‹ Voyage dans la vallée des originaux (volume 2)Chapitre 2 sur 13 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

"Le Napolitain.

Ilcre I ran sit alone , umecn <i( any, and to tlie ntglitingale's eompliiining

notes tune rtiy disiresses and record my woes.

{ SiiiSSPEAK's, tbe two Gentlemen of Vcrona. )

Tel était en ce temps-là ]c duc napolitain que nous rencontrâmes dans Lacombe de Marivola. non loin de la rivière de Gênes. 11 venait de s'y retirer après avoir perdu sa fortune et essuyé de longues et cruelles persécutions. Il avait conservé toute la vivacité d'imagination qui appartient généralement aux liabitans de l'Italie , et qui est le caractère plus spécial encore de ceux qui vivent sous le beau ciel de Naples. 11 réunissait à un grand savoir une expérience des révolutions fort éten-

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due , OLi, ce qui est la même cliose , fort malheureuse. Cordons, dignités, terres et duchés, tout s'était évanoui pour lui dans le feu des discordes civiles , et il croyait cependant n'avoir rien perdu, parce qu'il lui restait du pain et de l'imagination.

Pendant le séjour que nous fîmes dans sa rustique et solitaire demeure , il nous conta comment l'infâme Acton, favori de la feue reine , et séide du cabinet anglais , l'avait dépouillé de tout ce qu'il possédait , lorsque l'intrépide caporal Belleville descendit seul dans le port de Naples pour signifier au roi les ordres de la France j comment l'Anglais Nelson, malgré la capitulation faite entre les troupes royales et la garnison du fort de l'OEuf , l'avait lâchement abandonné aux fureurs d'une cour vindicative 5 comment l'Anglais Maiiland était parvenu à le découvrir

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dans sa retraite au pied de l'Etna, où il s'était caché, et l'avait jeté hors des rivages de la Sicile; comment l'Anglais Benting , par les pratiques les plus perfides , l'avait lâchement attiré dans la dernière insurrection de Naples 5 comment, contraint de chercher un asile en Espagne , l'Anglais A'Court , promettant l'assistance de son gouvernement aux deux partis , en les excitant l'un contre l'autre par les plus lâches perfidies , avait précipité la catastrophe qui avait englouti ce beau royaume et obligé tous les étrangers à la fuite.

11 ne revenait pas de la surprise où le jetait une nation généreuse , amie de l'humanité , se laissant aveuglément conduire par un cabinet qui ne conserve sa prépondérance que par la confusion où il jette le monde , et qui pro fesse hautement cette maxime, que tout ce qui est utile est juste; doctrine qui

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conduiiait au dernier supplice le simple citoyen qui la pratiquerait.

Qu'un tel ministère , disait notre philosophe , vienne nous parler de la traite des noirs : ses capitaines négriers qui en continuent le commerce , et sa factorerie du Sénégal qui les achète , sont là pour répondre. Qu'il paraisse indigné de la traite ou de la captivité des blancs faite sous pavillon algérien, nous lui répondrons que les Echelles du Levant ne sont pas toutes en Afrique , et que nous avons eu à redouter les corsaires de la Manche plus que les pirates de la Méditerranée. S'il nous parle d'humanité , les pontons sont là; de liberté civile, les Irlandais jetés sur les côtes de la Nouvelle -Hollande ne peuvent plus se faire entendre; de liberté des peuples , les Grecs, les Espagnols , les Napolitains , les Piémontais , les Portugais peuvent nous dire

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quel sens ils attachent à ce mot, et comment ils veulent concilier les profits des brigandages politiques avec la renommée des vertus libérales. Une grande ombre est debout sur une île solitaire du grand Océan. Elle proclame quels sont les véritables sentimens de ces philantropes d'un nouveau genre. Il faut bénir le roi de France d'avoir rejeté l'alliance d'un cabinet dont l'amitié est mille fois plus dangereuse que l'inimitié la plus ardente et les hostilités les plus furieuses *.

