‹ Voyage dans la Vendée et dans le midi de la France;Chapitre 6 sur 6 · DANS · texte numérisé non relu

DANS

Un voyageur arrive à Bordeaux au temps des Romaius , sous le règne de Gallien.

» Une muraille environne la ville. Nul édifice de l’intérieur lie s’élève au-dessus ; rien ne la domine que quelques sentinelles qui, debout appuyées sur leur longue lance et Vœil tourné vers lecastrum de Blaye , signalent du haut des tours l’arrivée des voiles romaines. A droite et à quelques pas de l’enceinte s’élève le temple du dieu tutélaire. Ses hautes colonnes , leurs cliapitaux corinthiens ^ ses cariatides et les arcades qu'elles supportent^ se répètent dans les eaux; et du milieu du lleuvele nautonnier découvre sous les cintres supérieurs l’azur des deux, tandis qu’entre les colonnes il aperçoit la foule franchissant» l’orient les vingt et un degrés du sanctuaire* Il voit fumer l’encens du sacrifice , ses vœux se mêlent aux vœux de la cité hospitalière.

Plus loin sont bâtis les palais des grands et des riches., ces somptueux édifices ornés de statues et de colonnades, dont un jour les superbes débris feront donner le nom de plaine d’or ( le Campaure ) au sol où on les aura retrouvés. A gauche re-

marquez le temple de Jupiter; il est recoimoissable à sa noble architecture. L’édifice en face est celui des Termes.

Au delà de ces constructions de tout genre, une longue suite de tombeaux nous indiquent la route de Noviomagne. Dans les campagnes voisines s’étendent de côté et d’autre les vignes , les villages conimerçans. Là bas, à l’endroit même où la verdure semble se confondre avec le ciel , ces maisons que vous voyez blanchir sous le feuillage , sont celles de J^ilLanova et de Sarcignan , les unes romaines , les autres gauloises. Entre Villanova et la cité, vous découvrez les arcades de l’aquéduc construit aux frais de Secundinus.

R.approchons-nous de la ville. Des deux côtés, autour des marais que la Garonne inonde deux fois le jour, les Vivisques ont élevé leurs modestes cabanes. Je parle de ceux qui n’ont point encore renoncé aux mœurs et aux usages de leurs pères. J’aime ces jolis toits de chaume , ces petits murs que rougit l’argile : ils me plaisent davantage ainsi rapprochés des brillantes demeuresde l’opulence. Mais le long des rivages , quel singulier tableau s’offre à nos regards? La toge romaine, à côté du manteau de Biturge, le légionnaire des Césars , regardant passer le chasseur desïdunes; et l’orgueilleuse Italienne, vêtue desa longue tunique, souriant à la blanche Gauloise que couvre à peine un petit manteau de lin enrichi de quelques bandes de pourpre. Sur le fleuve , au milieu des légères nacelles du pays , s’élance avec majesté la galère romaine : je la recounois à ses nombreux rameurs et aux dieux sculptés sur sa poupe. Ces autres navires bariolés de mille couleurs, sont ceux des Pietés Plus loin, ces lourds vaisseaux, au large ventre et aux voiles couleur de brique, arrivent du port des Véuètes ; ils conservent long temps leur forme et leur voilure. A travers les cris et les voix qui- se confondent sur les eaux et sur la rive , retentissent des mots celtiques, prononcés par une bouche romaine; et l’oreille entend des expressions qui déjà s’altèrent en passant sur des lèvres gauloises.

De 1 autre côté du fleuve, sous l’ombre des cyprès et aux pieds des blancs rochers de Cenon , le druide, fier de voir l’étranger venir lui demander le rameau du départ, s’indigne pourtant d’un spectacle que ne virent point ses pères; il gémit , et il lit déjà dans l’avenir l’édit impérial qui proscrira son culte et ses dieux - »

M. le duc de Damas, envoyé par M. le duc d’Angoulême pour le représenter dans la partie occidentale des Pyrénées, dans les cent jours, fut puissamment secondé par M. l *bbé Eliçagaray, qui avoit quitté la France avec M. de Coucy, archevêque de Reims, et qu’il établit à Irun chef d’une correspondance secrète avec cette partie du midi. i\i. l’abbé Eliçagaray correspondoit principalement avec IM. le baron de Garro , pour le Labour ; MM.de Geslas pour le Béarn, et M. de la Folied’Etcheparc pour la Navarre, etc. A Irun se trouvoient M- le comte Ferdinand de Berthier , M. le comte de Beaumont , M. le marquis de Saluces , M. Sainl-Jeau, maire de Saint-Jean de Luz, qui avoit reçu monseigneur le duc d’Angoulême et lui avoit donné mille preuves de son dévouement; M. le comte Blot de Chauvigny;M. deRavignan , conseiller auditeur de la cour royale de Paris; M. Dupré , sous-préfet à Saint-Flour ; M. Fabre , attaché à la maison de monseigneur le duc d’Angoulème. A Vittoria se formoit la légion de Marie-Thérèse. M. le duc de Damas, qui ne pouvoit vaincre la résistaucedeM.Thouvenot, commandant de Baïonne, résolut d’attaquer Baïonne. La garde nationale et toute la population étoient pour lui. Un coup de main pouvoit être tenté sans imprudence et décider du sort du royaume, quoique les officiers, qui s’éloieut enfermés dans la citadelle, pusseut faire quelque résistance. M. de Damas demanda à MM. Eliçagaray et Saint-Jean , s’il pouvoit compter sur deux à trois cents hommes du pays Basque; et à la voix de ces courageux amis des Bourbons., trois miilehommes se réunirent; alors M. de Damas

