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Il y avait en ce temps - là , dans la vallée , un homme de complexion extraordinaire et de mœurs analogues à la bizarrerie de ses organes. Il avait la lumière en horreur. 11 causait ou cou-, rait toute la nuit , et dormait tout le jour. Il ne commençait à jouir de la vie que vers le soir , et sa vivacité allait toujours croissant jusqu'à minuit , et en diminuant depuis minuit jusqu'au point du jour , époque à laquelle il tombait dans un sommeil profond. Il y avait seulement dans les vingt-quatre heures deux courts intervalles durant lesquels il jouissait de la plénitude de sa raison ; c'était celui qui précède le lever du soleil , et celui qui suit son coucher.
Nous fûmes curieux d'observer ce phénomène. Nous nous rendîmes dans
une grotle taillée dans le roc , et là, nous vîmes à la lueur que jetaient plusieurs oiseaux nocturnes, et une multitude d'insectes phosphoriques dont l'organe visuel sympathisait avec le sien, un petit homme déjà vieux, à stature grcle, au visage blafard, aux cheveux de filasse, aux yeux d'escarboucle. Lorsque nous arrivâmes , il leva avec un effort douloureux ses paupières , et il fixa sur nous des regards qui nous épouvantèrent.
Il était alors neuf heures du soir; et , après avoir épuisé auprès de lui le protocole des civilités qui sont en usage dans les cavernes, nous prîmes la liberté de demander à l'hôte de celle-là quelle pouvait être la cause de l'état affligeant dans lequel nous le trouvions.
« Je suis né, nous dit -il, d'une famille qui cachait la médiocrité de sa fortune et la nouveauté de sa race sous
le voile criinc noblesse qu'elle venait d'acheter. On avait chez nous de l'ambillon. On voulait faire de mon frère aîné la souche d'une grande maison. On se proposait d'acheter pour lui une compagnie de cavalerie , et de marier ma sœur à un officier qui remplissait à Versailles la charge de capitaine de levrette. On espérait qu'avec le crédit que donne à la cour le commandement de cette petite bête , on parviendrait à placer un jour des étoiles ou des graines d'épinards sur les épaidettes de mon frère.
.« Toute la fortune de ma famille pouvant à peine suffire à la dot de ma sœur et à l'établissement de mon frère , il fallut nécessairement sacrifier tous les puînés , et je fus en conséquence destiné à la carrière monastique j si toutefois on peut appeler carrière un état dans lequel on ne trouve que mi-
sère et tracasserie sur son chemin , et Vin pace au bout. On aurait bien préféré pour moi l'ordre de Cîteaux, parce qu'il offrait la perspective d'une existence plus commode j mais pour y entrer il fallait une dot, et je n'étais pas assez riche pour faire dans cet ordre vœu de pauvreté. Je fus reçu dans un autre ordre , dans lequel il ne fallait que de la résignation et de la piété.
M Lorsque j e fus à la Trappe , j e me souvins un peu trop des leçons de mes illustres maîtres d'Aubenton et Valmont de Baumard. Je sentis avec chagrin que la Providence m'avait plutôt ajDpelé à l'observation des choses naturelles et positives , qu'à la contemplation des choses surnaturelles et mystiques.
» Je m'occupai moins de la vie future , que je comprenais mal , que des vers de terre que je trouvais sous ma main en creusant ma tombe. Je com-
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posai une nomenclature complète des annelides , et je l'envojai à mes anciens maîtres, qui en furent si charmés, que souvent ils citent dans leurs ouvrages les observations du trappiste.
)> Lorsque j'eus épuisé la seule branche d'histoire naturelle qui fût à ma portée , et que je n'eus plus rien à faire , le chagrin s'empara de moi. La solitude, les austérités, les jeûnes altérèrent ma raisonj et je commençais déjà à rainer, foixv me servir d'une expression monastique , lorsqu'on me rendit novice encore à la vie commune.
