 1226. Un de ses petits-fils, Batou- Khan, avide de marcher sur les traces de son terrible aïeul, se jeta sur l'Europe avec six cent mille hommes. La Russie, la Pologne, la Hongrie, disparurent, emportées par ce flot impétueux. La Sarmatie d'Europe et la Tauride ne pouvaient échapper à ce fougueux conquérant ; elles furent comprises dans la Petite Tatarie. Batou-Khan étant mort, la Crimée échut par la suite en apanage à l'un de ses descendants,
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Oran-Timour ; Solgate, que nous avons visitée sous le nom d'Eski-Krim, devint alors la résidenee du khan.
Bientôt le pays changea de face. Ses maîtres, qui professaient la religion de Mahomet, se montrèrent tolérants envers la population soumise; le commerce recommença à fleurir sur cette terre qu'il n'abandonnait jamais qu'à regret. Soldaïa, la moderne Sou-Dagh , devint un riche entrepôt de toutes les marchandises de l'Asie; Or-Kap3% ^'^ Pérécop actuelle, exploita ses intarissables salines, jusqu'à ce qu'enfin les navigateurs de la Méditerranée , habiles politiques qui flairaient de loin les plus riches proies, vinrent explorer des côtes où se révélait tout un avenir. Venise, Gênes et Pise, ces trois républiques de marchands-gentilshommes, se disputaient alors l'empire de la mer et du commerce. Les Génois remportèrent dans cette lutte. Déjà en 11G2 ils avaient établi des comptoirs à Constantinople. Dix-huit ans plus tard, un Génois débarquait dans la baie où l'antique Théodosie avait abrité ses vaisseaux. Il acheta un coin de terre au khan de Solgate, dont les possessions atteignaient ce rivage, et Kaffa fut fondée.
Dire l'accroissement prodigieux de cette puissance qui avait posé le pied presque furtivement sur la plage de Théodosie, c'est raconter tout ce que les nouveaux venus surent employer de ruse, de génie et d'activité. Et lorsque enfin les Tatars s'aperçurent des empiétements effrontés de Gènes, il n'était déjà plus tem])s : Gênes était la plus forte. Kafla, riche et commerçante, était pour les Vénitiens un objet de jalousie furieuse. Ils armèrent pour la détruire, et, en li2l)^, ayant équipé une flotte formidable, ils s'emparèrent de la ville nouvelle et la saccagèrent; mais cette victoire ne profita point aux déprédateurs : épuisés par la disette et par la maladie, les Vénitiens quittèrent bientôt leur conquête, en y laissant même quelques galères , faute d'équipages suffisants pour les ramener à Venise. Cependant
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Gênes se ressentait à peine de ce coup porté à sa puissance. En 4304., le modeste comptoir de Constantinople devenait une ville génoise et s'élevait sous le nom de Péra. Andronic Paléoloo^ue, qui eût donné son empire au besoin, avait permis d'élever à cette place tout ce qu'on voudrait élever. Quant à Kaffa, la richesse et la force y étaient rentrées avec la bannière génoise. La religion latine y avait porté son culte et ses cérémonies. Jean XXII, le souverain pontife, érigeait en évêché cette ville d'infidèles. Or cette grande prospérité fut tout d'un coup compromise par le plus médiocre des accidents.
Tana, ancienne ville placée à l'extrémité de la mer d'Azoff, au point où se trouve Taganrog, à l'embouchure du Tanaïs, Tana était la résidence de Djanibek-Khan , à qui l'empire du Kaptchak était échu dans ces temps-là. Les Génois et les Vénitiens commerçaient librement dans cette ville. Un Tatar de Tana ayant insulté un Génois, celui-ci, prompt dans sa vengeance, tua l'agresseur. Un massacre horrible des Italiens suivit cet acte inconsidéré de colère; Djanibek-Khan, dans sa rage, signifia aux Génois de Kaffa l'ordre de quitter le territoire musulman. Les Génois résistant, la guerre éclata.