envoya M. de Chauvigny pour sommer M. de Thouvenot de se rendre.

Le généraiThouvenot hésitant , au retour des parlementaires, M. de Damas fit avancer M. le comte de Bertliier vers le général pour connoître ses dispositions, et M. Thouvenot connois- «mt la détermination des Basques, dit de fort mauvaise grâce que les portes seroient ouvertes. L’ivresse à Baïonne fut générale ; on ne peut lieu comparer aux transports avec lesquels M. de Damas fut reçu.

La citadelle restoit au pouvoir des officiers , et l’on dut sa reddition à l’habileté, au courage de M. de Damas et de M. de

Chauvigny, et aux offres réitérées des Basques de donner l’assaut.

Ces trois mille hommes faisoient partie de cette admirable population du pays Basque qui a toujours reconnu des chefs royalistes ; et nous citerons parmi eux M. le baron de Garro, dont les ancêtres, par leur place , étoient chefs des milices du Labour, et lui-même avoit conduit à la gloire une fouie de Basques qui avoieut émigré pour aller avec lui combattre enEspagne; et dans les cent jours, ces Basques intrépides s’opposèrent à ce qu’on donnât un seul homme à Buouaparte. Deux hommes secondèrent puissamment M. le baron de Garro dans celte résistance, M. Franchisteguy , maire d’Alpasen, etM. La Ronde d’Itsasou , aujourd’hui capitaine d’une légion. M. de Saluces et M. de Beaumont, en rentrant en France, y rendirent des services signalés ; M. de Gestas , de son côté, avoit préparé des volontaires en Béarn et en Navarre, et M. de la Folie, qui avoit une troupe toute prête, vint se plaindre de ce qu’on ne l’avoii pas employée.

Le clergé basque fut admirable, et parmi eux se distingua M. Bidegaray, curé de Saint-Pierre d’irube.

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NOTES

DU

YOYAGE EN SUISSE.

Nous voulions écrire sur la constitution des trois cantons de la Suisse que nous avons parcourus, Berne, Fribourg, Lausanne. Mais l’ouvrage de M. Raoul-Rochette qui vient de paroître, nous dispense de ce travail. Nous citerons ici les Lettres sur la Suisse.

La constitution de Berne est toujours aristocratique ; mais elle l’est dans le véritable sens de ce mot , c’est-à-dire que le gouvernement est aux mains des plus sages , des plus habiles , et non pas seulement des plus riches et des plus nobles, comme cela étoit vrai avant la révolution. Je ne veux pas dire non plus que la naissance et la fortune soient devenues des titres d’exclusion ; car , enfin , il n’est pas absolument impossible qu'un homme riche soit un homme ami de son pays ; et il seroit peut-être par trop injuste d’ajouter au malheur d’une naissance illustre la privation des droits de citoyen. Mais toute distinction patricienne a été abolie , et la seule condition indispensable , pour siéger dans les conseils de la république , c'est d’être bourgeois et attaché à une commune , c’est-à-dire, de tenir au sol par la naissance et la propriété. Le conseil souverain , ou grand conseil , est composé de deux cent quatre-vingt-dix-neuf membres : c’est le même nombre que dans les temps antérieurs. Mais , sur ce nombre, deux

