‹ Voyage dans le LevantChapitre 4 sur 32 · LEFT · texte numérisé non relu

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très-vites. Des femmes voilées et des Arméniens montés sur des mulets couverts de riches tapis, des Turcs à cheval, sont précédés par leurs esclaves [säys], qui font entendre les cris, dahredÿ, imnek, oua ridylak, indak, azäbr (1). Des files de chameaux et de dromadaires obstruent les passages. Des Métoualis, des Albanais, des Algériens, des Abyssins, l'habitant de Djeddah et de Cosseyr, le Banian de Moka, lIndien de Bombay, tout cela se heurte, se coudoie ou s'injurie; le Bédouin se prosterne devant le mufti, dont le cortége écrase tout le monde; la populace maltraite un Juif qui n’a pas eu le temps de se réfugier dans les bazars de Khan-Khalyl ou d'Hamsaouy : enfin un grand nombre de chiens affamés suivent en hurlant des processions de pélerins qui reviennent de la Mecque. Voilà une bien faible image du spectacle que présentent les rues du Caire, de la ville des Mille et une Nuits, grande parmi les grandes, délices de la pensée, et sourire du Prophète.

À Ia faveur de mon costume musulman, je suis entré dans presque toutes les mosquées : mes genoux se ployaient; je récitais à demi-voix la formule du vrai croyant, et ma barbe touchait la pierre sacrée. Je suis allé souvent à la mosquée de Sultan Hasan : cet admirable monument de la piété des califes, et du goût exquis des architectes arabes, est menacé d'une destruction prochaine; il s'écroulera comme les palais enchantés des beys; il suivra dans la poussière un tiers de la ville du Caire, et ses fontaines détruites arroseront sans ordre, dans les jardins qui les entourent, le jasmin de Deryeh et le rosier de Damas.

J'allai chercher avec empressement la place d'armes des Français, cette place de lEzbeqyeh célèbre par la mort du général Kieber. Le palais qu'il habitait est renversé, comme tous ceux qui l'avoisinent. La place de l'Ezbeqyeh est un lac pendant trois mois de l'année, et un jardin le reste du temps; mais ce lieu est attristé par d'immenses décombres, résultat funeste des guerres d'Aly-bey, de Mohamed-bey Abou Dahab, et de celles d'Ismayl-bey contre Mouräd et Ibrähym beys. Enfin les derniers siéges du Caire par l'armée française ont fait de cette partie de la ville un monceau de ruines.

C'est malgré les efforts du despotisme que l'Égypte est fertile. Des Coptes, des Arméniens, quelques Grecs avides, entourent le pacha, maltraitent le felläh cultivateur, s'emparent du commerce, avilissent la monnaie, et trafiquent des sueurs du peuple le plus malheureux de Ja terre. Rien ne saurait donner l'idée de l'abjection de ces traitans, ménagés par les négocians européens, méprisés par les Turcs, et qui ont mérité toute la haine des Égyptiens.

Chacun dans ce pays desire une révolution ; on appelle même à son secours les fléaux les plus redoutables, les maîtres les plus cruels : le peuple qui gémit sous Toppression, est, comme un malade, persuadé qu'il éprouverait du soulagement, si son mal changeait de nature.

Mohamed Aly, pacha d'Égypte, était à Alexandrie lorsque j'arrivai au Caire. Mohamed Aga Daza Ouley, son kyähyah bey, y commandait en son absence : c'est le second personnage du gouvernement et l'ami intime de Mohamed Aly. M. Roussel, consul

(1) Cesta-dire, range-toi, mets-toi en sûreté, gare ton pied, prends garde à toi, prends garde de te faire du mal.

général de France en Égypte , qui habite Alexandrie, était alors au Caire : il y venait apporter au pacha les présens du Roi. M. Roussel trouva convenable que je me joignisse à lui pour cette cérémonie : notre marche fut magnifique ; on nous conduisit à l'audience du kyähyah bey par les rues fes plus populeuses du Caire, sur des chevaux couverts de selles très-riches ; des chdouych, des qaouäs, des sdys, des qaouûs arabes, des daoueh, ouvraient la marche, tandis que d’autres caracolaient autour du cortége. Le kyähyah bey nous reçut dans une grande salle de la citadelle ; elle était remplie de mamlouks, d'ichaghässy et d'ofliciers albanais. Après que nous fûmes établis sur le divan, auprès du kyähyah bey, les deux drogmans restant debout, on échangea des

complimens ; des pipes garnies de diamans furent apportées, ainsi que du café; et, après

une conversation d'un quart d'heure, le consul de France fut revêtu d'une kurque ou

pelisse d'honneur. Nous fümes reconduits jusqu'au bas de l'escalier : là, je trouvai un cheval qui me fut offert de a part du pacha, et sur lequel je revins dans le quartier des Francs, que nous habitions.

Je partis pour les pyramides peu de jours après, accompagné de M. Gaspary, second

drogman du consulat de France, et d'Ismayl Rechouän, mamlouk français : il était

soldats de

demeuré en Égypte après le départ de armée française , ainsi que huit cents toutes Îles armes; incorporés dans les mamlouks, ils embrassèrent la religion mabométane, La guerre et fa peste les ont décimés; ils n'étaient plus que quatre-vingts, et se plaignaient d'être fort négligés et médiocrement payés : Abd-allah de Toulouse, leur premier chef, était mort; et Sélim d'Avignon, qui lui succéda, se mourait quand j'ai quitté le Caire.

Après avoir traversé le Nil à Fostat (le vieux Caire), que le voyageur Norden a pris si improprement pour l'ancienne Memphis, on marche presque directement vers la grande pyramide de Gyzeh. Nous fimes deux lieues à travers les prairies et les jardins que le Nil venait de rafraïchir et de féconder. La végétation cesse tout-à-coup à un quart de lieue des pyramides : citadelles immenses, éternelles, elles sont assises sur les confins du désert comme sur les frontières de l'empire de la mort. Les efforts

du temps, la fureur des orages,

se brisent contre les pyramides, comme les flots de la mer contre le rocher que Dieu lui assigne pour limite.

Rien ne saurait rendre les impressions qui s'emparèrent exclusivement de moi, à mesure que j'approchais des plus grands monumens élevés par la main des hommes (1). Lorsqu'on est au pied de ces masses énormes, que l'on ne peut comparer à rien, l'ame est d'abord frappée d'une sorte de surprise, de stupeur, qui ne fait place que longtemps après au sentiment de fadmiration. J'étais tenté de croire, avec le Tarykk Tabary, que ce qui s'offrait alors à ma vue était l'ouvrage des pery, des fées, qui gouvernèrent le monde pendant deux mille ans, après lesquels Éblis, envoyé de Dieu pour les chasser, les confina dans la partie du monde la plus reculée. Ces pyramides,

(1) Un membre de la Commission d'Égypte, dont le nom seul autorité, pense que toutes les p

une et d'un pied et demi de largeur à une contré se du earré du Parthénon d'Athènes est ln sixième partie de la ide. Le carré de ce même temple est la mesure yptien.