Bientôt Kaffa est assiégée; une sortie la délivre; Gênes triomphe : et il fallut qu'elle vît le vaincu à genoux, })our accorder la paix au successeur dégénéré de Tchinghis et de Batou-Kban. Le prince tatar s humilia, promit un tribut; mais bientôt il viola sa parole par le pillage et par l'assassinat. La guerre se ralluma plus cruelle; les Génois bloquèrent étroitement la mer d'Azoff, et Kaffa se prépara à une vigoureuse résistance. L'Europe s'émut de ce danger que courait la république, à ce point que Clément VI appela toute la chrétienté au secours de la foi menacée dans Kaffa; mais comme bientôt la lassitude de part et d'autre devait amener un accommodement entre les deux ennemis, les relations furent
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renouées. KafFa néanmoins se prémunit contre de nouvelles alarmes; ce fut alors qu'elle s'entoura de cette imposante ceinture de remparts dont nous avons foulé les ruines. En 1386, sa formidable enceinte de tours et de murailles était complètement achevée. Cette immense entreprise donna une juste mesure du pouvoir et de la richesse de la république , à cette époque. Ajoutons que la grandeur et la noblesse de ses institutions ne tardèrent point à la placer plus haut encore dans l'esprit des populations tatares. La colonie génoise était si intègre et si juste avec ses voisins, que ceux-ci la prenaient volontiers pour arbitre de leurs différends. Ce fut, à vrai dire, le beau temps de cette colonie. En 13G5, elle était maîtresse de deux points importants du littoral, Cemhalo et Soldant , le Balaklava et le Sou-Da^h de nos jours. Elle les fortifiait, ainsi que l'attestent encore ces ruines imposantes dont nous avons ailleurs esquissé les débris. C'était peu pour KafFa que ces deux nobles possessions, ports aussi sûrs qu'ils étaient inexpugnables; ce n'étaient que les glorieux jalons que s'était assignés à elle-même la puissante république. Quinze ans après, elle les unissait l'un à l'autre par une riche et inappréciable conquête : cette acquisition n'était rien moins que toute la côte méridionale, ce délicieux pays qui, de Balaklava jusqu'à Sou-Dagh, offre tant de beautés et de ressources naturelles. La Gothie, car ce nom était resté à ces montagnes, devint ainsi l'apanage des Génois. Mais pendant que s'augmentait chaque jour cette puissance exotique de la république, rem})ire du Kaptchak avait sensiblement décliné. Les guerres, les usurpations, les trahisons, les discordes, tous les fléaux conjurés, vinrent fondre sur ces malheureuses contrées; la Tauride, comme partie intégrante de l'empire, eut sa part de ses déchirements. La race de Tchinghis-Khan , tantôt cruelle, tantôt faible ou perfide , avait attiré une foule de malheurs sur le pays.
Le dernier représentant direct de cette illustre famille , Tokat-Myché, appelant imprudemment à son aide les descendants de Tamerlan, s'était vu dépossédé par eux de son pouvoir. Abou-Seïd, celui qu'on avait imploré, avait en i 1-01 envahi l'ancien empire du Kaptchak; plus tard vint un combat, où l'usurpateur donna la mort, de sa main, à son compétiteur dépossédé , le triste Tokat-Myché. Abou-Seïd , ainsi délivré d'un rival importun, fit égorger toute la descendance de Tchinghis-Khan. Tous les rejetons de cette illustre tige furent livrés aux assassins , tous , excepté un seul , Devlet , pauvre enfant de dix ans , que le sort réservait à de hautes destinées. Un berger le sauva; il fut élevé en cachette, dans la condition obscure d'un gardeur de troupeaux.
Un jour arriva cependant où les Tatars , gémissant sous le joug des princes de la race de Tamerlan, secouèrent violemment cette oppression. La nation tout entière regrettait amèrement le sang de ses souverains légitimes. Devlet parut, il se fit reconnaître , il fut reçu comme un sauveur! Tout d'une voix on le nomma Hadgy, c'est le nom qui distingue les seuls pèlerins qui ont visité les saints lieux; mais son exil, triste pèlerinage, lui valait cette pieuse distinction. Vint le tour du pasteur : son fils adoptif lui demanda quelle récompense il exigeait , lui qui avait préservé du massacre le noble rejeton des khans? — Adoptez mon nom avec le vôtre, seigneur, dit-il en s'adressant au prince, et transmettez à tous vos descendants ce nom de Ghéraï , en mémoire du pauvre berger par qui vous fûtes sauvé. Cette noble récompense ne failht point à un désintéressement si pur, et jusqu'aux derniers jours de cette monarchie , le nom du paysan s'unit aux noms des khans de la Crimée.