cents places seulement sont réservées aux bourgeois de Berne , et les quatre-vingt-dix-neuf autres laissées aux liabitans de la campagne ; c’est là le changement le plus considérable qu’ait éprouvé la constitution de Berne , dont la bourgeoisie formoit autrefois le conseil exclusif de la république. Ainsi dans l’état actuel des choses , et en supposant que les élections de la ville soient toutes dans le sens aristocratique , résultat qui n’est guère probable , ni même possible , l’élément démocratique entre pour un tiers dans le gouvernement , ce qui donne assurément au peuple une part assez libérale. Les charges de ce conseil sont à vie , comme par le passé , et l’on attend de même , pour remplir les places vides que la mort y a faites , que le tiers environ de ces places soit devenu vacant , ce qui suppose un espace de dix ou douze ans au moins. L’expérience de plusieurs siècles a sans doute démontré aux Bernois qu’il y avoit plus d’avantages que d’inconvéniens à cette mesure, qui, laissant toujours les élémens de l’autorité dans la même proportion, et les pouvoirs dans le même équilibre , assuroit aux conseils plus de stabilité , de calme et de maturité , et éloignoit à de longs intervalles les accès de cette effervescence populaire, toujours dangereuse, même dans une république , et que nous nommons chez nous la lièvre électorale. Ainsi ces républicains , qui ont un si long usage de la liberté , craignent de la commettre au retour fréquent

des élections , et nous . Permettez-moi , mon cher ami, de

ne pas achever ce parallèle.

Vous vous rappelez sans doute combien anciennement l’approche de ce renouvellement du tiers du grand conseil excitoit de trouble et d’agitation à Berne ; que de brigues secrètes ou publiques , que d’engagemens formés et rompus , que de mariages improvisés, que de frais et d’intrigues de toute espèce. Cinquante nominations à peu près étoient assurées d’avance à des fils , à des parens , à des cliens , parce qu’un certain nombre de magistratures donnoit le droit à ceux qui en étoieut revêtus, dénommer, ou plutôt de désigner un des nouveaux conseillers. Les quarante autres places , ou environ , étoient emportées par les intrigues dont j’ai parlé, lesquelles étant

circonscrites dans l’espace de quelques heures , regagnoient en activité ce qu’elles perdoient en durée. Mais aujourd’hui, et c’est encore là un changement remarquable , tout ce grand mouvement ne sauroit plus avoir lieu : le droit d’élection a été retiré aux magistrats et rendu au peuple, qui l’exerce de la manière que je vais dire.

Le canton est divisé en bailliages, ou, comme on parle maintenant , en préfectures ; car , attendu que ce litre de bailli avoit vieilli avec le temps, il a bien fallu en substituer un plus moderne , et le peuple n’est pas moins facile ici que chez nous à se laisser mener avec des mots. Chacune de ces préfectures nomme deux députés au conseil souverain , chaque petite ville en nomme autant. Les élections se font , dans chaque commune , à la majorité absolue des suffrages des citoyens qui en sont membres , sur la proposition des syndics, préposés et autres officiers publics. Les conditions d’éligibilité sont d’ètre âgé de trente ans au moins , et de posséder dix mille francs de Suisse ( quinze mille de notre monuoie ). Le résultat de ces élections produit quatre-vingt-six conseillers , nombre bien suffisant , sans doute , pour représenter un si petit peuple , et d’un territoire aussi borné ; d’autant plus que ces élections, limitées chacune dans le ressort de leurs localités , ne risquent pas d’ètre perverties au gré d’influences on de suggestions étrangères.

Il reste encore , pour compléter le tiers de la représentation nationale , seize places environ à remplir ; la nomination en est laissée au conseil souverain , qui les distribue à son gré, sans être gêné par aucune condition d’àge , de fortune ou de naissance ; il suffit, dans ce cas , d’ètre citoyen bernois pour fixer le choix du conseil. Une pareille latitude n’a sans doute été conçue par le législateur que dans des intentions extrêmement généreuses ; elle ouvre au mérite indigent, à la vertu roturière , aux talens précoces, la carrière des emplois publics, et cela de la manière la plus prompte, la plus honorable et la plus sûre, puisque, dans une république, il ne sauroit exister de distinction plus flatteuse pour un citoyen que 1q

suffrage libre et volontaire de ses magistrats. Plusieurs choix de ce genre prouvent aussi que le sénat bernois s’est pénétré de l’esprit de sa constitution ; et il est clair qu’en les faisant il a plutôt déféré à l’opinion publique qu’à des suggestions nrivées. Mais comme les meilleures institutions pèchent toujours par quelque endroit , et que celles qui peuvent paroîire irréprochables en théorie , sont souvent vicieuses dans la pratique , parce que ce sont des hommes et presque toujours des hommes passionnés qui les exécutent, il se pourroit bien que celle - ci fût sujette à quelques inconvéniens ; que , par exemple , des élections destinées à favoriser le mérite jusque dans les derniers rangs du peuple , ne se fissent plus qu’au profit des vieux préjugés, des prétentions surannées, et qu’ainsi une mesure propre à rendre le gouvernement plus populaire , ne tendît à fortifier , au contraire , les influences aristocratiques. Je suis loin ^ au reste, de penser que cela soit; mais enfin j’ai dit que cela étoit possible , et personne , à coup sur, ne me démentira.

