‹ Voyage dans le LevantChapitre 5 sur 32 · CARRE · texte numérisé non relu

CARRE

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lu

renversé, ce groupe bruyant me regardait ensuite dessiner avec une surprise extrême, FAR ; : : A

On a beaucoup de peine à se débarrasser de leurs soins affectueux; elles avaient même

la prétention de faire les honneurs des ruines de Lougsor, où nous n'arrivames qu'à

neuf heures du soir, après avoir presque toujours suivi le cours du Nil, et traversé

des bosquets de nabouls et de sycomores.

Nous passimes la nuit enveloppés dans nos manteaux, € le portique du temple de Louqsor. J'étais enfin arrivé dans ce lieu, dont mon imagination fut si souvent occupée; je touchais ces colonnes que ma pensée mesurait depuis si long-temps ; jétais dans la ville aux cent portes, dans la merveilleuse

t couchés sur le sable, sous

Hécatompyle (1).

Le jour, que jattendais avec impatience, vint me montrer du sommet du portique ; où nous étions montés, Louqsor, Karnak, Med-amoud, les restes des quais qui bordaient le Nil. De l'autre côté de ce fleuve j'apercevais Qournah, Medynet-Abou,

et ces montagnes consacrées à la mort, dont les flancs creusés de toutes parts ren-

ferment tant de générations , et cette vallée de Bybän el-Molouk (2), que les rois s'étaient réservée pour leur dernière demeure.

Des plaines immenses sont couvertes d'avenues de sphinx, qui dirigent encore le voyageur vers des temples qui semblent être l'ouvrage des génies de Tordre le plus élevé.

Des portes de quatre-vingts pieds de haut, couvertes d'hiéroglyphes, précèdent ces temples, dont le temps est venu révéler les sanctuaires mystérieux , fermés jadis à tous les regards. Des cours entourées de portiques , des milliers de colonnes sculptées (3), défient les sables du désert de pouvoir jamais les ensevelir : elles soutiennent encore ces pierres d'une inconcevable grandeur , couvertes de tous les signes de Ia religion qui les éleva. Une foule d'obélisques, d'une admirable conservation, paraissent vouloir remonter jusqu'au soleil, et semblent être un de ses rayons, dont ils étaient l'image. Par-tout la grandeur vous impose, par-tout le fini vous étonne.

Le petit village de Louqsor est construit dans un coin du grand temple. Des maisons de boue et de paille sont plaquées contre la base de ces colonnes éternelles. La vache et la cavale de l'Arabe sont attachées au pied du sphinx. Le trône mutilé d'Horus sert de foyer à des familles misérables, qui cachent le faible produit de leurs travaux dans un tombeau de basalte et de granit.

Le temple de Louqsor est bâti sur un quai qui lui sert de base. Chacun fouille à lenvi les parvis de ces lieux jadis sacrés (4). On cherche ce qui à pu échapper à la fureur de Cambyse, au fanatisme des chrétiens. Les premières églises du vrai Dieu sont tombées. On reconnait à la forme des colonnes , aux ornemens grossiers de

(1) Nom donné par Homère à Ia ville de Thèbes; et qui signifie Les cent

ib /Elethyia],

portes.

ym [ancienne

(2) Vallée des Rois. Thèbes, Lougsor, Karnak , Qou (3) Les colonnes égyptiennes ne sont jamais monolithes, etles obélisques Panopolis ], Arabu el-Madfount quelques suvans de douter que la magna], Benchsch /Oxyrynchus], Medynet elFayoum, { Alexandrie, füt un monument des nyeh, Abousyr, Memphis.

h, Medynct-Abou , AKF LAbydus], Achmouneyn /Hermopolis sinoé, Metera-

le sont toujours; ce qui a donné li

colonne improprement dite de Pompée

jgyptiens.

l'architecture, le style bâtard du Bas-Empire. Les mosquées de Mahomet, qui remplacèrent l'autel de Jésus-Christ, s'écroulent aussi. L'obélisque seul échappe au ravage des révolutions et du temps, et semble être un immuable pilier de la voûte céleste.

Je visitai les restes de Med-amoud, qui pouvait être un des faubourgs de Thèbes. Je dessinai son temple, qui sort du milieu des vestiges grisâtres d'une ville copte entièrement abandonnée.

Je traversai le Nil (1) sur une petite barque conduite par un Arabe, la seule qu'il fut possible de trouver alors sur ce fleuve, qui porta jadis avec orgueil les temples, les jardins, les maisons flottantes des anciens maîtres de l'Égypte. Que sont devenus

ces vaisseaux dorés, ces voiles de pourpre, ces cordages tissus d'argent? Quel silence

effrayant a succédé au bruit répété des rames, aux applaudissemens de la multitude, au chant des prêtres, à l'harmonie de cette musique dont les sons puissans calmèrent si souvent les passions haineuses des peuples! La douce mélodie a porté son charme ailléurs : elle règne sur d'autres nations, celle qui agit sur tous les êtres, qui transporte à son gré l’homme dans une autre sphère; homme, qui, pour se croire heureux, a toujours besoin d'être arraché d'où il est.

Le bateau vient d'atteindre l'autre rive : c'était la partie la plus populeuse de Thèbes. Strabon dit que des maisons de cinq étages contenaient à peine une foule industrieuse,

la population brillante de cette ville, vaste métropole de l'univers. Thèbes, cette mère du monde civilisé, fut le modèle de toutes les réunions d'hommes, qui sentirent le besoin de se rassembler, d'invoquer l'Éternel, de s'assujettir à des lois, de s'entourer de murailles, de fermer leurs portes à des ennemis. Je ne vois plus rien, tout a disparu! Mais cette poussière qui s'élève est la cendre des premiers pères du genre humain. J'avance : je vois leurs autels, leurs sépulcres; je retrouve leurs idoles. Voilà ce colosse d'Aménophis (2), élevé par lorgueil; ce fut encore Forgueil qui le renversa. Le front

seul de cette tête, à moitié cachée dans le sable, est une montagne; et le sourire de ses lèvres est exprimé par une caverne.

J'entre ensuite dans la vallée sacrée : je vais interroger ces innombrables catacombes; je descends dans les sépulcres des rois. Des peintures brillantes me disent les usages et le culte de ce peuple ingénieux, me montrent les triomphes de ces princes dont tous les sarcophages sont vides. Ainsi tout me rappelait à l'idée de la briéveté de la vie; tout disait autour de moi que lhomme n'est quelque chose que par son ame : roi par la pensée, frêle atome par son enveloppe, l'espoir seul d'une autre vie peut le rendre vainqueur dans cette lutte continuelle entre les misères de-son existence et le sentiment de son origine céleste.

Je pénétrais dans les entrailles de la terre, dans des palais souterrains , distribués , divisés avec art, soutenus par des piliers, recouverts de stuc et de peintures

(1) Ce fleuve porta le nom gé à-dire, eroissant à une époque fixe. Les prêtres de quatre pouces

1 d'faro [ fleuve ]; il reçut ensuite ln fin de juin jusqu'au commencement de septembre, augmentant dès-lors

l'épithète de Neilon, par jour, et diminuant ensuite graduellement jusqu'au

e suivant.

ans cette cérémonie, le peuple solst

le rivag de débordement. La crue périodique du (2) Cette statue debout aurait dépassé de toute Ia tête la hauteur du ncore la même qu'elle était dans les siècles dont l'histoire Louvre.

Nil parait ét

nous a conservé le souvenir, c'est-à-dire, de seize coudées. Il croit depuis

d'un fini admirable. Ces hiéroglyphes, ces figures, sont sans doute l'histoire des connaissances humaines : les prêtres de l'Égypte ne les confièrent aux abîimes que pour les soustraire au bouleversement du globe. Des salles se succédaient, et la dernière contenait un sarcophage d'albâtre, aujourd'hui veuf des restes qu'on y renferma. IL est gravé, couvert de caractères symboliques (1), et d'une étonnante conservation.

Dans ces lieux de ténèbres, je me croyais sous la puissance d'Aladin , sous un charme magique : il semblait que je fusse guidé par la lumière de a lampe merveilleuse, et au moment d'être initié à quelque grand mystère. Le Bédouin qui nous suivait, expliquait facilement ces travaux surnaturels. Après le déluge, disait-il, les montagnes étaient plus tendres, les hommes plus puissans, les pierres plus légères : voilà comment furent creusés ces puits de la mort, comment furent élevées ces grandes mosquées qui couvrent notre désert.

Le génie des anciens Égyptiens était spécialement consacré aux tombeaux , tandis que le génie des Grecs sacrifiait aux grâces, à la valeur, à la beauté. Les Égyptiens cachaïent leur magnificence dans des souterrains : le granit, le sombre basalte, étaient les matériaux qu'ils employaient le plus habituellement. Les Grecs, au contraire, construisaient des temples de marbre blanc sur des promontoires élevés ou dans les sites les plus rians.

Des Bédouins, plus noirs, plus desséchés que les momies qu'ils vendent, servent de guides dans ces labyrinthes souterrains : leurs familles sont logées dans d'autres tombeaux. La lance de ce fils des Troglodytes est soutenue par le bras d'une cariatide, et ses enfans dorment dans des sarcophages couverts de caractères mystérieux. Tous les sables des environs sont semés de lambeaux de momies, de restes de papyrus et de bandelettes dorées. Je trouvais ainsi, à chaque pas, de nouveaux témoins de la vanité des choses humaines. Je voyais cette tribu d'Ouläd-Aly trafiquer des restes des morts, et défendre contre les prétentions des autres Arabes Ie privilége de ce commerce impie.

