PITTORESQUE EN SUISSE
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Je partis de Paris au mois de mai 1 8 1 4 avec quelques amis , pour aller visiter la Suisse. La première chose qui nous frappa, ee fut à Montereau, le confluent de la Marne et de l’Yonne. Au moment où nous passâmes au milieu du pont, la lune d’un côté se levoil d’un blanc très-pur, et de l’autre le crépuscule rougissoit les eaux. Rien n’est plus varié que les bords de l’Yonne jusqu’à Sens; et les environs de cette ville annoncent la demeure d’anciens archevêques , amis des arts et de la grandeur.
A Sens reposoit le grand Dauphin. Que de maux sa vie eût épargnés à la France î C’est en comparantles hommes aux é vénemens , et les événemensaux hommes, qu’on sent, pour ainsi dire , cette main invisible qui dirige les destinées humaines sans violer la liberté des cœurs. L’Yonne donne des quais, et un aspectriantà Joigny, bâti à l’entrée des deux routes de Lyon et de Genève. Les riches vignobles de la Bourgogne nous rappelèrent les riches guérèts de la Brie. C’est à la vue de son beau territoire que nous nous plaisions à parler de notre chère patrie. Chacun disoit son mot d’amour pour elle, et nos cœurs étoient atten-
dris. Avrollcs, Flogny, sonl de fort jolis villages près desquels passe l’Armance. Tonnerre nous surprit par l’élégance de ses maisons. A Ancy-le-Franc , nous vîmes le château de Louvois habité par ses descendans , fidèles à leur roi et à leur patrie. A Fulvy, nous remarquâmes un très-beau château qui domine tout le pays. La lune éclairoit les coteaux de Montbard quand nous y arrivâmes, et les forges magnifiques de M. de Bufïbn répandoient une flamme très-vive dans renfoncement des vallées. Le lendemain, nous courûmes visiter les jardins de l’historien de la nature. Ils nous parurent dignes de lui. Elevées sur les ruines de l’ancien château des ducs de Bourgogne , des terrasses très-vastes sont couronnées par une tour qui semble encore la demeure des anciens chevaliers. Des sapins garnissent les murailles , et leur vert noirâtre est la parure naturelle de ces remparts antiques plus solides que l’airain. On sent combien dévoient être durables les sermens à l’honneur et à l’amour faits à voix basse au pied de ces murs qui dévoient les garder à jamais. C’est au milieu des souvenirs du moyen âge, que Buflon avoit placé son cabinet. C’est là qu’il écrivoit péniblement ces pages si faciles, où Ton ne sait si le génie est le résultat du goût ou le goût le résultat du génie. C’est devant le seuil de cette porte que Rousseau s’est agenouillé. Après Montbard , la Bourgogne devient aride , et nous cherchions ce qui avoit pu faire donner à ce département le nom de la Côte-d’Or, quand nous aperçûmes Yal-de-Suzon. Ce n’est pas la Suisse sans doute , ce ne sont pas les bois de la Brie; mais c’est un mélange heureux des collines, des montagnes , des grottes , des ruisseaux et des
bois; c’est un pré riant, semé de fleurs, coupé de haulg peupliers, arrosé par une eau limpide et claire comme le cristal. De petits ponts de bois soutenus par des pierres amassées où l’eau coule avec plus de bruit traversant en deux ou trois endroits la prairie ombragée de quelques saules, et terminée par un moulin situé au bas d’une colline couverte de chênes. Les arbres sur la pente du coteau forment des berceaux de verdure. Des percées qui semblent ménagées à dessein découvrent de loin en loin des rochers disposés par couches où sont suspendus des chênes et des peupliers trembles que le vent agile sans cesse. Tout est pur au Val-de-Suzon , tout est gracieux; et si la poésie pastorale eût peint des bergers assis dans la grotte, au bord du ruisseau , au milieu du jour , Val-de-Suzon seroit aussi célèbre que les plus agréables vallons de la Suisse et de l’Italie.
A Dijon, nous avons visité l’arbre du grand Condé et la maison du grand Bossuet , et nous avons retrouvé les souvenirs de ces deux hommes que l’amitié moins encore que l’éloquence de l’évêque de Meaux a unis à jamais pour la postérité. La cathédrale nous offrit un tombeau d’une simplicité ravissante. Une jeune et belle femme est représentée mourante au pied d’une pyramide funéraire, deux anges tiennent un linceul et ne peuvent se décider à en recouvrir sa belle ligure.
En traversant Auxône, nous nous entretenions de la gloire du grand roi qui a conquis à la France ces belles limites de la Franche-Comté. Nous ne fîmes que traverser Dol, la belle chaussée élevée sur la Saône, le joli village de Mont-sous-Yaudrey, Poligny et une trèsbelle vallée où un roule bâtie dans le roc conduit jus-
q u’à Mon trond.N ou s étions dans les Alpes; nous revoyions les plantes qui croissent sur les premiers rochers qu’on trouve au-dessous des sapins. Mais quelle fut noire surprise quand de la tour de Montrond nous aperçûmes à la fois le Jura, les Vosges, les Alpes de la Suisse , de la Savoie et du Dauphiné, et le Mont-Blanc! Je ne crois pas qu’il y ait un plus beau spectacle ni un plus vaste horizon. Nous montâmes sur une des fenêtres de la tour qui tombe en ruines, etnous nous sentîmes saisis d’une horreur religieuse à la vue de cette profusion de merveilles que Dieu aélabliesdansla nature, et de cetabîme de l’immensilé. Delouscotés, des bois de sapins , des prairies, des collines, des troupeaux, des rocs brisés, des vallées ouvertes et fermées , et devant nous le spectacle des montagnes depuis le coteau jusqu’au Mont-Blanc. Toutes les couleurs, toutes les hauteurs, éloient devant nos yeux ; nous suivions leurs dégradations insensibles ; et notre imagination resserrée dans cet espace, s’élançoit par delà les monts et les cieux. Je ne connois rien de plus imposant et de plus religieux qu’un horizon immense terminé par des montagnes. Dans les pays de plaine, on voit aussi loin que les objets se laissent découvrir, et le ciel termine tout. Ici les montagnes sont pour ainsi dire le premier des pas que Neptune fit pour arriver aux extrémités du monde.
Nous ne fîmes que traverser Champagnolle , ville fort jolie sur la Londane qui tombe sur des rochers , et la nuit nous surprit deux lieues avant la Maison- Neuve au milieu des torrens , des cascades, des rochers et des bois de sapins. Quelquefois nous penchions la tête près de la route sur les bords du précipice , et la lune
qui n’éclairoit plus que le noir lugubre des bois, nous inspiroit une secrète horreur. De Maison-Neuve jusqu’à M orez et aux Rousses , on découvre à chaque instant des aspects nouveaux. Ces prairies si riantes qui se terminent auprès des rochers les plus arides d’ôù s’élèvent quelques chétils sapins, ces précipices ouverts à tous les instans, qui fout sentir à l’homme combien sa vie tient à peu de chose, ces routes magnifiques élevées au-dessus de ces abîmes et qui lui parlent de sa grandeur, ce beau ciel, cet air pur, je ne sais quoi d’agreste et de sauvage qui plaît toujours à l’imagination, en montrant ce que seroit la terre si l’homme ne l’eût embellie , tout intéresse l’àme dans les montagnes. Enfin nous franchîmes les frontières de la France, et nous entrâmes dans la Suisse. J’avoue qu’outre la peine de quitter ma patrie, je voyais encore à regret finir son territoire ; je ne sais pourquoi il me sembloit qu’il ne devait pas avoir de bornes. Je conçois à présent corrçmen t les hommes qui ne réfléchissent pas prem nent l’étendue pour la grandeur. Liberté et patrie furent les premiers mots que je vis en Suisse. Toutes les monnoies, toutes les inscriptions portent cette devise. Je trouvai dans les paysans du canton de Yaud plus de dignité, plus de confiance en eux-mêmes, que dans les paysans de la France. Les uns croient influer sur les événemens, les autres s’y soumettent sans y participer. De là, la différence de leurs caractères.