Le Grand Conseil est l’assemblée législative du canton : il discute et promulgue les lois ; prend les mesures de police et de sûreté générale ; décrète les alliances , les traités ; nomme les ministres étrangers , les députés à la diète, et les officiers du contiugent fédéral ; reçoit le compte et surveille l’emploi des revenus publics. Mais il n’exerce par lui-mème aucune autorité sur les diverses branches de l’administration ; cette autorité est remise au Petit Conseil , dont les membres tirés du grand et nommés également à vie , sont véritablement les chefs de la République. Ces magistrats sont , comme par le passé , au nombre de vingt-sept , y compris les deux avoyers, qui en sont les présidens perpétuels, et qui se partagent les pouvoirs et les honneurs de cette dignité suprême. Le même esprit populaire , qui a modifié l'ancienue constitution , relativement à la forme du Grand Conseil , se fait aussi , par une conséquence nécessaire , remarquer dans la composition du *■ Petit. Les habitaus des villes et des campagnes sont aptes à y siéger , et l’on compte actuellement deux paysans dans le Petit Conseil : progrès qui peut paroitre encore bien foible ; mais

qui n’en est pas moins remarquable au sein d’une aristocratie qui fut long-temps aussi inflexible que celle de Berne et qui , il faut bien en convenir , avoit acquis le droit de se croire en possession de la sagesse comme de la confiance de son pays.

Le Petit Conseil , ou Conseil d’Etat, est chargé de tous les détails de l’administration ; de la nomination à tous les emplois civils , judiciaires et militaires du canton ; (fe la perception et l’emploi des revenus. 11 propose les matières qui doivent être soumises à la délibération du Grand Conseil , et y porte les projets de lois. Les affaires y sont discutées en commun et résolues à la majorité des voix ; ce qui n’empêche pas qu’il n'y ait des commissions spéciales, telle qu’un Conseil secret , chargé plus particulièrement de la police , des négociations , et en général des affaires dont la conduite exige plus de discrétion qu’on ne peut en attendre d’une discussion tumultueuse. Le Conseil de guerre , où se préparent les décisions relatives à la levée des troupes , les ordonnances concernant le service et la discipline militaire , forme encore au sein du Conseil d’état une commission particulière.

Les revenus de l’Etat sout considérables , relativement à ce qu’ils sont en d’autres cantons de la Suisse ; car nos habiles financiers ne les trouveroient guère en rapport avec la richesse réelle du pays. La plus grande partie de ces revenus cousiste dans les biens que l’Etat même possède à titre de propriétaire , dans les fruits qu’il en retire, et dans les impôts qu’il y a établis , le cens et la dîme : encore ces derniers que l’Etat ne perçoit sur ses terres qu’à titre de propriétaire , comme je l’ai dit, sont-ils une redevance plutôt qu’un véritable impôt. Beaucoup de propriétés particulières sont effectivement dans le même cas , et le peuple préfère, généralement en ce pays une taxe aussi modérée et dont la perception , toujours proportionnée à la récolte , est simple et facile , autant que les autres modes sont dispendieux et vexatoires. En France cependant, où l’on a une si grande horreur et une si juste appréhension de la dime, il n’est pas rare de payer , bon an , mal an , le quart de son revenu : ne trouvez-vous pas cela bien raisonnable ?

II y a aussi à Berne des impôts indirects; les droits de péage r qui existoient dans l’ancien régime , ont été rétablis sous le nouveau , aussi bien que les douanes, dont le produit, m’at-on dit , ne laisse pas d’être considérable. Il faut convenir que le genre d industrie qui de nos jours réussit le mieux, sinon aux peuples, du moins aux gouvernemens , c’estl'art d’augmenter ses revenus ; et j’avoue que c’est là à mes yeux un des résullats les plus sensibles des progrès de notre civilisation. Le gouvernement de Berne, quoique généralement peu favorable aux inventions modernes, ne me paroit cependant pas trop ennemi de celle-là; et il semble que , de toutes les idées nouvelles, c’est celle qui l’enrichit le plus , dont il s’accommode le mieux. Ainsi , outre les anciens droits qu’il a rétablis , comme je Lai dit, il en a créé un nouveau , celui du timbre , qui peut être une garantie de plus donnée aux transactions sociales , mais qui plus certainement encore est une source abondante de richesses pour le fisc.