égale en étendue à la France.

rres des monumens de Paris réunies ne La

composeraïent pas les deux tiers de la

yramide de upposition ; que la grande exacte de l'ancien arpent einte de dix pieds de hauteur

Jene hauteur de la grande p

n'y a pas un peu d' pyramide détruite fournirait une muraille d

Re

Es

que fauteur Arabe nomme e/Ahräm | les décrépites ], sont-elles l'ouvrage de Djihân ben-Djihän, ce roi des génies, avant la création de l'homme ? « Vois, dit l'épitaphe de » Kaïoumarath, premier roi de Perse, ce qu'est devenu le peuple de Djihän fils de » Djihän : regarde ce que le temps en a fait. » Je ne suivis pas la marche ordinaire ; je n'écoutai point les avis de mes guides (1) : j'éprouvais le besoin d'arriver au sommet

de cette montagne artificielle et merveilleuse; ses angles forment des escaliers très-

élevés, mais assez faciles. Lorsque j'eus atteint la plate-forme qui termine la pyramide, je crus voir l'univers entier se dérouler devant moi : non-seulement mes yeux ne rencontraient pas d'obstacles, non-seulement l'horizon de Suez, de Cosseyr et d'Alexandrie,

semblait être soumis à mes regards, mais je croyais encore planer sur le monde moral.

s, je voyais les passions, les souffrances,

Passant du désert chez les peuples civil

les plaintes inutiles de homme, se perdre dans l'espace, qui amortissait jusqu'au bruit de la chute des empires; je n'entendais plus que le Nil et le temps supputer entre eux les révolutions du globe, et, sans s'arrêter à ce qui troubla le plus le genre humain, s'aider des générations comme des minutes dans ce calcul effrayant, dans la solution du problème solennel de l'âge du monde. Aucun emblème, aucun signe, ne fut gravé sur les pyramides; aucun caractère ne fut tracé sur les murs intérieurs : elles sont

muettes comme la mort, à qui elles furent consacrées.

Revenant ensuite à considérer ce vaste tombeau où s'étaient réfugiés les restes

du mortel le plus fastueux, je pensais que le nom de Léonidas avait passé, par une glorieuse succession, du cœur des Grecs jusqu'au nôtre; tandis que lon ignore le nom de celui qui croyait arriver à la postérité la plus reculée et recueillir du moins hommage de son étonnement : les vents ont dispersé cette cendre ambitieuse , et l'oubli s'est joué de son nom et de ses espérances.

Il serait inutile d'entrer dans de grands détails relativement aux pyramides : Maillet, de Pauw, Niebuhr, Norden , Savary, le P. Sicard, Volney, Denon, et l'ouvrage de la Commission d'Égypte, ne laissent rien à desirer ; les critiques les plus éclairés ont tout dit à ce sujet. Je joins à mon ouvrage une vue générale des pyramides de Gyzeh, et un plan exact des opérations qui donnèrent à M. Belzoni le moyen de pénétrer dans la seconde pyramide.

Il me parait bien prouvé que les pyramides n'ont jamais été des observatoires, que jamais les recherches astronomiques n’ont pu être le but de cette construction gigantesque. Ces tombeaux, élevés sans doute avec des matériaux apportés de carrières éloignées, ne sont point le résultat du nivellement du terrain sur lequel ils sont assis ; ce qui supposerait l'existence d'une montagne dans un lieu où rien ne porte à croire qu'il en ait jamais pu exister, Les souverains sont quelquefois peuple en fait de croyance : les dogmes religieux des Égyptiens faisaient espérer à leurs rois qu'ils reprendraient leur corps après quatre mille ans, si cette enveloppe se trouvait alors préservée de la corruption; cela explique comment un roi a fait souffrir tout un peuple, pour cacher sa misérable

(1) Je recommande aux voyageurs qui voudront pénétrer dans le puits … dans la seconde, de sy faire guider par un jeune Arabe nommé édit.

de la grande pyramide, ou dans les souterrains récemment découverts Maby.

dépouille mortelle sous un amas de rochers

Mais quel fut ce roi? le voile le plus épais couvre cette partie de l'histoire. I est difficile d'ajouter foi aux exactions tyranniques de Chéops, aux prostitutions de sa fille, qui payaient ces immenses travaux. Peut-être pourrait-on supposer que la construction de la plus grande pyramide se rapporte à l'époque du siége de Troie, et au temps où Salomon fondait le temple de Jérusalem.

Nous déjeünâmes, avant d'entrer dans la pyramide, sur une énorme pierre qui sert de fronton à la porte. Plus de cinquante Arabes se disputaient à qui servirait de guide

dans les détours des pyramides. Après que le nombre et l'ordre de notre escorte furent déterminés, on alluma des flambeaux, et, le corps très-courbé, nous entrâmes dans un corridor d'environ trois pieds de hauteur. Ce chemin, qui descend avec assez de rapidité, est encombré de morceaux de pierre détachés des murailles ou apportés de l'intérieur, dans les dernières fouilles que M. Salt, consul général d'Angleterre, vient d'y faire faire conjointement avec MM. Kabitzsch et Caviglia, et qui furent couronnées du succès : ils parvinrent jusqu'à la communication du grand puits avec ce que l'on croit être la chambre sépulcrale du roi; ils ont en outre découvert une chambre dans la partie la plus basse de Ta pyramide : mais on sait qu'ils n'ont trouvé ni sarcophagés, ni basreliefs, ni statues, pas même des médailles.

Après être de

-ndu et monté environ l'espace de soixante pas , aidé par un Arabe,

j'arrivai, le visage battu par les chauve-sou

; jusqu'à la chambre du roi : on n'y voit

autre chose que le sarcophage de granit brisé. J'éprouvais une oppression presque

insupportable. Nous redescendimes toujours courbés, étouflés par la fumée des lambeaux, et chacun atteignit avec grand plaisir la porte de ce labyrinthe terrible, dont le séjour

produit l'impression d'un mauvais rêve.

