SUR LE COMTE KISSELEEF
NOTE rr.
11 est des hommes que la Providence semble avoir désignés d'avance pour travailler au bien des peuples et pour les guider dans la voie de la régénération et du progrès ; cœurs d'élite, esprits élevés, ces hommes n'appartiennent en propre à aucune nation : leurs actes sont riiéritage de riiiiiii;iiiit('' tout entière, et leurs noms se placent dans l'histoire au-dessus des passions de la multitude, des aveuglements des partis, des jalousies des races. Celui qui a reçu du ciel une de ces noI)les missions et qui l'a remplie i)our le boidienr des hommes, celui-là laissera une mémoire honorée et bénie; mais rilliistration que lui réserve la postérité ne doit pas empêcher ses contemi)orains de rendre justice à ses mérites. C'est donc à celui (|ui a ])arcouru les principautés et salué, pour ainsi dire, à son aurore, l'ère de civilisation et de liberté sage qui s'est levée sur ces intéressantes contrées, qu'il i)eut être permis de tracer en peu de mots la biographie de l'homme éminent qui régénéra les peuples, les lois et les nueurs dans cette vaste étendue de pays.
Le lieutenant général Paul de Kisselcff, aujourd'hui ministre au département du domaine de la couronne de Hussie, est né à Moscou en 1788. Issu d'une famille dont la noblesse se confond avec Thistoire du xT siècle, le jeune Kisseleff, encore adolescent, ceignit l'épée des chcvalii'rs-gardes. Il fit ses premières armes dans la guerre sanglante qui se termina par le traité do Tilsitt, et jusqu'en 1815 on le remarqua toujours connue mi excellent officier. Il était colonel , sons les murs d(> Paris, lors(|ue remiici-eiu- Aii'xandrc.
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ayant eu lieu d'apprécier ses brillantes qualités, l'attacha à sa personne comme aide de camp. Cette position lui permit bientôt de déployer une capacité peu ordinaire ; chargé par l'empereur de plusieurs missions délicates , dans un temps où la politique de l'Europe s'agitait pour poser les bases d'une paix durable, il sut se distinguer dansées négociations, et rentra dans sa patrie pour y recevoir, à vingt-neuf ans, le grade de général-major et le poste important de chef d'état-major du deuxième corps d'armée. Cette haute faveur, cet avancement inouï, furent bientôt justifiés par l'activité et les talents du général Kisseletf, et peu de temps après sa promotion, le deuxième corps d'armée était déjà cité comme un modèle d'oi'ganisation et d'instruction.
La mort prématurée de l'empereur AleKandre causa une juste douleur à l'officier qui lui devait sa fortune, et les événements politiques qui accompagnèrent l'avènement de l'empereur Nicolas devinrent pour le général Kisseleff une épreuve difficile. 11 sut se maintenir, sans rien perdre de son beau caractère, dans la voie de la prudence et de la loyauté, et il retrouva auprès du nouveau souverain la confiance que des talents de premier ordre et un rare esprit de conduite lui avaient méritée auprès d'Alexandre.
En 1828, Kisseleff faisait la guerre en Turquie et passait le Danube sous le feu de l'ennemi. Cette action lui valut le grade de lieutenant-général. Quelque temps après, il enlevait devant Schoumla, et aux acclamations de toute l'armée, une position qui arrêtait les Russes, et dans la même journée, une épée d'honneur et un rescrit impérial des plus flatteurs vinrent récompenser cette gloire si rapide que les faveurs avaient peine à la suivre.