Une autre concession que ce gouvernement , d’ailleurs si éclairé sur ses intérêts , me paroit faire aux idées du siècle , c’est le zèle avec lequel il propage l’aspect militaire dans son canton et dans les autres républiques helvétiques. Les événemens qui ont amené la chute de cet Etat lui ont sans doute fait sentir la nécessité d’une force militaire , entretenue sur un pied plus respectable , et exercée d’une manière régulière et permanente ; et il ne me conviendroit pas de blâmer des précautions trop bien justifiées d’avance par les revers qu’a éprouvés cette république. Toutefois, en laissant de côté la question principale que j’aurai peut-être occasion d’examiner ailleurs. Je ne sais s’il ne doit pas résulter à la longue , pour le canton de Berne , plus d’inconvéniens que d’avantages , de ces établissemens militaires. La milice du canton est composée de huit bataillons , forts chacun de huit cents hommes , en tout 6,4oo ; ces bataillons sont exercés tour à tour à Berne , dont ils forment la garnison pendant un espace de temps assez court , six semaines , je crois ; et ils reçoivent une solde , seulement pendant la durée de ce service. Or , il me semble que , si la conséquence de ce séjour à Berne est de mettre

plus d’ensemble et d’uniformité daus l'instruction militaire, et plus de. régularité dans les manœuvres , elle doit être aussi de faire contracter à ces divers corps des habitudes et des vices de garnison peu compatibles avec les goûts et les occupations agricoles. Pour entretenir l’esprit public dans le canton , et c’est là , à vrai dire, la meilleure sauvegarde , estil donc si nécessaire de concentrer tous les moyens d’instruction dans la capitale, au risque d’infecter la population des campagnes ? Et ne seroit-il pas plus naturel , plus sage, plus conforme aux anciennes maximes , qui étoient celles de la liberté, que le contingent de chaque commune fût exercé à la défense de ses foyers sans jamais les perdre de vue , à la réserve des officiers , qui ont évidemment besoin d’une éducation guerrière plus forte, et qui peuvent plus aisément se passer de mœurs que les soldats ! Le peuple de Berne est naturellement belliqueux ; et l’esprit martial qui a présidé à la fondation de cet état , qui en a produit l’accroissement, et qui de nos jours en a .si honorablement retardé la chute , est trop généralement répandu dans les premières classes de la société , pour qu’on doive craindre qu’il s’y affoiblisse jamais. Le service étranger offre d’ailleurs à la jeunesse bernoise ce moyen d’acquérir l’instruction pratique , qui lui manque daus ses foyers ; et cela suffit sans doute pour que la République ait toujours, au besoin , une excellente école d’officiers , comme elle trouvera , dans le peuple des communes , une pépinière de soldats, toujours d’autant plus prêts à se dévouer pour leur pays, qu'on les aura moins distraits des affections de famille qui les y attachent. L’erreur commune de nos jours est de vouloir centraliser tout * et l’on ne songe pas qu’en concentrant ainsi en une seule masse tous ces intérêts , on ne fait qu’isoler les individus; car eu des esprits bornés tels que ceux du peuple , l’idée de patrie ne peut jamais être que celle du champ que l’on cultive, du toit où l’on est né et de la famille qui l’habite. Plus cette idée si simple devient collective, moins le peuple y attache de sens ; et pour lui , elle perd nécessairement en force ce qu’elle gagne en étendue.

Lausanne possède quelques édifices du moyen âge qui

n’offrent rien de remarquable, si ce n’est le soin qu’ont pris les magistrats de les approprier à leur usage actuel : en cela bien different de certains républicains qui commençoient par tout abattre , sauf à ne rien reconstruire ensuite. C’est ainsi que l’ancien château qu’occupèrent successivement les évêques de Lausanne et les baillis bernois , est devenu de nos jours le siège du gouvernement du canton de Vaud. La décoration intérieure de ce palais de la république m’a paru simple et noble; et ce qui en fait le principal ornement, c’est la vue magnifique dont on jouit , de la salle où s’assemble le Grand Conseil , sul* une partie considérable du pays de Vaud : il est si doux aux hommes sur qui repose la destinée de tout un peuple , d’avoir à chaque instant sous les yeux le tableau du bonheur public , et de contempler ainsi tout à la fois leur récompense et leur ouvrage !

Je dois dire , en effet , que je n’ai vu partout , dans le pays de Vaud y que des signe non équivoques d’une prospérité toujours croissante , et j’ajoute que j’en ai été d’autant plus frappé , que j’avois apporté à Lausanne des préventions défavorables. On m’avoit , presque partout en Suisse, représenté les Vaudois comme des partisans exclusifs des institutions populaires ; et, sM faut le dire, comme des agens de discorde entre les vieux membres de la Confédération. La manière , peut-être blâmable à quelques égards , dont les Vaudois ressaisirent , en 1798, une indépendance long-temps opprimée par le sénat de Berne , avoit pu autoriser dans le principe cette opinion rigoureuse ; et peut-être qu’en effet il y auroit eu pour les Vaudois plus de dignité à défendre sous l’étendard de leurs anciens maîtres l’intégrité du terri toire helvétique , sauf à réclamer , pour prix de ce service , une honorable et légitime indépendance , qu’à recevoir , eu qualité de transfuges de la Confédération Suisse, la liberté delà main de ceux-là mêmes qui venoient pour la détruire. Mais le temps , cet éternel novateur des choses humaines , a dû emporter dans son cours et les vieux ressentimens et les nouvelles jalousies ; et ce n’est plus d’après l’origine de cette liberté, mais d’après l’usage qu’ils en font , que l’on doit juger les Vaudois d’à présent* Ne