C’est de Saint-Sergues, le premier village Suisse que nous rencontrâmes, que le lac de Genève s’offrit à nos regards. Les montagnes au pied desquelles il se trouve étoient environnées de nuages , et la couleur des eaux du lac se confondoit avec le ciel. Je fus quelque temps
avant de le reconnoître ; mais enfin je distinguai ses deux rivages et cette immense étendue d’eaux! On ne peut se figurer réunis plus de grandeur, plus de charme, plus de richesse et de fertilité. Nous vîmes un soldat s’écrier , ivre de joie à la vue du lac : Ah ! voilà mon pays! Je ne m’étonnois pas de l’accent qu’il avoit mis dans son exclamation. On sent qu’il doit y avoir quelque chose de plus fort dans le patriotisme de ceux qui sont nés au tord de ce beau lac. La patrie a plus d’empire encore sur notre cœur quand elle élève notre imagination parson aspectouparses institutions. AGenève, la maison où Rousseau estné nous apprit, parson extérieur pauvre et négligé, le secret de son humeur contre la nature et. la société. Nous admirâmes les promenades de la Treille et duPlirn— palet , etla vue magnifique qu’on découvre de la place Maurice. Celte placese trouve àl’entrée du lac, et de là on voit les deux chaînes de montagnes qui s’étendent sur ces deux rivages, et semblent dans le lointain se terminer où il finit. Les environs de Genève sont un jardin délicieux habité par un peuple opulent. Des promenades qui vont toutes aboutir au lac , des coteaux chargés de maisons élégantes qui ressemblentà des palais , les voiles blanches des barques qu’on entrevoit à travers les arbres, des prairies, des vignobles , des troupeaux répandus sur les collines, le plus heureux mélange du luxe et de l’utilité , le lac qui varie à chaque instant ses effets ; tantôt le rivage s’alonge dans ses eaux et forme une espèce de promontoire, tantôt il s’arrondit en canal, tantôt il s’éloigne , et dans le lointain présente une saillie couverte de maisons et de peupliers, tout ici est bien pro-
pre à donner une idée du séjour de Baies, si vanté par les anciens. A Ferney nous vîmes s’abaisser devant nous un terrain en pente chargé de pampres, qui finit à des bois et au lac, et dans le fond entre deux montagnes le Mont- Blanc couronne le tableau. Au printemps, ce séjour doit paroilre une création de la féerie.
A Ferney, comment ne pas songer à Voltaire et à celte passion de célébrité qui a agité sa vie. Si Voltaire , rne disois-je, reparoissoit parmi nous, seroit-il content de la manière dont on le juge? Non, il trouveroit que ses descendons , auxquels il en appeloit sans cesse, ressemblent assez à ses conlemporninsavec lesquels il ne pouvoit vivre. A peu de distance de Ferney etde Genève est Coppet , séjour de Mme de Staël. Nous avons entendu Mme de Staël; sa conversation éloit une véritable merveille.
Le lac n’est nulle part plus beau que depuis Nion jusqu’à Ouchy. Nous nous embarquâmes à Nion. En avançant au milieu du lac, Nion s’éloignoit insensiblement, et ses maisons se groupoient en un amphithéâtre terminé par le temple placé au haut de la ville. Le pays de Vaudet le Chablais se déployoient devant nous. Nous avions le double spectacle d’un pays pauvre et d’un pays opulent sur les deux rives du lac également fertiles. Le soleil brilloil aux extrémités des vagues bleues du lac, qui ressembloit à une couche immense de Japis-lazuii. Nous nous plaisions à contempler ce rivage délicieux du paysdeVaud, où la nature semble vouloir étaler sa fécondité et sa grâce. Les plus jolis villages sont répandus sur les coteaux qui dominent le lac; mais rien ne nous surprit autant que Rolles etMorges. Dans ces deux petites villes, il n’y a pas une maison qui attriste les re-
gards par l’aspect de la pauvreté , et rien n’est plus propre à porter dans l’âme les senlimens les plus doux que l’image de l’aisance, éloignée également de la splendeur, de l’opulence et du dégoût qu’inspire la misère. La végétation n’est nulle part plus riche qu’aux environs de Lausanne , et les montagnes deviennent vis à vis de cette ville des rochers magnifiques qui descendent majestueusement dans le lac. Tout est imposant près de Lausanne, tout est gracieux, et c’est cette réunion si rare de la grâce et de la grandeur qui forme la beauté. De Lausanne jusqu’cà Morat , rien-ne nous surprit que les magnifiques bois de sapins semés sur la route. Ces arbres , dont les troncs dépouillés de verdure s’élèvent vers le ciel, ressemblent à de superbes colonnes qui supportent un dôme noirâtre. On n’est pas éloigné de croire que les églises gothiques aient été formées sur ce modèle. Après Moudon , à Lussentz, nous vîmes sur un coteau un ancien château surmonté d’une tour et de plusieurs pointes qui sont visiblement imitées des extrémités des jeunes sapins. En Suisse, le sapin se mêle à tout. Les fontaines sont reçues dans le tronc de cet arbre dont les planches donnent aux maisons leur élégance et leur propreté.
Morat (1) et lelac Moral sont célèbres parla bataille que les Suisses gagnèrent sur le duc Charles de Bourgogne, surnommé le Téméraire . Tous les braves qui combat-
(i ) Tous les ossemens des Bourguignons morts dans cette bataille avaient été recueillis dans une chapelle. Ces os ont été jetés dans le lac , et la chapelle détruite quand l’armée révolutionnaire de France entra en Suisse.
A Pribourg on voit encore le tilleul planté le jour de la bataille de Morat , le 22 juin 1 ^76.
tirent dans cette journée mériloient de laisser leurs noms à la postérité; ils sont oubliés ou inconnus, mais sans dcfute ils trouvèrent dans leur cœur la récompense de leur dévouement. Le ciel a placé dans nos âmes un juge qui, plus sûr dans ses arrêts que les contemporains ou la postérité , récompense ou punit nos actions.
Le costume du canton de Berne est fort remarquable: de longues tresses de cheveux attachés à des rubans qui traînent jusqu’à terre, des corsets noirs ou bleus avec des colliers en velours, un chapeau de paille jaune souffrée, orné de quelques fleurs, ou bien une espèce de fraise qui forme autour de la tête des ailes qui l’arrondissent en l’embellissant : on ne conçoit rien déplus approprié à la Sui sse. Les maisons sont en bois, avec des fenêtres d’un verre arrondi.
