‹ Voyage dans la vallée des originauxChapitre 1 sur 12 · Voyage dans la vallée des originaux · texte numérisé non relu

Voyage dans la vallée des originaux

S eu veillant ! ^> nous dit un autre original c que nous rencontrâmes dans la même ^ vallée, (c Rêver est une douce chose , et £ ceux qui ont introduit dans la société riiabitude des conversations rêveuses, et dans la littérature le genre rêveur, sont les bienfaiteurs du monde. Ce genre, ajouta-t-il , a cela de commode (ju'il n'oblige l'écrivain et le causeur

qui l'adoptent à aucune dépense d'esprit, et qu'il leur laisse disponible tout ce qu'ils peuvent en avoir. 11 y a plus, un peu de cette candeur naïve qui appartient à l'innocence des anciens jours , et que dans la corruption des temps modernes on nomme niaiserie , y fait très-bien. Mais ce genre est bien loin encore de la perfection à laquelle il pourra un jour atteindre. Je voudrais qu'on en fit la poétique, et que l'on professât le genre rêveur dans des chaires que je souhaiterais voir placées sur la cime des monts , au pied des bruyantes cascades, sur les rives mousseuses des fontaines et jusque dans le parc où le rêveur aimerait à entendre le bêlement sympathique des plus douces créatures.

L'ame humaine est comme un foyer dans lequel se réfléchissent tous les objets qui nous environnent; nos sens sont les canaux par où la matière pre-

mière du rêve parvient à noire intelligence. Ainsi , nous rêvons parle moyen (les yeux et des oreilles, qui vont chercher au loin le principe rêveur ; par le loucher, qui le saisit tout auprès de soi ; et parle goût, qui n'est qu'un toucher plus intime. H y a même des amateurs qui ont perfectionné le genre jusqu'à rêver par le nez. Et en efiet , on ne saurait disconvenir que ce sens ne fournisse aussi abondamment qu'aucun autre les élémens qui doivent nécessairement entrer dans la composition d'un rêve bien conditionné.

» L'odeur du serpolet et le parfum de la tubéreuse agissent fortement, mais diversement sur l'ame rêveuse. L'un la transporte au milieu d'un champ et lui inspire une pastorale j l'autre lui ouvre la porte d'un boudoir et lui suggère une épître erotique. La rosée qui humecte les arbres résineux et la pluie du prin-

temps qui tombe sur un taillis de châtaigiier y développent des arômes qui appartiennent à des genres divers de sensation qu'il faut bien se garder de jamais confondre. Le flair du rat musqué qui embaume les allées de votre parc, le fumet du renard, qui dès la chute du jour entre en campagne, et les émanations du blaireau, qui dès le matin se hâte de rejoindre ses dieux domesliques , procurent aux âmes vaporeuses des jouissances si abondantes et si variées qu'on ne pourrait sans injustice refuser à l'odorat une place honorable dans la poétique du genre. Je pense qu'il conviendrait de diviser cette branche de littérature en autant de rameaux que nous avons de sens, et j'aîouterais à cette nomenclature de sens inné qui agit par lui-même et indépendamment des objets extérieurs , sens qui échappe à toute définition et dont

nous sommes redevables à la philosophie allemande , cpii nous l'a donné parce qu'elle a pensé qu'un organe de plus pouvait entrer dans nos convenances.

» Et pour commencer par les yeu>L, lequel d'entre vous n'a été mille lois touché de la feuille mélancolique qui dans les mauvais jours se détache des branches d'un saule , qui pleure avec vous comme pour vous avertir que vous devez bientôt mourir comme elle? La graine légère que la brise sympathique du nord emporte par son aigrette , la faine qui s'échappe des rameaux d'un hêtre , la pomme qui tombe du haut d'un sapin vous jettent dans une mélancolie profonde. Mais si , assis à l'ombre d'un marronier , vous voyez tomber sur vos genoux son fruit précurseur de l'hiver, votre ame en tressaillit, toutes vos facultés sontboulevcr-

sées par la chute inaltendiie d'un marron d'Inde. La lumière tremblolante de la lune au fond d'une allée sombre qui n'est fréquentée que par les oiseaux nocturnes vous touclie d'une manière sensible ; mais si l'astre , se levant majestueusement derrière la cime des arbres , vous apparaît sous la forme d'un croissant argenté , vous êtes affecté d'une manière essentiellement différente. Je voudrais une poétique particulière pour chacun des quartiers de la lune, et je m'en rapporte à ceux qui dans leurs rêveries rendent un culte singulier à la divinité de la nuit.