JNous passâmes fort agréablement la soirée en nous entretenant avec notre spirituel Napolitain. Nous comprîmes qu'il n'avait perdu les terres de son du-

* Les affaires semblent avoir pris en Angleterre une nouvelle face.... Castlereagli n'est plus.... Un grand homme a paru. Canning suit le grand siècle : hélas! il n'a fait que paraître.

elle que pour entrer dans le domaine de la philosophie. On pouvait, àlavérité, lui reprocher de s'abandonner trop facilement aux prestiges des théories philosophiques ; mais lorsqu'il y a tant de lâches et de serviles pratiques dans le monde, ouest pardonnable sansdoute de se livrer à des pensées généreuses.

Dès le lendemain matin, il nous conduisit sur les sommités qui circonscrivent et dominent son modeste manoir.

Comme on a une bibliothèque de livres assortis aux diverses fortunes où l'on peut se trouver , de même notre philosophe avait aux environs de sa propriété un grand nombre, une collection, pour ainsi dire, de sites divers dont chacun correspondait à une des facultés de son ame. Il se rendait successivement sur ces divers points à mesure qu'il en éprouvaitlebesoin. « Lorsque j'ai , nous dit -il , la tète fatiguée de

géologie, debotanique, de minéralogie, je sens qu'il faut un autre aliment à mes méditations , et mes idées alors se reportent tout naturellement sur ces sociétés d'êtres soufïrans que l'on nomme des nations.

i) Je viens sur ce sommet , duquel je découvre une grande étendue de mer et de rivage. Frappé de cette perspective, mon ame vole sur l'aile des vents, et elle se porte partout où il y a des êtres sensibles et malheureux. Mon imagination traverse l'Océan; elle serepose sur cet archipel , jadis détaché du continent américain, et qui aujourd'hui se détache politiquement du continent européen, parce qu'il commence à sentir qu'il s'appartient à lui-même.

Je parcours en esprit ces îles Antilles, sur lesquelles un ciel favorable verse une lumière toujours pure, et qu'il a dotées de ses dons les plus magnifi-

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ques. Je cherche les jardins qui décoraient leurs coteaux, je prête l'oreille aux concerts de leurs habitans, j'espère trouver des hommes heureux sur un territoire enchanté, je ne vois que des esclaves, je n'entends que le bruit des chaînes. Je demande où est la colonie de Saint-Domingue, on me montre la république d'Haïti. Je demande ce qu'est devenu le peuple rouge propriétaire primitif de cette île , on me répond qu'il a disparu de la terre ; ce qu'est devenue la race blanche qui a succédé à la première , on me montre ses ossemens demeurés sans sépulture sur les mornes. Je m'informe où sont les restes de cette population noire transportée des côtes d'Afrique sur ce funèbre rivage : « Ils ne sont plus, ils » sont tombés victimes de leurs propres » excès , lorsqu'ils ne l'ont pas été des » fureurs de là guerre. » Mais j'ap-

prends qu'une nouvelle générailon noire , issue de la première, et plus pure qu'elle, s'est élevée avec d'autres mœurs et d'autres sentimeris , et que, gouvernée par des lois plus favorables et des chefs plus intelligens , elle prospère sous les auspices d'une liberté exemple d'orages.

» Ainsi, continua notre solitaire, trois races d'hommes ont disparu de la surface de cette île , au milieu des plus épouvantables catastrophes, parce que les Européens ont outragé les lois de la nature , et qu'ils ont traité, à diverses époques et suivant la faction dominante, de théorie philosophique, de système idéologique, et, aujourd'hui encore , d'idée libérale , ce précepte ou plutôt ce sentiment que la nature a placé au fond des entrailles humaines : « Tu n'achèteras pas , tu ne vendras «pas ton semblable j lu ne chasseras

» pas un habitant de son manoir , ni un « peuple de son territoire; tu ne t'é- » tendras pas comme un fléau dévasta- » teur sur ce globe peuplé d'hommes qui ^) sont tes frères, parce que de grands » châtimens arrivent toujours à la suite » des grandes iniquités. »

» En effet , le châtiment est arrivé j il a enveloppé , comme il arrive dans tous les grands désastres , les innocens avec les coupables. Deux races d'étrangers ont disparu de l'île dont ils avaient chassé les indigènes. Les blancs qui ont survécu au malheur général , abandonnés sur le continent européen à toutes les horreurs du besoin, appellent sur eux par leur infortune la sollicitude du gouvernement, et les Espagnols, livrés à de sanglans débats, expient les crimes de leurs pères.