Nous craignions déjà de ne plus éprouver les transports que nous avoit causés le pays de Yaud ; mais à Gumine nos exclamations recommencèrent. L’imagination épuise ses couleurs en peignant la Suisse ; c’est là qu’on éprouve que les expressions de l’homme sonttrop foibles pour rendre ce qu’il sent, et que cette noble créature est vraiment emprisonnée dans son corps , puisque ses organes ne suffisent, pas à ses sentirnens et à ses pensées. Un des plaisirs du voyage, celui de s’entretenir avec les habitans , étoit perdu pour nous. Presque tous ceux à qui nous parlions nous répondoient qu’ils n’entendoient pas le François. Les Suisses sont bons; leur physionomie inspire la confiance. Cependant jusqu’à Berne, tous ceux que nous avions vus nous avoient paru très-peu désintéressés, et il règne beaucoup plus de
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simplicité dans les cantons catholiques. On peut en
trouver la raison dans l’esprit des deux cultes. Les
protestans ont éloigné de leurs yeux les images de
l’autre vie; les catholiques, au contraire, cherchent à
rendre l’avenir présent à toutes leurs pensées. Les passions des Suisses sont très-ardentes, et l’on ne s’étonne pas qu’avec des caractères impétueux et indomptables, efleursrocherspour forteresses, treize cents hommes d’Uri, de Schwitz et d’Undervald , aient fondé la liberté Suisse à la bataille de Morgarten. La Suisse est pleine de nobles souvenirs.Onmontreun chemin creux près de Kussnacht, dans le canton de Schwitz; c’est là que Gesler périt en i3o 7. Près du lac deSempach, au canton de Lucerne, Arnold assura la victoire à ses compatriotes. Dans le canton d’Uri, une petite prairie rappelle le serment des trois libérateurs de la Suisse, Sur une éminence près de Berne, une famille se sacrifia tout entière pour repousser le duc Albert d’Autriche. Je n’ai pas lu encore de description de la Suisse qui m’ait donné une idée exacte des sites et des habitans. La Suisse est un pays extrêmement varié. Les hommes n’y diffèrent pas moins que les vallées et les- costumes , mais il y a un fonds toujours le même. C’est ce qu’il falloit d’abord saisir., et peindre ensuite les différences. On diroit en lisant plusieurs voyageurs qui n’ont vu la Suisse que dans les idylles de Gessner que c’est le pays de l’âge d’or, et que les passions y sont inconnues. Dans la Suisse des montagnes on peut trouver sans doute des hommes qui, étrangers aux besoins de la société, sont très-simples et très-désintéressés, mais on ne doit pas plus s’exta-
sîer sur leurs vertus que sur le mépris pour l’or de quelques peuplades sauvages.
Berne (i), bâtie sur l’Aar, ressemble à une terrasse élevée sur la rivière pour jouir de la vue d’un pays trèspittoresques. Les rues de Berne sont larges et traversées par un canal, et les maisons sont soutenues par des arcades. Le temple, comme tous les temples protestans, nous a paru plutôt une salle de concert qu’un lieu destiné à la prière et au recueillement. Les avenues de la ville sont des promenades très-soignées.
Ce qui surprend toujours en Suisse, c’est le mélange des productions des Alpes et de celles de la plaine.
De Berne (2) â Thoun la route est plantée de cerisiers. Un peu plus loin , des lorrens, des rochers couverts de sapins, sont auprès des collines du vert le plus riant, à côté des maisons, des jardins et des fontaines.
Tout rappelle ici les plus douces pastorales, et les
(1) On sait que la république de Berne fut attaquée par la république française , et quelle succomba après une héroïque résistance ; Soleure, Fribourg avoientdéjà été occupées par deux armées françaises. La Convention attaquoit à la fois les républiques et les monarchies. Elle étoit née pour détruire , et elle remplissoit sa mission. Elle a été comme Satan le ministre des hautes œuvres de la justice divine.
(2) On voit dans l’arsenal de Berne les tapisseries qui forjn oient la tente de Charles-le-Téméraire à la bataille dejlorat.
Nous avons vu à deux lieues de Berne dans l'église du village de Hindelbank , le tombeau de madame Langhans , morte en donnant la vie à son premier enfant. Latombes entrouvreaux sons de la trompette de l’ange des derniers jours , et la mère soulève d’une main la pierre , et de 1 autre présente à Dieu son enfant. L inscription estdeHalIer.
Suisses de Munsinguen ne détruisent pas l’impression rjue l’imagination a reçue. On ne peut pas dire d’eux: O heureux s’ils connoissoient leur félicité! ce pays n’est pas seulement beau pour ceux qui passent, tout prouve que les habit.ans de Munsinguen sentent leur bonheur. Des bancs sont partout disposés pour jouir des plus beaux sites. Rien n’est plus élégant que leurs maisons en bois avec des balcons où sont suspendus une multitude d’œillets; variété, c’est en tout la devise de ce village. Les vitraux sont longs et arrondis , les maisons ciselées ou couvertes d’écailles, garnies de planches ou de poutres.
On s’embarque à Thoun pour aller à Interlaken. Le lac de Thoun entouré de montagnes ressemble à une vallée d’eaux, et à peine si un sentier étroit creusé dans le roc offre aux habitans de Thoun et d’Interlaken un autre moyen de communication. Bientôt Thoun dis — paroît à nos yeux. L’effroi nous saisit en songeant à la chute des montagnes du Goldau, et en regardant ces villages du bord du lac situés au pied des rochers les plus menaçans. On nous montre un château qui est resté debout au milieu des ruines d’un village enseveli. Au moment où nous découvrons Merlinghen et les tours en aiguille du château de Spiez , les deux rochers qui forment les deux côtés du lac semblent s’unir, et nous distinguons les sommets de l’ Allés et de la Blumis-Alpe couverts d’une neige éclatante. A Unterseeven , nous vîmes la Jungfrau dans toute sa beauté. Nous étions sur le pont du village. Au-dessous de nous , l’Aar rempli d’écluses avoit plusieurs niveaux couverts d’écume. Des noyers superbes répandus sur les deux rives lormoient une espèce de cadre , et la Jungfrau , la plus haute mon-
fagne de la Suisse, s’élevoit dans le fond entourée de deux montagnes noirâtres qui faisoient ressortir la blancheur de la neige , qui , dans toutes les saisons , descend jusqu’à ses pieds.
A Interlaken , du pavillon d’Obuel , la vue est magnifique. Ce pavillon, élevé entre le lac de Thoun et le lac de Brientz, domine une vallée fertile arrosée par l’Aar, et embellie par les deux villages d’IJnterseeven et d’Interlaken. Devant nous est la Jungfrau (1) ; à notre droite , des rochers énormes descendent avec majesté dans le lac de Thoun dont les eaux sontbleues , et le lac de Brientz , couronné de coteaux et agité par le vent, paroît entièrement vert. Des collines s’élèvent encore au milieu de la vallée nouvelle. C’est là qu’on célèbre la fête des bergers. Des tertres d’un gazon doux et fleuri dominent des prairies délicieuses où tous les trois ans les bergers se rassemblent de toute la Suisse, au pied des ruines du château d’Unspunen. Celte fête est établie en mémoire de la paix qui réunit l’Oberland et le pays de Berne, et aucun lien sur la terre n’est plus propre à une fête de la paix que les vergers d’Interlaken. Quand on sort de ce pays si riant, on entre dans une vallée d’un aspect terrible. Les rochers s’y resserrent , des sapins bordent un torrent, d’autres croissent sur des quartiers de rocs détachés des montagnes, et qui ont roulé jusqu’au bas de la vallée. Plus haut, des sapins rougis par le soleil ont une couleur de sang ; d’autres, d’une hauteur prodi-
(i) C’est auprès de la Jungfrau que lord Byron a placé son Manfred , ce drame bizarre, le chef- d’œuvre de ce genre, introduit par lord Byron.
gieuse , sont d’un noir lugijflirc j on avance, et sut un bloc cle rocher, on remarque du marbre noir, cest la pierre mauvaise ; c’est là que deux frères se sont donné la mort. Une inscription qu’y a fait mettre le gouvernement de Berne, rappelle cet horrible événement. On passe avec effroi clans ce lieu maudit du
ciel.
Il est impossible de rendre l’impression que produit celle vallée cle Loutcliine, où les deux torrens de Loutchine viennent se réunir; les ombres des Didon , des Werther, errent dans ces lieux ; c’est Jà qu’il leur eut été plus facile d’accomplir leur affreux dessein. La vallée s’ouvre tout à coup, et l’on se trouve au milieu des chalets d’hiver', dans une belle prairie. Les deux torrens sont séparés. La Loutcliine blanche descend cle la vallée de Lauterbrunen , et la .Loutcliine noire arrose la vallée de Grindelwald.
