Voyage dans la vallée des originaux
Vivre, ce n'est pas compter des heures, des jours, des années, c'est sentir. On peut avoir séjourné dans la vie un siècle entier , sans avoir commencé de vivre. La vie intellectuelle est à la vie matérielle ce qu'est la vie animale à la vie végétale. Enrichir son intelligence , c'est monter de quelques degrés dans l'échelle des êtres , c'est devancer l'instant où la
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pensée , dégagée de la matière , se nourrira de sa propre substance.
Exister, se nourrir , se reproduire , et dormir , une huître le fait. Absor- ])er les sels de la terre , pomper les fluides de l'atmosplière , produire sa fleur et son fruit , un gramen le fait. La véritable supériorité de l'homme n^est donc pas dans un certain nombre de sensations matérielles qui se reproduisent à des intervalles déterminés , elle est dans le plein et libre exercice des facultés de l'esprit , qui semble s'agrandir à mesure que les sens s'éteignent , comme le soleil lorsqu'il arrive à l'occident.
Plus on connaît , plus on jouit , plus on a de faits dans la mémoire ; de sentimens , ou , si l'on veut , d'illusions dans le cœur , d'images dans le cerveau, et d'aptitude à les reproduire et à les combiner entre elles ,
plus on est heureux. Les créations de l'intelligence sont une autre reproduction de nous-mêmes qui ne s'opère pas sans de vives jouissances : c'est là ce que j'appelle vivre.
L'ennui est le produit de l'ignorance, de la mollesse, de l'immobilité des fibres cérébrales. Un vieillard oisif et ignorant est un être dégradé; ses organes l'abandonnent , parce que la tête ne soutient plus un corps qui tombe en ruines; malheureux qui meurt sans avoir vécu, parce qu'il n'a pas connu les seuls plaisirs qui survivent à tous les autres, les plaisirs de l'intelligence. Le cerveau est un magasin dans lequel il faut de bonne heure placer avec ordre et ranger avec mé thode le plus grand nombre possible de faits positifs. Ces matériaux seront utiles dans cette arrière-saison où les sens sont morts , et où l'esprit , si l'on
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a pourvu d'avance à ses besoins, est encore plein de vie : c'est là , s'il est permis de le dire , une sorte d'existence posthume dont la science nous fait jouir.
Le cœur , ou , pour parler avec plus de précision , ce noble ressort dont l'élasticité déplace , pour ainsi dire , notre être tout entier, pour le répandre sur tout ce qui nous environne, l'associer à tout ce qui est sensible , et l'identiiier avec tout ce qui nous ressemble, est tuie faculté précieuse 5 mais on ne se la donne pas, on la reçoit de la nature toute faite , et il n'appartient pas a tout le monde d'en parler. Cette faculté a une langue d'instinct qu'il est impossible d'imiter , et elle sera toujours le désespoir de ceux qui voudront apprendre par des règles ce que !a nature a refuse de leur faire comprendre. Ces liommes artificiels auront
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beau faire , placés hors de leur sphère naturelle , ils conserveront toujours quelque chose de la région aride à laquelle ils appartiennent : lorsqu'ils s'agit de sentiment et de vérité , on reconnaît facilement l'accent étranger.
Mais lorsque cette faculté vient de l'ame dans sa pureté primitive , elle est la source des jouissances les plus vives, et j'ajouterais des peines les plus cruelles,, si la bonne nature n'avait déposé au fond des cœurs les compensations les plus généreuses. Il n'y aurait ni dureté , ni méchanceté dans le monde , si l'on pouvait se douter des jouissances dont se nourrissent les cœurs bienveillans et toutes les voluptés d'une bonne action. Il n'y aurait ni ignorance, ni oisiveté dans le monde, si l'on connaissait les charmes de l'étude et les délices d'une imagination créatrice.
Consultez l'écrivain de noire époque le plus fécond en créations brillantes; demandez-lui s'il n'était pas mille fois plus heureux dans les foréls américaines, lorsqu'il causait avec la vierge du désert , que lorsque , au congrès de Vérone , il était assis à la table des rois , et si les paroles flatteuses du grand Alexandre valent pour lui le murmure des eanx du Mescliacébé. Il vous répondra sans doute qu'un porte-feuille a toujours en soi quelque chose de sec , mais que l'espérance d'en voir sortir le bonheur de son pays le colore de ses enchantemens, comme la liane qui embrasse de ses guirlandes fleuries une roche aride et sans grâce.
Transportez un homme doué de facultés si éminentes sous les feux de i'équateur ou dans les glaces du cercle polaire; s'il y est exempt de souffrances physiques, il y sera nécessairement
heureux, parce que le prisme dont sou esprit est doué ne l'abandonne pas un instant. Il n'est jamais seul; semblable à un monarque dont l'antichambre est toujours pleine de courtisans disposés à lui plaire et qui attendent qu'on les introduise , il a toujours à sa disposition une certaine quantité de mouvemens intellectuels qui sont en dépôt dans sa mémoire j il en ouvre les portes, et à l'instant les idées , les images , les souvenirs se présentent en foule et dansent dans son imagination ; les Muses le bercent, les Grâces le caressent, et les réminiscences des vieilles amours le tiennent éveillé.