» En voilà assez pour les jeux. Je saisis actuellement le poète rêveur par ses deux oreilles, et je lui dis : Entendezvous murmurer autour de votre écritoire

Ce par-.sitc aile Que nous avons moisclic appelé?

» Celte petite symphonie ne réveille l-elle pas en vous mille agréables pensées? Votre style ne coule-t-il pas avec plus de souplesse et de naïveté? Quelques coups d'aile ont suffi pour donner une autre direction à votre génie. Vous êtes à votre insu entraîné à imiter les accords de la mouche, et déjà vous murmurez comme elle. Le grillet , ce troubadour mélancolique de la nuit , dispose votre ame à soupirer une élégie; et la cigale avec son tambour de basque vous inspire de joyeux accens.

Les insectes sont inspirateurs. Chaque espèce a sa mélopée ; mais il n'est donné qu'aux esprits rêveurs d'en comprendre le solfège. Prêtez l'oreille aux échos que font retentir de rustiques pipeaux , ou bien placez-vous sous le vent qui vous apporte le son de la cloche du village voisin , vous êtes naturellement disposé à entonner les chants

de Théoci ite ou le refrain des cantiques de votre paroisse.

» Nourrissez-vous au fond de votre cœur une aimable langueur , allez dans le bocage écouter le chant de l'oiseau qui soupire ses amours : la colombe est inspiratrice. Eprouvez-voiis des chagrins domestiques , enfoncez-vous dans l'épaisseur des forêts, prêtez l'oreille aux clameurs de l'oiseau chassé de son nid : le coucou est consolateur. Etesvous tourmenté par d'indignes collatéraux , par des créanciers intraitables, par d'insolens folliculaires, voyez l'hirondelle , qui saisit à la volée la guêpe sanguinaire ; l'alouette huppée, qui , grimpée sur le dos de la génisse, la délivre des insectes qui la tourmentent j la bergeronnette , qui à coups de bec nettoie de bêtes parasites la toison argentée de l'agneau qui vient de cpiitter sa mère. Comptez sur les soins d'une

Providence vengeresse qui ne laisse aucune persécution impunie, et qui protège également dans les maux qu'elles éprouvent l'espèce pécorale et l'espèce rêveuse.

» Parlez-nous d'un ciel cotonneux , d'une atmosphère transparente , d'une neige lumineuse, des eaux phosphorescentes et des forêts frémissantes; mettez la nature entière à contribution avec ses flambeaux suspendus à un dôme d'azur, avec cette force inconnue qui lui fait enfanter des nébuleuses et éteindre des soleils ; qui consolide les vapeurs en astres brillans et matériels, et fait tomber sur nos têtes dans une pluie d'aérolithes les petits corps planétaires qui ont perdu l'équilibre. Réunissez avec art dans un rêve savant les aurores boréales et les feux de Saiut-Elme , la flamme des volcans et le petit falot des insectes nocturnes, le vieil Océan mugissant

contre les rivages et le ruisselet de cristal qui s'écoule en murmurant dans la vallée, et vous aurez composé un rêve qui fera mourir de jalousie les rêveurs les plus vaporeux.

» Voilà pour le rêveur des champs.

Mais le rêveur de ville a d'autres devoirs à remplir , parce qu'il a un autre but à atteindre 5 et c'est surtout pour lui qu'il est d'étroite convenance d'appeler à son secours cet organe inné qui sort tout neuf des fabriques allemandes. Le rêveur de ville doit refouler dans un bateau à vapeur le courant impétueux de ce siècle maudit qui a la prétention de tout comprendre, la manie de tout définir, et de renfermer la pensée dans des formes rigoureuses et dans des expressions claires et précises qui ne sont pas applicables au genre rêveur. Dans ce genre , moins on comprend , plus on admire. On n'y est sublime que lors-