Le sphinx ‘colossal est encore élevé de trente-huit pieds hors du sable que le vent du désert amoncelle contre ui. J'arrivai trop tard pour profiter des travaux de M. Salt. Le déblaiement de la base de cette statue lui avait fait trouver un escalier qui com-

ismé le moins excusable venait de faire cacher de nouveau ce qu'il aurait été si curieux d'étudier,

muniquait à la porte d'un petit temple placé entre les pieds du sphinx ; lég

ce qui aurait jeté un si grand jour sur l'un des plus beaux monumens de la puissance des arts dans l'ancienne Égypte.

Arrivés au village de Bousyr | l'ancienne Busiris], nous descendimes dans le puits des oiseaux sacrés; on m'apporta quelques momies que fon venait d'arracher des

tombeaux dont cette plaine est couverte. Je visitai la pyramide de Sakkarah et les environs de Memphis par un de ces clairs de lune dont l'éclat etle charme sont inconnus en Europe. Mon domestique , qui demeura quelques minutes en arrière ; fut assez maltraité par les Arabes : nous accourûmes à ses cris; mais les Bédouins s'étaient déjà cachés derrière des dunes de sable assez élevées , où il eût été imprudent de les poursuivre. Revenu au triste hameau de Bousyr, jy partageai mon souper avec deux sous-officiers bosniaques qui fäfSaient trembler tout le pays, dont ils venaient exiger le myry | Vimpôt ].

Nous passämes la nuit sous une petite chaumière de boue et de paille; cependant

la pierre qui servait de seuil à la porte la plus irrégulière , était de basalte et couverte d'hiéroglyphes du travail le plus précieux. Mes Bosniaques croyaient me faire les honneurs de Bousyr , en m'offrant sans cesse de faire donner des coups de bâton aux curieux qui encombraient notre cour. Je les remerciai de leur bonne volonté, de leurs intentions bienveillantes. Je me couchai sur une natte, et nous retournämes le lendemain

au Caire. ;

J'allai le même jour à Mataryeh, l'ancienne Heliopolis , Yantique On des Egyptiens. Cette ville était consacrée au Soleil. Platon l'habita pendant treize ans, et, tout en s'occupant de son commerce, car il était marchand, il s'instruisait de l'histoire du pays, et s'initiait dans la connaissance des plus hautes sciences. Sans les voyages des philosophes, des poètes grecs et de quelques Juifs, nous ne saurions rien de l'Égypte, dont les nombreuses inscriptions sont devenues tout-à-fait inutiles. Heliopolis est à quatre lieues du Caire. Sanchoniaton , le plus ancien des historiens après Moïse , avait puisé de grandes lumières chez les prêtres de Mendès, le premier des plus grands dieux de l'Égypte, et l'emblème du soleil. Mendès (1) signifiait la vertu fécondante de cet astre; sous Île nom d'Osiris, on l'adorait comme père du temps ; sous celui d'Ammon, on indiquait son passage à l'équateur. Hercule désignait sa force ; Horus , les progrès de l'inondation; Sérapis , son retour au capricorne; et Harpocrate , sa marche pendant Thiver.

Un obélisque debout est presque le seul vestige d'Heliopolis. Placé dans un bas-fond, il était alors au milieu d'un lac, reste de linondation du Nil. Quelques palmiers se balançaient avec grâce sur le rivage : le vent, qui les agitait, sifflait dans les hauteurs de

l'obélisque ; et ce souffle inconstant semblait être l'image de toutes les fureurs, de toutes

les misères qu'a vues passer ce monument impérissable. Cette aiguille de granit ne

r à la mémoire

parait plus dominer à présent les sables de Mataryeh que pour rappele des hommes la gloire de Kleber, et la valeur de cette armée française qui, forte à peine de quinze mille hommes, défit cent mille Turcs commandés par le grand vizir.

Rien n'est si doux pour un Français que de recueillir l'expression des regrets laissés par l'armée française en Égypte. J'ai déjà entendu la voix de la postérité; on sait ce qu'elle dira du noble caractère de Kleber, de la justice et de la modération de Desaix. Le fils du malheureux felläh (2) a recueilli l'héritage de ce grand souvenir; il saura le transmettre à ses enfans. Voilà le seul monument de cette glorieuse campagne qui soit demeuré en Égypte; celui-là du moins ne sera pas renversé par la jalouse envie de nos rivaux.

; On sera peut-être bien aise de trouver ici quelques détails sur l'homme qui gouverne l'Égypte en ce moment, et sur Yousouf Boghos, son principal ministre. Voici ce que jai pu recueillir à ce sujet.

Mohamed Aly Pacha, né à la Cavalla, âgé de quarante-cinq à cinquante ans, à commencé sa carrière par être byn-bächy dans l'armée du grand vizir, en 1800 : il fut fait boulouk bächy à la prise d'el-Arych par les TurcsŸ’ensuite ser chichmé [ colonel ]

(1) Le chaeal (2) Paysan égyptien

était l'emblème du soleil, à cause de sa vue perçante : il était adoré comme tel à Lycopolis.

VOYAGE DANS LE LEVANT. 77 sous Mehemet Pacha Khosrou. I assiégea Khourchyd Pacha dans la citadelle du Caire en 1804, et chassa les mamlouks de cette capitale en 1805; les Albanais le nommèrent alors pacha. Il détruisit tout-à-fait, le 1° mars 1811, par la plus insigne perfidie, le reste des mamlouks (1); qui luttaient encore sourdement contre son pouvoir.

Mohamed a eu trois enfans mâles : l'aîné, Ibrähym Pacha, commandait l'armée du

Hedjäz contre les Wéchabites; le second, Toussoun Pacha, mort de la peste à Rosette

il y a deux ans, a laissé un enfant âgé de cinq ans; le troisième, Ismayl Pacha, est

gouverneur de Boulaq.

Le pacha d'Égypte a deux filles : Faiïnée est mariée à Mahram-bey, commandant

d'Alexandrie, et la cadette à Mohamed-bey, defterdar et gouverneur de la haute

gypte.

Mohamed Aly ne connait pas lui-même le nombre exact de ses soldats, parce que les divers commandans des corps ont tous un intérêt particulier à laisser ce nombre indéterminé, afin d'obtenir une paie plus considérable que celle qu'ils sont obligés d'effectuer réellement. Lorsque Mohamed Aly Pacha partit pour commander en per-

sonne son armée du Hedjäz, il s'arrêta à Suez; et, afin de connaître le nombre d'hommes

qu'il emmenait avec lui, il s'avisa de vouloir gratifier lui-même chaque soldat de deux

talaris (2). Mohamed s’'assit sur le riv

ge de la mer, en ordonnant aux troupes de défiler devant lui; mais à peine avait-il commencé sa distribution, que les chefs firent entendre

des murmures qui l'obligèrent de la suspendre, dans la crainte de quelque soulèvement.