« Qui pourrait croire que de si grands malheurs ne portent pas avec eux une le-

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çon suffisante? Dernièrement on a vu * des vaisseaux montés par des blancs porter leurs bronzes raenaçans dans les eaux de Samana, et jeter l'épouvante au sein de la pacifique république d'Haïti. Des esprits trop ombrageux se sont mépris sans doute sur les intentions; mais , pourquoi n'avoir pas d'avance prévu ces alarmes et calculé leurs funestes résultats? Quand donc renoncerai-on à des espérances insensées , et quand cessera-t-on des tentatives dont la timidité annonce une faiblesse déplorable ? Quand est-ce que l'on comprendra qu'il y a des bornes légitimes à l'autorité des monarques , et que ces bornes sont dans les lois fondamentales ; qu'il y a des limites pour le territoire de chaque nation, et que ces limites furent plantées par la nature elle-même ?

■^ En i8'22.

» Cependant ou invoque on Europe , pour asservir rAméricjue , les autorilés (lu ciel et de la terre ; on parle de cultes et d'autels : mais quel triste et déplorable résultat de la corruption humaine! on traîne aujourd'hui la religion captive au pied des trônes, comme on mène une vierge de Circassie à un sultan stupide ; mais les monarques européens sont chrétiens , ils respectent la religion , ils veulent le bonheur des peuples *; ils doivent se tenir en garde contre les vieilles habitudes de ceux qui, vojant tous les intérêts , tous les rapports changés , désirent imperturbablement demeurer dans un ordre des choses qui fut et qui ne peut plus être,

» Mais j'aime à penser que de plus heureuses destinées se préparent pour

* Une ordonnance de Charles X a rcconnii Tindcpendancc de la colonie de Saint-Domingue, cmancipe'e depuis vingt-six ans.

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les deux mondes. Deux missionnaires infatigables les parcourent sur tous les points , et ils répandent sur leur route des traces lumineuses : l'un de ces messagers est la Bible , et l'autre la Charte française. Ce qui reste de superstitions cruelles s'use peu à peu , et tombe devant un culte d'un ordre plus élevé. La Charte française fait sur les vieilles lois ce que la Bible fait sur les vieilles idoles. Les divans, les camarilles , les cabinets occultes disparaîtront peu à peu comme les divinités fétiches , comme nous avons vu disparaître les fiefs , les dîmes , les lutins et les sorciers ; et on aura l'obligation de cette réforme à l'auguste législateur qui, voulant être grand parmi les rois, a compris que la première gloire de celui qui occupe un trône est d'être l'homme de son siècle. »

Nous descendîmes la montagne , et nous eûmes bientôt perdu de vue cet immense horizon dont l'aspect tenait en état d'irritation l'ame de notre philosophe. A peine eûmes -nous changé de site , que les tempêtes dont son cœur était bouleversé s'apaisèrent comme par eiichantement. Telle était la mobilité de ses organes , qu'ils se mettaient subitement à l'unisson des lieux où il arrivait.

Le vallon dans lequel nous descendîmes était par lui-même très-capable de donner des inspirations au Napolitain. Dans toute cette partie des Alpes on ne trouve rien de comparable à la beauté de ce paysage; il appartient au genre de l'Albane pour la grâce et le fini des détails , et à l'école de Salvator pour la grandeur des masses et la hardiesse avec laquelle elles sont projetées. Ces hautes cimes, noircies par le temps,

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sillonnées par la foudre, et qui for»

ment, pour ainsi dire, le cadre de ce tableau , ajoutent un charme inexprimable au tapis cmaillé qui fleurit à leurs pieds. Les coups de lumière qui dorent les forêts et les reflets qui se jouent dans leurs clairières font sortir avec un caractère plus prononcé les grandes ombres qui descendent des montagnes , et ajoutent à leur majesté. Dans ce charmant petit vallon tout rocher est un écho^ tout bocage un'lieu de mystère, tout abri un ermitage, toute caverne un temple , toute pierre mousseuse un autel , et chaque goutte de rosée est une perle . Les arbres y pleurent tout naturel lement, et les arbustes qui embrassent ces troncs séculaires les embaument de leurs guirlandes parfumées. Lorsque des torrens impétueux descendent dans ce vallon , ils y perdent sid^itement leur liireur, et ils y deviennent de paisibles

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ruisseaux j et les ouragans, craignant de troubler la paix de ces beaux lieux , s'y métamorphosent en zéphyrs qui retiennent leur haleine , dans la crainte d'effeuiller les roses.

