‹ Voyage dans la vallée des originaux (volume 2)Chapitre 12 sur 13 · LE PESSIMISTE · texte numérisé non relu

LE PESSIMISTE

Nous partîmes le lendemain au point du jour pour aller visiter un autre original dont on nous avait d'avance signalé le caractère singulier. Nous le trouvâmes penché sur le point le plus éminent de la montagne. 11 assistait au

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spectacle du soleil levant, el il prêtait l'oreille au concert des oiseaux qui saluaient de leurs premiers chants le père du jour. H admirait les arbres brillants d'une rosée qui en nourrissait le fruit et en rafraîchissait le feuillage. La brise du matin agitant leurs rameaux faisait tomber des perles humides sur les fleurs qui ouvraient leurs calices pour les recevoir. Des milliers d'insectes s'emparaient des jeunes baies que la saison venait de mûrir. Abritée sous des mousses imperceptibles, ces petites familles sortaient de leurs domiciles de verdure pour assister au banquet du malin.

« N'est-il pas étrange , nous dit notre original , que lorsque la Providence verse avec tant de profusion ses bienfaits sur tout ce qui respire , l'homme demeure insensible à de si éloquentes leçons et à de si touchans exemples. Il lïy a pas un insecte caché sous l'herbe

dont elle ne prévienne les besoins , et l'homme néglige d'assister l'homme qui est son semblable , son compagnon de misère sur la terre. Qu'j a-t-il donc de si pénible à être bon , et quel plaisir au contraire ne trouve-t-on pas à l'être.'' On a du courage , du talent , de la vertu quand on peut 3 mais pourquoi u'a-t-on pas de la bonté tous les jours ? En nous donnant des bras pour secourir, des moyens pour assister, Dieu nous a-t-il donc refusé un cœur pour aimer ? 7\.urait-il créé l'univers dans sa bonté , et l'homme dans sa colère? Serait-il vrai que le dernier de ses ouvrages fût le plus imparfait, et qu'il eût terminé son œuvre savante connue on termine un grand spectacle par une pièce bouftbnne?

» Est -il rien au monde de plus atïllgeant (ajoutait cet homme singulier), que le speclacledes hommes livrés, dans

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de grandes villes, au développement de toutes leurs facultés? des multitudes de chars se croisant dans tous les sens, écrasant dans leur course rapide tout ce qui se trouve sur leur route, et le peuple perpétuellement sous la roue? des malheureux, placés sur les bornes et sur le seuil des portes , invoquant la pitié publique? Le roitelet trouve sur les buissons la petite graine qui le nourrit, le Savoyard ne trouve pas au milieu de la société le petit sou qui le fait vivre ! Il n'est pas un seul jour dans une grande ville où quelqu'un de nos semblables ne meure de faim et de misèreet s'il est vrai que les infirmités des hommes opulens qui abusent de tout vengent les malheureux , elles ne ressuscitent pas les Lazares qui ont succombé.

» Une dureté farouche se réunit dans le cœur humain à l'avarice ; elle y

étouffe les premiers seutimens de la nature. Si je pénètre dans l'intérieur d'une famille , je vois une mère battre ses enfans , ou les gourmander avec colère. Si dans une école je vois des maîtres impitoyables maltraiter de faibles élèves qui, pour valoir un jour quelque chose, ont besoin d'indulgence et de bonté, comme les nouveau - nés ont besoin du lait de leurs mères ; si dans un hôpital je vois un médecin visiter des numéros en courant, dans de longues salles, avec une rapidité telle que l'on croirait qu'il aspire plutôt à remporter le prix de la course qu'à soulager des malades; si dans une maison de détention je VOIS de menottes, des colliers , des chaînes , j'entends le gémissement des prévenus condamnés à la torture du secret; si dans une administration je vois tous les employés livrés aux plus cruelles alarmes. Oc

épure en France comme on purifie en Espagne. Le trésor public ne s'enrichit pas de ces mutilations, mais la Morgue et les filets de Saint-Cloud en révèlent le mystère.

» Ici on déporte, on jette sur des plages désertes de pauvres Parias qui viennent de l'autre hémisphère invoquer la douceur des lois de celui-ci.