Nous voici au pied du rocher du Bourg, assis sur une pierre détachée de la montagne , suspendus au-dessus du torrent qui roule avec un fracas épouvantable; la vallee semble se f ermer de tous les côtés. Des prairies sont jetées entre le torrent et les rochers, et augmentent l’étonnement qu’inspirent ces lieux en montrant des chalets et des troupeaux au bord des précipices. On éprouve je ne sais quel effroi qui n’est adouci que par le souvenir des pays qu’on vient de quitter. L’imagination se représente quelquefois cette vallée comme une prison où l’on est séparé du reste du monde ; on s’effraie alors au milieu de cette nature imposante et désolée. A la vue de ces masses gigantesques, l’homme sent toute sa petitesse. La nature semble vouloir mettre sous nos yeux tous ses moyens de
destruction. On craint ici la divinité ; on l’admire sur les bords du lac de Genève; on l'aime à Munsinguen et dans les environs de Lausanne et de Berne. C’est ainsi qu’elle se plaît à prendre toutes les formes, et soit qu’elle conserve, soit qu’elle détruise , elle fait tout pour le cœur de l’homme. La vallée de Lauterbrunen est entourée de tous côtés par des rochers et par des glaciers que domine la Jungfrau. La maison du pasteur est placée presque au-dessous de la cascade de Staubacb,qui tombe de huit cents pieds de haut,ret qui forme sur un roche nu une arcade magnifique à laquelle les rayons du soleil donnent toutes les couleurs. Celte vallée est une des plus pittoresques de l’Oberland ; et à mesure qu’on s’élève sur le "Vengen-Alp, le spectacle change à tous les instans. Nous vîmes alors ce village du rocher de fer, dont les habilans sont séparés du reste des humains pendant la plus grande partie de l’année. Dans l’hiver, la neige est leur tombeau; on y jette les cadavres, et on ne les enterre qu’au printemps. Plus on monte, et plus les rochers se dépouillent et deviennent arides; les arbres ne croissent plus à une certaine élévation , ou ils ne ressemblent qu’à des arbres frappés par la foudre ; l’air est trop vif, on diroit qu’il consume tout; cependant, à côté des glaciers, on trouve les fleurs dont les couleurs sont les plus vives; la nature riche en contrastes jette les plantes les plus délicates auprès de ces énormes rochers. Les chalets du petit Scbeidegg n’ont rien de romanesque ; et je ne conçois pas ccqu'yviendroit faire l’amour; les bergers qui y habitent laissent leurs femmes dans la plaine. Comment, en effet, placer des seiilimens doux dans ces lieux arides, auprès de ces
des senlimens doux dans ces lieux arides, auprès de ces rochers stériles, de ces neiges éternelles , et de ce ciel presque toujours couvert de nuages. Ce n’est qu’en songeant que ces masses énormes renferment dans leur sein les rivières qui fécondent le monde , que plus près de la source de ses bienfaits, on peut se croire plus rapproché de l’auteur de la nature sur les montagnes. J’avoue cependant que pour ceux qui s’y arrêtent peu, ilya quelque chose d’imposant dans cette nature sauvage, et que l’air y donne pour ainsi dire une vie nouvelle. Mais qui consenliroit à y vivre? On aime à voir ces rochers qui sont presque ‘toujours cachés dans les nues, s’abaisser devant soi. L’esprit, frappé de celte aridité répandue sur tous les objets, croit assister aux secrets du Très-Haut quia toujoursplacé le mal à côté du bien, pour nous rappeler sans cesse que ce monde n’est pas le seul où l’homme doit habiter, mais qu’il est seulement un lieu de passage. Hier à Lauterbrunen, dans une vallée riante au milieu des précipices devant la Yungfrau etleCorn-Lartch,nous voyionsde leurs pieds ces superbes rochers qui insultoienl à notre néant, aujourd’hui nous voici sur le sommet du petit Scheidegg , ce qui nous paroissoit si élevé s’est abaissé devant nous, et nous avons retrouvé la preuve que la grandeur de l’homme est dans sa persévérance.
L’air des Alpes rend dispos et léger, à peine sent-on que l’on vit , et après une longue course on s’étonne de ne pas éprouver de fatigue. Les habitans des monlagnes paroissent d’abord plus gais que ceux des plaines, parce qu’ils ont des mouvemens plus vifs; mais leurs chants sont plus mélancoliques, et en effet le bruit des torrens,
l’aspect des sapins et des rochers doivent donner de la tristesse. Sans doute cette lutte continuelle contre tout ce qui épouvante les autres hommes, communique à l’âme une grande énergie. Mais quoiqu’ils ne veuillent pas habiter d’autres pays , on voit dans tout ce qui exprime leurs sentimens qu’il y a au fond des cœurs habitans des montagnes le regret de n’être pas nés dans la plaine.
C’est près d’un petit champ de blé , sur un tertre du gazon le plus doux, vis-à-vis du presbytère de Grindelwald , au pied des neiges de Grindelwald et de l’Egre , au bruit de la cascade de l’Egre et d’un ruisseau qui arrose des prairies , au moment ou l’horizon d’une blancheur éblouissante répand son éclat sur les forêts de sapins qui le terminent, que je sens encore mieux la définition du Ta>se , qui , ayant conduit un de ses amis sur une montagne, lui dit à la vue des torrens, des cascades et des vallées : Voilà un poème épique. A mesure que nous descendions du Scheideck, la vallée de Grindelwald paroissoit plus belle, et la lune en croissant d’or s’élevoit à l’extrémité du rocher que nous venions de quitter. Jene pouvois me lasser de jeter tour à tour les yeux sur le Scheidekbrillant de lumière, et sur l’aride sommet du Grindelwald qui se perdoit dans les cieux et sembloit toucher aux fondemens de la terre. Nous voulions traverser les rochers du grand Scheidek et arriver dans la vallée d’Oberhasli par les hauteurs, mais la pluie nous surprit et changea nos projets.
Nous allâmes voir le glacier de Grindelwald; le bleu des crevasses éloit du plus bel effet, quoique les nuées empêchent le soleil de se montrer. C’étoit un spectable singulier que celui des nuages répandus dans celte
vallée; il nous sembloit que nous e'tions clans une île fantastique. Tantôt les nuages qui étoient près de nous, et qui ne nous permeltoient de voir que le fond de la vallée et quelque partie de la montagne, s’éelaircissoient, s’éloignoient, d’autres fois ils environnaient les pics couverts deneige qu’ils découvroient un instant après. Ils pren oient toutes les formes et les donnoient toutes à la vallée. Je ne m’étonne pas que les peuples du nordaientmis desâmes dansles nuages : leur origine, leurs formes, leurs balancemens dévoient faire une vive impression sur l’imagination de ces peuples, qui, sentant bien que l’homme' ne peut pas mourir tout entier, et voyant naître, fuir et reparoître les nuées , en avoient fait le séjour des hommes qui disparoissoient d’au milieu d’eux.
La vallée de Grindelwald est irès-pilloresque et trèsverte, la vallée de Lauterbrunen est plus effrayante; mais c’est toi, ô vallée d’Oberhasli, que je préféré à tout ce que j’ai vu. Nous revînmes à lnterlaken et nous suivîmes les bords de l’Aar , qui s’élargit singulièrement avant d’entrer dans le lac de Brientz. L© vent étoit favorable, nous hissons la voile et nous sommes dans le lac. Le lac de Brientz est plus riant, mais moins majestueux que le lac de Thun. Au moment ou nous passions devant l’église de Reichenberg nous entendîmes des chants qui se mêloient au son de l’orgue. Des bateaux nous dépassoient à chaque instant; le ciel étoit très -pur. Bientôt le rivage disparut, et le lac entre des montagnes cultivées jusqu’au sommet, le lac brillant des rayons du soleil] ressembloil à une vallée d’eaux ravissante. Des villages très-pittoresques étoient suspendus sur le lac, le mont Brunig s’élevoit devant nous,
le Grimsel clans le lointain fermoit la vallée d’Oberhasli dont les cascades de Ghiesbagh et d’Oulchibach nous annoncèrent l’entrée.