Près de là, dans la plaine, sont deux colosses placés à côté l'un de Fautre, tous deux assis, le visage tourné vers lorient. Je considérais avec une sorte d'épouvante ces montagnes taillées par la main de l'homme, qui leur imprima son image. L'aurore trouve à présent silencieuse cette statue qui la saluait jadis par des sons harmonieux. Des inscriptions dans toutes les langues rappellent la surprise et la vénération des voyageurs frappés de ce prodige.

Les noms de plusieurs maîtres de la terre sont tracés sur les pieds du colosse ; mais les yeux se reposent sur le nom de Germanicus, parce que l'époque de son voyage dans la haute Égypte fut sûrement marquée par des bienfaits. Un obscur baronnet s’est cru obligé de nous instruire de son passage à Thèbes. On vient de tracer péniblement sur le granit, à côté du nom de César, celui de ce gentilhomme qui veut que la

(1) Les caractères hiéroglyphiques et les caractères hi

ques étaient

Ia langue cursive des prêtres, la langue écrite sacrée. Les caractères coptes

+ Quant au samaritain , il est à croire que des Juif avant leur esclavage, après Lequel ils t les caractères chaldé

étai

coufiques étaient ceux de l'a

t grecs : les carnctè

cien hébreu, cel copte était In langue des anciens Égyptiens : le coufique

postérité la plus reculée connaisse jusqu'au quartier de Londres qu'il habita. Ce qui servirait à prouver combien la véritable gloire est modeste, c’est que lon chercherait vainement sur cette statue le nom de Desaix, ceux de Rapp et de Belliard. Rien ne rappelle le combat de Seydiman et de Benouthak.

Le Memnonium , nommé par les Arabes e/-Kasr ; placé au pied de la montagne, et auprès duquel se trouvent les vestiges du plus grand colosse, est construit

en pierres d'une énorme dimension et d'une couleur blanchâtre. Il est enterré presque

à demi sous le sable, ainsi que celui de Medynet-Abou. C'est sur une partie de la plate-forme de cet immense édifice que se voient les ruines de Pappä. Une petite ville, qui eut des remparts, une église assez vaste, une place publique, fut construite sur une portion du toit de ce monument. On ne saurait mieux faire que de renvoyer,

pour les détails de ces merveilleuses ruines, aux planches du grand ouvrage de la

Commission d'Égypte. I serait cependant possible de remarquer qu'on n'a pas toujours conservé à l'ensemble des monumens le caractère de grandeur qui les distingue. Peutêtre l'usage constant de la chambre obscure a-t-il rétréci les moyens des artistes habiles chargés de ce travail. Je ne reconnais pas toujours dans leurs résultats l'image de ces temples dont la grandeur et la majesté réduisent à présent, à mes yeux, les plus beaux édifices de Rome et de la Grèce aux proportions des fabriques des jardins anglais. Peut-être, pour s'en former une plus juste idée, devrait-on lire, après avoir vu ces détails si purement dessinés, les pages à-la-fois naïves et brillantes du Voyage de M. Denon. Cet artiste spirituel fut le Joinville de notre dernière expédition en Égypte. Sa bravoure, son sang-froid , contribuèrent puissamment au succès de ses études , à a justesse de ses recherches. C’est à cette réunion si rare que nous devons son ouvrage, ce livre devenu classique, qui charmera toujours les amis des arts, de a vérité, et de la gloire du nom français

La chaleur était déjà insupportable à Thèbes dans les premiers jours de mars

Elle devient si épouvantable pendant l'été, que les Arabes La comparent au rugissement du lion. Le ciel est en feu, la nature paraît incendiée , et c'est à cette époque que les pierres éclatent et que s'écroulent souvent des portions des temples de la Thébaïde. Je me rappelle que, poursuivi par un chien, je ramassai un caïllou : il était brûlant. Les harmonies de la nuit, les bruits dans la campagne, avaient déjà tout le charme de la plus belle saison de l'année, et je me promenais le soir au bord du Ni avec autant de plaisir que je le faisais au mois d'août, à Rome, sur le rivage du Tibre.

Je ne rencontrais ordinairement que des bufles qui venaient se plonger dans le Nil. Des ibis d'une blancheur éblouissante déployaient leurs ailes d'argent, et se plaçaient sur le dos de l'animal sauvage , tout fier de ce poids sacré. Je regardais couler ce fleuve, qui venait de traverser d'immenses solitudes. Le Nil désaltère les lions de Sabala, les tigres de Goyam, et porte la barque de habitant de Dongola et le radeau fragile de Sennaar. I passait doucement à Thèbes, travaillant lui-même pendant son cours à détruire les autels qui lui furent élevés par la reconnaissance des peuples.

(1) Le château.

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M. Salt, consul d'Angleterre, était établi avec une suite nombreuse, sous des tentes, dans la vallée de Bybän el-Molouk. I présidait aux fouilles que la société des antiquaires de Londres fait faire sur les points les plus importans de Thèbes. Beaucoup d'argent, beaucoup de présens, leur ont conquis l'affection des Arabes, et toutes les entreprises ont été jusqu'à ce jour couronnées d'un succès complet. M. Drovetti lutte cependant

avec persévérance contre ces nouveaux maîtres de l'Égypte. I avait deux agens à exploitait la rive occidentale du Nil; l'autre,

Thèbes : l'un, Yousef, mamlouk frança nommé Riflo, fouillait dans l'enceinte du temple de Karnak. Ce dernier est un petit Marseillais, courageux, entreprenant, colère : il battait les Arabes qui s'obstinaient à ne pas comprendre le provençal. Nous lui vimes déterrer, le jour même de notre arrivée, un bas-relief de granit rose, parfaitement conservé, de neuf pieds de haut, et Horus : cet homme avait la main heureuse.

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représentant les trois divinités Osiris, L Deux cents Arabes travaillaient sous ses ordres : j'en pris la moitié à mes gages pendant quelques jours ; et mes essais ne furent guère plus heureux à Louqsor qu'ils ne l'avaient été dans l'Attique.

Je rencontrai à Thèbes un minéralogiste français , M. Cailliaud, qui revenait d'un voyage sur les bords de la mer Rouge. On l'avait envoyé, par ordre de Mohamed Aly, chercher une mine d'émeraudes, jadis exploitée par les anciens et oubliée depuis longtemps. M. Caiïlliaud avait en effet retrouvé un filon d'émeraude vert pâle.

Pour cette expédition, il était parti de Redessi, village de la tribu des Abäbdek, situé à deux journées au-dessus de Lougqsor. Il s'était fait escorter par deux mamlouks et cent vingt Arabes : le quatrième jour du voyage ils manquèrent d'eau; et ce ne fut que le septième qu'ils atteignirent Zabara, au-delà du désert de ce nom : lon pense que la bourgade de Secket, où ils arrivèrent, pouvait être lune des Bérénices. M. Cailliaud retrouva les ruines de huit cents maisons et les restes de trois temples, dont deux, bien conservés, étaient creusés dans la montagne : tout porte à croire que cette ville était sur-tout habitée par des mineurs. Ce voyageur parle de mille excavations, dont quelques-unes pénétraïent dans un tale granitique et schisteux jusqu'à cent pieds sous terre. Trois cents personnes pouvaient, dit-il, travailler à leur aise dans plusieurs de ces carrières. La caravane souflrit plusieurs genres de privations , perdit du monde, et revint par la route de l'antique Elethyia. C'était peut-être le chemin qui communiquait dans la route de Coptos à la grande Bérénice. Pour se délasser de ses fatigues , M. Cailliaud abusait parfois du goût que professait pour tous les objets d'antiquité un voyageur fort éclairé, qui se trouvait alors à Thèbes. Un Arabe, gagné par M. Cailliaud, alla présenter avec mystère à l'amateur de raretés une pipe sur laquelle on avait gravé avec art des hiéroglyphes et des caractères coufiques. Le savant ne reconnut pas la forme des pipes bycharites , en usage en Abyssinie. L'odeur du tabac ne put jamais le détromper ; elle était modifiée par un parfum de bitume qu'on avait habilement fait couler dans l'intérieur du tuyau. Le voyageur remercia beaucoup le Bédouin, et se hâta de payer trente-cinq gourdes une pipe antique, sur laquelle il se proposait d'écrire un long mémoire. Cette découverte importante

mins — — — za — — =

fera travailler sans doute bientôt les hommes les plus éclairés du monde savant.

M. Caïlliaud, qui se rendait alors au Caire, a fait un second voyage dans Ta haute Egypte. Parti d'Esné pour la grande Oasis, il atteignit, après quatre jours et demi de marche dans une mer de sable, cette Oasis, dont il pense que le circuit peut être de quinze lieues. Les Arabes ly reçurent avec hospitalité. M. Cailliaud y a trouvé un grand temple dédié au Dieu créateur, qu'il dit être de la dimension de celui de Medynet-Abou, et sur lequel est une inscription grecque de neuf mille mots, qu'il a copiée, et dont la traduction sera d'un grand intérêt (1). I a mesuré, en outre, cinq autres temples d'une moindre dimension. Les Arabes de cette Oasis cultivent du riz. L'intérieur est à-peu-près abandonné, et les sources disséminées sur l'Oasis ne donnent qu'une eau saumâtre et malsaine. M. Cailliaud revint ensuite à Farchout. La publication de son voyage jettera beaucoup de lumières sur cette portion de l'Égypte, qui est la moins connue.

Ainsi la grande Oasis est située à la hauteur de Thèbes; une autre correspond à celle du Fayoum, et c'est d'Alexandrie qu'il serait plus aisé de se rendre à la troisième Oasis, dite de Syouah, où l'on croit trouver les vestiges du temple de Jupiter Ammon.

age en Égypte : ses efforts, sa persévérance, lui mériteront sans doute l'appui du Gouvernement dans ces nouvelles

M. Cailliaud se propose de faire un nouveau v

tentatives.