Là, une réunion de chrétiens qui prend le titre de sainte laisse égorger par de farouches Musulmans d'autres chrétiens qui réunissent sur leurs personnes l'intérêt qu'inspirent leurs haïues vertus, le souvenir de leurs aïeux, et les affeclions plus douces d'une religion pleine de miséricorde.

n Et pourtant on soutient que nous avançoiis chaque jour vers un plus haut degré de civilisation , et c'est sans doute parce que nous sommes si imparfaits que nous demeurons toujours si per-

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fectlbles j et pourtant la religion est là avec ses temples, ses lévites, ses sacrifices, ses doctrines et ses antiques exemples, plus sublimes encore que ses doctrines. Tous les malins on va à sa paroisse , on y entend des discours qui sont pleins de l'onction évangélique ; tous les soirs on court an théâtre , on assiste à des représentations où le crime est flétri, la dureté punie, l'innocence vengée. Dans les cirques, les animaux eux-mêmes nous donnent des leçons de justice et d'humanité , et c'est depuis qu'il y a tant de moralistes qu'il n'y a plus de morale. En sortant à'Andromaqiie une mère bat ses enfansj en sortant du Tartufe un père envoie les siens aux jésuites : ce qu'il y a de bizarre dans une telle situation, c'est que nous avons cessé d'être sauvages sans cesser d'être cruels. On est impitoyable avec politesse , oppresseur avec des for-

mes , impie avec palelinage , perfide avec les dehors de la franchise. Les préceptes, les moralités, les prédications abondent j mais ce qui nous manque pour devenir meilleurs, c'est d'avoir perpétuellement sous nos yeux les exemples de cette bienfaisance éternelle qui n'a besoin ni de jésuites ni démissionnaires pour se répandre. La duplicité provient de ce que nous nous tenons trop éloignés d'une nature toujours vraie dans sa marche, uniforme dans ses développemens , sublime dans ses phénomènes j on a placé trop d'intermédiaires , élevé trop de murailles entre Dieu et nousj il faudrait se répandre dans les campagnes , assister le printemps au réveil de la nature , et le matin au lever du soleil j si l'on voyait la Providence servir à tout ce qui respire son déjeuner du matin, on serait bienfaisant durant toute la journée.

Saint Louis rendait la justice au pied des chênes , et Louis XI dans le donjon de Vincennes ou dans le château de Plessis-Ies-Tours. Des moines fanatiques instruisaient des procédures sanguinaires dans des cloîtres sombres et solitaires. Marat vivait dans des souterrains , et c'était du fond des salles vastes et silencieuses où fut délibérée la Saint- Barthélemi que le comité de salut public se rendit l'effroi du monde.

Henri ÏV, au contraire, élevé au milieu des libertés champêtres , plantait de ses mains royales des mûriers dans ses jardins; il vivait avec Olivier de Serre; il se plaisait avec les agriculteurs, et la plupart des grands hommes de cette époque vivaient habituellement à la campagne.

» Je voudrais que les palais de nos rois fussent entourés , non de jardins dont la fastueuse symétrie annonce la gêne

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et la servitude, mais qu'ils fussent élevés au milieu de vastes domaines couverts de moissons et peuplés de cultivateurs; je voudrais que le souverain put voir le matin, du haut de ses croisées , le terrassier venir avec son louchet réclamer la faveur de gagner à la sueur de son front le pain de sa journée; le moissonneur courbé sous le poids du jour, et la timide glaneuse ramasser en pleurant des épis insuffisans pour nourrir sa famille; je voudrais que le monarque se réveillât au chaut des coqs de sa basse-cour, qu'il entendît durant le jour le bruit cadencé des batteurs de ses granges, et qu'il s'endormît le soir au chant des oiseaux empresses de proléger le sommeil d'un si bon prince. J'aimerais à le voir s'occuper avec Teissier des bêtes de son parc ; avec Yvart, des assolemens; avec Lombard , de ses ruches ; avec Thouin , des

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bonnes pratiques d'agriculture; avec l'illustre Jussieu, des principes généraux de la végétation.