Pendant que Devlet-Ghéraï, après avoir soumis, non sans péril, ces peuples turbulents, affermissait son autorité naissante en donnant de sages limites à son vaste empire. Gênes éprouvait quelques revers ; les Grecs de Balaklava avaient
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inopinément attaqué et chassé les Génois, qui leur inflioùrent bientôt un châtiment sévère. Au contraire, un différend avec les Tatars de Solgate devint fatal aux Génois, qui furent vaincus. L'étoile de la république pâlissait.
La prise de Constantinople , cette Rome perdue dans l'Orient et dont Mahomet II s'empara en 1453, porta un coup fatal à la puissance de Gènes. Péra ne put résister au vainqueur , Kaffa en fut ébranlée. Ce fut dans cette même année que la république génoise, pour réparer ses pertes, engagea les colonies de la Tauride à la banque de Saint-Georges , qui les posséda vingt-deux ans. Sur ces entrefaites, Mengli-Ghéraï monta sur le trône des kans. Il était un des huit fils que laissait Devlet. Dans la pensée de tous ces rivaux , ils devaient être, les uns et les autres, maitres absolus de ce pays déchiré par tant d'ambitions rivales. Mengli , secondé par les intrigues de Kaffa, triompha de ses compétiteurs. Ceci fait, les banquiers de Gênes (ce n'étaient déjà plus, comme jadis, des modèles de justice) voulurent exploiter leurs services et dominer le khan , dont ils tenaient le sort entre leurs mains; car, pour l'élever au trône , ils avaient tout simplement enfermé ses frères dans leur forteresse de Sou-Dagh. Alors la nation commença à murmurer hautement; l'esprit d'intrigue et d'injustice des insolents dominateurs excitait l'indignation dans toutes les âmes. Cet orage, amoncelé longtemps, se termina par un coup de foudre. Pendant qu'une multitude de Tatars entourait Kaffa, un agent qui s'était rendu à Constantinople offrait à Mahomet les colonies génoises , et bientôt, le l"juin 1475, une flotte turque de 482 voiles apportait devant Kaffa la menace et la terreur. Après six jours d'une résistance désespérée, Kaffa, la belle ville, la riche colonie , se rendit à discrétion ! La victoire fut lourde et avare. Des tributs écrasants , des vexations poignantes , la déportation de tous les cathohques latins à Constantinople , ce furent là les moindres suites de cette défaite. Les colonies de Gênes,
l'une après l'autre, tombèrent au pouvoir des Turcs; Sou- Dagh fut la dernière qui vit flotter sur ses murs l'étendard de la république ; elle céda enfin à la famine. Ainsi s'écroula sous la force brutale et inintelligente des enfants de Mahomet l'édifice de gloire et de grandeur péniblement élevé durant deux siècles.
Mengli-Ghéraï , qui s'était réfugié à Constantinople après la chute de cette puissance amie, laissa l'empire des khans en proie aux dissensions de ses frères, délivrés de la captivité de Sou-Dagh. Les Tatars, qu'obsédait ce déchaînement de prétentions rivales, eurent recours au sultan, et le supplièrent de leur envoyer un maître qui fût capable de rétablir la paix. Leur supplique fut écoutée; on leur rendit Mengli-Ghéraï; mais en partant il avait ses instructions. Il avait ordre de livrer aux Turcs ce pays, que l'on confiait à sa trahison. L'entreprise était difficile ; Mengli sentit combien une telle condition soulèverait les esprits; peut-être même pour faire paraître moins dur l'esclavage qui allait venir, il s'abandonna soudain aux plus tristes, aux plus sanglants excès du pouvoir. Ce même prince, longtemps clément et débonnaire , fit maudire son nom autant que Hadji Devlet, son noble père, avait fait chérir sa mémoire, ^léau de ses sujets, après les avoir plongés dans l'abrutissement et dans la barbarie, il mourut en 1515, laissant un fils plus détestable encore , s'il se pouvait.