Yousef (2), mamlouk français, employé par M. Drovetti, habitait une grotte sépulcrale de Qournah ; il était absent lorsque jallai le voir : une jeune fille me fit signe de m'asseoir sur la natte, et, se plaçant devant moi, elle me considérait attentivement. Yousef survint, et gronda son esclave. « Elle aurait dû rester chez elle », me disait-il. J'avais vu la pauvre Égyptienne se courber et descendre dans un coin de la caverne. « Sa demeure est plus spacieuse que vous ne pensez», reprit le mamlouk. On alluma une torche : nous descendimes environ vingt escaliers pour arriver dans des chambres carrées, de douze pieds de largeur et de sept pieds de hauteur, taillées au ciseau, avec soin, dans un grès assez dur; on allait de la première dans trois autres. Nous retrouvâmes tout au fond l'esclave , qui pleurait, assise sur une caisse de momie : elle se leva, se jeta aux pieds de son maïtre, et lui baisa respectueusement la main. J'appris que cette jeune Bédouine, de la tribu des Abäbdeh , s'était donnée à lui dans un voyage qu'il avait fait à Cosseyr. La tribu regardait comme un honneur cette alliance avec un mamlouk, qui traitait néanmoins son épouse un peu légèrement. Grâce à moi, la paix fut conclue. Je revis au grand jour le visage jaune et maigre de la Bédouine, et ses grands yeux noirs me témoignèrent une vive reconnaissance.

La vie active et occupée que je menais à Thèbes, les émotions profondes et variées que jy éprouvais, tout m'y attachait. Après des journées fatigantes pour le corps et si intéressantes pour lame, assis le soir sur les bords du Nil, je regardais danser les

(1) M. Cuilliaud assure que ce monument a cent quatre-vingt-onze pieds Égypte, à l'époque du départ de l'armée française; il est mahométun zélé, de longueur. Il a trouvé aussi les vestiges de cinq villages abandont

(2) Cet homme était tambour et fort jeune quand il demeura malade en

courageux et très-intelligent.

TASER

Arabes Ghaoudzy. Les almeh de cette tribu errante sont les plus souples et les plus agréables : elles ne se marient qu'aux hommes de leur tribu; ces époux faciles vivent du talent de leurs femmes, et jouent le rôle de bouffon dans les pantomimes qu'elles représentent. On éprouve souvent pendant le jour, dès qu'on s'éloigne du Nil, une fièvre presque inconnue en Europe, celle de la soif. Cette souffrance cruelle est au-dessus de toute expression ; elle a son sommeil, son délire : on rêve douloureusement le souvenir des vallées les plus fraiches, des boissons glacées; et la mémoire devient le tourment le plus terrible de cette maladie africaine.

J'avais le projet de visiter Éléphantine [elSag ], Syène, Philæ, Ibsamboul ; j'aurais voulu pénétrer jusqu'à l'ile de Méroé : mais il entre toujours plus où moins d'esprit d'aventure dans ces excursions lointaines; l'envie de voir des lieux peu connus ‘aide puissamment à supporter les fatigues et les privations d'un long voyage. Si tout le monde a pu voir ce que vous allez chercher, le dégoût vous menace, et le découragement le suit bientôt. Je n'éprouvai plus le besoin de remonter le Nil, dès que je vis arriver à Thèbes une famille anglaise qui revenait des cataractes. Lord et lady Belmor avaient visité une partie de la Nubie : ils voyageaient avec un luxe extrême; trois ou femmes, petits enfans,

quatre grands bateaux suivaient celui qui les portait. Maris aumôniers, chirurgiens, nourrices, cuisiniers, tout cela parlait d'Éléphantine. Dès ce moment le prestige s'évanouit pour moi : je quittai même Louqsor beaucoup plutôt, parce que je rencontrais sans cesse dans ses vénérables ruines une femme-de-chambre anglaise en petit spencer couleur de rose et un parasol à la main. Ne voulant plus rien regarder, je partis la même nuit pour Tentyra.

Nous descendions le Nil par un vent contraire ; car ma kanje était enfin parvenue à m'y rejoindre, mais seulement l'avant-veille de mon départ. Elle mamena le docteur Martini si souffrant, qu'il put à peine se traîner sur le rivage et jeter un coup-d'œil languissant sur la merveilleuse Thèbes. Depuis on m'a appris la mort de ce jeune Italien ; elle aura privé le Caire d'un médecm habile et d'un homme spirituel et honnête,

Le temple de Tentyra (1) est situé à une demi-lieue du Nil, et à un mille environ

d'une chaine de rochers assez escarpés. Les vestiges d'une ville copte entièrement dé-

serte l'entourent et couvrent sa plate-forme Ces petites maisons, construites en briques de terre cuites au soleil, sont du même genre que les ruines de Medynet-Abou; mais le temple est beaucoup mieux conservé que ceux de Thèbes. Les peintures qui ornent le plafond du péristyle, sont encore brillantes : on y remarque ce fameux zodiaque, dont la publication apporterait, dit-on, de si grands changemens dans la chronologie religieuse qui a été adoptée jusqu'à nos jours.

Le temple de Tentyra est d'une beauté de proportions à-a-fois majestueuse et simple; c'est incontestablement le plus admirable et le mieux conservé de tous les monumens égyptiens, dont il est le type et le modèle. Le soleil près de l'horizon dorait les

(1) Les habitans de Tentyra avaient là réputation d'attaqu dilés avce tant de courage et d'adresse, qu'on les appelai pour y donner ce spectacle au peuple dans les naumachies. On assure

croco- si que, dans un combat «

jusqu'à Rome, vainqueurs furent accusés d'a

les habitans d'Ombos, les Tentyrites mangé leurs prisonniers.

colonnes de ce parvis, qu'il éclaire depuis tant de siècles, et les ténèbres s’emparaient déjà de ces voutes immenses. Le silence de ce lieu, la brise du soir agitant les bruyères, tout ce paysage avait quelque chose de triste et d'enchanté. Nous retournämés au bateau sans nous parler; je laissais mon imagination errer dans le passé et rêver l'ancienne Tentyra, la crédulité de ses habitans, la jonglerie de ses prêtres, son opulence, ses fêtes et sa chute.

Un pauvre felläh vint m'apporter avec une extrême méfiance quelques petites idoles de bronze. Nous ne nous serions pas expliqué l'air de crainte avec lequel il nous abordait, si nous n'avions été, pour ainsi dire, les témoins d'un fait qui pourrait faire excuser les Arabes de Faversion que les voyageurs leur inspirent.

Un Franc (je ne saurais me décider à nommer le pays de l'Europe auquel il appartient, mais je me plais à dire que ce n'était pas un Français ) faisait des fouilles dans la haute Égypte. Il apprend qu'un Arabe a découvert dans son champ un vase rempli de médailles; il veut les acquérir. Le propriétaire résiste; son projet était de les aller vendre au Caire. Le Franc a recours au cachef. On fait amener le felläh; il nie d'avoir trouvé des médailles. Un fer rouge est appliqué sur ses joues : ce tourment lui arrache un aveu. Son trésor est apporté : le Franc et le cachef s'entendent pour taxer les médailles au prix le plus bas, et le malheureux Arabe retourne chez les siens, la rage et le désespoir dans le cœur.

Notre navigation était toujours lente et embarrassée. Le râys de ma kanje, Mehemet d'Asouan, qui me voyait lire appuyé contre le mât, vint doucement me faire observer que le vent n'était faible et incertain que parce qu'il samusait à lire avec moi, au lieu de faire son métier et de soufler dans nos voiles. I me parut pénétré de l'idée que J'étais cause de ce retard : aussi mon livre fut-il fermé sur-le-champ.

Notre seule distraction était de troubler le repos des crocodiles, en arabe temséh, qui dormaient sur le sable du rivage ou des petites îles qui couvrent le fleuve. Parmi ces animaux , je n'en vis aucun qui me parüt excéder douze où quinze pieds de longueur. Leurs petits étaient rangés autour d'eux, et un coup de fusil faisait rentrer toute cette famille dans le Nil. Nous en vimes beaucoup avant Crocodilopolis , où cet horrible animal, consacré à Typhon (1), le mauvais principe, avait, dit-on, un temple magnifique. C’est non loin de là qu'étaient aussi le lac Mœris, et-ce labyrinthe dont on sera peut-être bien aise de trouver une courte description : elle est d'Hérodote, et porte un grand caractère de vérité.

Après la mort de Séthos, prêtre de Vulcain, et le dernier prêtre qui a régné seul sur toute TÉgypte , ce pays fut divisé en douze parties, dont chacune fut gouvernée par un roi. Ces douze princes, qui vivaient entre eux dans la plus parfaite harmonie, résolurent de laisser en commun à la postérité quelque monument de leur règne, et en conséquence ils firent faire un labyrinthe un peu au-dessus du lac Moœris, et assez près d'une ville appelée la ville des Crocodiles.

(1) Le nom de Typhon est composé de tkeu, vent, et de phou, pernicieux : c'est ainsi que celui de Nephthys, divinité symbolique des Égyptiens,

vient de neph-theu, contrée exposée aux vents.

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« J'ai vu ce bâtiment, dit Hérodote, et l'ai trouvé au-dessus de toute expression. » Tous les ouvrages, tous les édifices des Grecs ne peuvent lui être comparés, ni du côté du travail, ni du côté de la dépense; ils lui sont de beaucoup inférieurs. Les temples d'Éphèse et de Samos méritent sans doute d'être admirés; mais les pyramides sont au-dessus de tout ce qu'on peut en dire, et chacune en particulier peut entrer en parallèle avec plusieurs des plus grands édifices de la Grèce. Le labyrinthe lemporte même sur les pyramides.

» I est composé de douze cours environnées de murs, dont les portes sont à l'opposite l'une de Fautre, six au nord et six au sud, toutes contiguës ; une même enceinte de murailles, qui règne en dehors, les renferme. Les appartemens en sont

doubles; il y en a quinze cents sous terre, quinze cents au-dessus, trois mille en tout.