On peut cependant évaluer le nombre de ses soldats à trente mille hommes, qui

sont maintenant payés très-exactement. On ne comprend pas dans cette évaluation incertaine la cavalerie arabe, dont plusieurs corps très-nombreux ont pris parti contre les Wéchabites.

Le caractère de Mohamed Aly n'est pas sanguinaire; mais il est entier, violent, et souffre difficilement la contradiction. Quant à sa figure, je renvoie au portrait que Mohamed Pacha me permit de faire de lui, qui a été lithographié avec tant de talent par M. Horace Vernet, et que lon trouvera dans cet ouvrage. Mohamed montre souvent de la noblesse dans ses procédés, et, sil était moins mal entouré, son penchant le porterait à adopter en partie la forme de nos gouvernemens européens , sur - tout depuis qu'il s'est défait de ses ennemis les plus dangereux.

Yousouf Boghos, premier drogman et ministre de Mohamed Aly Pacha, est un Arménien né à Smyrne, et qui est âgé d'environ quarante-cinq ans : il était d'abord négociant; il vint en Égypte, en 1800, en qualité d'employé à la suite du grand vizir. Yousouf fut attaché à la mission anglaise comme interprète, et il accompagna le grand vizir à son retour à Constantinople, où il obtint un firman de drogman, avec cinq cents piastres d'appointemens par mois. Boghos revint au Caire avec Aly Pacha, nommé gouverneur de l'Égypte, et qui fut ensuite massacré par les mamlouks. Cet habile drogman fit alors partie de la mission anglaise, et devint premier interprète de

(1) Ce titre vient du v qui est Ia propriété d'u

malek, posséder, et désigne une personne (2) Deux pinstres fortes, autrement appelées douros. Cette mo espagnole est celle qui a le plus de faveur dans les marchés de l'Orient.

ee er

Khourchyd Pacha. Lorsque celui-ci fut chassé du Caire par, Mohamed Aly, Boghos entra au service de ce dernier, où il est toujours demeuré depuis, malgré quelques disgrâces.

Cet homme, d'un caractère souple, insinuant, traite les affaires avec une finesse voisine de la fausseté. Ses manières sont caressantes, et il sait ménager tous les partis. H parle plusieurs langues avec facilité. Son esprit est un composé de [a réunion assez rare de beaucoup d'audace et de beaucoup d'astuce. On lui suppose une fortune immense: mais sa position est difficile; et l'envie qu'excitent ses richesses, expose sa vie à des dangers continuels.

Le pacha d'Égypte est entouré de plusieurs Francs, auxquels il témoigne une grande bienveillance, Celui qui la mérite le plus, est incontestablement M. Drovetti, ancien consul de France au Caire, qui a servi avec distinction dans nos armées, et dont les sages conseils ont été fort utiles à Mohamed Aly. M. Drovetti fait l'usage le plus honorable de son influence, et, dans son extrême désintéressement, il s’est toujours oublié lui-même. Sa faveur ne lui à valu que le droit de faire fouiller sans obstacle les sables de Thèbes et de Memphis. Sa collection d'antiquités égyptiennes est admirable, et son vœu le plus vif serait d'en embellir le musée de Paris; c’est dans cette espérance qu'il a sans cesse refusé de la vendre , malgré les offres brillantes qui lui ont été faites. J'aurai encore occasion de parler de M. Drovetti, aux lumières et à la bienveillance

duquel jai eu de très-grandes obligations.

Plusieurs médecins italiens ont été au service de Mohamed Aly. Celui qui lui inspira le plus de confiance , est le docteur Gorachoukia, qui est encore attaché à fa personne du pacha. Ce Piémontais préside une réunion de Francs de toutes les nations, qui ont fondé au Caire une espèce de franc-maçonnerie. Ce club, dont le pacha est trésorier, est'bien éloigné de se mêler de politique ; cette société n'a d'autre but que de faire de longs diners, où l'on s'avilit aux yeux des Orientaux, et n'a d'autre avantage que de faire rire le pacha, qui paie de fort bonne grâce les repas fréquens de ses bouffons.

Je n'ai jamais su pourquoi l'on s'est opposé à me laisser visiter le Megy&s ou Nilomètre de file de Roudah, vis-à-vis du vieux Caire. Ce monument se trouve actuellement renfermé dans l'enceinte d'une poudrière. Lorsque je demandai la permission d'y entrer, le kyähyah bey me fit répondre que, devant sy rendre quelques jours après, il se réservait de me le montrer lui-même : mais, pensant que c'était une défaite, je n’en parlaï plus.

J'allais souvent au bain, et je me plaisais à y passer plusieurs heures. Les bains du Caire sont les plus riches de l'Orient; on en compte un grand nombre, qui sont presque tous fort anciens. La délicatesse du dessin des mosaïques qui leur servent de pavé, la forme des bassins, le fini des colonnes légères qui supportent les coupoles, tout rappelle le goût des Arabes , à l'époque où ils portèrent le plus loin létude de l'architecture.

Lorsque jéprouvais le besoin de Ia solitude, qu'il fallait chercher hors du Caire, Jen sortais par la porte B&b el-Nasr, dont l'architecture est si noble, si majestueuse ,

VOYAGE DANS LE LEVANT. vs

et qui annonce si bien Ia ville des Mille et une Nuits : je m'enfonçais au milieu des cimetières, dans les vallées arides et désertes ‘du mont Mokatam ; j'allais dessiner ,

dans Gamaï el-Afifi, les mosquées immenses où sont les tombeaux des califes

ayoubites , seljeucides et baharitess Mohamed Pacha s'est emparé des legs pieux destinés à la conservation de ces monumens : ils tombent; les minarets, si variés dans leurs formes, se détruisent; les dômes élégans sont à demi renversés; les peintures et l'or qui décoraient ce qui en reste, se réfléchissent dans les réservoirs des ablutions; le chiffre de Mahomet et celui des califes s'effacent; et personne ne vient prier sur ces

épulcres de jaspe, au milieu de ces ruines vastes, silencieuses et presque inconnues aujourd'hui.