En arrivant dans ce sanctuaire champêtre, notre Italien prit subitement une autre figure; les rides de son front et l'arc de ses sourcils s'abaissèrent ; son regard plus doux, sa physionomie plus calme, participèrent à la sérénité du lieu.

« C'est dans celte aimable solitude , nous dit-il, que s'écoulent mes heures , mes journées les plus heureuses. Le temps n'y marche pas , il y glisse sur des pentes douces et fleuries. C'est ici que je viens oublier les folies de mes semblables , déplorer cette ardeur pour une vaine renommée qui entraîne les peuples au désordre , ces mouvemens de l'intérêt ou de l'orgueil qui les retiennent dans les chaînes, et tous ces

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vains systèmes fondes sur le retour des hommes à la vertu, dernier espoir, disons mieux , dernière chimère du sage.

Je ne porte rien en moi qui puisse s^harmonier avec la société telle que les institutions nous l'ont faite. Il me faut un monde à part, un monde qui soit à moi, que je puisse parer des charmes qui me plaisent et peupler d'êtres assortis aux besoins que j'éprouve. Ici mon ame se fond, pour ainsi dire, avec toutes les existences qui m'environnent j elle coule avec l'onde de ce ruisseau j elle se plaint, elle murmure avec lui 3 elle s'épanouit avec les fleurs en songeant qu'elle disparaîtra bientôt comme elles • elle se joue avec les vents dans le feuillage des arbres ; elle se ranime aux premiers rayons du jour, et s'évapore avec le météore qui en colore le soir; elle se place dans la série des êtres qui animent le monde , et elle

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fait sa partie dans ce concert de toutes les existences qui élèvent leurs voix vers le Créateur, depuis ce rocher contemporain de la création jusqu'à l'insecte qui , paré de son brillant vê tement, s'élance dans les airs à la naissance du jour, et qui disparaîtra avant sa fin.

» Quel charme particulier est donc attaché, je ne dirai pas à l'étude , mais à la simple contemplation de tant de merveilles? Elles parlent à toutes les intelligences, et elles se rendent sensibles aux instincts les plus grossiers.

Le villageois s'arrête pour admirer un bel horizon, le laboureur chante à l'aspect d'un beau jour, le naturaliste étudie , le philosophe pense , l'homme sensible rêve , le pâtre admire : quel est le plus heureux d'entre eux?

Tous le sont, chacun l'est à sa manière.

» Pourquoi le cri sauvage de cette

chevéclie qui rappelle ses petits au fond des bois pour leur distribuer la pâture ? Pourquoi cet écbo qui retentit, cette feuille qui tombe , cette onde qui murmure, ce moucheron qui bourdonne, cette fleur qui brise son calice, ce jeune oiseau qui retourne au soir vers le nid maternel, me remuent -ils jusqu'au fond des entrailles? Pourquoi des choses si naturelles , si simples, et toujours les mêmes, me paraissent-elles toujours neuves ? Quel prestige est donc répandu sur des jouissances dont la monotonie ou le retour périodique ne produisent jamais la satiété, et dont on ne soit jamais tenté de dire : C'en est assez, j'ai assez joui?

» Soit que la nature, parée de ses habits de noce, se réveille au souffle printanier de son époux; soit qu'elle produise à la lumière du jour les familles sorties de son sein , ornées des plus

riches couleurs et dotées des instincts les plus variés ; soit qu'elle s'enveloppe d'un voile mélancolique , sous lequel elle dérobe une partie de ses cliarmcs} ou que, fatiguée de proléger tant d'ainours et de présider à tant d'hy menées , elle se repose dans le sommeil de l'iilvcr , toujours belle de sa naïve beauté ou parée de sa négligence , toujours aimable dans sa régularité ou sublime dans ses désordres , elle est sûre d'intéresser par tout ce qii'elle nous montré , ou par tout ce qu'elle nous cache, par tout ce qu'elle nous accorde et par tout ce qu'elle nous refuse 5 il est également doux de s'attrister ou de se ranimer avec elle , et , lorsqu'elle s'enveloppe dans le sein des frimas et sous un voile de brouillards,, ce n'est pas une beauté qui s'é-teint, c'est une femme qui dort et dont on épie le réveil.