» J'ai visité les appartemens d'en haut; je les ai parcourus : ainsi j'en parle avec

certitude et comme témoin oculaire. Quant aux appartemens souterrains, je ne sais

que ce qu'on m'en a dit. Les Égyptiens gouverneurs du labyrinthe ne permirent point

qu'on me les montrât, parce qu'ils servaient, me dirent-ils, de sépulture aux crocodiles

sacrés, et aux rois qui ont fait bâtir entièrement cet édifice. Je ne parle donc des

logemens souterrains que sur le rapport d'autrui; quant à ceux d'en haut, je les ai Ÿ F ; d

vus, et je les regarde comme ce que les hommes ont jamais fait de plus grand. On

ne peut en effet se lasser d'admirer la variété des passages tortueux qui mènent des

cours à des corps-de-logis, et des issues qui conduisent à d'autres cours. Chaque corps-

de-logis a une multitude de chambres qui aboutissent à des pastades (1). Au sortir de

ces pastades, on passe dans d'autres bâtimens, dont il faut traverser les chambres

pour entrer dans d'autres cours.

» Le toit de tous ces corps-de-logis est de pierre, ainsi que les murs, qui sont par-tout décorés de figures en bas-relief. Autour de chaque cour règne une colonnade de 8 8

pierres blanches parfaitement jointes ensemble. » À l'angle où finit le labyrinthe , s'élève une pyramide de cinquante orgyies, sur

laquelle on a sculpté en grand des figures d'animaux. On s'y rend par un souterrain. » Quelque magnifique que soit ce labyrinthe, le lac Mœris, près duquel il est situé,

excite encore plus d'admiration : il a de tour trois mille six cents stades, qui font soixante

schœnes, c'est-à-dire, autant de circuit que la côte maritime de l'Egypte a d'étendue. Ce lac, dont la longueur va du nord au midi, a cinquante orgyies de profondeur à

l'endroit où il est le plus profond. On la creusé de main d'homme, et lui-même ïül

en fournit la preuve. On voit en effet, presque au milieu du lac, deux pyramides » qui ont chacune cinquante orgyies de hauteur au-dessus de l'eau, et autant au-dessous. » Sur l'une et sur l'autre est un colosse de pierre, assis sur un trône (2). »

Nous arrivames , en nous laissant couler doucement sur le sable, jusqu'à l'endroit où les rochers blancs et crayeux de Gebel Teyr (3) bordent sa rive orientale. Ils sont coupés à pic, flanqués de tours naturell

des grottes régulières, placées à une grande

(1) Pastade : d'est l'espace où plutôt les deux tiers de l'espace qui est (3) Montagne des Oiseaux : c'est le même nom dont on a fait par corrupentre les antes. Voyez Vitruve, de Architectura, lis. V1, chap. 10. tion Gibraltar. (2) Hérodote, Hist. liv. 1, chap. 147 et 148, traduction de Larcher

hauteur, forment les meurtrières. On trouverait au besoin jusqu'aux créneaux de cette citadelle. Le fleuve coule silencieusement devant ce lieu funeste, qui semble être la retraite de l'enchanteur Merlin : cette solitude sert de refuge à d'innombrables oiseaux aquatiques. Un petit couvent copte couronne une des sommités. Nous apercevions comme un point un Arabe complétement nu, qui sautait lestement d'un rocher à l'autre. H se précipita tout-à-coup dans une crevasse de la montagne, reparut quelques minutes après sur le bord du Nil, s'élança du fond d'une caverne à fleur d'eau , et vint à la nage demander laumône : sa figure était celle d'un véritable sauvage. Ce pauvre Bédouin souriait en se jouant au milieu des eaux et en maïtrisant le courant. Personne au désert ne m'a fait concevoir une plus juste idée de fhomme de la nature, de homme dans son état primitif. Je lui donnai une piastre du Caire, qu'il cacha soigneusement dans sa bouche. On y joignit de mauvais pain qu'il contemplait avec ravissement, et il regagna sa chère montagne en un instant, toujours chantant et poussant des cris de joie.

Nous rencontrâmes, le lendemain, vis-à-vis de Minyeh, le capitaine du port de cette ville, qui visitait toutes les parties du rivage qui sont sous sa dépendance. Ce Turc, de la Natolie, m'avait été utile : ses manières furent douces et polies; il vint fumer une pipe sur ma kanje, prit le café, accepta la moitié d'un mouton, un miroir, et me fit beaucoup d'offres de service. Cet officier partit ensuite pour se rendre à Qäou. Le temple que on voyait dans ce village, est tout-à-fait tombé : une seule colonne est encore debout; sa base est sapée par le fleuve, dont la première crue renversera sans doute ce dernier témoin de la magnificence d'un grand édifice. Le vent devenant alors favorable, nous passämes rapidement devant le mont Colzoum, Beny-Soueyf, et ce rivage d'Arsinoé, célèbre par ses canaux, sa culture, ses jardins et le parfum de ses roses.

Je fus accueilli, à mon débarquement au vieux Caire, par M. Gounaud, Lyonnais, mécanicien très-habile, qui vient d'établir plusieurs manufactures pour le compte du pacha d'Égy pte. Thèbes est à-peu-près pour le Caire ce que peut être le Caire relativement à Marseille : aussi me semblait-il que je fusse déjà revenu en Europe.

Je reçus de nombreuses preuves de bienveillance des Francs, qui vinrent me féliciter sur mon retour. On regrettait alors au Caire deux Européens, remarquables tous deux dans des genres différens. Celui dont la perte peut le moins se réparer, M. Bourchardt, de Bâle, était un savant fort distingué, jeune, entreprenant, dévoré du besoin d'apprendre, et très-versé dans les langues orientales. M. Bourchardt, connu en Égypte sous le nom de cheykh Ibrähym, vivait habituellement avec les Arabes, portait leur costume, professait leur culte, avait séjourné long-temps au désert, et se préparait à pénétrer dans l'intérieur de l'Afrique : il fut emporté en peu de jours par une maladie aiguë. Cheykh Ibrähym, entièrement dévoué aux Anglais, était aux gages du gouvernement britannique. Ses manuscrits, que Yon disait fort curieux, sont restés entre les mains du consul d'Angleterre.

Le chevalier de Lascaris, qui venait de mourir aussi, et dont la vie fut très-agitée,

avait suivi le général Bonaparte après la capitulation qui rendit celui-ci maître de l'ile de Malte : on croit que M. de Lascaris avait été employé dans la négociation qui précéda ce traité. Attaché à l'armée française, il se dégoûta du service, et il demeura

dans l'Orient, quand les troupes françaises quittèrent l'Égypte. Errant parmi les Arabes, il s'y était marié plusieurs fois; son humeur inquiète le ramena au Caire, où Mohamed Pacha favait chargé de l'instruction de ses icoglans (1). Il se plaignait assez hautement de la médiocrité de son sort, et lon a pu imaginer que ses intrigues et ses menaces indiscrètes avaient hâté sa mort, qui sembla peu naturelle et donna lieu à quelques

soupcons de poison. Telle fut la fin misérable d'un descendant des princes de Trébisonde.

M. l'abbé de Janson arrivait de a Syrie au Caire le jour même où je revenais de Thèbes. Les fatigues de son voyage lui causèrent une maladie assez grave : il reçut les soins les plus touchans des religieux du couvent de la Terre-Sainte, où ïl était logé.

Croyant pouvoir participer aux avantages de son voyage dans le mont Liban, à Baalbek et à Damas, jai vainement sollicité de son obligeance une note sur émir Beschir (prince des Maronites et des Druses, qui réside au mont Liban, près de Deyr elKamar ou couvent de la Lune), et en général sur cette portion peu connue de l'Asie. I me la fit espérer; mais son refus m'a fait croire ensuite qu'il voulait publier lui-même ses observations.

A époque de mon retour au Caire, tous les regards étaient tournés vers l'Arabie Heureuse, et, malgré les succès fréquens des armes du pacha contre les Wéchabites, l'Égypte n'était pas sans inquiétude sur li

sue de cette guerre (2).

Ces peuples, animés par le double esprit militaire et religieux, ne se laissant jamais décourager par leurs revers, se rappelaient qu'il y a peu d'années ils étaient maitres de la Mecque et de Médine. Cette insurrection a eu primitivement pour auteurs deux Arabes qui, après avoir voyagé pour affaires de commerce dans la Perse et le Malabar, ont formé des raïisonnemens sur la diversité des religions qu'ils ont vues, et en ont déduit cette tolérance générale. Leurs principes fondamentaux sont, que Dieu seul doit être invoqué et adoré comme auteur de tout; qu'on ne doit faire mention d'aucun prophète en priant, parce que cela touche à fidoltrie ; que Moïse, Jésus-Christ, Mahomet, &e., sont, à la vérité, de grands hommes, dont les actions sont édifiantes; mais que nul livre n'a été inspiré par l'ange Gabriel ou par tout autre esprit céleste.

L'un de ces deux Arabes, nommé Abd-el-Ouaheb, Sétait formé dans le Nadjd un état indépendant dès 1760 : le second, appelé Mekrämy, cheykh de Nadjerin, avait adopté les mêmes opinions, et, par sa valeur, il s'était élevé à une assez grande puissance dans ces contrées.

Le chef actuel des Wéchabites se nomme Abdou! Massaoud (

; il était alors

ouvelles de 1!