Le souvenir de ces princes si galans et si magnifiques est presque entièrement détruit, enseveli dans la poussière de leurs palais. Depuis que Sélim L‘ sempara de l'Égypte en 1518, depuis qu'il reçut l'étendard sacré et l'investiture de lémémat ,

Damas, Bagdad et le Caire, ont perdu tout leur éclat. L'ignorance a laissé détruire

tous les monumens glorieux élevés par les mains d

califes. A peine quelques hommes savent-ils encore, au milieu de ces immenses populations, qu'il exist:

a jadis des Ommiades et des Abbassides. Les assemblées savantes des Arabes, qui se nommaient jadis megämat , n'existent plus : de pauvres #oulla viennent seulement encore le soir, dans les cafés du Caire, chanter l'histoire d'Antar, de Roustam ZA, ou de Beybars, roi d'Égypte ;

des fables succèdent aux chansons, et ils terminent par Fhistoire de Bahlouldän, qui fut le bouffon du calife Haroun el-Rachyd.

Cette milice audacieuse des mamlouks (1), qui, depuis Melek Salah, faisait trembler l'Égypte, vient d'être détruite en grande partie par Mohamed Aly. Elle avait reçu Tordre de se tenir prête à suivre le cortége de son fils dans une cérémonie qui devait précéder son départ pour la Mecque. Un jour le soleil se leva couleur de sang, me disait un habitant du Caire : le pacha parut sombre, soucieux; mais parfois il se rappelait qu'il devait présider, ce même jour, à la fête (2) la plus brillante des Musulmans, et un sourire forcé contrastait alors d'une manière effrayante avec le reste de sa physionomie. « Fils ainés du Prophète, avait fait dire Mohamed Aly aux mamlouks, puisque » la paix nous réunit, venez dans tout votre éclat fêter avec moi le départ de mon fils » pour le saint tombeau. »

Cependant des Albanais dévoués sont cachés sur les remparts , sur les tours, derrière des créneaux : les mamlouks arrivent avec confiance ; les portes du château se ferment sur les derniers. Le pacha, placé au sommet d'une terrasse, assis sur un tapis, fumait son riche narguillé (3), et pouvait tout vo

sans être aperçu; derrière lui étaient trois de ses officiers, ses confidens intimes. Mohamed Aly se retourne vers eux sans proférer un seul mot : ce regard fixe et terrible n'est que trop bien compris; il devient le signal du feu le plus vif et du massacre des mamlouks. Hs étaient couverts d'armes magnifiques,

et montés sur leurs plus beaux chevaux : mais leur nombre, leur cou rage, tout devint

(1) On a remarqué que jamais les Cireussiens; les Géorgiens, les Mingré (2) Celle du départ de l'émir hâggy liens, qui composaient ce corps redoutable, ne purent avoir ou conserver des (3) Pipe persane. enfans en Égypte, quoiqu'ils eussent de belles esclaves, et en grand nombre.

inutile ; ils furent égorgés. Parmi ceux qui échappèrent à ce désastre , quelques-uns se réfugièrent en Syrie : le reste s'est retiré à Dongola, dans la Nubie. Ils ont enrôlé des Nubiens, des Maures, et les forment, dit-on, à tous les exercices qui distinguaient les peut-être un jour les verra-ton encore essayer de descendre au

intrépides mamlouks :

Caire et d'y ressaisir le pouvoir. Déjà la division qui s'était mise parmi eux avant cette catastrophe , les avait fort affaiblis : une moitié suivait le parti d'Osman-bey Bardissy, mort de la peste; les autres obéissaient à Elfy-bey, victime du même fléau : ce dernier était vendu à l'Angleterre, et sa défaite a été la conséquence de celle des Anglais dans leur dernière et malheureuse expédition en Égypte.

Je dus à l'habit mahométan que je portais, la facilité de visiter les marchés des femmes marchands, pour Osmanli Chäh, ou Turc

esclaves. Je passais, dans les bazars , chez I du nord; ce qui pouvait faire supposer que je ne parlais facilement ni le turc ni l'arabe. Les esclaves (1) les plus agréables que lon puisse acheter au Caire , sont les Abyssiniennes (2) : on en trouve souvent d'une grande beauté. J'en ai vu dont les traits me semblèrent réguliers et fins, les formes admirables, la peau légèrement olivàtre, douce

et transparente ; leurs cheveux noirs sont souples et d'une belle couleur. Il y en avait de charmantes dans la caravane qui arrivait du Dar-four (3) : elles étaient chrétiennes

et fort attachées à leur croyance. Les plus belles se vendaient de quatre à cinq mille ion

piastres du Caire. J'eus beaucoup de difficultés à surmonter pour obtenir la permis

de pénétrer dans les marchés particuliers des esclaves blanches. J'en vis d'abord de

très-médiocres, et quelques-unes assez agréables : mais le chef des mamlouks français n'introduisit le lendemain chez un riche marchand arabe, dont la maison était meublée avec recherche. Cet homme, qui fournit le harem du pacha, est associé au plus riche

marchand d'esclaves de Damas. I nous montra, parmi plusieurs femmes plus ou moins

jolies, une jeune Circassienne âgée de quinze ans environ : c'est, je crois, une des beautés les plus parfaites que j'aie vues de ma vie; je fus si frappé des charmes de sa figure et si touché de son sort, que, malgré le peu d'apparence qu'il y eût d'obtenir

tres du Caire.

la permission de la faire sortir de l'Égypte, j'en offris jusqu'à six mille pie La pauvre infortunée semblait desirer que le marché se conclüt : elle levait sur moï ses grands yeux noirs, humides de larmes, en me présentant le sorbet. Il fallait qu'elle fût admirablement belle, pour paraître telle malgré son costume : un petit bonnet rouge, brodé d'or, était placé sur le sommet de sa tête; ses cheveux bruns, coupés sur le front, pendaient régulièrement sur ses épaules; une double robe serrée, d'une étoffe tramée d'argent, était retenue par un petit schal placé en ceinture au-dessus des

ar- les autres son

(1) Trois diffé ntérieur de l'Afrique au Cai

tes caravanes conduisent des esclaves et d'autres

enés au Caire par Suez où Cos a C me, du Dar-four. Elles dont ils ont besoin.