Pendant longtemps les princes de cette race ne méritèrent d'autre nom que celui de chefs de brigands. Ils profitaient des guerres de leurs voisins pour vendre leurs secours au plus ofirant , et quelquefois en même temps aux deux partis opposés; mais aussi la Porte Ottomane, abusant du droit qu'elle avait usurpé, au temps de Mengli-Ghéraï, de nommer ou de déposer les khans, traitait ces princes comme ses pachas , les élevant ou les abaissant à son gré. Durant cent cinquante ans, quatorze khans se succédèrent, éphémères
NOTIONS sur. LA CRIMÉE. — ODESSA. — l'.F/rOLi;. '\11
jouets de la puissance ottomane. Quelques-uns de ces princes , amis de la paix , opposèrent un frein aux habitudes turbulentes de leurs sujets. Un seul parmi eux, Gazi-Gliéraï , mérite un éloge sans bornes : guerrier accompli , mais en même temps généreux; savant, poëte, musicien, et doué d'une âme noble et pure, Gazi-Ghéraï eût fait les délices de son temps , si ce peuple dégénéré n'eût aimé la guerre sous le plus triste côté de la guerre : le pillage et le butin. Ce prince mourut paisiblement en 1G08. Pendant le règne des huit khans de sa race qui lui succédèrent, les alternatives de combats et d'alliances, de trêves et de pillages, de rapine et de trahison avec les Tatars, les Russes, les Polonais et les Cosaques, se renouvelèrent comme par le passé.
La lignée de Mengli-Ghéraï s'éteignit en 1666, et la dynastie collatérale des Tchobans, c'est-à-dire des bergers , occupa le trône. Adel-Ghéraï, le premier de cette famille, est déposé par le sultan. Séhm-Ghéraï, son successeur, déposé et réintégré tour à tour, remontait sur le trône à chaque guerre nouvelle contre les Allemands, les Russes ou les Polonais. C'était un homme d'un grand cœur; il défit ces trois alliés dans une seule campagne. Les janissaires, entraînés par ses belles qualités, voulaient le placer à leur tête. Sélim préféra la retraite à un trône usurpé; il partit pour la Mecque, où l'appelait un saint pèlerinage. Devlet, son fils, fut déposé même avant d'avoir placé la couronne sur son front. Sélim revint encore pour la cinquième fois; il mourut dans l'exercice de cette autorité à laquelle il tenait si peu.
Cependant des événements d'une immense portée avaient eu lieu non loin de la Crimée. Le génie immortel à qui la Russie doit sa grandeur, Pierre le Grand, avait entrepris, en 1722, cette campagne qui, commencée à Poltava, se termina d'une façon si critique sur le Pruth. Baltadji-]\Iéliémet- Pacha laissa échapper de ses mains la pliffe noble proie qu'ail
jamais livrée la guerre à la fortune d'un général. Devlet- CTliéraï régnait alors en Crimée , et ce prince ne put pardonner au pacha grand-vizir sa condescendance achetée; aussi le prouva-t-il bien dix ans plus tard. Devlet, choisi pour la quatrième fois pour gouveriler la Petite -Tatarie , s'était rendu à Andrinople pour se concerter avec le Divan sur la conduite d'une guerre nouvelle confiée à son expérience et à ses rares talents bien connus du grand-seigneur. Les conférences terminées, Devlet allait monter â cheval pour retourner en Crimée, lorsqu'il s'arrête tout à coup, un pied dans l'étrier : « Qui peut retarder ainsi Devlet-Ghéraï? demande le sultan. — J'attends, répond celui-ci, que tu m'envoies la tète de Baltadji-Méhémet. » La tête fut apportée, et le sultan, en humeur de prévenances, y fit joindre encore la tête du reis-effendi et celle de l'aga des janissaires. Le khan de Crimée avait paru mécontent de ces deux hommes.
Hâtons-nous d'arriver à des temps moins reculés. Laissons se débattre parmi leurs lâches intrigues et leurs trahisons de chaque jour, les Kaplan-Ghéraï et les Mengli-Ghéraï, ces frères rivaux, instruments stupides des vengeances de la Porte , tantôt élevés au pouvoir, tantôt précipités au gré du cajDrice de l'empire ottoman. Nous voici enfin à l'année 1736. Cette fois une armée de cent mille Russes marche sur la Crimée pour venger la foi méconnue et les limites du territoire insolemment violées.