» Je fus bientôt rétabli par les soins de ma famille. Elle me proposa alors d'entrer dans un ordre de mendians , où l'on me faisait espérer toutes les libertés dont on jouit lorsqu'on a la besace sur le dos. Mon goût pour la zoologie me reprit de plus belle dans le nouveau couvent où j'entrai. Je pou-
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vais y étudier en grand plusieurs branches d'histoire naturelle , et embrasser toute la série des animaux invertébrés.
Je correspondis avec Olivier, Latreille, Bosc , Geoffroy et les plus grands entomologistes de l'époque. LesPicpusme voyant plus particulièrement attaché à l'étude de l'insecte dont le nom a quelque analogie avec le leur, crurent que je me moquais d'eux , et pour m'apprendre qu'on ne doit jamais hasarder de mauvaises plaisanteries contre les moines , ils me descendirent dans un cul de basse-fosse.
» Ce fut là que je contractai la maladie dont je suis demeuré depuis affecté : la fraîcheur et l'obscurité du lieu boursouflèrent mes paupières^ je sentis mes yeux se fondre et ma vue s'éteindre. Lorsque je revis le jour , son premier rayon produisit sur moi un eilèt semblable à celui d'un fer rouge;
je m'aperçus que l'épiderine qui couvrait loule l'habitude de mon corps avait acquis la couleur d'une chicorée qu'on a fait blanchir dans un caveau.
» La révolution, en me rendant la liberté , priva mon père et ma mère de la leur 5 elle fit plus , elle les priva de la vie. Orphelin et, pour ainsi dire, aveugle, je remerciai le ciel d'avoir jeté sur mes yeux un voile qui me dérobait la vue des bourreaux de ma famille et celle de mes geôliers. Devenu par mes infirmités un rebut de la nature, et par ma ditFormité Feffroide mes semblables, je me suis retiré dans cette vallée, où je puis courir toute la nuit sans ren- ^.ontrer personne, et dormir tout le jour sans craindre les importuns. »
Lorsque le malade eut achevé son histoire , le docteur lui demanda la permission d'examiner ses yeux, et lorsqu'il en fut très-proche, il ne put dis-
simuler l'effroi qu'il eu éprouvait. Il continua néanmoins son examen , et après l'avoir terminé avec toute l'attention dont il était capable, il annonça que la fraîcheur du caveau habité par le malade, avait fait déclarer une phlegmasie sur chacune des deux disjonctives palpébrales; qu'il en était résulté un écoulement humoral qui avait altéré la cornée qui recouvre l'iris j que ses paupières, tuméfiées, après avoir acquis une épaisseur volumineuse , s'étaient en quelque sorte dédoublées , et avaient donné naissance à une pseudo-paupière placée sous la véritable , mobile comme elle, et ayant un mouvement indépendant; que, d'autre part, l'obscurité du lieu et le besoin involontaire de recueillir le peu de rayons lumineux qui pouvaient exister dans les ténèbres avaient agrandi les pupilles au point qu'elles occupaient toute la place de
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l'iris ; qu'elles avaient reçu un mouvement de dilatation et de contraction semblable à celui qu'on observe dans les jeux du petit-duc . du tête-chèvre , et des autres oiseaux nocturnes ; que ce mouvement , se communiquant par le nerf optique et par l'un des rameaux du grand sympathique à tout le système nerveux , occasionait la fièvre cérébrale qui le saisissait la nuit en l'absence des rayons lumineux , et qui l'abandonnait durant le jour en leur présence.
Il conseilla comme moyens curatifs un séton sur la nuque , le collyre de Lanfranc , l'usage du sinapisme et des pédiluves , et plusieurs linimens , on guens et pommades ophthalmiques , et il insista surtout pour qu'il accoutumât peu à peu ses yeux au grand jour, qu'il appelait le collyre lumineux , parce qu'il devait fc\ire cesser le clignotement
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(les paupières , la dilatation des pupilles j et tous les accidens que ces divers mouvemens occasionaient dans la boîte cérébrale. 11 assura le malade que ce traitement suivi avec constance le re tirerait peu à peu de la classe des oiseaux nocturnes, dans laquelle il s'était trop légèrement placé, et qu'il le restituerait à la dignité de l'homme.