» Des occupations si paisibles adouciraient l'ame d'un monarque trop belliqueux : les conscriptions , si cruelles pour les mères; les interventions, si onéreuses pour les voisins; les impôts, si durs pour les peuples; les guerres, destructives de l'espèce humaine, cesseraient ; la paix régnerait dans le cœur du monarque comme dans les champs qui l'environneraient; une noble émulation pour l'agriculture se répandrait dans sa cour ; les courtisans deviendraient laboureurs par ambition, elles dames de la cour bergères pour paraître plus intéressantes.

» Je voudrais que les hôtels des ministères et des grandes administrations fussent entourés de culture; j'aimerais à y voir la vigne étaler ses pampres ,

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le houblon s'élever en pyramide , le verger offrir ses fruits , les arbres forestiers balancer leurs cimes dans les airs , et une main paternelle graver sur leurs écorces : « U administration cueille , ?nais elle n arracJie pas . ;> Je voudrais voir les plantes oléagineuses et errliines y croître, fleurir et mûrir en toute liberté. Mais ce que j'éloignerais des domaines de l'administration , ce sont les oiseaux qui rasent la surface des eaux pour saisir de faibles insectes. Il n'y a que trop d'éperviers dans le monde : je voudrais n'y voir que des hirondelles, et qu'elles vinssent nicher dans les appartemens et jusque sur le secrétaire de leurs excellences.

Leur ramage tempérerait les sévérités ministérielles , et les soins qu'elles mettent à nourrir leurs petits apprendraient aux administrateurs qu'ils doivent veiller au bien-être de leurs subordonnés . Je

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varierais les décorations et les mouvemens de ces paysages administratifs suivant le genre de travail dont seraient chargées ces administrations paysagères. Je placerais le cygne, symbole de la candeur, dans le jardin des affaires étrangères, et de tendres ramiers roucouleraient sans cesse sur le comble des hôtels de la police.

» On néglige beaucoup trop en France les formes gracieuses , les sensations douces et heureuses. Lorsqu'on est agréablement affecté, on est bien-aise de faire participer ceux qui nous entourent au bonheur qu'on éprouve. Ces sensations , lorsqu'elles sont habituelles, pénètrent l'ame , modifient insensiblement ces fibres invisibles qui nous font ce que nous sommes. J'ai vu un ministre chasser impitoyablement un pauvre employé qui était son compatriote , et revenir subitement sur cet acte de ri-

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gueiir lorsqu'il l'entendit exécuter , dans un bosquet voisin de son cabinet , un air qui appartenait à la musique pastorale de son pays. L'homme au fla~ Êjeolet, destitué une seconde fois, s'avisa d'un expédient analogue. Il présenta à son excellence un bouquet de narcisses. C'était la fleur dont on avait habitude de couronner la tête et de parer le berceau de celui qui devait être un jour ministre. La fleur opéra comme la chanson. Le souvenir de l'heureux enfant triompha de la dureté du ministre vieux et ennuyé.

» Si j'avais quelque pouvoir en France, je ne permettrais dans Paris la construction d'aucune maison sur un emplacement nouveau qu'autant qu'on y aurait ménagé un jardin sur le devant et une plantation de saules pleureurs sur le derrière ; et quant aux maisons bâties dans l'alignement des anciennes

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rues , j'exigerais que les locataires cnireiiiisseot de petits parterres sur leurs croisées et des pigeonniers sur les mansardes. Je voudrais que des plantes sarmenteuses ou grimpantes, cultivées au rez-de-chaussée, s'élevassent jusque sur les combles, et qu'on pût voir le lierre s'attacher sur les murailles par ses pâtes et ses racines, la clématite par ses pétioles, la vigne par ses vrilles, les liserons et les faséoles grimper en s'entortillant de droite à gauche, le houblon et le chèvrefeuille s'élever en exécutant leurs mouvemens de gauche à droite. Les locataires de tous les étages seraient ainsi liés entre eux par des guirlandes de fleurs, et la paix régnerait sur tous les paliers.