. Les djellàbs abyssins

Fune part de Mourzouk, apportent a contre les marchandises

chandises de de l'or, qu'ils y échange

1; l'autre, de Sennaar ; la tr n Ëj

Leur voyage dépend non-seulement de la di

capitale du Fez

n'arrivent point te à des époques fixes, plus Un missionnaire qui a vécu lon,

mps à Gondar, y portait le

ou moins long d'évéque d'Adel ( royaume situ près du

ont eue à se procurer des esclaves et d'autres objets propres à être vendus, … détroit de Bàb el-Mandeb ) ns et la myrrhe.

mais des ordres de leurs chefs, et de plusieurs autres causes. (W. G. BROWRE, 3) Dar peut signifier un royaume, et parfois un district, un village

Voyage dans le Dar-four. ) four Signifie daim : les Arabes ont ainsi qualifié les habitans de cette contrée, Les esclaves que l'on tire de l'Abyssinie, traversent ordinairement parce qu'ils fuyaient sans cesse devant eux

la mer Rouge, de Masuah à Djeddah. La plupart sont vendus à la Mecque ;

hanches; un grand pantalon enveloppait toute la partie inférieure. Ses bras, ornés de bracelets, étaient nus; ses pieds, nus aussi, traînaient seulement une petite babouche brodée , avec laquelle if serait diflicile de marcher ailleurs que sur des tapis. Le marchand, qui avait fixé à huit mille piastres le prix de cette esclave, me demanda quelques heures pour réfléchir sur l'offre que je lui avais faite, et je n'entendis plus parler de Jui.

En sortant de ce lieu, je traversai la grande mosquée d'Hassanein (1), en songeant à la triste destinée de ces jeunes femmes, qui devaient, peu de jours après, être ensevelies toutes vivantes dans un harem (2), pour y devenir les victimes de la stupidité brutale de quelque vieux Musulman. Je fus tout-à-coup distrait de ma réverie par un mendiant arabe, qui m'arrêta en me disant en français : « Eh bien! citoyen, tu ne donnes » donc rien aujourd'hui au pauvre bancal, qui n'a pas encore déjeüné ? » Cet homme avait appris cette phrase pendant le séjour de l'armée française en Ée gypte, et il La colportait alors avec succès dans les cafés du Caire. Le mamlouk qui me suivait, l'avait averti que j'étais Français; et le pauvre estropié se trouva bien de la confidence.

J'allai ensuite visiter le Mouristän , hôpital des fous. On y trouve le dernier degré de F'abandon, de la misère, de la dégradation humaine. Ces malheureux sont couchés

nus dans des cachots infects, où ils sont renfermés sous de doubles grilles, comme

des bêtes féroces dans une ménagerie. Quelques-uns sont chargés de chaines : plusieurs poussaient des éclats de rire immodérés, tandis que d'autres rugissaient et mordaient les barreaux de leur prison. Une pauvre femme, les yeux fermés , se tenait immobile dans un coin de son cachot. On n'avertissait cette infortunée du moment où on lui apportait la nourriture, qu'en secouant une corde placée autour de son cou.

Je pare du Caire pour la haute Égypte, le 13 janvier au soir. Décidé à remonter le Nil, j'avais loué une kanje sur laquelle il ÿ avait six rameurs nubiens, outre le räys ou patron. Le prix fut arrêté à cinq cents piastres égyptiennes par mois. Nous devions avoir deux hommes de plus : mais le propriétaire de la barque, habitant du Sxyd, homme de mauvaise foi, ne me tint parole ni sur le nombre des matelots, ni sur lépoque du départ. Au moment où j'allais enfin m'embarquer au vieux Caire, une rixe s’éleva entre lui et ses gens qu'il payait mal. Cette dispute dura plusieurs heures. Ismayl Rechouân, qui m'accompagnait dans ce voyage, termina le différend en frappant sur tous ces malheureux, et en menaçant le râys de lui trancher la tête si nous n'étions pas partis dans quelques minutes. II fut obéi avec une soumission admirable. J'avais en outre pour compagnon de voyage M. Martini, jeune médecin toscan, qui depuis long-temps attendait une occasion sûre de visiter les ruines de Thèbes. If était habile dans son art, et fort instruit dans la littérature de son pays et du mien. Je partageais avec lui une petite baraque nommée pompeusement la chambre, où lon ne pouvait entrer qu'en se courbant beaucoup; nous y dormions assez mal à notre aise. J'avais

pour drogman un Syrien. Mansour sortait des mamlouks de la gar de. Rechouân avait quitté la France pour FOrient, tandis que Mansour était parti d'Ég gypte avec l'armée

(1) Consacrée aux nièces du Prophète. (2) Lieu défendu

française. Après lavoir suivie dans ses chances de victoires et de revers, Mansour était revenu, couvert de blessures, jouir du respect de ses compatriotes, et oublier ses fatigues sous le beau ciel de l'Égypte.

Nous remontions le Nil avec une alternative de calme, de vent contraire ou de vent favorable, extrêmement faible : nous atteignimes ainsi Beny-Soueyf le 16 au soir.

Cette ville triste et ruinée, située sur la rive occidentale du Nil, est entourée de campagnes fertiles et d'une forêt de palmiers. Mohamed Pacha en fait un lieu d'exil pour les officiers et les soldats albanais qui troublent la tranquillité du Caire : aussi la garnison est-elle toujours fort nombreuse. Nous vimes dès le lendemain matin des a/meh (1), dont vive, devant un

plusieurs étaient assez belles , exécutant des danses d'une expression très café situé sur les bords du Ni. Des chefs d'Albanais, avec des physionomies féroces, jouissaient de ce spectacle en fumant leur narguillé, étendus sur des tapis et appuyés sur des coussins. J'appris qu'on célébrait, ce jour-là, une sorte de fête militaire en l'honneur des succès qu'avait obtenus le pacha dans F Yémen. Les soldats couraïent dans les rues, criaient comme des insensés, ou tiraient des coups de pistolet en l'air, en signe d'acclamations. Quelques-uns se précipitaient, le cangiar nu à la main, comme par plaisanterie, sur ces jeunes almeh, dont la plupart étaient leurs maîtresses, de sorte qu'il entrait toujours un peu de rage et de jalousie dans ces aimables jeux. Ces jeunes femmes se jetaient aux genoux de ces brutaux, ou se réfugiaient aux pieds des chefs; mais l'intervention de ceux-ci apaise difficilement les scènes de dépit amoureux, qui se terminent souvent par des coups de poignard. Telles sont les mœurs de la bonne compagnie de Beny-Soueyf; car les agas bosniaques ne sont ni mieux élevés ni plus tendres que leurs stupides soldats.

C'est de Bayad, vis-à-vis de Beny-Soueyf, sur la rive orientale du Nï, qu'on se rend aux monastères de Saint-Antoine et de Saint-Paul situés sur le mont Colzoum. Les montagnes de Gebeï et d'Hadjar Mossoun conduisent à la plaine sablonneuse d'el- Bakarah : du sommet du Kabil qui la termine, on aperçoit le désert d'el-Araba. Quelques religieux coptes habitent ces deux couvens, si vénérés par les chrétiens. De hautes murailles les mettent à l'abri des entreprises des Bédouins, ainsi que de Ia fureur des tigres, qui sont en grand nombre dans cette affreuse solitude. Un aqueduc fort dégradé leur apporte de l'eau saumätre , qui arrose , dans leur jardin , quelques arbres et quelques légumes. Près de 1à sont les carrières de marbre précieux exploitées avec tant d'activi

sous les Pharaons, qui en décoraient leurs tombeaux. Ces grottes , creusées par le faste et le pouvoir, devinrent plus tard Fasile du repentir et de la prière.