pourroit-ou pas d’ailleurs , dans l’hisloire même des cantons, primitifs , trouver des exemples favorables à la cause des Vaudois, et l’affranchissement des quatreWaldstestet, n’étoit il pas , au quatorzième siècle , aussi contraire aux idées féodales et aux droits de la maison d’Autriche, que l’indépendance du canton de Vaud a pu l’èlre de nos jours aux prétentions et aux droits des sénateurs de Berne. L’esprit quia dicté et qui dirige la constitution actuelle du canton de Vaud , rédigée en 1 8 1 4 , a évidemment une tendance aristocratique , laquelle , contenue dans de sages bornes , ne peut qu’affermir et légitimer tout à la fois la liberté récente de cette république. Deux partis contraires forment ici l’opposition ; l’un , qui aspire à une constitution absolument démocratique , apprécie mal , à ce qu’il me semble , la situation d’un pays trop riche et trop éclairé pour que ses conseils soient livrés à l’effervescence des passions populaires ; l’autre , composé de l’ancienne noblesse, regrette le régime des Bernois , moins favorable peut-être à scs propres prérogatives , que contraire à l’égalité absolue des citoyens. Entre ces deux partis extrêmes, et trop foibles heureusement , même en se réunissant, pour balancer la salutaire influence du gouvernement, les députés et les magistrats du peuple vaudois suivent avec fermeté la ligne qui leur est tracée par la constitution. I.es avantages d’une administration éclairée et active pénètrent dans toutes les classes de la nation, et y fortifient le patriotisme , en raison du bien être qu’ils y portent. Il est surprenant combien , en si peu d’années et avec des ressources si médiocres, ce gouvernement a fondé de grands établissemens d’utilité publique; des écoles élémentaires auprès de chaque commune ; des hôpitaux pour les malades et les aliénés ; des maisons de force et de détention , au lieu qu’auparavant les malades et les malfaiteurs étoient transportés à Berne, pour y être , les uns soignés , et les autres punis, au gré d’une administration étrangère ; des ponts et des routes superbes , et qui le disputent déjà aux plus beaux ouvrages en ce genre de la république bernoise: et plus que tout cela , des institutions agricoles qui perfectionnent de jour en jour la culture et développent l'industrie particulière au canton. Dans ce nombre , je

citerai surtout rétablissement des laiteries communes qui, par la quantité d’excellens fromages qui en sortent annuellement, forment aujourd’hui l’une des principales branches de la richesse de cepays, et menacent fe canton de Fribourg d’une concurrence dangereuse.

Sans doute il seroit injuste de ne pas reconnoître que les bases de cette prospérité ont été posées plus anciennement par le gouvernement Bernois ; et peut-être la mémoire des Vaudois s’est-elle montrée jusqu’ici plus fidèle aux injures qu’aux bienfaits de ces sévères tuteurs. Mais il est certain que, sous des mains dégagées de toute entrave , la culture de ce pays a fait des progrès rapides. La vie du corps social se manifeste ici par des mouvemens réguliers , par une activité soutenue , également éloignée du relâchement et de la turbulence : et les mots sacrés de liberté et de patrie , qui pourroieut passer ailleurs pour une ironie cruelle, ou pour un éloge fastueux, ne sont pas seulement empreints ici sur la monnoie et sur le sceau de l’Etat , mais gravés daus le cœur et exprimés dans toutes les actions des citoyens.

L’autorité souveraine du canton de Vaud réside dans un Grand Conseil, composé de cent quatre-vingts membres , nommés pour douze ans, renouvelés par tiers et toujours rééligibles. Si ce renouvellement est contraire à l’autorité permanente d’un corps aristocratique , d’un autre côté , on ne peut qu’applaudir aux précautions prises par le législateur pour garantir la stabilité de l’Etat contre les fréquens assauts des élections populaires. Le peuple ne nomme directement au conseil que soixante députés, encore assujettis à certaines conditions d’âge , de domicile et de propriété. Soixante-trois autres membres sont nommés au scrutin secret et à la majorité absolue par le grand conseil lui-même , entre les candidats désignés par les assemblées électorales , et possesseurs d’une fortune mobiliaire quatre fois plus Considérable que celle des premiers : c’est ce qu’on peut appeler le second degré d’élection. Enfin une commission électorale composée des membres du conseil d’état, de ceux du tribunal d’appel et de quarante

