‹ Voyage dans la vallée des originauxChapitre 2 sur 12 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

Les Plaisirs d'un grand Seigneur à la campagne.

Dans cette longue galerie de tableaux qui s'offrent au yeux des voyageurs parcourant les vallées suisses , il n'y avait pas de paysage plus enchanteur que celui que Ton voyait autrefois dans l'Eugadine, et qui portait le nom de Mayen- Feld. Plusieurs ruisseaux descendant des glaciers après avoir abreuvé des prairies émaillées de fleurs, et serpenté autour de petitesbabitations pastorales , se réunissaient au pied de la montagne et y formaient une rivière.

Des fabriques suspendues sur des abîmes, des rochers, dont les flancs tapissés de mousses et de lychens , portaient leurs têtes noircies jusque dans les

images ; plus bas, des troupeaux, de petites cultures, du mouvement et delà vie, tout cela composait un paysage séduisant par sa négligence même , et qui plaisait d'autant plus que la nature en le créant n'avait pas songé à plaire.

M. le comte de Gorouski-o-Patazboti, Tarlare de race , Russe de nation , î'rançais par fantaisie , et cosmopolite par goût, faisant son tour en Suisse, s'éprit d'une belle passion pour ce site cbampêtre. Montagnes et vallons, glaciers, cascades et rivières, fabriques et clialets, il aclieta la contrée tout entière dans le dessein de l'arranger à sa guise sur un nouveau plan, et de venir tous les étés dans ce paysage ainsi retourné faire de Ja sauvagerie en talons rouges. Monsieur le comte de**''' avait 10,000 francs à dépenser par jour 3 avec de tels moyens on se fait aimer partout, mais on est sûr d'être adoré en Suisse.

■aS PLAISIRS D'UN GRAND SEIGNEUR

M. lecointe,dereloiiràPétersboiirg, mande son architecte, place sous ses yeux le plan actuel des lieux , le dessin au crayon des merveilles de l'art qu'il veutsubstitueràces beautés grossières.

met à sa disposition des fonds considérables sur Bâie , Zurich et Genève , et sous ses ordres une colonie entière , composée d'anabaptistes , de serfs , de Tartares, etil expédie tout ce monde-là pour la Suisse. L'ordre formel était de pousser rapidement les travaux et de ne se laisser arrêter par aucun obstacle.

Monseigneur aurait voulu qu'on eût refait la montagne en vingt-quatre heures.

L'architecte, aidé de toute sa colonie, alla le plus vite et le mieux qu'il put; mais la fonte des neiges et le débordement des torrens suspendirent les travaux pendant quelque temps. M. le comte séchait d'impatience , et dans un accès de celles qu'il éprouvait, il

«•crivit de Pélersbourg à son archilecte la lettre suivante :

« Vos lenteurs, mon cher Monsieur^ » me font horriblement souffrir. Un » rien vous arrête. Cette vilaine pointe » de rocher placée au milieu de mon j> paysage,et qui porte sa tête jusqu'aux » nues, devrait depuis long-temps avoir >i change' de place , ou du moins avoir » été gracieusement arrondie ou agréa- » blement bronzée. Je veux me prome- » ner en carrosse sur mon glacier , et « descendre par une pente insensible )) jusque dans la zone torride , que je « vous ai commandé de creuser au fond » de la vallée, et où je veux placer un ;) village de Cafres. Vous savez, et le j) plan vous l'indique, où j'ai résolu » d'établir une tribu de Lapons , une » horde d'Arabes , et une bourgade w chinoise. Une jolie petite Chine au » sein des Alpes sera d'un efi'et piquant.

3o PLAISIRS D'UN GRAND SEIGNEUR

w Je veux un nombre prodigieux de » pagodes, de kiosques, de bosquets , » de moulins à vent , dont les ailes doi- » vent être garnies d'œufs d'autruches y et de parasols bordés de sonnettes.