Nous débarquons à Brientz et nous courons à Méringuen» La vallée d’Hasli semble être le prolongement ou plutôt le couronnement de la vallée de Berne au Grimsel. Des cascades tombent de tous côtés au milieu des arbres et des prairies. C’est le palais d’Armide. La cascade de Vandelbagh est un véritable prodige, elle tombe en une belle gerbe d’eau, puis elle forme une espèce de château moresque en se divisant à l’infini sur des cailloux; elle se déploie enfin en une nappe d’eau écumanle. L’Albagh, le Mulibagh ont aussi leur beauté, mais toutes le cèdent auReichenbagli, la plus belle cascade de la Suisse.
Nous voici élevés sur leZwirgi, au-dessus de la vallée la plus riante, des sentiers lournans sur la montagne nous placent à chaque instant dans une situation différente, le village de Méringuen, le mont Brunigg sont le fond du tableau. Nous ne pouvons nous lasser d’admirer cette vallée délicieuse, où tout ce qui produit ailleurs une impression de tristesse et d’horreur sert ici à embellir le paysage. Les sapins sont dans la plaine, les montagnes sont couvertes d’habitations, et ne semblent placées au-dessus de la vallée que pour mieux la faire découvrir,ou pour fournir des degrés aux chutes des cascades.
Mais au milieu de ce pays ravissant , rien ne peut effacer l’impression du Reichenbagh. On est saisi d’étonnement à la vue de sa première chute ; le rocher s’ouvre pour la recevoir , bientôt il se referme , et
la cascade tombe de nouveau dans un bassin qui ressemble à un abîme» C’est de là qu’elle roule pour former sept nouvelles chutes. Ici elle passe dans le rocher par une ouverture où le soleil pénètre à peine, plus bas le rocher forme un amphithéâtre pour recevoir ses eaux. Mais la vallée, les rochers, les bois, les cascades et même son beau lac ne sont pas le plus bel ornement de ce délicieux pays. A Méringuen nous prîmes sur nos chars des jeunes filles et des jeunes gens de Brientz. Nous commissions la réputation des habitans de Brientz pour le chant , elle ne se déonentit pas , ils chantèrent des airs suisses pleins de sensibilité et de mélodie. À chaque instant notre étonnement redoubloit. Tous faisoient des parties admirables, et notre conducteur des basses que la science auroit revendiquées. La nuit approchoit. Nous étions pleins de l’impression que nous avoit causée ce beau pays, et ces voix douces et harmonieuses emportées sur des chars légers, et ces chants si purs et si mélodieux, lorsqu’à Brientz les jeunes filles du village nous entourèrent; il étoit nuit, elles tenoient toutes des flambeaux à la main, le village étoit réuni lout entier sur les bords du lac dont la lune argentoit. les eaux. Six jeunes Allés chantoientle Ranz des vaches, la Tyrolienne et d’autres airs de la Suisse. Cette belle nuit, ces beaux chants, l’état délicieux ou se trouvoient nos âmes, je ne sais quoi d’heureux et de doux répandu sur tous les visages nous faisoient croire aux beaux jours de la Grèce dans l’île de Mitylène ou de Lesbos. Notre jeune batelier Petro, qui avoit servi six ans en Espagne, et qui avoit l’air et les manières d’un Languedocien, étoit noire
interprète. Il témoignoit noire joie aux habitans de Brientz, et nous répétoit leurs discours. Nous les avions entend us sans les comprendre. Il y a dansla musique je ne sais quoi qui met les âmes de tous les pays en communication. Par elle il n’y a plus d’étrangers dans aucun pays que ceux qui le sont au sentiment Au moment où nous montions sur notre bateau, les jeunes filles et les jeunes gens de Brientz vinrent se placer sur une terrasse, et nous exprimèrent leurs adieux dans un chant qui nous peignoit leur regret de nous voir partir. Nous leur répondions du bateau en répétant leurs airs. Le léger bruissement des rames, la douce clarté de la lune , l’air que nous respirions, ces chants, tout nous paroissoit l’effet d’un enchantement. L’art n’a rien produit de plus délicieux que cette fête , disions-nous. Nous avons vu se réaliser les rêves des poètes. O vallée d’Oberhasli, lac de Brientz, puissions-nous vous revoir un jour ! Non, l’homme n’est pas fait pour être toujours étranger à l’homme. La terre est vraiment un lieu d’exil, puisque dans tous les lieux où l’on va on emporte toujours le regret du lieu où l’on n’est plus. Nous avons quitté la France avec douleur, nous sommes attendrisen nous éloignant de Brientz; l’homme sent partout le besoin d’un lieu où l’on puisse aimer et connoîlre sans crainte de séparation. Nos cœurs étoient remplis de la plus douce émotion , et les yeux tournés sur Brientz, nous lui fîmes un long adieu. C’est alors au bruit des rames, à la douce clarté de la lune, que nous reparlâmes de notre voyage. Nous nous félicitions de ce que nous avions vu, et du bonheur de l’avoir vu ensemble.
Nous revînmes à Morat, et à Morat nous prîmes la
roule de Fribourg. Les campagnes se ressentent encore du voisinage du canlon de Berne, elles sont très-bien, cultivées à Courgevaux , et l’on croiroit à peine qu’on vient de quitier Berne, si les manières ouvertes des habitans , leur bonlé, leur simplicité, et surtout leur désintéressement ne faisoienl reconnoîlre le canlon de Fribourg. Les Bernois sont orgueilleux. , ils aiment l’or et le pouvoir, et ils oublient la maxime de Platon , que pour rendre heureux un état, il faut lui donner non des richesses, mais des vertus. L’aspect de Fribourg» nous saisit. La piété des Fribourgeois plus que leur bon goût a placé des images du Christ à toutes les portes de leur ville, mais ces figures coloriées n’offrent quej’idée de la mort et du supplice, et inspirent de l’effroi sans attendrir. La ville est de tous les côtés enceinte de murailles et garnie de tours. Plusieurs couvens , plusieurs églises sont placés sur les hauteurs. Ce n’est plus Berne. Tout éloit riant et facile aux environs de Berne, ici le terrain est tourmenté, et l'aspect du pays très-sauvage. La route passe à côté des bois de sapins, mais ils sont tristes. C’est l’aspect d’une vjlie du moyen âge. Fribourg a conservé sa religion, sa simplicité et ses mœurs. La vue d’une ville catholique nous fit une vive impression. Le Jura, limite de notre patrie, que nous avions aperçu avant Moral , nous avoit causé une émotion profonde. Amour sacré de la religion et de la patrie, liens plus forts que tous les autres, besoin invincible des âmes généreuses , pourquoi tous les hommes ne ressentent-ils pas les elfets ? Les montagnes de Gruyères vinrentnous
rappeler les souvenirs de la chevalerie. Ces souvenirs si »
doux se plaçoient très-bien dans ce pays qui ne forme
qu’un rideau de coteaux verds depuis Bull jusqu’à Châteh Dans le canton de Fribourg' on faisait le siège du château d’amour : on élevait, une forteresse en bois ornée de chiflres de devises. Les jeunes lilles du pays défendaient le Donjon que les jeunes gens assiégeaient. Le signal de l’attaque était des airs d’amour. Les armes étaient des fleurs , et quand le château les avait épuisées, il arborait le drapeau blanc et capitulait. Chacune des Amazones choisissait un vainqueur et sa rançon était un baiser. Les assiégeans montaient à cheval, et se promenaient dans les rues au bruit des fanfares , les dames les couvraient de feuilles de roses, et avec la nuit commençaient les illuminations, les bals et les festins. A Châtel nous revîmes le lac de Genève. Le temps était très-sombre, il pleuvoit, la nuit approchoit , à peine si nous pûmes distinguer les bois de sapins qui s’élevaient au-dessus de nous, et le torrent, qui, encaissé entre deux montagnes, roulait au fond de la vallée. Les nuages se formoienl sous nos pieds et sur nos têtes, et nous voyions dans le lointain briller sur le lac les feux de la rive de la Savoie.