(1) Pages. (8) Les d ypte annoncent la prise de Deryeh (2) On en connait à présent les résultats, plus prompts et plus favorables ct e destruction des Wéchabites. Abdoul Massoud , envoyé pri-

au pacha d'Égypte qu'on ne pouvait l'espérer, quand jétais dans ses sonnier à Constantinople, y est mort dans des tourmens aflreux. états.

enfermé dans la ville de Deryeh, capitale de l Yémen. Cette place était, disait-on, investie par les troupes de Mohamed Aly, qui tiraient un grand avantage de l'expérience et de Ia bravoure d'un officier français nommé Vessières, dont le pacha m'entretint avec éloge, lorsque je fus présenté à ce prince à Alexandrie. La principale force des Wéchabites consiste dans une nombreuse cavalerie, qui harcèle l'ennemi sans reläche, attaque les convois sur Îles points les plus éloignés, et menace constamment les deux grandes caravanes du Caire et de Damas, quand elles se rendent à la Mecque, ou lorsqu'elles en reviennent. Cette guerre a cependant des avantages réels pour le pacha : elle l'établit, aux yeux de tous les Turcs, comme le défenseur, le vengeur de la foi musulmane; elle occupe et détruit cette milice albanaise, qui, après avoir placé Mohamed Aly sur le trône de l'Égypte, conspirait sans cesse contre lui, et dont les chefs livrèrent deux fois au pillage de leurs soldats es plus riches bazars du Caire (1).

Je voudrais parler bien plus longuement de plusieurs Francs que jai connus au Caire, et dont jai reçu de nombreuses preuves de bienveillance. M. Asselin de Cherville, vice-consul de France, unit beaucoup de savoir à la plus grande modestie. I est très-versé dans la connaissance des langues orientales : ses études, ses recherches, offriront un jour le plus grand intérêt. M, Gaspary m'avait suivi aux pyramides.

M. Duclos, négociant français, m'a donné l'hospitalité dans sa maison, au quartier Franc / fy-l-hara el-Franguy ]; j

M." Barthélemy, nièce de l'auteur du Voyage du jeune Anacharsis, est née dans le

i eu fort à me louer de son extrême bienveillance.

Levant; mais elle est venue plusieurs fois en Europe. Son esprit, qui a de la vivacité et de la jeunesse, cache mieux son âge qu'elle-même, qui parle toujours avec reconnaissance des bontés que lui témoignait M. de Voltaire. Je dois nommer parmi les négocians estimables, M. Collière, M. Mongin. Je ne saurais oublier le docteur Dussap, médecin habile, dont l'air calme, la grande robe, la belle barbe, la démarche mesurée, rappellent les élèves d'Hippocrate, qui entouraient les anciens souverains de l'Asie. On venait de perdre, d'une manière qui semblait être une vengeance divine, un chirurgien nommé Royer : ce malheureux, après le refus de M. Desgenettes, qu'il n'eut pas le courage d'imiter, avait été chargé d'exécuter à Jafa l'ordre d'empoisonner le

peu de bles de Saint-Jean-d'Acre. Cet homme, qu'il n'est pas certain que lon eût laissé vivre en

és que l'armée française fut forcée d'abandonner après la levée du siége

France, s'était fixé en Egypte; à la suite d'une chute de cheval très-légère, il fut frappé d'une plaie qui dévora ses entrailles et le fit périr au milieu des tourmens les plus horribles.

J'allais souvent chez M. Mac-Ardiey, qui gère les consulats d'Autriche et de Russie

pour M. Rosetti. J'ai vu ce vieillard, qui a joué jadis un rôle si brillant sous le gou-

vernement des beys, âgé de quatre-vingt-deux ans, aveugle et paralytique. M. Rosetti

fut lami et le confident de Mouräd-bey, et lui dut une grande fortune, dont il usa

(1) Quelques personnes m'ont as.

dans la citadelle du Caire, leur fit ad de paie qu'ils exigeaient, 1 des magasins ; cette idée lui réussit au-delà de ses e:

é que le pacha, cerné par ces rebelles il indemnisa les marchands du Cuire, et les Albanais lui apportérent, ment insinuer que l'augmentation quelques jours après, pour peu d'argent, les crait bien moi

étes de tous les chefs de la

ces : il fut délivré,

fort noblement. Négociateur adroit, on lemploya dans toutes les transactions politiques ssances européennes. Je n'ai plus trouvé que Tombre de cet les Arabes ne connaissaient

de Égypte avec les pui homme, si important au Caire il y a trente ans, et que que sous le nom de Khaouäg el-Kebyr (1). Aujourd'hui enveloppé de fourrures, des esclaves l'aident à soutenir sa longue pipe, seule jouissance qui lui soit demeurée dans ce monde.

M. Bogthi, consul de Suède, de la famille duquel jai reçu un aussi bon accueil que de M. et M" Mac-Ardley, dirige les manufactures du pacha d'Egypte, et Jui propose d'immenses travaux pour soumettre les eaux du Nil à des irrigations nouvelles. Cette famille venait d'être victime de la férocité brutale des Arnautes. M." Bogthi eut limprudence de sortir dans les rues du Caire, vêtue à l'européenne, ainsi que sa fille, âgée de quatorze ans : le peuple les poursuivit, et un soldat fanatique tua d'un coup de pistolet la malheureuse jeune personne dans les bras de sa mère.

Je ne voudrais pas quitter le Caire sans dire un mot des mœurs de cette ville. Je ne pense pas que la dépravation ait jamais été portée nulle part à un degré aussi honteux. Les grands donnent l'exemple, et sont imités sur ce point d'une manière aussi dégoùtante que générale. Le second personnage du gouvernement cache si peu ses gouts infames, que lon reconnait ceux qui en sont l'objet, à la beauté de leurs chevaux, à la recherche de leur costume. Les femmes sont négligées au point que la vente des plus s sont spécialement le théâtre de

belles esclaves est souvent difficile. Les bains public ces débauches hideuses. I est triste d'ajouter que les chrétiens sont loin d'être exempts de ces désordres, dont l'exemple contagieux les infecte et les entraîne; quelques-uns même parlent, sans rougir, de leurs préférences, de leurs soins et de leur jalousie. Je n'embarquai pour me rendre à Rosette (que les Arabes nomment Rachyd), sur une mâch, barque du commerce, chargée de marchandises. Nous regrettimes fort de n'avoir pas pris un bateau plus léger; car nous fûmes extrêmement incommodés par les rats. On n'en vit jamais de plus énormes, de plus hardis et en plus grand nombre. Nous passimes vis-à-vis des ruines de Terraneh, d'où l'on se rend au désert de Saint- Macaire. Plusieurs monastères, entre autres ceux du Syrien et de Saint-George , sont habités par des Coptes. Ces religieux, qui sont dans une profonde misère, possèdent des manuscrits précieux, écrits sur de la peau de gazelle : ces couvens se trouvent sur la route de loasis de Syouah. On aurait eu des détails pleins d'intérêt sur cette partie de TE par son intrépidité ainsi que par la profondeur et la variété de ses connaissances, fut

rpte, sans la mort funeste du colonel Boutin. Cet oflicier français, si remarquable

assassiné entre Baalbek et Tripoli, au moment où il se disposait à revenir dans sa

patrie. M. Davenat, premier drogman du consulat de France en Egypte, a fait le voyage de la grande Oasis. Les ruines du temple d'Ammon sont à présent cachées en grande partie sous les eaux du lac, qui laissent entrevoir une immense quantité de

pierres, de colonnes et de statues brisées (2). Les Arabes de loasis d'Ammon sont

and dans le Dar-four; et F. Hornemann, Voyage dans l'intérieur de

rowne, Voyage dans la haute et basse Égypte et l'Afrique.

soupçonneux et avides : peu de voyageurs ont pu pénétrer jusqu'à ces ruines célèbres, et tous n'en parlent que d'une manière vague ou mystérieuse. C’est environ à trois journées et demie à l'ouest des couvens coptes et de la vallée des lacs de Natron, que lon passe sur un terrain immense couvert de bois pétrifiés.

Les deux rives du Nil jusqu'à Rosette sont chargées de villages toujours environnés de palmiers. Osman Aga commandait un camp d'Albanais assis dans la plaine de Foueh, sur la rive orientale x Ni. On passe vis-à-vis de Semenoud, où vient aboutir le canal qui porte à Alexandrie les eaux du Nil pendant linondation, et remplit les vastes citernes de cette ville. Je ne vis nulle part la nature plus riante, et Fhomme plus morne , plus silencieux, qu'à Rosette. C’est le paysage le plus frais, le plus animé de TÉ gypte; mais tout ce charme disparaissait pour les malheureux habitans, courbés sous le cimeterre d'Hallil Effendy, gouverneur de Rosette. La peste commençait à faire des ravages dans cette ville, et souvent des êtres abandonnés de la nature entière se trainaient dans les campagnes, où les bosquets de bananiers , de grenadiers et d'orangers qui bordent le Nil, devenaient les témoins des cruelles convulsions et des derniers cris

de ces infortunés. Rien n'a pu me rappeler à Rosette les scènes voluptueuses si vive-

ment décrites par Savary. J'ai quelque peine à croire qu'il ait rencontré les modèles de ses tableaux sous Iles palmiers du Delta.

Rosette fut construite sous le règne des califes, près des ruines d'une ville dont on peut trouver les vestiges autour du couvent d'Abou-Mandour. Des milliers de bateaux attendaient le vent du midi pour franchir le boghäz ou barre du Nil. Tous les autres rumbs de vent élèvent un combat entre les ragues de la mer et les eaux du fleuve : ce refoulement et ces tourbillons sont souvent funestes aux embarcations qui essaient dé franchir ce passage dangereux. Les courans du fleuve changent journellement ; on chercherait donc en vain les anciennes bouches Canopique et Bolbitine. IE est aisé de

juger de l'étendue du terrain conquis par le Delta sur la mer, lorsqu'on est assuré

que le château de Rachyd n'avait été construit que pour la sûreté du rivage de Îa mer, dont il est à présent éloigné de trois lieues.