Que si un tel homme voyage dans les pays civilisés , et si les habitudes de son esprit le portent aux époques et aux monumens de notre histoire , tout le charme , un rien l'intéresse. Cette antique tour qui tombe en ruines et qui
n'est plus qu'un repaire de bêtes fauves , un nid d'oiseaux de proie , évoque à son souvenir les hauts faits des anciens preux. Il les voit chevaucher en cuirasse , en brassards , et armés de toutes pièces. Il entend le son du cor, il voit la dame châtelaine à sa croisée, le pont se baisser, le damoiseau introduit , relevant la visière , recevant l'accolade , et toutes les beautés poétiques du régime féodal se retracent à ses yeux enchantés.
Cette hutte , abandonnée sur la cime d'un rocher , et sur laquelle votre ame indifiérente laisse à peine tomber un coup-d'œil, rappelle à sa mémoire le souvenir du saint ermite qui , du fond de cette retraite, jouissait à la cour d'un grand crédit. Ce vieux bâtiment , dont les ogives sont encore debout , retentit jadis des cantiques que des vierges pieuses adressaient au Sei-
giieur. Ici lut le camp des comtes de Champagne ; de l'autre côté du ravin étaient campées les troupes royales.
On vit sous ces gothiques arceaux le roi Arthur et les chevaliers de la Table- Ronde Continuons notre route,
allons plus loin encore, et vous verrez que
Toujours souvient à Robin de ses flûtes.
Que si son génie a pris un essor plus élevé , s'il s'est livré à l'étude de la géologie et des sciences naturelles, ce caillou que le passant foule à ses pieds sans y prendre garde fut à ses yeux la demeure d'un mollusque contemporain de la création du monde. îl le prend j l'examine, et il demanderait volontiers à ce fossile des nouvelles du grand cataclisme , si la Genèse ne lui en contait toute l'histoire. Ce torrent.
qui vous assourdit de son bruit importun , est un heureux messager qui lui apporte les débris des diverses roches qui composent les sommités desquelles il s'écoule. 11 est encore un mineur infatigable qui déchire les flancs des collines , met à nu les attérissemens successifs dont se forma la superficie de •la terre avant le débrouillement du chaos. 11 assiste , par les témoignages irrécusables que lui apporte ce torrent, à la création du monde. 11 est dans le jardin d'Eden; il voit nos premiers parens dans leur native innocence , les intrigues du serpent , le génie du mal sortir du premier péché ; il voit la main de Dieu s'appesantir siu' une race coupable , et il ne se sauve du déluge universel que par le miracle de l'arche.
La nature , animée par le souffle du Créateur dans les premiers jours du
monde , et dont les exemples vivans se sont perpétués de race eu race jusqu'à nos jours, n'a pas pour lui des charmes moins vifs. L'insecte qui allume sur l'kerbe sa lampe amoureuse , la belle dioïque qui ouvre son calice aux premiers rayons du jour, le phalène qui vole dans les airs d'un air inquiet en recherchant ce qu'il aime , sont à ses yeux les anneaux de cette chaîne d'amour qui lie ensemble tous les êtres.
Que si le plus ingénieux des peuples qui aient jamais figuré sur le globe a légué à notre observateur ses aimables traditions , elles répandront un enchantement nouveau sur tous les objets qui l'environnent. Cet arbre fut jadis animé , ce rocher eut de la vie , celte fontaine fut une nymphe qui murmure encore ses peines passées , cette fleur fut une vierge chérie par
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Apollon , ces bûcherons sont des faunes , ces sarcleuses des napces ; ce paysan perché sur un arbre, c'est Verlumne; ce lourdaud qui se soutient à peine sur sa monture a quelque chose de divin : l'ivrogne est un dieu , et le quadrupède qui le porte est un âne.
Ainsi, la nature et la science, l'austère vérité et de rians mensonges occupent tour à tour les instans et charment les loisirs de notre philosophe.
A la hauteur où il s'est placé , il conserve une noble indépendance. Il ne plie pas un genou servile devant l'idole qu'un flot de la cour élève et qu'un autre flot emporte. Il fait descendre l'homme du jour des échasses que lui a prêtées le pouvoir, et il trouve que c'est un nain. Toutes les grandeurs lui paraissent petites, et toutes les ambitions misérables. Il n'accorde ses respects qu'à ce qui , sur la terre , est
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grand pur sol -même. Autrefois, entraîné par le torrent du monde , enivré de ces renommées que donne et qu'ôte à son gré un sot vulgaire , il courait après des jouets, et il n^était qu'un entant. La solitude , la réflexion , la science en ont fait un homme.
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