Nous revînmes en Suisse en i8i5, à l’époque fatale des cent jours ; tout était changé: le trouble régnoit dans ces délicieuses vallées ; tous les Suisses couroient aux armes , et le sang couloit sur les bords du beau lac de Genève, près des rochers de JVIeillerie. Ces barques qui ne semblent destinées qu’à des fêtes, étoient remplies de blessés. Les Tyroliens venoient de rencontrer des malheureux Français qu’on traînoit encore au nom de la gloire et de la patrie, loin de la France et contre leur Roi,
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NOTES
DU
Xja. proclamation suivante fera juger des intentions des generaux vendéens dans la première guerre.
Le ciel se déclare pour la plus sainte et la plus juste des causes. Le signe sacré de la croix de Jésus-Christ et l’étendard royal l’emportent de toutes parts sur les drapeaux sanglans de l’anarchie. Maîtres des cœurs et des opinions , plus encore que des villes et des hameaux , qui nous donnent les doux uoms de pères et de libérateurs, c’est maintenant que nous croyons devoir proclamer hautement nos projets et le but de nos communs efforts. Nous connoissons le vœu de la France , il est le nôtre : c’est de recouvrer et de conserver à jamais notre sainte religion catholique , apostolique et romaine ; c’est d’avoir un roi qui nous serve de père au dedans et de protecteur au dehors. Et c’est nous qu’on appelle brigands sanguinaires ! Nous qui , fidèles à nos principes de religion et d’humanité , avons toujours aimé à rendre le bien pour le mal, à épargner le sang de ceux qui versoient à grands flots celui de nos frères, de nos parens et de nos amis! Que la conduite de ceux qui se disent patriotes soit mise en parallèle avec la nôtre : ils égorgeoient nos prisonniers au nom de la loi ; et nous avons sauvé les leurs au nom de la religion et de l’humanité.
A Bressuire, ils ont coupé par lambeaux des hommes qu'ils
avoienl pris sans armes pour la plupart , tandis que nous traitions comme des frères ceux que nous avions pris les armes à la main ; tandis qu’eux-mêmes pilloient ou incendioient nos maisons , nous faisions respecter, de tout notre pouvoir, leurs personnes et leurs biens; et si, malgré tous nos efforts , quelques dégâts ont été commis dans les villes que nous avons acquises pour notre roi, Sa Majesté très-Clirétienne Louis XVII , nous en avons pleuré amèrement ; nous avons puni avec la plus éclatante sévérité les désordres que nous n’avions pu prévenir. C’est un engagement formel que nous avons contracté en prenant les armes , et que nous remplirons au péril de notre vie ; ainsi la France va être désabusée sur les mensonges aussi impudens que perfides de nos ennemis . Elle
l’est depuis long-temps. Notre conduite à Thouars est connue. Cette ville , prise d'assaut , comme presque toutes celles où nous sommes entrés jusqu’à ce jour , puisque deux mille soldats de l’armée catholique avoieut pénétré par la brèche lorsque l’ennemi capitula , est un exemple frappant de notre douceur et de notre modération. Patriotes, nos ennemis, que nous opposerez- vous encore ? Vous nous accusez de bouleverser notre patrie par la rébellion , et c’est vous qui , séparant à la fois tous les principes religieux et politiques, avez les premiers proclamé que l’insurrection est le plus saint des devoirs ; et , d’après ce principe , qui nous justifierait à vos yeux , si la plus juste cause avoit besoin d’èlre justifiée, vous avez introduit à la place de la religion, l’athéisme ; à la place des lois , l’anarchie : à la place d’un roi qui fut notre père , des hommes qui sont nos tyrans. Vous nous reprochez ce fanatisme de la religion, vous que le fanatisme d’une prétendue liberté a conduit au dernier des forfaits; vous que ce même fanatisme porta chaque jour à faire couler des Ilots de sang dans notre commune patrie. Ah ! le temps est enfin arrivé où les prestiges d’un faux patriotisme vont disparoitre ; le bandeau de l’erreur est à moitié déchiré. O nos concitoyens! jugez-nous et jugez nos persécuteurs. Qu’ont-ils fait ? Qu’ont fait vos représentais eux-mêmes pour votre bonheur et pour le bien général de la France , qu’arracher de vos cœurs les
principes de votre foi , que s’amasser d’immenses trésors au prix de vos larmes et de votre sang , que porter la désolation , en traînant par force , au milieu des camps et des combats , vos enfans , vos frères et vous-mêmes , qu’ils n’ont pas craint d exposer a mille morts pour assouvir leur rage contre le trône et l’autel ; et pour s’assurer l’impunité de leurs forfaits , ils ont enlevé à la charrue de paisibles cultivateurs , dont les bras assuroient à la patrie sa subsistance et sa vie. Ouvrez donc enfin les yeux ^ ô Français! Rendez-vous à nous , rendez vous à vous-mêmes ! Eli ! ne seriezvous donc plus ce peuple si doux , généreux , fidèle à sa religion , idolâtre de ses rois.
Le peuple de Clovis , de Charlemagne , de Saint-Louis , de Louis XII , de Henri IV et de Louis XIV enfin , dont le fils, ce jeune et tendre rejeton de la famille auguste des Bourbons , prêt à observer les dernières volontés d’un père qui mourut eu pardonnant à ses bourreaux , vous ouvre son àme , et brûle du désir d’être heureux de votre bonheur! seriez-vous insensibles à ce langage ? Seriez-vous sourds à la voix de la religion , qui , depuis trop long-temps la proie des \
corps ravisseurs , redemande aujourd’hui ses véritables et légitimes pasteurs? Non sans doute, vous êtes nos amis, nos frères 5 nous ne sommes qu’un seul peuple , disons mieux ^ qu’une même famille. Nos misères , nos jouissances nous sont communes; réunissons donc nos efforts sous l’égide du toutpuissant , sous la protection d’un père commun. Épargnons le sang des hommes , et surtout celui des Français. Il n’est plus aujourd’hui de place dans l’état pour ces êtres froids et égoïstes qui , languissant dans une honteuse oisiveté , affectant une coupable indifférence pour l’intérêt général , se tiennent à l’écart , prêts à s’engraisser des débris de la fortune publique et des fortunes privées. Deux étendards flottept sur le sol français : celui de l’honneur et celui de l’anarchie. Le moment est venu de se ranger sous l’un de ces drapeaux ; qui balance est un traitre également redoutable aux deux partis. Marchons tous d’1111 commun accord ; chassons ces représentais infidèles, qui, abusant de notre confiance, n’ont
employé jusqu'ici qu’à des disputes stériles , à des rixes indécentes , à des luttes déshonorantes pour le nom français, un temps qu’ils dévoient employer tout entier à notre bonheur. Chassons ces représentais parjures , qui , envoyés pour le maintien de la monarchie , qu’ils avoient solennellement jurée , l’ont anéantie et renversé le monarque innocent sur les marches sanglantes d’un trône où ils régnent en despotes ; chassons enfin ces mandataires perfides et audacieux , qui , s’élevant au-dessus de tous les pouvoirs connus sur la terre , ont détruit la religion que vous vouliez couserver ; créé des lois que vous n’avez jamais sanctionnées , disons mieux, que vous eussiez rejetées avec horreur si votre vœu eût été libre ; ont fait du plus riche et du plus florissant des royaumes un cadavre de république, objet de pitié pour ceux qui l’habitent , et d’horreur pour les peuples étrangers. Que ces arbres dépouillés de leur verdure , triste image du trône dépouillé de sa splendeur , que ces vains emblèmes de la licence tombent dans la poussière , et que le drapeau blanc , signe de bonheur et d’allégresse pour la France , Hotte sur les remparts de nos cités et sur les clochers de nos fidèles campagnes.