» 0 nature ! il fut donné à tous les cœurs sensibles de t'adorer; mais, qui pourra jamais te comprendre? »

Nous quittâmes ce frais et riant vallon , et nous pénétrâmes dans une gorge fort étroite, au fond de laquelle un pic * , qui porte sa tête jusqu'aux nues , versait une lueur pâle et mystérieuse. En entrant dans ce ravin, notre Italien le salua sous le nom de Val-derimagination. « La mémoire , nous ditil, est le miroir des faits et des temps passés ; elle renouvelle des perceptions effacées; l'imagination est un rayon pur de la Divinité j elle n'emprunte rien des sens, dont les rapports sont mensongers 3 elle tire tout de son propre sein; elle ne se souvient pas , elle crée ; elle ne compose pas, elle produit; elle élève

* Sommet ou poiute de montagne granitique.

des palais au sein des déserts , elle peuple les solitudes les plus abandonnées , et elle place l'image de la liberté dans les lieux où l'innocence gëmit sous le poids des chaînes. L'imagination est la consolatrice des infortunés, la mère des douces rêveries et la fée bienfaisante de l'espèce humaine. C'est ici surtout qu'est le sanctuaire de cette enchanteresse 5 c'est ici que je viens l'invoquer dès l'aube du jour, lorsque ce pic que vous apercevez , brillant de clartés, est encore couvert de brouillards-. Ce combat entre la lumière et les ténèbres retrace à mon esprit la guerre que se livrèrent entre eux les élémens dans les premiers jours du monde 5 ces roches , débris des vieilles tempêtes, me rappellent cette époque de désolation durant laquelle les vagues de l'Océan venaient se briser contre leurs flancs , lorsque les monstres des

mers hurlaient sur ces coteaux où les oiseaux font aujourd'hui entendre leur doux ramage j lorsque les coquilles pélasgiennes voguaient sous leurs voiles de nacre sur ces sommets qu'un soleil bienfaisant a depuis revêtus de verdure; lorsque les volcans sous-marins vomissaient leurs feux sur la surface des eaux, pétrissaient une argile ductile, et formaient ces ampliithéâtres qui sont aujourd'hui la parure de la terre j lorsque la nature inlumescente remplissait les fissures des rochers de ce fluide minéral qui a formé les fdons métalliques , qu'elle convertissait le silex en cristal, le bitume en houille , les coquillages en marbre , les zoophytes en montagnes, et le carbone en diamant j lorsqu'elle creusait dans les entrailles de la terre ces réservoirs d'où sont partis depuis les fleuves qui ont formé les vallées, époque de perturbation où l'esprit de

Dieu, voguant sur les eaux , soulevait et apaisait les tempêtes , et où le chaos , obéissant à la voix de l'Eternel , composait avec les débris de l'ancien monde un monde nouveau.

)) Telles sont les tristes et sombres images que retracent ces ruines à mon esprit lorsque les ombres les enveloppent encore ; mais lorsque la nuit replie ses voiles , et que le soleil dore de ses premiers feux cette haute sommité , je crois assister à tous les développemens de la création. Ce pic, étant l'un des points les plus élevés du globe, a dû être le premier desséché , et conséquemment le premier couvert de verdure. Ce fut sans doute sur cette hauteur que la première brise agita le premier feuillage, que le premier zéphyr caressa la première rose , et que le premier écho répéta le chant du premier oiseau 5 alors commencèrent les rap-