Le comte de Munich commandait ces forces redoutables. Le retranchement de Pérécop, ce long fossé qui unit les deux mers, est emporté d'assaut : les Russes poursuivent leurs ennemis jusqu'à Ak-Metchet, la Symphéropol moderne, puis se retirent, fatigués d'une si rude campagne dans un pays découvert et par une saison ardente. De leur côté , les Tatars , marchant presque sur les pas des Russes , portent le ravage dans la Petite-Russie. L'année suivante ce fut à recommencer : le oomte de Lascy se présenta de nouveau
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avec une armée russe. La position de Pôrécop, dont les ruines avaient été réparées, était, cette année-là, défendue par le khan en personne. Le général russe entra ])ar le détroit de Yénitehi sur le sable de la flèche d'Arabat; il se précipita sur la forteresse qui n'était point défendue, puis, après avoir brûlé, disent les historiens, plus de mille villages dans le steppe de Crimée , Lascy se retira.
Une attaque audacieuse du khan obligea le comte de Lascy à une troisième invasion. Cette fois l'armée, ne pouvant subsister dans un pays si dévasté , fut forcée d'abandonner son entreprise. Cette guerre désastreuse se termina par un traité en 1 740.
En ce temps-là, le khan était en effet le maître d'un vnste empire. Cet empire touchait aux possessions du grand-seigneur sur le Danube : sa frontière septentrionale s'étendait jusqu'à la Pologne et à la Petite-Russie ; à l'orient il atteignait Taganrog et descendait jusqu'au Caucase, qui le séparait de la Géorgie. Les Tatars occupaient la Crimée; les Nogaïs habitaient toute la partie qui s'étend du Danube au Don, en dehors de la presqu'île; les Circassiens vivaient le long des bords orientaux de la mer Noire et sur les pentes du Caticase. De ces trois races, les Tatars de Crimée étaient sans contredit la race la plus policée. La prospérité d'un commerce si longtemps exercé avec succès, leur avait donné plus qu'aux autres l'avant-goût des plus faciles richesses de la vie. La culture de la terre était bien entendue en Crimée; l'instruction , depuis si longtemps ropandue par de nombreuses écoles élémentaires, et l'organisation sédentaire en communes paternellement administrées, avaient adouci les mœurs de ces peuples. Les terres se divisaient en fiefs, ces fiefs étaient le partage de la noblesse; la Crimée même était fractionnée en quarante-huit districts ou kadiliks. Les terres ne devaient point d'impôt au prince; seulement, lorsqu'il allait à la guerre, et les guerres étaient fréquentes, chaque
Um VOYAGE DANS LA RUSSLE MÉIUDION ALE.
kadilik lui devait fournir un chariot attelé de deux chevaux et chargé de grains. Le revenu du prince se composait du rapport des salines , des douanes , des tributs qu'il tirait de la Moldavie et de la Valachie, et surtout du butin fait à la guerre. Les khans étaient donc fort riches, mais en revanche leur générosité était toute royale. La race des Ghéraï semblait avoir reçu avec son rang cette vertu des grands princes qui rachète bien des vices. Nul d'entre eux n'a manqué à cette honorable bienfaisance ; si quelque conseil d'épargne arrivait jusqu'à leur oreille, ils répondaient, ces princes dont l'avenir était toujours si incertain : A quoi bon des trésors? Qui a jamais vu un Ghéraï mourir de misère?
Le khan pouvait mettre sur pied deux cent mille hommes sans dégarnir son pays. Une pareille armée ne coûtait guère, car les nobles se battaient à leurs frais, et les vassaux se nourrissaient eux-mêmes jusqu'au premier pillage ; alors ils rentraient dans toutes leurs avances et même au delà.
Une paix de dix-huit ans suivit le traité dont nous avons parlé. Durant ce temps , Alim-Ghéraï eut à soutenir l'effort de quelques séditions graves. Quand celui-ci eut été déposé , Krim-Ghéraï monta sur le trône à sa place. Ce souverain fut aimé de ses peuples jusqu'au fanatisme; c'était un homme de génie, avide de louanges, ami des arts qu'il cultivait, protégeant le mérite, mais d'une justice implacable. Baghtcheh-Saraï est toute pleine de ses souvenirs. Il subit, lui aussi , la déposition ; mais bientôt il fut rappelé pour une expédition contre la Servie. Ce grand prince mourut empoisonné à Bender; un Grec lui avait administré le poison. Krim-Ghéraï, sentant sa fin prochaine, voulut mourir comme un poëte et comme un artiste; il fit venir des musiciens pour s'endormir, disait-il, plus gaiement.