» Dans les lieux les plus déserts , je » veux des ermitages , des abbayes en » ruine , des ogives suspendues dans » les airs, des pyramides, des pierres n tumulaires , des tombeaux , de jolis M cimetières ornés de saules pleureurs ; ;) de la mélancolie, beaucoup de mé- » lancolie , elle est en ce moment à la » mode , et celte capricieuse veut être y prise sur le temps. Si, malgré tous vos » soins, il reste encore dans mon paysage » quelques pointes inaccessibles et qui n aienlmauvaise grâce, placez-y deseaux » jaillissantes, un petit lac, s'il est pos- » sible. Je serais flatté d'aller en bateau » sur celte pointe. Mais surtout, Mon- » sieur, mon cher Monsieur, occupez-

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» VOUS de la chaumière qui doit être » mou habitation personnelle ; em- » ployez pour sa construction tous vos >) soins et votre habileté. Qu'elle soit de » ce goût simple qui s'allie si bien à la » noblesse. Songez que l'été prochain >) l'Europe entière sera dans celte chau- ') mière , et que vous y serez jugé. Et » sur ce , mou cher Monsieur, je vous » baise bien les mains. »

(( P. S. Je vous recommande cette y> vilaine chaîne de collines qui borne )i insolemment ma vue du côté de )) l'ouest. Une telle impertinence ne >) doit pas être plus long-temps tolérée."

La belle saison étant venue , M. le comte arrive de Pétersbourg en Suisse avec une suite nombreuse.

Il travaille d'abord avec son architecte. Il fait achever les constructions commencées, corriger les parties défectueuses j il parcourt tout le terrain ,

32 PLAISIRS D'UN GRAND SEIGNEUR jelaut des ponts, ordomiaiU de nouveaux ermitages, un camp tartare ici, un temple de bramines par là. Monseigneur eût voulu placer le monde entier dans son domaine.

Lorsque le travail fut achevé , M. le comte fait publier dans les vingt-deux cantons qu'il fera tel jour l'inauguration de sa chaumière 5 q^^'il y mariera une jeune vierge, qu'il y aura gala, bal, concert et spectacle pour la bonne compagnie 3 joutes , mats de Cocagne et bulïbts pour la multitude j que les citoyens indigènes et messieurs les étrangers y seront accueillis avec distinction , et gracieusement traités. Dans ce moment la Suisse était pleine de ces oisifs qui , après s'être ennuyés tout l'hiver dans les capitales de l'Europe , font leur tour durant l'été pour pouvoir dire qu'ils ont vu la Suisse.

Au jour fixé, et dès l'aube de ce

jour-là même , les gros bourdons des abbayes qui avaient conservé leurs clochers, les cloches des minarets et les cornets à bouquin des Suisses annoncèrent que la fête allait commencer.

L'intendant de Monseigneur, en habit noir , répée au côté , chapeau sous le bras , assisté d'une suite de laquais en grande livrée , recevait à la porte avec beaucoup de politesse tous les arrivans,^ et il inscrivait sur sa liste leurs noms, litres et qualités, après quoi il leur faisaitle mieux qu'il pouvait les honneurs du local.

Il était onze heures du matin ; le jardin était déjà envahi par les étrangers, et Monseigneur dormait encore dans sa chaumière. M. le comte de Patazhoff olFrait dans son caractère un mélange de goûts frivoles et d'idées grandioses, et dans ses manières ces

affectations calculées et cette politesse insolente qui est la pire de toutes les fatuités ; je veux dire la fatuité tartare. Sa conversation, en grande tenue , était ce que sont en peinture les tableaux de fantaisie appelés pêle-mêle^ où les fleurs des champs sont confondues avec les fleurs de parterre dans des corbeilles, dont des nymphes entrelacées avec des satyres forment le tissu. La chaumière dans laquelle il reposait paisiblement était soutenue par des mélèzes debout, revêtus de leurs écorces et fichés en terre ; et comme on avait creusé à la vrille toute cette charpente, des liges d'églantier végétaient e\ croissaient secrètement dans l'intérieur de ces arbres , jusqu'à ce qu'elles trouvassent une ouverture pour se montrer : en sorte qu'on voyait des roses naturelles s'épanouir sur des écorces résineuses. Le toit était en chaume,