LES REVELRS. ii

qu'où est inintelligible. Celui qui le cultive doit mener une vie de sylphe , et se nourrir à la vapeur. Il fuit tout ce qui est moderne , il considère peu ce qui est antique; mais il se passionne pour le gothique. Il interroge les monumens du moyen âge; il leur parle comme s'ils étaient animés, ou, pour mieux dire, il les anime et leur accorde le don de la parole, (f Tour de Saint- » Jacques , réponds-moi : dis-nous de » quels nobles exploits tu as vu s'hono- » rer nos illustres aïeux? » La tour répond , et notre sensible rêveur écrit sous la dictée de cet énorme amas de pierres. A Versailles, il voit le grand roi en brouette se promener dans son parc avec ses principaux domestiques , ou méditant aux genoux de la Maintenon la proscription des hérétiques; aux Champs-Elysées, il voit renaître le père des lettres tenant d'une main la plume

qui célébra les grâces de la belle Laure, et de l'autre la torche qui mit le feu au bûcher destiné aux mécréans.

» Il se plaît surtout à jeter des fleurs poétiques sur les vieilles Gaules , à les rajeunir d'un coloris plus frais. Il cherche en Bretagne le château du roi Arthur, il suit avec respect les traces héroïques de la Barbe-Bleue, il visite le champ de bataille des Trente, et, par un chemin toujours fleuri , il vous conduit depuis le faubourg Saint-Germain jusqu'à Quimpercorentin. Il fait une visite de politesse aux Chéroquées , il s'entretient avec les vierges et les sachems du Désert , il envoie ses billets de faire part par la petite-poste des Missions 3 et s'il se rend en Palestine, il n'en déguerpira pas sans vous apporter une carafe de l'eau du Jourdain.

A Paris , il ne s'enquiert ni du palais ni des thermes de l'empereur Julien ; mais

LES RÊVEURS. i3

il demande au Poiit-INeuf la Samarilaiiie, au faubourg Saint- Antoine son antique cliateau , à la montagne Sainte- Geneviève son estrapade , à Saint-Gervais son carillon , au Marais les Blancs- Manteaux, les bleues célestes etlesFeuiilantines. Rêveur mystique, il hante les monastères; il vous en conte les douceurs. 11 dit la chère du réfectoire et la bonne odeur du parloir. Il se résout à être le Vert- Vert du couvent pour en devenir un jour le directeur. Il aime à descendre dans les tombeaux, à explorer des sépultiuTs, parce qu'il sait que plus d'un rêveur a fait fortune dans l'exploitation d'un cimetière. Quelquefois poète des champs , il endosse un vêtement pastoral , il entonne des airs champêtres pour cacher l'instinct du courtisan. Il n'a pas besoin de perdre son temps à lier ensemble des idées rêveuses , à leur donner de l'ensemble et

i4 LES RÊVEURS

de riiarmoiiic ; il saute rapidement d'un sujet à un autre. II est l'écureuil de la littérature en attendant qu'il puisse en être le renard.

» Que s'il ne se sent pas la force nécessaire pour conduire jusqu'à sa fin une rêverie savante, il se rend dans la rue Neuve-des-Angustins , et il y trouve un laboratoire où l'on met les rêveries en commun. Il y fournit son contingent, et il est admis, à raison de sa mise, comme conniianditaire dans une société où les rêves sont une marchandise. Avec ces rêves, on fait de l'histoire, de la poésie lyrique et anacréontique, de la physiologie 3 on y rajeunit le sicambre Clovis, qi^i acheta des évêques "gaulois la souveraineté de notre antique patrie , et qui fit shlaguer nos grands-pères qui ne voulaient pas recevoir l'eau sainte. On y traite avec suavité le grand Chilpéric , et avec une

LES RÊVEURS. i5

onction mystique le bon roi Dagoberi.

Le genre rêveur s'applique à tout; avec lui on fait en droit public Id^ Législation primitive, en religion le Génie du christianisme, dans les cours royales certains actes d'accusation, au théâtre des comédies larmoyantes et des tragédies royales, à la tribune le bonheur de l'Espagne, et aux finances d'éloquens rapports, au moyen desquels vous avez un trésor public toujours rempli de rêves.

M On ne saurait assezle répéter : Malheur à celui qui dort ! il peut être agité par des songes tumultueux et éprouver un sursaut à son réveil. Mais heureux ceux qui veillent et qui possèdent le talent agréable de rêver en veillant !

)i La fortune et les honneurs n'arrivent plus qu'à ceux qui rêvent. »

iG LES REVEURS.