membres du Grand Conseil désignés par le sort , élit avec les mêmes formalités , premièrement trente-six membres du conseil souverain , parmi tous les citoyens âgés de quarante ans et propriétaires de la même quantité d’immeubles précédemment indiquée ; et en second lieu , dix-huit autres membres , choisis pareillement entre tous les citoyens âgés de vingt-cinq ans, et qui lie sont soumis à aucune condition de fortune. Voilà donc quatre classes bien distinctes de citoyens , ou quatre degrés d’élection dans le conseil suprême de la république ; et il est facile d’apprécier le soin avec lequel ont été balancés les élémensdela représentation nationale , dans ce petit état républicain , de manière à ce que la partie aristocratique y conserve line prépondérance salutaire et une majorité certaine.

Ce conseil s’assemble tous les ans , le premier lundi de mai , a. Lausanne , et sa session est d’un mois, sauf les cas où elle pourroit être extraordinairement prolongée. Tous les objets concernant la législation et l’administration publiques , l’établissement et la perception des impôts , la nomination des députés à la diète fédérale , et les instructions qu’ils y portent au nom du canton , l’institution des juges du tribunal suprême, et celle des membres du conseil d’état , lesquels continuent à siéger dans la représentation nationale, sont exclusivement dans les attribut ions du Grand Conseil. Ses séances ne sont pas publiques ; c’est sans doute afin que les lois qui en émanent ne soient pas décréditées d’avance dans l’esprit du peuple qui les reçoit , par l’affligeant spectacle des dissentimens et des passions de ses législateurs.

Un petit Conseil ou Conseil d' Etat , composé de douze membres pris dans le sein du Grand Conseil , est spécialement chargé de l’application des lois et de tous les détails de l’économie publique. Il institue ou révoque les magistrats secondaires , les agens du gouvernement , les chefs de la milice , et dispose de la force armée , pour la sûreté du canton et pour la répression des délits , sauf la responsabilité par-devant le Grand Conseil , laquelle n’est pas toujours ici un vain mot , mais une condition obligatoire imposée a tous les actes de sa

gestion. Le Conseil d’Etat est divisé en quatre commissions : des finances , de l’intérieur, de la justice et police , du militaire et des travaux publics , dans chacune desquelles chaque membre passe alternativement trois années. Il résulte de cette distribution et de l’assiduité qui leur est commandée dans l’exercice de leurs fonctions journalières , que ces conseillers d'un petit Etat acquièrent nécessairement les lumières dont ils ont besoin, en même temps la considération dont ils jouissent. 11 n’en est pas tout-à-fait de même dans telle grande monarchie , où l’importance des hommes se règle trop souvent d’après le salaire de leurs emplois , et où l’illustration des charges est quelquefois en raison de leur inutilité.

Le gouvernement de Fribourg est aristocratique ; mais il a subi , depuis la dernière révolution , des changemens importans que je vais indiquer brièvement, et qui sont nécessaires à connoître pour apprécier avec exactitude l’esprit public de ce canton.

L’autorité souveraine réside dans une assemblée de cent quarante-quatre membres , qu’on nomme le grand conseil. L’admission dans ce corps n’étoit accordée autrefois qu’aux familles patriciennes; la constitution nouvelle, rédigée en i8i4, a disposé, en faveur des habitans de la campagne, de quarante places dans le grand conseil : ainsi l’élément démocratique , jusqu’à ce jour exclu du gouvernement de Fribourg , y entre maintenant pour plus d’un quart. Les membres de ce conseil sont nommés à vie. A mesure qu’il s’y fait une vacance , le conseil lui-même nomme le nouveau membre , sur une présentation de trois candidats , lesquels sont désignés par les suffrages des habitans de la préfecture dont le membre décédé étoit le représentant au conseil. Mais le choix de ces candidats est soumis à une condition d’éligibilité indispensable : il faut qu’ils possèdent au moins vingt mille francs de biens. Le syndic présente à l’assemblée du peuple ceux qui peuvent remplir cette condition ; chaque citoyen donne son suffrage , et de cette manière se trouvent élus les trois candidats entre lesquels choisit le grand conseil.