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ports d'une heureuse communication entre le ciel et la terre , chaîne d'intelligence et d'amour dont le péché a depuis brisé les anneaux. Dans ces temps d'innocence, les célestes gardiens des étoiles descendaient de la voûte éthérée sur la montagne pour y admirer le nouveau chef-d'œuvre né de la pensée du Créateur. Alors les chérubins aux regards enflammés, aux plumes frémissantes , ces jjalerins d amour dont la route est le temps , et la patrie r éternité y suspendus sur leursr ailes brillantes , contemplaient avec extase les premières filles des hommes. Les airs étaient alors remplis de ces intelligences qui planaient sur les vierges nées dans le printemps du monde , comme dans les premiers beaux jours on voit les papillons se balancer sur les roses : temps heureux où chaque vierge avait son chérubin qui, en la regar-

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dant, oubliait les étoiles! Ce lut alors que se firent ces révélations du ciel à la terre , ces grandes manifestations qui furent gravées dans le cœur des vierges avant d'être consignées dans les livres sacrés.

«Le péché a brisé les anneaux de cette chaîne divine; mais lorsque je contemple ce lieu , jadis le théâtre de tant de miracles , je ne sais quel sentiment secret m'avertit qu'ils peuvent , avec la j^ermission de Dieu , se renouveler encore. Lorsque j'entends retentir sur le sommet de la montagne des airs champêtres, lorsque je la vois briller d'une douce clarté , il me semble que les anges y reviennent, et qu'ils y chantent sur des harpes d'or les louanges du Seigneur ; et si durant ces symphonies un jeune pâtre se laisse doucement glisser du sommet de la montagne aux pieds de la bien-aimée qui l'attend dans la vallée ,

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je vais avec empressement pour contempler le miracle 5 mais lorsque, arrivé près du couple amoureux , je vois le séraphin sans ailes et la vierge sans auréole , je m'éloigne avec douleur , je déplore avec amertume leur triste destinée , en disant ; C'est cependant ainsi que le péché les a faits ! »

Le quatrième site sur lequel nous conduisit notre duc napolitain porta à son ame rêveuse des inspirations d'un autre genre. L'horizon, plus découvert , nous permettait d'apercevoir à une assez proche distance un plateau élevé sur lequel plusieurs sources d'eau vive entretiennent une végétation abondante en graines et en baies de toute espèce . Comme le festin est toujours préparé sur ce plateau, il est le rendez - vous habituel des oiseaux à

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grande enverjure que les froids du cercle polaire chassent , à des époques périodiques , de ces tristes contrées dans des régions plus heureuses- il est en même temps l'asile des oiseaux de nos climats qui, au retour des beaux jours, traversent la Méditerranée et se reposent des fatigues d'un long voyage dans ce lieu d'étape. L'oiseau du pôle se rencontre tous les ans sur ce sommet avec l'oiseau revenu de l'équateur , comme les sauvages de la mer du Sud avec les marchands européens dans les auberges du Mexique. AussitÔL que nous fûmes à portée du lieu, et que nous pûmes entendre les clameurs mélancoliques des oiseaux du Nord, notre Italien s'écria : « 11 est nuit close sous le p(Me! les cigognes et les outardes, après avoir vu tourner le soleil sur l'horizon durant un jour de six mois, sont parties du pôle à nuit tombante 5 ces

oiseaux sont mes courriers ordinaires (lu ]\ordj ils m'en apportent les nouvelles les plus fraîches : ils ont visité le détroit de Behring , la baie de Baffm et celle d'Hudson, et ils ont découvert en se jouant le passage du Nord, si périlleusement et si inutilement cherché par les navigateurs européens. Mes messagers ont vu le Lapon mélancolique chasser les zibelines, poursuivre les ours blancs sur la glace , et harponner les baleines 5 ils ont pu voir aussi des missionnaires anglicans, des Esquimaux portant la mître , et les hordes errantes sous ce cercle polaire agitées parles querelles théologiques; ils ont trouvé surpris par des îles flottantes plusieurs bâtimens explorant ces tristes rivages au nom de deux gouvernemens , dont l'un cherche sur toutes les mers les ressources nécessaires pour couvrir l'Europe de ses innombrables

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armées, et l'autre pour verser sur le globe les produits surabondans de son industrie. Ces estaffettes ailées, venant de contrées si lointaines et si opposées, ont sans doute mille choses à se dire, et si nous avions ici l'aimable académicien qui fut longtemps le drogman des oiseaux , il pourrait nous donner une relation intéressante de leurs voyages.