Plusieurs circonstances s'opposèrent à ce que jallasse visiter, ainsi que je le desirais, Saleh-A giar, les ruines de Fantique Sais, sur le temple de laquelle se lisait cette fameuse inscription : Je suis ce que je suis, ce que J'ai toujours été, ce que je serai toujours FT aucun. mortel n'a encore soulevé le pan de ma robe. On entreprendrait à coup sûr des fouilles fructueuses dans Saleh-Agiar ; dans Atrib, l'ancienne Athribis; comme à Bahbeyt, autrefois. Zsidis Oppidum ; à Tmay el-Emdyd, fancienne Thmuis; dans Mogdan; qui fut Bubastis, où passait le fameux canal des Ptolémées; et enfin à Butis, où le sanctuaire de Latone était composé d'un seul bloc de granit apporté de la haute Égy pte.

Nous traversämes ensuite le désert pendant une très-longue journée pour nous rendre à Alexandrie. On ne trouve pas le moindre vestige de la riche Canope et de son temple dédié à Sérapis : le nom de cette ville signifiait terre d'or. On y fabriquait des cruches d'argile, et des vases d'une forme élégante portent encore son nom. Plus loin

Re me

ne

est Abouqyr (1), célèbre par le double souvenir des malheurs et du courage de la marine française, et par la victoire éclatante qu'y remporta notre armée de terre. Ce triste et sablonneux rivage, témoin de faction la plus meurtrière, épouvanté par la plus horrible canonnade, éclairé par le plus terrible incendie, et qui entendit les plaintes de tant d'infortunés, est aujourd'hui sombre, silencieux et désert. La mer y a rejeté d'énormes débris de ces forteresses flottantes qu'elle avait englouties.

Après avoir suivi les bords du lac Madyeh, après avoir vu les débris de la Taposiris parva de antiquité, jarrivai fort tard à la première enceinte d'Alexandrie, nommée par les Arabes Iskanderyeh. Cette ville est entourée d'une muraille crénelée , percée de portes assez imposantes : un fossé large et profond règne tout autour. C’est dans une partie de ce vaste espace que lon trouve l'Alexandrie moderne. La terre est couverte, jonchée de décombres, une demi-lieue avant d'arriver aux murailles ; je remarquaï sur-tout des pavés. de mosaïque (2) assez bien conservés. Ces ruines sont assises sur d'autres ruines. Deux ou trois villes d'Alexandrie dorment ainsi brisées, mutilées, couchées les unes sur les autres. Tous les édifices sont tombés ; la place qu'ils occupaient, est marquée par des monticules recouverts de colonnes et de morceaux de marbre précieux. Un obélisque essaie d'élever sa tête au-dessus de cette destruction ; un autre est renversé sur des voûtes entrouvertes, où un grand nombre de chiens errans cherchent leur retraite. La colonne de Dioclétien, placée sur une hauteur, règne sur ce paysage mélancolique, comme un monument du triomphe des hommes sur le domaine de la mer. Leurs travaux avaient conquis une grande portion de la plage que couvraient les thermes, les théâtres, les palais, les temples de cette Alexandrie, héritière de Thèbes et de Memphis. Un château assez peu fortifié couvre l'ile de Pharos, dont le nom servit depuis à désigner tous les monumens consacrés à la sûreté de Îa navigation. Les feux placés [a nuit au sommet de cette magnifique tour furent mis par les voyageurs reconnaissans au rang des astres, dont ils imitaient les bienfaits.

On cherche la place des palais fastueux des Ptolémées, de cette bibliothèque, vaste dépôt de toutes les connaissances humaines. C'est là que le fanatisme, l'ignorance et le pouvoir absolu remportèrent une victoire si facile et si cruelle contre la science et la philosophie. Que dirait celui qui renversa la superbe Tyr, celui qui rêva la puissance future de Ia ville qu'il fondait, si sa grande ombre venait demander compte à ce rivage- de l'immense trophée de sa gloire? Un monument de la primitive église,

dédié à S. Athanase, s'était enrichi des dépouilles des palais et des temples. Quoiqu'un

goût barbare eût fait un mauvais emploi de ces matériaux, cette basilique n’en offrait pas moins naguère un ensemble assez magnifique. On néglige ce lieu, qui est transformé en mosquée : les voûtes cèdent de toutes parts, et les décombres vont bientôt ensevelir ce sanctuaire , encore plein des souvenirs de Chrysostome, d'Eusèbe et d'Origène.

(1) IL ne reste environ que cent habitans à Abougyr. Les sables qui dans la vase. On à sondé, plongé, sans pouvoir parvenir à retrouver un

seul canon

(2) La faveur de cette branche de l'art du dessin ne date que des époques de décadence, tant chez les anciens que dans les siècles derniers.

Ce lieu, qui vit la faiblesse d'Antoine, le luxe voluptueux de Cléopatre; cette ville, qui retentit des disputes subtiles des premiers chrétiens, Alexandrie , où deux millions d'habitans se disputaient le commerce du monde, n’est plus qu'une misérable bourgade, assise sur un amas de cendres et de débris. La mer savance avec furie sur cette plage ; l'écume vient laver des marbres dont l'éclat étonne le pauvre Arabe. Les couleurs nuancées du jaspe, de l'agate et de l'albâtre, réveillent alors chez lui les idées confuses des trésors que cette terre renferme; il se rappelle les traditions des vieillards et les histoires merveilleuses de son enfance : c'est en cherchant avec avidité de l'or, qu'il ne trouve jamais, que sa main rencontre parfois ces pierres gravées, ces camées précieux, qui ornèrent jadis le front des rois ou le cou d'une belle Egyptienne.

Le premier spectacle qui frappa mes regards en arrivant à Alexandrie, fut une exécution. Le mohteceb , officier de police, chargé de la vérification des poids et mesures, fait couper journellement des nez et des oreilles. I punissait cette fois un marchand d'huile convaincu d'avoir vendu à fausse mesure, On saignait ce malheureux pour ajouter son sang au poids fautif qu'il venait de faire.

Mohamed Aly, pacha d'Égypte, habitait alors Alexandrie, entouré d'une cour nombreuse et brillante. Il à fait construire un palais et de grands bâtimens pour le sérail au-dessus du port vieux. On assure que son harem est composé de cinq cents femmes, qu'il est fort occupé de leurs plaisirs et les comble de présens magnifiques. Une imme

quantité de taouächy [ eunuques] sont employés à leur service.

On aperçoit de sa terrasse les deux ports, la colonne de Dioclétien , les aiguilles de Cléopatre , la porte de Rosette / porta Canopica], les bains antiques, des ruines à perte de vue sur les bords du canal ['khalydÿ ] , une partie du désert cyrénaïque (c'est-à-dire, une plaine de sable, sur laquelle ne croît qu'une très- petite quantité de la plante el-kaly), et une grande étendue de mer.

Des Albanais de la garde de Mohamed s'exerçaient à tirer au but, et, placés dans toutes les directions, ils se plaisaient à faire siffler des balles aux oreilles de tous ceux qui se rendaient au palais. Cette mousqueterie bruyante était si rapprochée de lappartement où me reçut le pacha, la première fois que je lui fus présenté, que nous pouvions à peine nous entendre.

Mohamed Aly m'accueillit de la façon la plus gracieuse, en me témoignant son regret de ne pas s'être trouvé au Caire pendant mon séjour dans cette ville. Sa physionomie est animée, et son regard plein d'expression. I fumait : son narguillé

de vermeil était couvert de pierres précieuses. Je remarquai, comme une chose assez rare chez les Turcs, qu'il y avait un portrait du Grand-Seigneur dans la salle où il me reçut. On le descendit, pour que je pusse voir plus à mon aise cette peinture détestable. J'appris qu'il venait de recevoir ce présent de sa Hautesse, qui avait fort bien fait d'y jomdre un énorme diamant, une bague, que Mohamed Aly porta respectueusement à son front avant de me la laisser admirer. Il avait répondu à cette faveur, et venait d'expédier pour Constantinople un éléphant, des panthères, et fort

peu d'argent. La conversation de Mohamed est souvent interrompue par une sorte de LA b2

hoquet convulsif. On m'assura que cette incommodité était la suite d'un poison violent, mais dont l'eflet, prévenu à temps, ne lui laissa que cette infirmité , pour la guérison de laquelle on consulte vainement les plus habiles médecins de l'Europe.

Sa vie, tout-à-la-fois voluptueuse et agitée, abrégera certainement ses jours; mais les

représentations de ses confidens intimes ne gagnent rien sur ses habitudes et ses goûts les plus vifs. On cite plusieurs traits de souvenir et de reconnaissance qui honorent le pacha d'Égypte. H a fait récemment chercher avec soin un consul européen qui résidait jadis à la Cavalla, patrie de Mohamed Aly, où ce consul avait été utile à la famille du pacha, ainsi qu'à Mohamed lui-même, lorsqu'il n'était encore que simple chef de janissaires. Ce consul, que fon retrouva dans un état voisin de la misère, fut si touché des lettres, des instances, des promesses de Mohamed Aly, que ce changement de fortune lui coùta la vie. Ce prince est fort tolérant en matière de religion ; il savoure publiquement et sans scrupule les vins de Chyràz, de Chypre et de Bordeaux.

Au milieu de notre conversation, et lorsqu'il me parlait de la France avec un vif intérêt, en homme bien instruit de sa situation et de ses ressources, on introduisit des Arabes, des Bédouins de la tribu d'Oulàd Aly, qui lui offrirent une jeune panthère , une gazelle blanche et une petite autruche. Mohamed Aly souriait : les Bédouins prosternés se traînaient jusqu'au bas de sa robe pour la baiser, et demeuraient dans cette position jusqu'à ce que des chiaoux les relevassent, en les faisant sortir du divan d'une manière assez dure.