Autre Rêveur.

f( Mon voisin , j'estime peu votre rêveur de ville, " nous dit un original qui vivait, ouplulôt quirêvaitdans lamême vallée, et non loin du premier. «Votre rêveur est un intrigant qui a épousé la Muse rêveuse comme on épouse une veuve sentimentale , dans l'espoir de tirer un parti lucratif de ses penchans aux beaux sentimens. Mais pourquoi donc vous moquerdurêveur des champs?

quel mal fait-il donc dans le monde ? Sa vie coule dans une parfaite innocence, et il jouit d'autant plus qu'il possède moins. On ne le voit jamais intriguer dans les cours ni assister aux grandes cérémonies du palais. L'oiseau qui arrive du pôle et s'arrête dans son champ est pour lui ce qu'est pour le courtisan le plénipotentiaire qui arrive de Russie, et il salue la première hirondelle que le

printemps nous envoie comme on reçoit à la cour le premier représentant d'une république qui vient de naître.

Que restera-t-il au pèlerin du désert , si vous le privez du prestige qui lui fait voir , dans des plaines brillantes de sable , le cristal des eaux et de frais ombrages , et qui le conduit d'illusions en illusions jusqu'aux terrres habitées. Il y parvient enfin, toujours conduit par l'espérance ; et lorsqu'il arrive et qu'il croit s'y reposer et jouir, il meurt.

Telle est riîumaine destinée : ne plus rêver; c'est cesser d'exister j ne plus espérer, c'est mourir.

« Le rêve le plus admirable que l'on puisse faire, ajouta notre rêveur, c'est sans contredit celui de l'apparition du dix-neuvième siècle , brillant de jeunesse et de santé , et se présentant de bonne grâce au combat contre un vieux siècle fatigué et couvert des infirmités

i8 LES RÈVELRS.

que lui ont léguées les dix-huit siècles qui l'ont précédé en se renversant sur lui. Ce vieux siècle disparaîtra avec ses doctrines surannées et son lourd bagage; il disparaîtra au milieu d'une confusion universelle , parce qu'un jeune séducteur commence toujours par avoir raison contre un vieux raisonneur, et finit souvent par avoir tort. Ceux qui dans ce moment sont assez malheureux pour gouverner le vieillard auraient dû déjà depuis long-temps, par de prudentes et successives concessions , se mettre en harmonie avec la raison nouvelle qu'apporte le jeune siècle. Ils devraient sentir qu'une moitié du monde , en s'émancipant et se donnant une administration d'un genre nouveau , fait nécessairement perdre son équilibre à l'autre moitié. Mais une telle prévoyance n'est pas à la portée des cabinets : un sage demeure lou-

LES REVEURS. iç,

jours sage s'il vit seul; une réunion de sages est toujours un peu folle.

>i Voisin, voisin, continua notre rêveur, je le vois apparaître comme une comète menaçante ce siècle gigantesque portant la foudre et des doctrines nouvelles dans son sein, et provoquer au combat le vieux siècle qui s'arme pour le maintien de ses privilèges.

Alors, malheur! malheur! Je vois les antres du nord vomir sur notre belle patrie leurs sauvages populations, nos monumens détruits , nos colonnes et nos palais tombant sous le marteau des barbares, et le cosaque fumant tranquillement sa pipe sur des ruines sanglantes. Malheur! malheur! J'entends la clarinette guerrière résonner dans le camp des Tartares , et nos rives effrayées ne redire qu'en tremblant des chants que les échos du Caucase étaient accoutumés h répéter. Malheur ! mal-

heur ! Je vois les hommes du vieux siècle et les hommes du siècle nouveau succomber ensemble , et ceux qui survivent résister aux douces lois de la nature dans la crainte de peupler des tombeaux. Malheur! malheur!

» Mais , après de longues adversités, les vainqueurs s'humanisent et les vaincus se rassurent. Les barbares éprouvent dans un pays nouveau les séductions d'un climat plus heureux , d'une vie plus douce, d'une autorité plus tempérée et d'une civihsation plus avancée. Alors, bonheiu^! bonheur!