L'année 1829 avait amené de grands changements dans le personnel des officiers supérieurs de l'armée russe. Le comte Diebitsch avait remplacé le maréchal de Wittgenstein dans le commandement en chef. Kisseleff, dont les fonctions de chef d'état-major cessaient avec les pouvoirs du maréchal, fut nommé au commandement des troupes qui devaient occuper la Valachie. Pour un officier d'avant-garde, c'était une situation peu digne d'envie; mais les circonstances ne tardèrent pas à ser\ ir au delà de toute prévision l'ardeur et l'activité du général. Les troupes laissées en Valachie étaient destinées à couvrir les derrières du principal corps d'armée qui manœuvrait dans l'est de la Bulgarie. Elles devaient, à cet effet, tenir en échec les garnisons des forteresses de Ciourjévo et de Houtschouck, et surveiller en même temps •les mouvements du pacha de Widdin, bien qu'il n'inspirât que de médiocres inquiétudes à cause de son éloignement et de sa récente défaite. Tout à coup on apprend qu'une armée de 100,000 hommes, sous les ordres de ce pacha vaincu, se concentre en iîulgarie, prête à se porter sur lîukharest potn^ cou-
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per les couiimiuications dos l'iusscs. Dos ce inomcnt, le faillie coriis (ranin'c laissé en Valachie ac(|uiert une cxtrèiiu! iiiipoilaiicc. Km (|iicl(iiirs jours le général Kisseleff se rend maître du cours du Danube, (•()iii|)riine les gann'soiis turques de la rive gauche, et porte lagueri-e et l'alarme sin- le bord opposé. Bien plus, il apprend que le pacha de Scutari, Mustapha, se détache de Widdin avec 25,000 hommes et menace le flanc de rarniée russe. Alors il prend sur lui d'agir, et jugeant que l'injonction qu'il avait reçue de garder la dérensive ne pouvait s'appliquer à ces circonstances extrêmes et inqtrévues, il se jette sur les traces de Mustajjha. Il allait l'atteindi'e lorsque les iiréliniiiiaires de la paix furent posés, et (ju'il reçut l'ordre de suspendre^ sa marclie. Le général s'arrêta; mais habile à prévoiries ruses et les temporisalions calciilf'Ts du divan, il resta armé dans ses positions. Les plénipotentiaires turcs, en ellet, trouvaient mille prétextes pour traîner les négociations en longueur. Kisseleff fit un mouvement, s'empara de Sophia et de Grabova, et se présenta aux passages des Balkans, prêt à franchir la frontière. Cette manceuvre déterminée déconcerta les projets et les espérances qui avaient pu survivre à la prise d'Andrinople , et la paix fut signée dans cette ville , le lit septembre 1829.
Kn vertu des stipulations de ce traité, les principautés de Valachie et (\o Moldavie durent, ainsi que la forteresse de Silistrie, être occupées par les troupes russes jusqu'au paiement des frais de la guerre. Le généi-al Kisselell" fut investi du commandement de l'armée d'occupation et du gouvernement des principautés avec le titre de président plénipotentiaire. C'est ici que commence pour l'illustre guerrier, pour le savant administrateur, pour l'homme de bien, en un mot, qui fait le sujet de cette notice, une nouvelle carrière où se développèrent dans tout leur éclat la supériorité de son esprit et la noblesse de son àme.
J'ai essayé de peindre en peu de mots dans ce livre (jucl était r<''tat iIcs principautés avant l'administration bienfaisante du général KisseU'lV. Ou a vu dans ce rapide tableau que les deux provinces n'avaient jamais gofité les douceurs d'un état paisible ni connu les avantages d'un goinerneinciit régulier, l'iacées sur les limites de rKurope et de l'Asie, peu consistantes jiar elles-mêmes, elles avaient toujours eu la destinée de ces corps frêles et fragiles, qui, resserrés entre deux masses solides, courent sans cesse le danger d'en être écrasés. Nous avons vu ces malheureuses contrées, qui depuis tant de siècles servaient pour ainsi dire de lit au torrent des invasions, ravagées sans cesse et opprimées par le plus fort et subissant toutes les jihases de malheur et de démoralisation (|ni ivsultent de r(>sclavage. l.eirénéral kis-cl.-ir parut et s'annonça dès le-: pi-cniicrs jours commo un ^auvi-nr. Il mit pui-;-
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sainnient la main à l'œuvre, et dans cette tâche, une des plus belles qu'il soit donné à un homme de remplir, il se montra constamment à la hauteur de sa position. Son exemple, son influence toute-puissante, imprimèrent dès l'abord le plus heureux élan. Il s'était appliqué avec soin, et dès son arrivée, à s'instruire des lois et des usages du pays, de ^on histoire, de ses vicissitudes, de son organisation primitive, et il avait acquis en peu de temps une connaissance tellement parfaite des choses et des hommes, que rien n'échappait à son esprit pénétrant et éclairé. Six mois après l'avènement du général, un règlement organique, travail estimable, œuvre de bonne foi et de civilisation, était terminé. Revisé et délibéré par une assemblée extraordinaire, il fut liromulgué le 1" mai de l'an 1831, et de ce jour date réellement, pour les principautés, l'ère de la justice et de la vie civile.