revêtu d'une mousse abondante et soyeuse, dans l'épaisseur de laquelle on avait caché des vases pleins de fleurs , en sorte qu Ils offraient l'image d'un parterre, La chambre à coucher de M. le comte était indiquée sur le toit par des carrés de coquelicots qui, en fleurissant sur sa tête, semblaient verser sur elle leurs influences bienfaisantes. L'intérieur de ce bâtiment était parqueté en racines d'ifs , en bois d'aulnes et de micocouillers , et lambrissé avec l'albâtre et la serpentine que l'on trouve dans le canton des Grisons. Les consoles, les tables, les chambranles étaient composés de carbonates de cuivre nommés malachites , venant des mines du Mont-Oural; de marbre lumachelll ^ venu de la mine de Bleyberg, en Carenthie , et de lapis lazuli y tiré des déserts de la Boukranie, et de la même mine qui avait fourni le

revêtement intérieur du palais élevé par la grande Catherine à Orlofî. Le plafond de cette chaumière était revêtu d'une toile peinte par Horace Vernet.

On avait commandé à ce grand peintre une fantaisie champêtre, et il composa sur les dimensions qu'on lui avait données une scène politique. On voyait sur cette toile une baleine qui s'élevait dans le nord comme une montagne au milieu des flots, jetant des torrens d'eau salée par les évents , suscitant des tempêtes , et menaçant d'ébranler les mers et d'engloutir la terre par les mouvemens de sa queue. On remarquait , d'un autre côté , un géant plein de force et de majesté, traînant à sa suite des millions de barbares , armés de cent manières diverses. Au centre , trois ou quatre pauvres petits peuples , resserrés dans deux presqu'îles , soulevaient leurs capuclions pour voir quel

serait le résultat de celte lutte gigantesque. Entonnant des cantiques, au lieu de chants de guerre, alignant des processions, au lieu de lever des régimens , et ne sachant s'ils seraient enveloppes par les fanons de la baleine , ou atteints par les bataillons du géant. C'est dans cette chaumière , et sous cette toile, sur laquelle on pouvait deviner les futures destinées du monde , que notre seigneur tartare reposait mollement. Midi sonne, M. le comte se réveille , il appelle ses gens , et il fait avertir dans toutes les parties de son domaine qu'il y a réception chez lui, et qu'il va faire un grand lever. Il recommande qu'on annonce chaque personnage qui sera introduit auprès de lui avec les titres et les qualités qu'il a pris en arrivant, et que , quant à ceux qui avaient oublié d'en prendre , on donnât aux hommes à maigre toilette et

venus eu cliars-à-banc le titre de chevalier; aux hommes richement vêtus et à embonpoint volumineux le titre de baron; et que quant aux personnages arrivés en landeau ou en calèche , ou ne leur marchandât pas le titre d'excellence.

La chaumière fut bientôt remplie de tous les survenans ; et en même temps qu'on introduisait chaque étranger avec l'étiquette prescrite , les gens composant le grand service de Monseigneur s'emparent de sa personne , lui lavent les pieds, lui rognent les ongles, le rasent, versent sur ses jointures des huiles odoriférantes, lui parfument la bouche avec des pastilles, les cheveux avec des essences; chacun d'entre ses serviteurs s'emparant de l'organe auquel il est particulièrement attaché , comme à un département dont il sait tous les détails. Mais Monseigneur

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échappe fréquemment à leurs soins et à leurs empressemens. Il court en peignoir , en caleçon et en pantoufles d'une extrémité de l'appartement à l'autre j cause familièrement avec chacun des personnages introduits, leur parlant dans leurs langues , adressant à chacun le mot propre , disant de ces riens qui ont tant de prix lorsqu'ils sortent d'une bouche parfumée et qu'ils vont frapper des oreilles à lobes alongés 3 se confondant , à chaque trait d'impertinence, en excuses, eu protestations de respect , demandant pardon pour un durillon échappé à la vigilance de M. Tobias *, qui attaquait dans ce moment même avec une extrême insolence le premier de ses orteils. Puis, se tournant brusquement vers un gar-

* Célèbre pédicure demeurant à Paris, rue Saiute- Avoie, no 44-

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çon herboriste de Paris , pourvu d'une large bedaine , et qui était venu acheter des simples en Suisse , et qui se trouvait dans l'appartement au milieu d'un groupe de Français : (f Monsieur le baron , lui dit-il, que fait-on au pavillon de Flore ? Comment se portent vos excellens princes? Une estaffette qui m'est arrivée de Paris m'apprend qu'on ne fera pas cette année de voyage à Fontainebleau. On tuera des perdrix à Rambouillet, on chassera le sanglier à Compiègne , et on reviendra à Saint- Cloud s'endormir dans un éternel loto.