Il était onze heures du soir lorsque le docteur eut achevé de donner sa consultation et de prescrire son ordonnance ; mais il était trop tard ou trop tôt. Le malade était dans une agitation qui le mettait hors d'état d'y rien comprendre ; l'heure du paroxysme approchai tj son pouls était devenu plus intense et plus inégal , son visage plus allumé , ses paupières plus dilatées et plus ardentes j à travers leurs deux ouvertures on voyait le feu qui brûlait sur sa rétine comme à travers les bouches
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d'un cratère on voit la lave bouillonner; nous jugeâmes que l'éruption était prochaine par la manifestation de quelques idées singulières qui sortaient périodiquement de son cerveau, lorsqu'à minuit la fièvre était à son maximum.
En effet, minuit ayant sonné, ses membres tremblèrent , ses traits s'enflammèrent, sa voix préluda par des sons inarticulés , et elle éclata enfin en une imprécation conçue en style apocalyptique qu'il adressa à la Nuit.
<f Auguste fille du Chaos, s'écria-l-il, je te salue. Tu existais, et rien n'était encore. Tu jetas un œuf dans l'Erèbe , la chaleur du fleuve le féconda , et le monde sortit d'une coquille.
» ONuit! mère des tendres rêveries, des songes flatteurs, des illusions plus aimables que la vérité , et d'une mélancolie plus douce que la joie ! couvre-moi de ton manteau parsemé d'étoiles , et ne
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le relire que lorsque je serai rassasié des voluptés dont tu nous enivres.
j) Une langue mortelle ne suffit pas , il faudrait la harpe d'un ange pour exprimer l'extase que j'éprouve , lorsqu'à ta douce clarté j'entends la colombe gémir, l'engoulevent croasser, les falènes nocturnes bourdonner, lorsque je vois toutes les familles animales dont je suis le roi dilater leurs ardentes pupilles.
» Alors tout est , sur la montagne, lumière , harmonie , volupté. La houlote , fixant ses yeux sur les miens , reconnaît en moi son maître , et s'incline avec respect; et lorsque , vers l'aube du jour, le premier chant de Yortolandes glaces et le bavardage du jaseur de Bohême m'avertissent qu'il est temps de descendre de la montagne , les belettes , les blaireaux , les effraies me reconduisent jusqu'à mon logis, où les chauves-
souris m'attendent et me complimentent.
» Mais que ces momens enchanteurs sont courts ! et que n'est-il en mon pouvoir d'en prolonger éternellement la durée! Habitans de Saturne, que vous êtes heureux ! une seule de vos nuits dure quinze de nos années! Que ne puis-Je aller chez vous passer quelques aimables soirées! »
Le délire du malade continua sur ce ton , mais en s'affaiblissant toujours jusque vers les trois heures du matin j il y eut alors remittence dans la fièvre ; le pouls se calma , ses yeux furent moins ardens , la parole moins haute , le visage plus serein. Nous comprîmes par ces signes que le jour ne larderait pas à poindre. Sa figure était comme un cadran qui indique les heures, et sa voix comme un timbre qui les sonne . La raison lui revint à l'heure qui précède
le jour; il nous entretint alors comme un homme expérimenté dans les affaires et tout-à-fait initié dans le monde. Ce passage d'une exaltation poussée jusqu'à la démence à un état de recueillement et de réflexion nous frappa : il nous rappela cette lumière sereine qui , dans les régions équatoriales , succède brusquement à de sombres tempêtes.
Le malade était seulement un peu tourmenté par fenvie de dormir, et avant de s'abandonner au sommeil il nous dit : V Heureux celui qui dort ! »
Notre malade s'endormit en elfet d'un sommeil profond. Nous le quittâmes à la pointe du jour. Deux serviteurs attachés au service de la grotte nous accompagnèrent avec les flambeaux qui y entretiennent ime sinistre clarté : l'un portait une elï'raie renfermée dans sa cage , l'autre un chat sauvage sur son épaide. A l'aide de
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cette lanterne et de ce falot nous traversâmes les précipices, et nous arrivâmes sans accident au fond de la vallée. J'ai oublié d'avertir en commençant que notre original aux yeux de chouette résidait sur une de ses croupes les plus élevées.