A peine ce régime était-il intronisé, que le choléra fondit connue un météore sur ces malheureuses contrées. Tout resta suspendu, et le salut commun fut longtemps la seule loi. Le général Kisseletf apparut alors sous un nouvel aspect aux yeux des populations désolées. Une sollicitude active, paternelle, un dévouement personnel inspiré par la plus sincère charité, distinguèrent entre tous le chef et le régénérateur du pays.
jNlais le calme et la sécurité reparurent avec l'éloignement du fléau. Kisseleff put reprendre le cours de ses réformes salutaires. L'état civil, la justice, l'administration, l'instruction, la milice nationale, la force publique, reçurent tour à tour une organisation puissante. L'assemblée nationale législative se réunit sous l'égide des institutions nouvelles. Son premier acte fut d'ottVir au général Kisseletf le titre et les droits de citoyen avec toutes les prérogatives réservées aux plus nobles familles du pays. « Quel autre plus que vous , lui « dit le président, peut avoir le droit de se nommer fîls de cette patrie, où « toutes les calamités ont disparu dè^ que votre pied a touché le sol, où tout « a été créé par vos mains, où tout ce qui était mort et inerte s'est ranimé à (( votre souflle ? » Le général , en témoignant combien il était touché des sentiments qui avaient dicté cette offre, déclara (|u'il ne pouvait l'accepter tant qu'il serait dans le pays et chargé de la direction des afl*aires.
Vers le milieu de l'année 1832 , toutes les nouvelles institutions avaient reçu leur développement complet, et les principautés offraient de toutes parts une de ces heureuses métamorphoses qui ne sont d'ordinaire que l'feuvre du temps et d'une civilisation progressive. Le fondateur de cet ordre de choses, désirant juger par lui-même de l'état intérieur du pays, entreprit vers cette époque une tournée dans la Valachie. Il parcourut ces mêmes lieux, où trente mois auparavant il n'a\ait rencontré que misère et détresse. Coml)ien ne fut-il pas heureux de trouver partout les premiers indices de
NOTICE S m LE COMTK K I S S K I , K I' I'. no?
l'aisance, les fruits heureux de la sécurité ! Ce voyage fut cnciin' un liiciifail pour le pays: le général voulut tout voir et tout connaître; il inspecta les écoles, les tribunaux, les prisons, les hôpitaux, les (piarantainos, et partout il recueillit des renseignements utiles, ordonna de uduveiles ainélioratioiis. Dans les salines, il prit en pitié le sort des condanniés, et après avoir proposé au conseil administratif une réforme dans le système de pénalité, il écrivait ces lignes tracées de sa propre main. « C'est là un a(;te de conscience « et de religion que mes collègues me donneront le moyen d'exécuter avant « mon départ de ce pays, afin que je puisse le quitter le cœur léger et sans « avoir à me reprocher une négligence que je ne pourrais jamais me par- « donner. »
L'année 1833 amena pour le général Kisseleff de nouveaux devoirs à remplir. Ibrahim-Pacha menaçait Constantinople, et la Porte implorait le secoui-s de la Piussie. Kisseleff fut désigné pour commander l'armée qui devait ^^e porter par terre au secours de cette capitale, tandis que la flotte de la mer Noire s'avancerait sous la conduite du comte Orloiî. Il se trouvait à Jassy, et cette mission , dont le succès dépendait surtout de la célérité dans l'exécution, vint le surprendre au milieu des travaux des deux assemblées. Le général recommanda les soldats qu'il laissait aux soins des deux gouvernements. L'assemblée de Bukharest lui écrivit en ces termes : « Nous apprenons la M nouvelle marque d'estime et de confiance que votre souverain vient de « vous donner, et nous en sommes fiers parce qu'elle vous honore. \os sol- « dats sont nos frères... Nous serons toujours heureux de tout ce qui contri- « buera à votre bonheur et à votre gloire, parce que nous soiiunes convaincus « que la destinée de notre patrie est intimement liée à la vôtre. » En peu de jours le général avait organisé une armée, et il était prêt à franchir le Danube lorsque les hostilités cessèrent entre la Porte et le pacha d'Egypte.
Cependant, la mission du général dans les principautés approchait de son terme. La convention conclue à Saint-Pétersbourg, en 183^, avait stipulé l'évacuation des troupes russes et l'intronisation des hospodars. Jamais la sollicitude de Kisseleff ne se montra plus vive et plus tutélaire que dans ces derniers moments. Tous les chefs de département reçurent l'ordre de lui soumettre des rapports détaillés sur toutes les parties de l'administration, afin qu'avant son départ il pût aviser avec les assemblées aux dernières mesures de consolidation du nouveau système d'administration. Il voulut connaître la situation de toutes les caisses publiques et constater les ressources qu'il laissait dans chacune. Il revisa et arrêta lui-même l'état des recettes et dépenses du Trésor durant sou administration, et ordonna des mesures propres à accélérei- reneaissem<'nt (U'i' arriérés affecti's par lui à l'amortisse-