Quel mal vous avons -nous fait en nous donnant des lois nouvelles pour vous obliger à abandonner les lieux qui vous virent naître , et les familles auxquelles vous dûtes le jour? Pourquoi répandre ici notre sang et prodiguer le vôtre ? Pourquoi vous battez-vous?. .. et pour qui? Bonheur ! bonheur ! les vainqueurs

LES REVEURS. at

s'imprègnent peu à peu des doctrines qu'ils étaient venus pour combattre , les haines s'amortissent, les défections se multiplient, elles souverains, accourus au secours de la vieille cause, commencent à comprendre qu'ils ont épuisé vainement leur propre patrie pour en détruire une autre, et qu'il est impossible de forcer une nation entière à renoncer à des lois qu'elle a voulu se donner, et à reprendre celles dont des besoins nouveaux l'obligent à ne plus vouloir. La civilisation nouvelle vient, après de longues adversités , s'établir plus brillante sur les débris d'une génération entière sacrifiée à l'aveugle ment des cours. Bonheur! bonheur !

M Mais pourquoi faut-il que le pouvoir , dérobant son bandeau à la fortune, ne cède jamais qu'à la nécessité?

Pourquoi faut il que le principe du bien ne sorte jamais que de l'excès des maux ?

-Kî LES RÊVEURS.

A quoi sert d'armer des milliers de régimens contre deux ou trois idées? Le christianisme lui-même a éprouvé ce triste sort. Il fut soumis aux épreuves les plus cruelles et aux persécutions les plus atroces. Plusieurs empires , s'aflaissant sur eux-mêmes , saluèrent en tombant l'apparition du culte qui devait civiliser le monde. La terre entière en armes n'a pu ébranler aucun de ses dogmes; n'y a-t-il donc pas eu assez de sang répandu, et quel sacrifice laudra-t-il que l'espèce humaine fasse encore pour rétablir l'église dans sa pureté et son indépendance primitive? 11 n'a pas moins fallu que la longue et triste folie des croisades pour répandre en Europe quelques principes de civilisation; faudra-t-il que le monde se croise de nouveau pour la développer tout entière? A quoi sert la force aveugle contre quelques principes quand ils

ont pénétré les masses, et que font des armées de barbares , si ce n'est de leur donner , par la violence , une force et une énergie nouvelles. Qu'est-ce qu'ont jamais produit les interventions militaires dans les débats publics , si ce n'est d'enraciner plus profondément les doctrines qu'elles venaient pour détruire?

L'Angleterre le sait et s'en souvient.

Les hostilités ouvertes ou cachées du grand roi fortifièrent chez elle les libertés publiques , et contribuèrent à établir cet équilibre entre les pouvoirs publics qui est aujourd'hui le flambeau du monde. Ainsi l'a voulu le suprême ordonnateur des choses.

» Fidèle au principe par lequel il fait sortir la vie de la destruction , il a doté chaque individu de cet amour de soimême qui le fait veiller à sa conservation j mais il a donné à l'espèce , réunie en masse, cet esprit de vertige etd'er-

reiir qui ne lui laisse l'espérance de quelque bien qu'après avoir traversé de grands maux. Les générations humaines s'entassent comme les feuilles des arbres, et sur leurs couches accumulées par les révolutions et par les tempêtes, une civilisation nouvelle s'établit, et des forêts majestueuses s'élèvent. Nous comprenons mal ces mystères. La Genèse ne veut pas qu'on explique Dieu 3 mais l'histoire nous apprend à expliquer les hommes. Jetés sur la terre comme des taupes , nous formons, à force de peines et de tàtonnemens , de longues galeries ; et quand nous sommes au bout , nous tombons dans les pièges du taupier ; et d'antres taupes , aveugles comme nous, refusent de nous enterrer. 11 y a trente ans, il y avait une grande émulation à se défroquer, aujourd'hui il y a une sorte de frénésie à s'encapuchonner.

LES RÊVEURS. i5

Toujours folies sur folies, ruses contre ruses , emportemens iniques et repentirs équivoques, longues adversités et courts instans de bonheur. Voilà l'histoire; mais, en attendant, le nouveau siècle s'avance , et on ne fait rien de ce qui serait nécessaire pour le désarmer. Les courtisans du vieux siècle prévoyant sa déroute , cherchent à en tirer parti dans son heure extrême, et ils se traînent à sa suite comme les fricoteurs derrière les armées vaincues. Voisin , voisin , en attendant le dénouement de ce grand drame , il est prudent de dormir; mais n'oublions pas qu'il est quelquefois dangereux de rêver. »

Page 1