Yousouf Boghos, premier drogman, ministre et confident de Mohamed Aly, me servait de truchement toutes les fois que j'allais chez le pacha; ce qui m'arriva assez fréquemment pendant mon séjour à Alexandrie. M. Drovetti m'accompagna quelquefois, et ces entretiens animés duraient souvent plusieurs heures. Le pacha me parla de son desir de vivre en bonne intelligence avec le Roi de France. La réputation des nobles et grandes qualités de ce prince était arrivée jusqu'à lui. Je contribuai peutêtre à donner à Mohamed Aly des idées plus vraies sur la situation de la France dans ses rapports avec l'Europe. Quand l'intimité se fut établie entre nous, Mohamed sse de faire devant

Aly me permit de dessiner son portrait; il exigea même que j'essay. lui celui de M. Drovetti, dont la ressemblance le surprit. I se plaignait, à ce sujet, de l'insuffisance de plusieurs plans que son fils Ibrähym Pacha venait de lui envoyer, et d'après lesquels on jugeait difficilement ses opérations dans le Hedjàz. Mohamed Aly nous parlait de ses projets, des difficultés journalières qu'il rencontrait à l'établissement des fabriques, des usines, des fonderies qu'il faisait construire; il insistait sur la mauvaise foi des chefs, la maladresse des ouvriers, et le peu de renseignemens qui lui parvenaient, malgré les nombreux agens qu'il avait env

rés en Europe. Il revenait souvent et avec complaisance sur les avantages de son système de défense des côtes maritimes de l'Égypte ; avantages que l'événement avait justifiés. Mohamed Aly se rappelle avec plaisir la tentative infructueuse des Anglais sur Alexandrie, et il conjecture, d'après

leurs derniers succès en Europe, que puisque ses Albanais repoussèrent les forces

britanniques, ils pourraient se mesurer victorieusement contre tous les soldats soumis

à la discipline et à la tactique européennes.

Le pacha d'Égypte est très-juste envers l'armée française, et parle avec admiration de la bataille des Pyramides, du combat d'Abouqyr et de la bataille d'Hebopolis. raconta des traits de générosité, des mots spirituels de nos soldats. En général, les Orientaux portent un grand respect au sentiment qui fait braver la mort sans abuser de Ia victoire.

J'ai parlé des Arméniens et des Grecs qui entouraient Mohamed Aly. C'est sous le règne de Mahomet IV que le grand vizir Cuprogli employa, pour la première fois, un Grec dans les affaires secrètes de la Porte. Panagiotti fut le premier drogman de cet empire, qui depuis a confié aux Grecs ses mtérêts les plus chers.

Beaucoup d'aventuriers italiens disputent à ces derniers les faveurs de Mohamed

Aly, et lui proposent chaque jour des entreprises inexécutables , des spéculations commerciales , dont le seul avantage est de les faire vivre et de leur donner les moyens de courir à de nouvelles chances de fortune; car la plupart sont des banqueroutiers de Gènes, de Livourne, de Trieste ou de Smyrne.

On remarque auprès du pacha, comme dans les cours de l'Europe, que les hommes les plus humbles devant leur maître, sont aussi les plus insolens hors de sa présence. On voit sous Île turban, comme sous le chapeau à plumet, ces mêmes hommes devenir en apparence polis, humains, généreux, dès que la faveur les abandonne.

Les courtisans déchus ne parlent au Caire, comme à Paris, que du bien qu'ils se préparaient à faire, s'ils n'eussent pas été trahis par la fortune.

On y voit, comme chez nous, des gens qui se font récompenser pour des services rendus par les autres.

On rencontre enfin dans les cours de Orient une foule de personnes prudentes, adroites, toujours promptes à aider un succès bien assuré, toujours prêtes à gagner quelque chose à la chute de leurs meilleurs amis, dès qu'elles ont le temps de prévoir leur disgrâce.

H est cependant hors de doute que les convulsions de l'Europe ont conduit en

Egypte des gens honnêtes

, malheureux, dont quelques-uns sont fort éclairés : mais le pacha, trompé tant de fois, doit finir par entrer dans une telle méfiance envers tous les Européens, que les gens probes et habiles seront compris dans une punition provoquée par la conduite d'un grand nombre d'intrigans.

Mohamed Aly a un goût décidé pour le commerce : on le croit lié d'intérêt avec la maison Briggs d'Alexandrie. Ces Anglais font en grand, et presque exclusivement, le commerce des Indes par Suez. Le pacha trouve dans ces spéculations l'avantage d'animer le commerce sur ce point, et de faire rentrer , par l'action seule des douanes, une partie des sommes qu'il emploie. Ce droit est de douze pour cent sur toutes les marchandises qui viennent des Indes, telles que porcelaines, mousselines, thé, poivre, rhubarbe, soie, sucre rafliné, indigo, cannelle de Ceylan, nankin, toiles de coton blanches

de toute qualité, café, schäls de Cachemire , des tapissendis de Paliacate et de Visapour,

et des chites de Masulipatan et d'Amadabad. Le pacha venait en outre d'expédier Yousef Bozzari, frère de son médecin; à Bombay, avec cinq cent mille piastres fortes effectives : on ignorait le but particulier de cette entreprise. La monnaie d'Égypte est la plus altérée de. l'univers : elle n'a aucun titre, aucune valeur intrinsèque. Si le pacha n'obligeait pas, de la manière [a plus tyrannique et la plus rigoureuse, léchange du talari à neuf piastres, la piastre d'Espagne vaudrait au moins douze piastres du Caire. A la Mecque, douze piastres valent un talari, et c'est sur ce pied que le pacha fait payer ses troupes qui poursuivent les Wéchabites, et qui sont à présent à Deryeh, capitale du Hedjàz. La piastre d'Égypte, qui ne vaut donc réellement que huit sous de France, valait, il y a vingt ans, vingt-cinq sous. La cause de cette dépréciation est l'altération de la monnaie, le peu d'argent qu'on y emploie, et la quantité de plomb 1). Le myry se paie ordinairement en raison de l'étendue du terrain; on à néanmoins

et de cuivre qu'on y méle (

aussi quelque égard au produit. Le feddän (2) est imposé à huit pataques environ ; mais les fellähs sont assujettis en outre à des espèces de contributions indirectes, qui ont trop souvent la forme d'avanies.

Le gouvernement étant purement militaire, tout dépend de la volonté du chef, et il n'a d'autres conseillers que ceux qu'il admet dans sa familiarité. Le peuple de fa capitale, et spécialement les négocians étrangers, regrettent le gouvernement des mamlouks, qui ne se mêlaient en aucune manière du commerce, tandis que Mohamed Aly s'est emparé successivement de ses branches les plus importantes. Depuis environ cinq ans, tout, jusqu'aux denrées, est devenu lobjet du plus odieux monopole.

Deux Arabes se sont occupés du commerce, et passent actuellement pour être les plus riches de l'Égypte. L'un, Seyd el-Maharouky, réside au Caire; l'autre, Seyd Mohamed el-Gharbé, habite Alexandrie : ce dernier est chargé du consulat de Tunis. Tous deux ont des agens à Djeddah, à Moka et à Bombay. Les maisons de commerce qui jouissaient du meilleur crédit en 1818, étaient J. Popolani, à Alexandrie; Foualoria et Tilché, de la même ville; Paolo Ambar, Autrichien; et le riche Vasili Fackre, de Damiette.

Le commerce d'Alexandrie avec Europe se compose essentiellement de blé et de riz. On exporte aussi de la gomme, du café, de Ia laine, du coton, du sucre, des

plumes d'autruche, du sa

franum, du lin, du cuir, des toiles, et de la poudre d’or. Ismayl Pacha, second fils de Mohamed Aly, était alors à Alexandrie auprès de son père. Ismayl, qui est d'une laideur repoussante, a peu de crédit auprès de Mohamed Aly. Ce vice-roï regrette vivement le fils que la peste vient de lui enlever à Rosette, et dont plusieurs personnes, entre autres M. Drovetti, me parlaient avec éloge. Toussoun Pacha fut victime de sa passion pour une jeune esclave qu'il ne voulut pas abandonner, quoique bien convaincu qu'elle était frappée de a peste : ces deux amans moururent

(1) Les pièces de dix et de cinq parahs jouissent, lorsqu'on les change … quart de maghbouby vaut deux pinstres et demie. Le sequin de Venise

contre les piasti

et demi-piastres , d'un vaut vingtune piastres du Caire ; le doublon d! € pinstres.

Le feddän est In quantité de terrain qu'une paire de bœufs pou

Espagne, cent quarante-

et les parahs effectifs , de trente à trente que ces d de Constantinople. On voit aussi des maghbouby : ce sont des sequins d'or qui valent dix pinstres. Le

niers seuls passent pour mon

* dans un jour, et qui équivaut, à peu de chose près, à un

presque à la même heure. On s'accorde à dire que Toussoun Pacha joïgnait à la plus belle figure des sentimens généreux et élevés. IT laisse un fils âgé de cinq ans, que Mohamed Aly, son grand-père, aime avec idolâtrie.

J'allai voir le prince Ismayl, qui me témoigna un vif desir de voyager en Europe, où je pense qu'il aurait peu de succès. Maharam-bey, gouverneur d'Alexandrie, a épousé une fille du pacha. La garnison, qui redoute sa sévérité, se compose, comme le reste de armée, de spahis, de Bosniaques, de Valaques, de Serviens, de Turcs de l'Asie mineure : elle vient, en dernier lieu, de s'augmenter de Moghrebins ou Marocains et d'un corps d'Algériens.