e grci nd conseil discute et règle tous les objets d’admii üistration générale ; mais l’exécution de ses décrets et tout l’exercice du gouvernement sont confiés au petit conseil , lequel se subdivise en deux sections composées chacune de treize membres. La première section , qu’on nomme le conseil d’état, est , à proprement parler , le corps dans lequel réside la force publique ; la seconde section , constituée en cour d’appel , n'est , dans l’exercice de ses fonctions habituelles , qu’un tribunal chargé seulement de prononcer eu dernier ressort sur des intérêts pécuniaires et sur l’application des lois pénales, Ces deux sections siègent et délibèrent séparémeut , excepté lorsqu’il s’agit de proposition de loi et de la peine capitale à intliger à un citoyen. Elles se réunissent alors, et l’affaire, daus l’un ou l’autre cas , est discutée au sein du grand conseil . Ou ne sauroit trop applaudir à l’esprit qui a établi ces formes tutélaires. Est-il , en effet , de délibération plus importante et dans laquelle on doive déployer plus de solennité , que celle où l’état est appelé à prononcer sur la vie d’un citoyen? 11 y a des exemples , et l’on m’en a rapporté un tout récent , de la remise de la peine de mort , accordée par le grand conseil à un criminel condamné par le petit. Je ne dois pas négliger d’observer que le petit conseil , quoique investi du pouvoir exécutif le plus étendu , n’exerce ce pouvoir que pour les affaires et les intérêts au-dessous de quatre mille francs ; toute discussion où il s’agit d’une somme plus forte doit être nécessairement portée au grand conseil.

A la tête de ces conseils et de la république sont deux avoyers nommés également à vie. Le pouvoir suprême est partagé entre eux , et change de mains tous les six mois. L’avoyer régnant préside alors le conseil d’état et devient le chef du gouvernement ; l’autre avoyer préside la cour d’appel. Du reste, la considération publique est le seul attribut de leur charge, et ils ne se distinguent de leur concitoyens qu’à raison de leur fortune particulière. L’un des avoyers actuels, de Vero, ne passe pas pour être riche ; son collègue , au contraire , jouit d’une des fortunes les plus considérables du canton.

Les revenus de l’état sont très-médiocres. Les impositions

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directes sont inconnues dans ce pays : chaque paysan recueille en totalité les fruits de la terre qu’il a semée, de la vigne qu’il a plantée. Le gouvernement n’a donc, pour toute ressource , que quelques impôts indirects , bien faibles encore en comparaison de ce qu’ils sont partout ailleurs. Ces impôts , si toutefois on peut se servir de ce mot , consistent en droits sur les denrées étrangères au canton : car la circulation et le débit des productions du pays ne sont gênés par aucune entrave , en permis de chasse , en droits de timbre et de mutation , encore ce dernier , infiniment léger , a-til été racheté presque partout. Avec des ressources si médiocres , le gouvernement pourroit à peiue faire face aux dépenses les plus indispensables , même à celles que nécessite la perception de ces divers impôts, s’il ne possédoit des domaines dont il touche et administre le revenu. Il y a , pour cet objet, une commission, dite des finances, établie au sein du conseil d’état , laquelle est chargée de veiller à l’administration de ces biens nationaux , nomme les percepteurs des deniers publics , et acquitte toutes les dépenses de l'état, sous la condition de rendre au grand conseil le compte le plus exact de l’emploi et de l’état de ces revenus. Indépendamment de ces ressources , la ville a des propriétés communes qu’elle administre et dont elle dispose à son gré. Le conseil municipal en règle seul l’emploi , après avoir préalablement obtenu l’agrément du conseil d’état et l’approbation de la bourgeoisie , à laquelle aussi tous les comptes doivent être soumis. J’observe ici qu’il n’y a pas, dans toute la Suisse, de ville , de bourg , de chétif hameau qui n’ait ses biens communaux , dont le produit n’est appliqué qu’au bien être des membres de la communauté. De là , sans nul doute, dérive cet esprit d’union et en même temps d’indépendance qui fait la propriété des républiques helvétiques, La commune de la ville de Fribourg est particulièrement très-riche; colle de Neufcliâtel l’est immensément; et, suivant le bon esprit qui anime ces petits états , c’est toujours à des objets d'utilité publique que sont employés ces revenus. La construction de l’hôtel de l’éducation primaire , à Fribourg, et tous

les frais de cet etablissement ont été faits parla commune, sans aucune autre participation du grand et du petit conseil que l’agrément qu:elle en a reçu. En France aussi, avant la révolution , il y avoit généralement des communes instituées dans le même esprit ; et c’est certainement le coup le plus sensible qui ait été porté chez nous à la liberté publique , que l’appauvrissement ou la ruine de ces petites aggrégations politiques.

La ville de Fribourg n’a pour sa garde qu’une troupe urbaine d’environ cent hommes , pris parmi ses habitans et soldés par l’état. Les postes de cette garde sont fixés aux portes de la ville ; et un corps à peu près égal de gendarmes est disposé sur les frontières de la république. Voilà toute la force militaire d’un état qui produit peut-être plus de soldats que plusieurs cantons Suisses réunis. Les montagnes de Gruyères , si renommées pour les excelleus fromages qu’on y fabrique , ue le sont pas moins pour la belle et vigoureuse race d’hommes qui les habitent. Près du tiers des soldats suisses capitulés en France est Fribourgeois et tiré de ces montagnes.

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