Devlet, Kaplan, Sélim-Ghéraï , occupèrent tour à tour le pouvoir suprême. En ce temps-là, la guerre se ralluma plus cruelle que jamais, à cause même de ces prétentions
NOTIONS SUi; LA CI". I M K K. — O I) KSS A. — |; KTo i r, ',,s|
contre la Servie. Les Kusses envoyèrent une arniéc contre les Turcs, et ils attaquèrent en même temps les Tatars. DoU gorouky pénétrait en Crimée en forçant Pérécop, à l'instant même où Tune de ses divisions entrait par la flèche , et i)renait Arabat d'assaut. Sélim éperdu implora la paix, et quand la paix lui fut accordée , il la viola comme un traître. Vaincu de nouveau, il évita par la fuite le ressentiment du vainqueur. Alors les Tatars proclamèrent Sahim-Ghéraï ; ce fut leur dernier souverain. Sahim,de concert avec son peuple, secoua le joug de la Porte , et se mit sous la protection de Catherine IL Par cette alliance , trois forteresses passèrent entre les mains de la Russie, c'était un coup terrible porté à la puissance du sultan , qui cependant sentant sa position difficile, se contenta de fomenter des troubles. Toutefois la Porte Ottomane fut réduite à reconnaître ouvertement l'indépendance des Tatars dans le traité de Koutchouk-Kaïnardji, signé le 17 juillet 1774. Dès ce moment, la conquête fut prévue. Pendant que la grande impératrice préparait ses plans d'avenir en établissant des colonies sur la mer d'Azoff, où elle attirait les Arméniens et les Juifs, ces hôtes anciens de la Crimée qui fondaient un commerce sur ces rives , des révoltes partielles, devant lesquelles la Russie se montra protectrice énergique de Sahim , éclataient sur le sol de la Tauride. Kaffa, insurgée pour la seconde fois en 1770, et Baghtcheh-Saraï la ville des khans, reçurent une leçon terrible; toutefois les germes de 'a rébellion ne s'étaient pas éteints, quoique noyés dans le sang. La Porte savait les entretenir, et elle eût entraîné la perte totale de ce malheureux pays. Dans cette position cruelle, Sahim se détermina à céder ses États à l'Impératrice de Russie; alors la Petite- Tatarie fut incorporée à l'Empire par un traité conclu le 10 juin 1783. Le traité conclu, Sahim, attiré à Constantinople par des promesses fallacieuses , expia son abdication par le cordon.
Ainsi s'accomplit la destinée de la Tauride , ainsi vinrent se confondre sous un même pouvoir tutélaire toutes ces nations éparses dont la presqu'île avait conservé la trace à demi effacée. La pacification fut bientôt complète ; les habitants du sol de la péninsule, polisses d'abord par la frayeur dans une inutile émigration , apprirent bientôt à se plier à la loi du vainqueur généreux qui respectait déjà, comme il les respecte encore , les mœurs et les croyances de sa conquête. Nous avons dit comment s'élevèrent les nouvelles cités russes, comme pour renouveler les noms antiques. Les villes tatares n'eurent rien à souffrir de cette concurrence poussée quelquefois jusqu'au plus intime voisinage. La partie la plus élevée de la Tauride, celle qui fut longtemps la Gothie, garda presque tous ses habitants; ceux-là, les descendants d'une race de montagnards , n'étaient guère disposés à quitter leur patrie. Les Tatars du steppe , nation évidemment différente de ceux de la montagne , ne purent être attirés de nouveau vers les plaines , autrefois si fertiles , où la guerre avait porté de si cruels ravages. Bientôt la côte méridionale eut ses aventureux explorateurs. On ne résista pas longtemps à cette nature pittoresque, souriante et gracieuse. La vigne étendit sur ce sol fertile son ombre joyeuse et fécondante. Aujourd'hui cette terre longtemps déserte n'est plus qu'un jardin couvert de forêts, jonché de fruits et de fleurs.
La Crimée fait partie du gouvernement de la Tauride. Les districts de ce gouvernement compris sur le sol de la péninsule proprement dite sont ceux de Symphéropol, qui est la capitale; d'Eupatorie , de Théodosie et de Pérécop.
La population de la péninsule taurique peut être évaluée ainsi qu'il suit, d'après les chiffres les plus récents, puisés à une bonne source, et que pourtant nous ne voudrions pas donner pour le dernier mot d'une statistique rigoureuse.
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