C’est alors qu’oubliant nos pertes mutuelles , nous déposerons nos armes dans le temple de l’éternel ; c’est alors que, terminant une guerre dont les défaites et les triomphes réciproques ne sont que de vraies calamités pour notre mère-patrie , nous proclamerons ^ avec la'paix de la France ^ le repos de l’univers ; c’est alors que , confondant dans l’amour du bien public tous nos ressentimens personnels , et jusqu’à nos moindres sujets de mécontentemens réciproques, de quelque parti , de quelque opinion que nous nous soyons montrés , pourvu que nos cœurs et nos mains n’aient pas trempé dans le crime , nous nous réconcilierons , nous nous unirons tous au sein de la paix , pour opérer le bien général et donner à la France , avec son roi , son culte catholique le bonheur qu’elle attendit en vain de ces représentai infidèles. Tels sont, nous osons le répéter et le proclamer hautement, tels.
sont nos vœux , tels sont les vœux de tous les Français. Qu’ils osent le manifester et la France est sauvée.
Fait au quartier-général, à Fontenay-le-Comte, ce 27 mai , l’an premier du règne de Louis XVII,
Signe de Bernard de Marigny , Desessarts , de la
IIOCIIEJAQUELEIN , LeSCURE , DtJHOUX , d’AutF.RIVE ,
Donnissan et Càthelineau.
Il est bon de faire voir comment les ennemis delà Vendée considéroient alors cette guerre :
Les brigands , dit le citoyen Bruslé , occupent dans ce
moment une partie du territoire de six départemens . Le
point central est à Cliemillé, Mortagne et Chollet . Us ont
rassemblé dans cet endroit leurs approvisionnemens de réserve, qui consistent principalement dans des troupeaux de bœufs
qui paissent dans des prairies . On ne sauroit évaluer le
nombre des révoltés ; il esta peu près égal à la population de ces contrées , car ils forcent tout le monde de marcher. Leurs armées sont de 20 à 25 mille hommes ( le citoyen Bruslé auroit du dire de 3o à 4o mille ) ; ils sont armés de fusils de chasse , n’ayant ni sabres, ni baïonnettes. Us n’ont de fusils de munition que ceux qu’ils ont pris sur les patriotes ; la majeure partie est armée de fourches , broches , bâtons ; ils ont une trentaine de pièces de campagne , mais ils n’ont pas de pièces de position. La poudre de guerre leur manque souvent.... Les brigands n’ont aucune espèce d’organisation militaire ; ils n’ont ni régimens , ni grades d’officiers, ni plan de campagne (celte dernière assertion est inexacte); ils marchent en colonnes de trois à quatre hommes de front , dont la tête est dirigée par un des chefs , qui seul connoit le point où il doit les conduire. Quand ils combattent, ils se cachent dans des genêts (dans la plupart des batailles qu’ils ont livrées, ils se sont battus en rase campagne et à découvert). O11 voit d’abord paroître de différais côtés quatre à cinq hommes qui se glisse^ le long des haies et des fossés ; et tâchent de s’approcher le plus
près possible sur les soldats qui étoient en avant de ces lignes ; le reste de leurs troupes arrive ensuite , courant avec rapidité sans conseiver aucun ordre de bataille, et jetant de grands cris à la manière des sauvages ; ensuite ils s’étendent à droite et à gauche pour envelopper nos troupes , etc. «
L'inexplicable Vendée existe encore, disoit Barrère , et les efforts des républicains ont été jusqu’à présent insuffisaus contre les brigandages et les complots de ces royalistes... Ces petits succès de la part de nos généraux , ont été suivis de grandes défaites : trois fois victorieux dans de petits postes , chacun d’eux a été vaiucu dans une forte attaque. . . . L'armée, que le fanatisme a nommée catholique et royale , paroit un jour n’ètre pas considérable , elle paroit formidable le lendemain. Est-elle battue , elle devient comme invisible ; a-t-elle du succès, elle est immense. La terreur panique et la trop grande confiance ont tour à tour nombré avec une égale exagération nos ennemis. C’est une sorte de prodige pour des imbéciles ou des lâches : c’est un rassemblement très-fort , mais non pas invincible pour un militaire ; c’est une chasse de brigands, et non une guerre civile pour un administrateur politique. Cette armée catholique, qu’on a portée long-temps à if> , *a5, 5o mille , est aujourd’hui , par le rapport des représentans, d’environ cent mille brigands — Jamais, depuis la folie des Croisades ,on n’avoit vu autant d’hommes se réunir spontanément qu’il y en a eu tout à coup sous les drapeaux d la liberté , pour éteindre à la fois le trop long incendie de la Vendée..,. Ou n’a pas su , on n’a pas pu eu tirer le parti convenable pour frapper un grand coup et faire une guerre d’irruption , au lieu d’une attaque de tactique. La terreur panique y qui a toujours perdu et vaincu sans retour les grandes masses , la terreur panique a tout frappé, tout effrayé, tout dissipé comme une vaine vapeur .
. La Vendée a fait des progrès par l’insuffisance des
troupes envoyées par le choix des généraux traîtres ou ignora ns, par la lâcheté de quelques bataillons étrangers.... par Linsatiable avarice de nos armées , qui agiote sur la guerre , qui spécule sur les batailles perdues , qui établit ses profits sur les
malheurs de la pairie, qui contrarie les dispositions militaires pour en prolonger les bénéfices , et qui s’enrichit sur des monceaux de morts .
C'est donc sur la Vendée que vous devez porter toute votre attention, toutes vos sollicitudes; c’est dans la Vendée que vous devez déployer toute l’impétuosité nationale , et développer toutce que la république a de puissance et de ressources... Enfin , chaque coup que vous porterez à la Vendée , retentira dans les villes rebelles.... La Vendée, et encore la Vendée, voilà le charbon politique qui dévore le cœur politique : c’est là qu’il faut frapper.... D’un coup d’œil vaste et rapide , vous verrez dans ce peu de paroles tous les vices de la Vendée : trop de représentons , trop de généraux , trop de division morale , trop de division militaire, trop d’indiscipline dans les succès , trop de faux rapports dans les récits des évènemens , trop d’avidité , trop d’amour de l’argent et de la durée de la guerre, dans une grande partie des chefs et des administrateurs.
C’est surtout dans les écrivains de notre vieille France qu’on voit ce qu’elle a été. Le récit suivant peint mieux que tout ce qu’on pourroit dire, la loyauté et la simplicité de ces temps si méconnus aujourd’hui.
De lagrant et honnête amour qui fut entre le seigneur de la Tremoille et une jeune Dame , et comment le mari de ladite Dame les retira par doulceur de leurs Jolies affections.
En l’àge de dix-neuf ans il prinst accoinstauce avec un jeune chevalier de l’âge de vingt-trois ans , marié à une fort belle dame qui avoit dix-huit ans , lesquels tous deulx lie veuîx nommer. L’amitié devint si grant entre les deux jeunes seigneurs que le chevalier vouloit toujours estre en la compagnie de la Trémoille , et la Tremoille en la sienne. Souvent ce chevalier le menoit passer le temps en son château.
La Tremoille s’acheminoit vers sa vingtième année; lors on estoit au gracieux moys de May, (moys qui comme on sait ) esjouit toute la nature et l’esmeut au plaisir. Amour prinst
donc une de ses sagettes dorées , et la descocha droit au cœur de la Tremoille. Par bonne fortune , icelle sagette ne fit que le toucher : mais tant sagettes d’amour sont acérées que blessure elles font toujours. Or , pensez si celle-ci fût entrée dans son cœur où il en estoit ! Pour en avoir esté tant seulement attaint , pensers tristes , soupirs et désirs brûlans vinrent l’accueillir. La nouvelleté du mal pour lui estoit bien estrange. Amour ne fut content qu’il n’eust navré aussi le cœur de la jeune dame. Pourtant tous deux a voient encore devant les yeux vergogne et honnesleté , et point n’y cédèrent.