Il est aisé de voir que la puissance de Mohamed Aly n'est pas plus assurée que celle de ses prédécesseurs, malgré son pouvoir absolu sur le peuple égyptien, et son indépendance complète des volontés de la Porte. La mort de Toussoun Pacha le laisse, pour ainsi dire, sans héritier. Les soins que se donnent les agens d'une grande puissance , leu

s manières insinuantes auprès des cheykhs , leurs libéralités envers le peuple, leur empressement à s'interposer constamment entre les juges et les accusés, à demander la grâce de tous les coupables , tout semble indiquer les héritiers de Mohamed Aly. Des ingénieurs habiles parcourent le rivage de la mer Rouge, et d'excellens mémoires éclairent le gouvernement britannique sur sa marche, sur ses

véritables intérêts dans cette affaire importante. J'ai souvent moi-même rencontré des

officiers anglais qui revenaient de Inde ou qui sy rendaient par Cosseyr : cette traversée est facile, sur-tout à plusieurs époques de l'année; aussi ce dernier port a-t-il depuis peu des relations plus directes et plus fréquentes avec ceux de Moka et de Bombay.

Je passais presque toutes mes journées chez M. Drovetti. Quoiqu'il eût déjà fait embarquer pour Livourne une grande partie de sa collection, je vis encore chez lui des médailles de la plus extrême rareté. Il faudrait tout décrire, tout mériterait une analyse. Ce cabinet curieux est rangé dans un ordre si parfait, qu'on y apprend Fhistoire de l'Égypte par les monumens en peu d'heures et de la manière la plus intéressante et la plus certaine. Les Arabes assiégent sans cesse le kan où habite M. Drovetti:

chacun apporte des momies, des bronzes, des monnaies, et parfois des camées. Ces habitans du désert savent si bien qu'ils traitent avec l'homme le plus juste et le plus noble, qu'ils sen vont toujours satisfaits des prix qu'il fixe luimême, et souvent à son désavantage.

Je vis parmi les momies une tête d'homme | embaumée depuis trois mille ans

peut-être, si pa rfaitement conservée , que la phy sionomie avait encore l'expression des

dernières souffrances de ce prêtre de Memphis

M. Drovetti me montrait des cassettes de bois de cèdre richement ornées, à l'usage des femmes ; des tablettes, des aiguilles, des ciseaux , des bobines, des tissus de plusieurs espèces (1), des palettes chargées de couleurs encore vives et brillantes, et une suite précieuse de papyrus.

(1) On conservait, dans le temple de Minerve à Samos, une cuirasse fil ayant été tordu avec trois cent soixante-cinq autres, par allusion à l'année de lin du Pharaon Omasis. Ce tissu était remarquable p

sa trame, chaque vague.

Se

me

age

Logé chez M. Roussel, consul général de France, pendant tout le temps de mon séjour à Alexandrie, je ne puis assez me louer de la loyauté, de lobiigeance de ses manières. Cet homme, recommandable par de Tongs et d'honorables services, va venir enfin se reposer de ses travaux dans sa patrie.

J'attendais M. Huyot à Alexandrie : je voulais retourner avec Jui dans le nord de la Syrie, et m'aider de ses talens, de ses lumières, à Baalbek, à Damas et à Palmyre : des lettres qui m'arrivèrent alors de Smyrne, m'apprirent que cet artiste ne s'était pas trouvé en état d'entreprendre ce voyage. Plusieurs bâtimens de la division française venaient de recevoir une nouvelle destination. M. Halgan , qui commandait cette escadre, devait lui-même se rendre à Terre-Neuve; il me fit connaître l'impossibilité de m'expédier à Alexandrie le bâtiment qui devait amener M. Huyot et nous porter ensemble à Tripoli de Syrie. Toutes ces nouvelles me réveillèrent et firent cesser un beau rêve. Je dis adieu à l'Égypte, heureux d'avoir visité ses monumens et ces nombreux champs de bataille qui fixent si glorieusement le souvenir de l'armée française : j'aurais voulu me croire le moindre soldat de son arrière-garde. Toujours guidé par ses trophées, je n'ai marché qu'à l'ombre des palmes qui marquèrent tous ses pas dans l'héritage des Pharaons et des Ptolémées.

M. l'abbé de Forbin-Janson et M. Prévost quittèrent aussi Alexandrie pour Smyrne et Constantinople. Le public jouit déjà d'une partie des admirables travaux de ce dernier, qui trouvera, j'espère, quelque consolation dans des succès achetés si cher et si justement mérités.

Les voyages retrempent l'ame en nous rapprochant de la nature, des premiers besoins, de toutes les émotions vives et douces : aussi la vie passée dans le monde, qui parut autrefois supportable , ne devient-elle plus, sil faut s'y assujettir de nouveau après les sensations animées d'un long voyage, qu'une suite de mécomptes amers et douloureux. Enfin les chagrins, le découragement, que le voyageur parvint à laisser sur le rivage à son départ, semblent y être demeurés pour attendre son retour.

On s'exagère toujours les fatigues et sur-tout les dangers d'un voyage dans le Levant. Une dépense excessive est le seul inconvénient réel de cette entreprise pour les personnes qui sont douées d'une santé robuste et d'un caractère ferme et résolu.

Les voyages dans le Levant seront toujours ruineux pour un particulier. Le mien m'a coûté fort cher, quoique jeusse obtenu mon passage et celui de deux personnes qui m'accompagnaient, sur un vaisseau de Sa Majesté, qui me conduisit, ainsi qu'on la vu, jusqu'en Syrie. Les prodigalités de quelques Anglais ont éveillé la cupidité des Orientaux : les moindres monumens se vendent à des prix excessifs dans Île Levant. Le crédit et les richesses de l'Angleterre rendent cette nation maitresse presque exclusive des antiquités égyptiennes. Ainsi, quand les journaux français s'amusaient à me faire rapporter des colosses, ils ignoraient sans doute que le transport seul d'une tête colossale, de Thèbes à Alexandrie, coûtait cinq cents guinées au consul d'Angleterre ; que la position de la France ne permettait pas de pareilles dépenses, et que toutes les acquisitions que jai faites à Athènes, au Caire et à

Thèbes, pour le Musée royal, ne s'élèvent qu'à vingt-huit mille francs, en comprenant dans cette somme les frais de transport de ces marbres jusqu'à Paris.

M. Huyot recueille encore pour moi des matériaux dans l'Asie mineure et la haute Syrie. I doit avoir visité Baalbek et Palmyre.

I faut qu'un voyageur se croie bien des titres à l'intérêt deses lecteurs , pour s'imaginer qu'on ne lui saurait aucun gré de précipiter sa marche vers la fin de son voyage. J'épargne aux miens des préparatifs d'embarquemént, des lenteurs, des adieux, des détails sur le vaisseau qui me portait, et enfin des tempêtes. Ils me pardonneront aisément de passer sous silence quarante-deux jours de la traversée la plus orageuse. Je ne me peindrai pas saisissant le gouvernail dans l'instant le plus difficile, me faisant obéir par l'ascendant du génie, sauvant le bâtiment, et me dérobant avec une douceur pleine de dignité à la reconn:

ssance de tous ceux qui me doivent la vie. Ce tableau se trouve par-tout; par-tout le voyageur se montre, au moment d'un naufrage , enveloppé dans le manteau d'une philosophie résignée, et regardant la mort d'un œil sec ; le danger augmente, et son ame grandit avec le péril. Mon portrait serait moins brillant, parce qu'il serait plus vrai. Malade, affaibli, dégouté de toute espèce de nourriture, je

ne me suis traîné que deux ou trois fois sur le tillac, pour essayer de voir au-dessus

des vagues le rivage mythologique de file-de Crète, les sables de Tripoli, le sommet de lIthome, celui de l'Etna, ce rocher de Pantalarie , arrosé tant de fois des larmes amères de l'exil, et les ossemens de Carthage.

Nous étions sur un petit brick pour lequel toutes les brises étaient des tempêtes.

Le capitaine, homme expérimenté, est aussi le Marseillais le plus mor

se que jaie jamais rencontré. Abimés par les avari

nous atteignimes enfin le golfe d'Hyères.

A l'abri des îles de Portcros et de Porquerolles, nous trouvèmes une mer calme, azurée, un rivage chargé des parfums de la fleur d'orange, du pain frais, de l'eau excellente. On s'habitue promptement au bien-être : il nous sembla très-naturel de manger, le lendemain, des truites excellentes, des petits pois, des fraises exquises; de passer enfin des privations de tous les genres à l'abondance la plus recherchée.

Nos orages politiques ont, à des époques diverses, éloigné tant de gens de notre belle patrie, que chacun sait avec quelle sincérité on la regrette , avec quelle ardeur on la desire, avec quel bonheur on la revoit. Ce sentiment, commun à tous les hommes, est bien plus vif chez les Français : ils trouvent des expressions fortes et touchantes lorsqu'ils parlent de leur pays dans une contrée étrangère. Le jeune homme ne place que dans cette patrie ses rêves de gloire et d'amour. Le vieillard brave les fatigues, les dangers, pour venir sy

reposer dans le dernier sommeil. La terre la plus hospitalière

pèse si douloureusement sur la cendre de lexilé! Ah! puissions-nous ne plus connaître bientôt que des exils volontaires ! puissent tous les cœurs , si fong-temps attristés par un cruel éloignement, palpiter de joie à la vue de cette terre noble et sacrée que nous avons tant de raisons de chérir!

Je saluai ces montagnes de Provence, dont jaime jusqu'à l'aridité. Je demeurai

enfermé dans le fazaret de Marseille pendant trente jours. L'obligeance des adminis-

trateurs de cet établissement , l'amitié de M. de Montgrand, les soins aimables de M. de Villeneuve, quelques visites de M. Révoil, des livres, du repos dont j'avais grand besoin, me rendirent cette prison presque agréable. Je reçus bientôt des lettres de ma famille, des personnes qui n'intéressaient, et nous alläâmes, mes compagnons de voyage et moi, remercier, sur le rocher de Notre-Dame de la Garde, la patronne des mers et du voyageur égaré, de notre heureux retour dans le pays de nos pères.

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