J'apprends par la même estaffette que la belle comtesse est tout-à-fait désappointée ; elle ne sera point duchesse.

Lorsqu'on a si long-temps joui des délices du canapé , on aurait cependant quelques droits aux honneurs du grand tabouret. Mais, à propos, que fait le Taillerand? Ce géant du congrès de

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Vienne sympathise mal avec les nains de la rue de Rivoli. Il est certainement le personnage le plus éminent et le moins influent de l'époque. 11 est remarquable que tous les gouvernemens qui se sont succédé depuis trente ans l'ont congédié la veille du joiu' où ils devaient s'engager dans de folles entreprises. Il semble qu'on ne puisse faire de sottises avec lui. ïaillerand connaît son siècle, sait son monde, commence toujours les affaires avec politesse et les termine en homme de bonne compagnie. On ne peut bien servir les petits que quand on tient les grands sous la main. Sans cette précaution, ils s'embusquent sur tous les points , vous harcèlent à toutes les issues , et vous forcent de rebrousser chemin. Mais dites-moi, je vous prie , messieurs les Français , où se porte aujourd'hui la foule ? Afllue-t-elle au Cir-

que-Olympique ou dans les salons de la rue de Piivoli? Qui l'emporte du ministre ou de Franconi? Les 3 pour loo réussissent-ils à la Bourse? L'ascension aura-t-elle lieu au rond-point?

Margate est- il sûr de son ballon, et le ministre de son parachute? Comment vont les congrégations? 11 me semble qu'elles font beaucoup trop de progrès, et qu'elles se mettent en mouvement pour recommencer les danses du cimetière Saint-Médard. Messieurs les Français, vous êtes une nation charmante , mais les capuchons ne vous vont pas.

Cela est pris à contre sens. On pardonne chez vous un acte arbitraire ; mais on est inexorable pour une gaucherie , et j'ai vu il y a trente ans la Bastille tomber, non parce qu'elle était tyrannique , mais parce qu'elle était ridicule. »

Puis , s'adressant à un groupe d'An-

glais réunis dans la cliaumière : « Milords et gentlemens , que dit- on de l'Irlande? De quelles farces divertira-t-on cette année le good natured people ?

John Bull s'ennuie , il lui faut du mouvement. Caning ! Caning ! Quel homme ! Quelle large et puissante cervelle ! Que d'avenir il y a dans cette tête ! Celle de Castlereagh était toute pleine du passé, c'est pour cela qu'il a fait tant de gaucheries. Un siècle, plusieurs siècles se sont écoulés depuis qu'il n'est plus.

y> Les Amériques indépendantes , la Grèce s'armant de ses fers pour punir des maîtres insolens , la France soutenant avec dignité sous ses princes légitimes l'honneur de son drapeau, l'Espagne cramponnée sur le tronc sanglant des plus vieilles sottises, la maison de Bragance se préparant à faire un petit voyage dans la maison des champs

qu'elle possède au Brésil * , l'Autriche se promenant en Italie, la Prusse attendant , le Saint-Père excommuniant , et malgré tant d'efforts , la puissance matérielle obligée de reconnaître enfin la puissance intellectuelle, et de baisser son pavillon devant le sien. Et que peuvent en effet les remueurs de cabinets contre ceux qui remuent tant d'idées , ébranlent tant de fibres , éclairent tant de consciences , et parlent à tant d'intérêts , contre une moitié du monde qui donne à l'autre de si grands exemples? Le silence s'est enfui avec la servitude dans les steps de la Haute- Asie; l'Europe est aujourd'hui pleine d'échos , et il y a nécessité de s'accommoder avec le nouvel ordre de choses.

On discute de toute part et avec trop de vivacité sur la Sainte- Alliance. Il

* Ceci a ëte écrit en iSa').