» Je voudrais que des cobéas , des morelles , des vignes-vierges , dirigés sur des fils invisibles , traversassent d'un côté de rue à l'autre, et qu'on ne mar-

chat dans Paris que sous des dômes de verdure dans lesquels les oiseaux viendraient nicher. Au lieu de persiennes et de jalousies on aurait sur chaque croisée un treillage sur lequel les capucines étaleraient leurs nectaires, les pois de senteur leurs papillons , les volubilis leurs trompettes roses et violettes. On verrait de jolis minois se montrer quelquefois au travers des mimoses , et des soupirs s'exhaler dans des touffes de sensitives. Le soupirant placé au rezde - chaussée arroserait les racines de l'arbrisseau qui porterait son heureux feuillage jusque sur le visage de la beauté, tandis que le jaloux , masqué sur sa croisée par un espalier de rubus et d'églantiers, trouverait sa curiosité repoussée par les pointes de la ronce et les épines de la rose.

» Je ferais ainsi de ce vilain Paris une ville d'enchantement. J'étoufferais

SOUS une végétation généreuse la dépravation sociale ; les vices disparaîtraient sous les fleurs, et avec quelques boisseaux de graines et quelques plants d'arbrisseaux, je referais la société tout entière. J'apporterais une attention particulière à la décoration intérieure des apparteinens. Je ne souffrirais aucune loge de portier sans oiseaux , aucun vestibule sans caisses et pots de fleurs , aucun salon sans volière , aucune alcôve sans colombe. Depuis qu'on a banni les tourterelles des appartemens, il n'y a plus de constance. Au lieu des carillons que les pendules exécutent d'une façon monotone, les oiseaux clianteraient les heures, et une feuille de rose, docile au ressort qui lui imprimerait le mouvement , les désignerait sur le cadran.

Des béliers à la Mongolfîer verseraient toutes les nuits une onde limpide, et on s'endormirait à son murmure.

» Si l'on a conservé en Hollande la simplicité des mœurs antiques , c'est que les rues sont ombragées d'arl)res , et qu'on s'j adonne beaucoup à la culture des fleurs. Si les Américains du nord composent la société la plus morale et conséquemment la plus heureuse qu'il y ait au monde , c'est que des ruisseaux arrosent les rues , et que des plantations ombragent les maisons. Le skuylkill porte dans la ville des Philadelplies , avec ses flots salutaires , la franchise et l'harmonie.

» Depuis qu'on a ôté au pauvre desservant de campagne son demi-arpent de jardin, ses prédications deviennent dures. Il comprend mal les libertés de l'église gallicane lorsqu'on le prive des libertés champêtres. Rendez -lui son presbytère , ses antiques ormeaux , et vous le restituerez à la douceur évangélique. Lorsqu'il aura entendu et vu

toute la semaine les oiseaux chanter et nicher sur les rameaux de ses arbres, il permettra qu'on danse le dimanche sous leur ombrage,

» O vous! ajoutait notre original, qui êtes les images et les représentans de Dieu sur la terre , songez qu'il n'est pas toujours armé de son tonnerre, ni enveloppé dans de sombres tempêtes ! Il est aussi le père des beaux jours et des rosées fécondes , et il ne sépare jamais, parmi les hommes , le bonheur de la bonté , ni le malheur de la corruption.

» Et vous, mes frères, mes semblables, disait-il encore , créatures originairement bonnes et débonnaires, et devenues , ou ne sait comment , avides et oppressives., je ne vous conjure pas de devenir subitement des anges de bienfaisance , ce serait trop exiger de vous j je ne vous demande pas que vous cessiez tout à coup d'être cupides ,

vains , menteurs , impudiques ; il y aurait de rindiscrétion : mais je prends la liberté de vous dire : La nature vous a dénié des muscles assez forts pour vous élancer sur une proie , des griffes assez acérées pour la saisir , une gueule assez ouverte pour la dévorer ; elle vous a donné au contraire un front serein , une taille majestueuse, une démarche noble. Elle vous a créés faibles pour que vous vous aidiez entre vous ; elle vous a faits nus pour que vous vous embrassiez. Avec des organes si délicats, les mœurs du loup ne vous vont pas, le métier de renard ne vous convient pas davantage. Cessez donc d'être ce que vous êtes, soyez hommes, et par conséquent bons , et jouissez , sans orgueil comma sans dureté, du privilège qui vous a été accordé , entre tous les êtres de la création , de vous tenir debout sur vos deux pieds de derrière. »

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