La pauvre dame (je dis pauvre d’amoureux confort) demeuroit tous le long du jour dans sa maison sans rien faire ; au moyen de quoy les pensées croissoient immodérément au jardin de son cœur ; une pâleur de tristesse vint saysir son visage ; 6es yeux changèrent leurs doulx regards ; sou repos n’avoit patience ; ensorte qu’elle fut contrainte de gésir au lit malade , non de fièvre , mais d’autre maladie. Son espoux voulut la conforter, et fit venir médecins experts. Ils n’eussent pu cognoistre son mal au poulx , ains à ses soupirs chauds et véhéments. La Tremoille de son costé maigrissoit à vue. Le chevalier le voyant solitaire et tout pensif, lui demandoit ce qu’il avoit et s’ilétoit amoureux. La Tremoille en rougissant lui disoit que non ; sa contenance contrariant sa parole , le rendoit coupable. Le chevalier qui estoit assez mondain , et qui avoit nu grant esprit, se apperçut qu’ils changeoient de couleur l’un devant l’autre , et se déroboient à table et ailleurs amoureux regards.. Tant il observa que se doubla où estoit le mal de la dame et de son ami. Lors sans rien faire semblans de rien, voici comment il s'y prinst.
Après s’être couché près de sa femme , au Heu de dormir , se mest à deviser avec elle de ses jeunesses et bons tours qu’il avoit fait avant son mariage, luy disant « que c’estoit la plus grant nème du monde qu’amour , qu’il se doubtoit que le seigneur de la Tremoille estoit amoureux , ne savoit de que personnage , mais que la dame seroil fort heureuse qui de lui seroit parhonneur aimée.... Et, si je savois ( ajouta-t-il ) en
quelle dame il a mis son cœur, je laysserois le chemin de mou repos, et prendrois celui de son labeur, car il le vaut?. .... Et si c’estoit de moy ( dit la dame ) que diriez- vous ? — Je dirois que vous valez bien d’estre aimée; mais je pense qu’il a si loyal cœur qu’il ne voudroit maculer notre lit pour chose du monde, qu’il cognoist la perfection de vos vertus , et l’arrêt d’amour
avez fait en moi: je vous prie , ma mye , s’il est ainsi, qu’il ne me soit rien celé.... — Ma mye , ( répliqua le chevalier) nous trouverons moyen de lui donner allégeance par ce que je vous dirai. Demain après disner irai avec mes serviteurs en tel lieu sans retourner jusques au soir; cependant irez à sa chambre, et luy porterez une lettre que je ferai , vous offrant par mon cougée à sa meray. Si je 11e vous connoissois sage , prudente et chaste , 11e vous baillerois cette liberté , laquelle pourriez prendre; mais il me semble que autre moyeu n’y a pour le
guérir de son mal . En tenant ces propos , après auteurs
honnestes baysers , le chevalier s’endormit, mais non la dame , laquelle passa le reste de la nuit en larmes, qui lavèrent sou cœur de l’infection de ses amoureux pensemens.
Le chevalier se leva matin , et renouvella à son épouse en briesves paroles , leur délibération de la nuit, et fit une lettre.
Après la messe ouie, le chevalier , la dame et le seigneur delà Tremoille disnèrent. Le disner fait , le chevalier dit à la Treraoille qu’il vouloit aller à une sienne maison pour quelque affaire , et que le soir seroit de retour. La Tremoille offrit et pressa le chevalier de lui tenir compagnie , ce qu’il refusa. Sa lettre baillée à son épouse , il monta à cheval pour aller où a voit dit en présence de son ami et de sa femme , lesquels hors du danger des serviteurs qui souvent disent plus qu’ils 11e savent , se retirèrent seuls en la chambre de la dame, où elle, toute honteuse , lui demande : « Comment vous est-il allé cette nuit? — Assez mal ( respondit la Tremoille); car je l’ai passée en soupirs et en songes... — Et moi l’ai accompagnée de larmes et de pleurs ; car mon mari cognoissant notre amour m’en a bien avant parlé, non comme jaloux de vous , mais comme du plus grant ami qu’il ait. Son interest mis arrière , et mon honneur oublié, il m’a prié de vous mettre hors des
lacs d’amour desquels vous et moy sommes étroitement liez; et il m’a chargé de vous bailler cette lettre. Ledit Seigneur fut tout ébahi de tels propos qu’il perdit la parole; car lani aymoit le chevalier qu’il eust bien voulu mourir pour luy en juste querelle ; et la bourse ouverte par le commandement du cueur , après s’eslre par les yeux deschargé de ses soupirs , prinst et leut la lettre qui suit.
lettre du Chevalier au Seigneur de la Tremoille.
« Je n’ai moindre vouloir de te bien servir , mon cher sei- » gneur , que de trouver remède à ton mal. Nul au monde » plus que moy ne sembloit savoir de ton cœur les secrets. » Ains par deffaut de conseil a rendu désespérable un mal » lequel s’est advenu depuis peu. Tu as aux grâces de ma » femme tes yeux ouverts , et as pensé que ne fut jamais plus » belle créature. Songe donc qu’il t’appartient d’avoir entière » dame , et que avecques femme d’autruy un seul plaisir est » suivy de cent douleurs. Pas ne vas croire que , par jalousie, » en crainte j’en vouloisse mettre. Sans doubter on peut le » voir , puisqu’en ta puissance ce qui m’est le plus cher au » monde je laisse : jouis-en donc sans dangé , si tous deux » connoissez que cela seul te puisse guérir. Mais las! quand » tu auras joui de tes amours , tu les hayras ; car cette suite » à tout amour désordonné , et moy , mou ami , aurai perdu « mon épouse, et de douleur mourray. Vois , comme à toi » je me donne , et combien je t’aime. Ce papier te dira ce » que ma bouche n’eût sceu prononcer ... »
Cette lettre ne fut pas lue par la Tremoille sans donner repos à sa langue , pour descharger son triste cœur d’angoisseuses larmes, et pas moins n’en faisoit la dame. Celte lettre eut telles vertus que toute folle amour fut chassée. Raison ouvrit leurs intellectuels yeux pour cognoistre l’honnesteté et prudence du chevalier leur inconsidération et dépravée entreprise.
Devers le soir la Tremoille monta sur une haquenée , et seul s’en alla au-devant du chevalier , lequel il rencontra à
une lieue près. Lors firent aller les serviteurs en avant , et eux demeurés loin derrière , la Tremoille se excusa au mieulx qu’il lui lut possible , l’a«sura par serment que sa lettre avoit été la médecine de sa plaie , et que quelque amour qu’il eust à son espuuse, estoit tant honneste quhl eût mieulx aimer mourir que maculer la foi de leur mariage ; car sa passion sensuelle vouloit ce que raison lui deffendoit. En ce propos arrivèrent au chasteau où ils trouvèrent le souper prest , et la dame avec autres gentilshommes qui les atlendoienl. La Tremoille fut contrainct par le chevalier de se asseoir devant la dame. Ils coguent leurs contenances toutes changées , et qu’ils avoient mis arrière leurs amoureuses fanlaysies. Après souper il yeut tambourins et instrumens. Us dansèrent , et en divisèrent assez tard ; < t puis chacun se retira en sa chambre.
Le lendemain vinrent nouvelles certaines au seigneur de la Tremoille que son père estoit grièvement malade et près de la mort ; ce qu’il déclara au chevalier et à sa femme ; après quoi, non sans regrets et sans pleurs versées, il partit. L’épouse du chevalier fut long-temps toute honteuse , et ne passoit pas ung jour qu’eu considérant le danger où s’estoit mise, ne jectàt quelques larmes de desplaisir ; ce qui la rendit si très-sage et bonne quelle passoit toutes les autres ; et pour une vertu qu elle avoit eu auparavant, elle en recouvra deux , avoir est , chasteté et humilité.
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NOTES
DU VOYAGE