Reparti le 17 de Beny-Soueyf, le bateau mit trois jours à se rendre à Minyeh, l'antique Cynopolis , célèbre par le culte d'Anubis (2). Cette petite ville, commandée par un cachef, a beaucoup souffert pendant le dernier siége qu'elle vient de soutenir. Les mamlouks sy étaient retranchés; Mohamed Pacha s'empara de la ville, et la détruisit presque entièrement. Les habitans logent dans des baraques ou sous les décombres. Nous trouvâmes à Minyeh un capitaine de port fort obligeant : il donna

1) Danseuses publiques. (2) Anubis , qu'on croit signifier horizon doré.

des ordres très-absolus pour que notre équipage se trouvât augmenté de quatre matelots; sans leur secours, nous ne serions jamais arrivés à Mellaouy. On atteignit cette hauteur le 21, à deux heures après midi. Le matin, j'avais parcouru les ruines d'Antinoé (1). Cette ville, qu'Adrien s'était plu à décorer de monumens magnifiques, est ensevelie sous des collines de sable. Quelques colonnes en sortent pour indiquer seulement la place qu'elle occupait. Le même soir, j'allai visiter le portique d'Achmouneyn, autrefois Hermopolis , à une lieue du Nil, sur sa rive orientale. Ce monument, d'un grand caractère, est tout-à-fait isolé. On ne trouve pas la moindre trace du temple dont il était le péristyle.

Un Anglais, M. Brymm, vient de faire construire une raffinerie de sucre pour le compte du pacha, sur le rivage du Nil, à une demi-ieue de Mellaouy. Cet établissement paraît bien conçu, bien dirigé; et les résultats en sont très-satisfaisans.

Fatigué de cette ennuyeuse navigation, je pris le parti de me rendre à Syout par terre. J'étais las de fa riche monotonie des bords du Nil, las de voir toujours à un quart de lieue du village que je venais de quitter, un village qui lui ressemblait parfaitement : la rive orientale offrait un peu plus de variété; derrière la ligne des palmiers s’élevaient les crêtes arides du mont Mokatam, dont la chaine se rapproche toujours davantage du fleuve depuis Beny-Soueyf jusqu'à Minyeh. C'est par-tout la même culture; par-tout ce sont les mêmes efforts pour faire arriver l'eau à vingt ou trente pieds de hauteur, le Nil étant toujours encaissé par des rivages taillés à pic.

Je m'arrêtai à Deyrout : c'est un gros village à cinq quarts de lieue du Nil, presque entièrement caché sous des palmiers et de gros sycomores. Le cachef voulut absolument partager avec nous son pilau : chacun, accroupi autour d'un plateau de bois, prend des poignées de riz, et porte à ses fèvres le vase de terre, la bardaque pleine d'eau fraîche, qui fait le tour, et sert même aux esclaves, qui se tiennent debout derrière leur maître. Les gens du cachef nous fournirent des chevaux jusqu'à Goussyeh. C’est la plus triste bourgade de l'Égypte. Je voulais coucher en plein air; mais M. Martini, qui était souffrant, insista pour qu'on acceptât la maison abandonnée que le cheykh

el-beled nous avait assignée, et qui fut assiégée toute la nuit par les rats et les fouines. Un pauvre Turc, gouverneur de Goussyeh, offrit de faire cuire le riz et s'en acquitta fort bien. Long-temps prisonnier des Russes, il n'avait du sa liberté qu'à l'incendie de Moscou. En suivant presque constamment la lisière du désert libyque, nous arrivàmes fort tard à Syout, l'ancienne Lycopolis. J'étais recommandé à un négociant grec, nommé Anachamas, chez lequel je fus logé.

On devait demeurer une journée entière à Syout. Décidé à la bien employer, je gravissais dès la pointe du jour le Tschebat el-Koffery, la montagne des Tombeaux et les grottes de Sababinath : elles furent habitées par des solitaires dans le premier âge

du christianisme. Les cénobites partagèrent cet asile avec des momies qui dormaient

dans ce lieu depuis un grand nombre de siècles. Dégoûtés du monde, ils anticipaient

(1) Origène, dans son traité contre Celse, prétend qu'Antinoüs, favori charmes. On croit qu'une ville nommée Besa occupait Ia place d'Antinoé,

de l'empereur Adrien, faisait des miracles en Égypte par la force des avant que celle-ci füt fondée par Adrien.

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ainsi sur la paix du sépulcre. Les Arabes trouvent parfois dans les profondeurs de ces

catacombes des sarcophages assez précieux. Syout, capitale de Ia basse Thébaïde , contient environ quinze mille ames. Elle est située à trois quarts de lieue du Ni, au pied de la chaine libyque. Mohamed-bey, gendre de Mohamed Aly Pacha, defterdar ou gouverneur de la haute Égypte, réside dans cette ville, ainsi qu'Achmet-bey, son kyähyah. Ils sont tous deux remplis de bienveillance pour les étrangers. Le premier était absent, et l'autre se mourait des suites de son goût immodéré pour les liqueurs

fortes. Ses excès, à cet égard, ont été portés si loin, qu'on a de la peine à concevoir

comment il a pu y résister aussi long-temps. L'unique occupation de ces officiers et de

leurs agens est de pressurer les malheureux habitans du Sa'yd. Toutes les petites villes de ce gouvernement sont surchargées d'une garnison de soldats métoualis ou dalmates. Tout tremble, tout paie, tout languit. Les terres sont cultivées pour le compte du pacha; les marchands ne trafiquent que pour lui. I a le monopole des denrées, des esclaves, et s'empare même de Ja fougère brülée des champs. Syout fait un grand commerce avec l'Abyssinie, Dongola, le Dar-four et Cosseyr. Des djelläbs (1) y amènent de Sennaar des esclaves noirs; ils y apportent de la poudre d'or, du tamarin, de Ia gomme arabique, des dents d'éléphant, des plumes d'autruche, et de la poudre de chiché, fort salutaire pour les maladies des yeux, si fréquentes en Egypte.