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est certain que les trônes et les familles régnantes n'y sont nullement intéressés. Toutes les nations européennes sentent aujourd'hui la nécessité de s'appuyer sur des trônes immuables, comme ces lutteurs qui ne sentent leurs forces que lorsqu'ils ont les pieds posés sur terre.

« Mais je m'aperçois , messieurs , que j'abuse des instans que vous voulez bien me donner 3 vous êtes venus pour assistera une fête champêtre , et je vous fais passer une revue politique. Je fuis les affaires, et le souvenir des affaires me poursuit. Je devrais être aujourd'hui à Saint-Cloud, à Schœnbrunn , au congrès , mais surtout à l'Escurial , aux pieds de la jeune souveraine qui m'honore de ses bontés , car ma maison n'est pas dépourvue de l'honneur de quelque alliance avec la maison régnante de Saxe. Le destin , plus fort

que les liommes et que les rois , dispose autrement de moi , et me retient ici pour quelques jours encore. Vous trouverez réunis dans le local aujourd'hui honoré de votre présence tous les climats, tous les peuples, tous les autels, tout ce que le souffle des dieux et le travail de l'homme ont pu créer et exécuter. La nature n'avait fait ici que du sublime 3 j'ai fait mieux qu'elle, j'ai créé du piquant , du varié , et à côté de magnifiques horreurs j'ai placé les merveilles des arts. Nous allons commencer notre tournée, si vous le trouvez bon , par des actions de grâces envers les dieux.

Sans leur aide il ne peut entrer dans les espi its Que tout mal et toute injustice.

M Allons nous prosterner au pied de mon Olympe; il est encore tout frais j et, comme les divinités qui l'habitent

ont fait hier une grande répétition , j'espère que vous ne serez pas trop mécontens d'elles. »

Nous sortîmes de l'appartement :

on donna au comte son chapeau , sa canne , ses gants , une lorgnette , un flacon , une tabatière ; on portait derrière lui une seconde canne , un autre chapeau, une redingote; et à sa suite venait encore un fourgon chargé de plusieurs autres objets de toilette. Nous nous rendîmes avec cet attirail au pied d'une colline chargée de diverses décorations, et sur le sommet de laquelle nous aperçûmes un Jupiter de fort bonne mine , faisant des agaceries à une grosse Junon qui s'en défendait avec une mollesse qui n'avait rien de bien céleste. Toutes les divinités étaient en ce moment-là en goguette.

48 PLAISIRS D'UIN GRA?yD SEIGNEUR

Le dieu dont l'aile est légère, Et dont la langue a des douceurs

descendit de l'Olympe , harangua M. le comte, et laissa son caducée entre les mains de celui de ses serviteurs qui était chargé du département des menus.

Les dieux et les déesses descendirent l'un après l'autre. Une Valaisane, conduisant par la main un poupart qui portait un arc et un flambeau , baisa tous les assistans sur les deux joues.

Un Jupiter à moustaches rousses et à ventre rebondi mit sa foudre à nos pieds , et il en retira des pétards qu'il nous oflVit et qui éclatèrent entre nos mains j après quoi il remonta avec beaucoup de dignité sur l'Olympe. Quand il y fut, M. le comte s'écria : (f Jupiter, je suis content de toi ; mais une autre fois dissimule le ventre , et coupe-toi

les moustaches! » Apollon et les Muses étaient , comme de raison, sur le Pinde. Au pied de ce mont escarpe était un marais peuplé de reptiles dont le bruit était monotone et fatigant. « Ce sont, dit M. le comte, des poètes de cour qui , n'ayant pu réussir à grimper sur le sommet, ont, après une chute malheureuse , été changés en grenouilles. »

Nous descendîmes dans une gorge étroite, bordée de rochers caverneux, dans rintérieur desquels nous aperçûmes de la fumée et des flammes qui excitèrent notre curiosité. Pour y parvenir il fallait traverser une rivière qui roulait de fort mauvaise grâce des ondes noires et plaintives. JXous trouvâmes sur ce triste rivage trois belles femmes. L'une nous coupa une mèche de cheveux , l'autre nous présenta un

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