Leshirondelles d'Afrique racontent saps doute aux cigognes du Groenland les caravanes qu'elles ont suivies , la situation des puits du Grand-Désert, et la fraîcheur de ses oasis- elles leur apprennent sans doute qu'elles se sont reposées sur la tente hospitalière du Bédouin , et qu'elles se sont régalées des grains de mil du pauvre nègre consultant ses grisgris. Arrivées dans les villes saintes , elles se sont perchées sur les minarets de la Mecque j elles ont niché à Médine sur le tombeau du

saint prophète j elles en racontent tous les miracles. D'autres oiseaux à l'aile plus forte ont traversé le désert de Sarali et le royaume brûlant de Darfour^ ils ont vu Mollien de Paris et Cailland de Nantes, missionnaires d'humanité dans ces contrées où d'horribles blancs achètent de misérables noirs.

^»Les petits oiseaux insectivores, qui ont l'aile courte et une résidence fixe, portent gravées sur leurs rétines les cartes topographiques de leurs petits bocages. La feuille d'arbre qui abrite le domicile de leur jeune famille y est soigneusement gravée. Les oiseaux de haut vol portent dans leurs cerveaux une mappemonde. Les mers, les terres, les îles , les archipels y sont dessinés avec tous les degrés et toutes les minutes du méridien. Le contour de tous les rivages y est tracé avec préci-

sion. Cassini ne faisait pas des cartes plus savantes, et Boiigainville connaissait moins bien le gisement des îles de basalte et les rescifs de corail de la mer du Sud. Lorsque ces aéronautes ailés partent du cap de Bonne -Espérance , ils ne prennent jamais l'ile Rodrigue pour l'Ile de Sainte -Hélène.

Ils aperçoivent de plus de deux cents lieues au large cette île mélancolique où tout ce qui reste d'une immense renommée et de l'empire du monde est caché sous un peu de terre.

M Mais ce n'est pas seulement du haut de ce plateau et de la multitude d'oiseaux qui s'y réunissent que descendent de graves pensées. Tout ce qui tapisse les flancs de la montagne, les eaux qui en sillonnent les pentes , les plantes qui fleurissent à leurs pieds , n'ouvrent pas une carrière moins immense à l'imagination. Cette forêt de

sapins que nous apercevons , livrée à la cognée des bûcherons , deviendra , sur les chantiers , une cité flottante qui peut-être remontera la rivière des Amazones, passera le détroit de Magellan , et traversera le canal ouvert entre les Cordillières par les Mexicains affranchis.

» Ce sansonnet qui chante sur la cime de ces sapins , et cet écureuil qui se balance sur leurs rameaux , devenus prisonniers de quelque citadin, amuseront les loisirs de sa jeune famille.

Cet ours, surpris dans sa tanière, dansera peut-être un jour sur les places publiques de Florence. Ce mélèse ombragera le tombeau d'un homme vertueux de la plaine. Ces bruyères, ces gentianes brilleront dans les parterres d'Italie , et le laurier des glaces étalera ses pétales de rose sur les terrasses aériennes qui décorent le sommet des

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palais de Gênes. Ces lavandes , ces serpolets , recueillis par les villageois de la montagne, et vendus aux habitans des villes , parfumeront les coussins de quelques-unes de ces dames romaines qui ne séparent jamais le plaisir de la dévotion, et qui, jusqu'à la prière, font tout avec volupté. L'onde de ce ruisseau versé par la Stura dans le Pô ira sur les rives de l'Adriatique , aux pieds de quelque beauté , pour y faire entendre son dernier murmure j et qui sait si ces fleurs n'orneront pas un jour le front découronné de ces souveraines qui n'ont brillé comme elles qu'un printemps! »

C'est ainsi qu'un solitaire à qui on a tout ravi, hors le rayon d'intelligence qu'il a reçu de Dieu, peut , dans le petit coin de terre où il est exilé , se transporter par la pensée sur tous les points du globe, se placer dans toutes

les positions heureuses , s'associer à toutes les afFections douces, et, quoique abandonné du monde , entrer en société avec l'espèce humaine tout entière.

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