M. Marrouchi, médecin piémontais au service du bey de Syout, et qui s'occupe avec succès de fouilles et de recherches, allait entreprendre un voyage dans la grande Oasis : 1 espérait obtenir des renseignemens positifs sur les ruines des temples qu'elle ren-

ferme. J'ai souvent vu, dans la haute Égypte, des lialiens qui se disaient médecin ils enterrent des agas, déterrent des statues, et se trouvent fort bien de cet échange. On doit faire une honorable exception en faveur de M. Marrouchi , qui joint beaucoup d'obligeance à beaucoup de lumières.

M. Anachamas est le négociant le plus considérable de Syout. Il correspond plus particulièrement avec Gondar, capitale de l'Abyssinie, où il expédie de la verroterie, des toiles, de l'absinthe, et des sabres droits des manufactures d'Allemagne.

Je quittai Syout le 25 janvier. Nous suivimes des champs très-riches. Le Ni, bordé sur ce point par le mont Mokatam, coule avec assez de rapidité. Sur la droite, le désert libyque dessinait la plaine, dont les couleurs fraîches et variées contrastaient avec la blancheur du sable; horizon se terminait par de petites collines bleuâtres. On s'arrête, pour déjeuner, sous un bosquet de palmiers superbes, à el-Maragha. Nous couchâmes le soir à Tahta, l'ancienne Aphroditopolis , dans un couvent latin des Pères de la Propagande.

Des religieux italiens nous offrirent Thospitalité : [eur monastère est en ruine; leur misère et leur dénüment sont déplorables. M. Martini, se trouvant plus mal, attendit auprès de ces religieux que notre kanje, qui était restée sous la direction de Rechouän, fût arrivée à Tahta. Je quittai ce lieu pendant la nuit pour atteindre Manki

: cette route est semée de villages très-rapprochés les uns des autres. On appelle ainsi quelques

(4) Marchands.

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chaumières placées sur un monticule artificiel. De ces maisons construites avec de la boue, s'élancent des palmiers, dont ces pauvres édifices semblent être le vase. Des enfans entièrement nus, des femmes couvertes de haillons, des hommes enveloppés dans un reste de manteau brun, des chiens qui vous poursuivent, tandis que tous les habitans s’enfuient à votre approche : voilà ce que jai rencontré constamment depuis le Caire jusqu'à Lougsor. Mais quel soleil! quelle végétation ! quels prestiges que ceux de cette lumière qui colore les lointains d'une façon si pure et si brillante! Pendant la journée de Mankié, je vis la vallée se rétrécir. On marche près du Nil, près aussi des montagnes libyques , à demi enterrées dans les sables, d'où sortent des pointes de rochers noirâtres.

Je rencontrai un grand nombre de Moghrebins qui revenaient de la Mecque par Djeddah et Cosseyr. Ce sont, de tous les Musulmans, les moins civilisés et les plus fanatiques , ceux dont les procédés sont les plus grossiers et Îles plus insultans : quelques-uns, accablés de fatigue, étaient étendus sur le sable, et retrouvaïent des forces pour vomir des injures contre les chrétiens. J'arrivai fort tard à Mankié. Je trouvai Oualy cachef, auquel j'étais adressé, assis à la porte de sa maison, et jugeant un procès entre des Arabes pasteurs. Nous primes une haute idée de la force des poumons et de Ia volubilité des plaideurs : je n'ai de ma vie entendu un vacarme pareïl. Le cachef fumait et souriait; il finit par prononcer quelques mots, et les parties furent renvoyées à grands coups de bâton. Nous passâmes une fort tr

ste nuit, livrés aux rats, dans une petite chambre basse sans porte et sans fenêtre. Je ne pouvais cependant pas me plaindre; car les musiciens du cachef se crurent obligés de me donner une sérénade, que j'eus beaucoup de peine à faire finir. Une douzaine d'enfans nus, liés deux à deux avec des cordes, étendus sur le pavé de a cour du cachef, mouraient de faim et de soif. C'étaient des otages. Ces innocentes et faibles créatures connaissaient déjà les douleurs de la captivité, parce que leurs parens, dans l'impossibilité de payer le myry, s'étaient enfuis au désert. Les Égyptiens sont encore ce qu'ils étaient sous le sceptre des Pharaons; c'est pour un maitre qu'ils cultivent leurs terres, c'est pour lui qu'ils couvrent le Nil de bateaux. Le felläh sert aujourd'hui la cupidité de Mohamed Aly,-comme il obéissait jadis à l'orgueïlleuse volonté qui faisait construire les pyramides.

Les voyageurs sont, pour ainsi dire, les journalistes du monde. Ce numéro n'aura d'intérêt que par une date assez rapprochée. Je le répète, j'écris ce que je vois, ce qui me frappe. Ces notes, si insuffisantes pour Îles autres, ne sont que le miroir de mes impressions.

Nous marchämes pendant treize heures pour nous rendre de Mankié à Farchout. Je traversai Girgeh, autrefois capitale de la basse Thébaïde. Je passai près d'Abydus, célèbre par le temple d'Ismandès. J'avais déjà vu la place où brilèrent jadis de tant d'éclat Chemmis, Panopolis, Antæopolis ; cette. dernière est remplacée aujourd'hui par Qäou el-Kebyr : enfin jai retrouvé les vestiges d'Aboutig et ceux de Diospolis parva.

Syout a hérité du commerce et du gouverneur de Girgeh, dont la décadence et la

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misère actuelles inspirent la pitié. Les hameaux sont de plus en plus rapprochés les uns des autres; plus charmans quand on les aperçoit d'une demi-lieue, plus dégoütans et plus pauvres quand on y arrive. Je voyais souvent les habitans sortir en procession pour aller au-devant de ceux des leurs qui revenaient du saint pélerinage. Le cheykh el-beled ouvrait la marche : un Arabe frappait en cadence sur de petits tympanons ; d'autres, montés sur des ânes, battaient un gros tambour ; des femmes suivaient en foule, poussant des cris mêlés de sifflemens. On portait, sur un plateau de bois, du Ceux qui restent dans

pain de dourah, avec de l'eau pour désaltérer les voyageu les dyouars (1), nettoient, reblanchissent la maison du häggy (2), et peignent avec du gros rouge et du bleu la porte de sa demeure. C’est une chose remarquable, que tous les édifices publics ou religieux qu'on trouve en Égypte , kans, fontaines, mosquées, n'ôffrent plus que des ruines , et soient uniquement propres à servir de refuge aux chacals. Sous le gouvernement des beys mamlouks, leur patronage se faisait sentir dans

les districts dont ils étaient gouverneurs. Leur administration était, dit-on, assez pater-

nelle : ils sont tombés; et tout ce qu'il y avait de moins mauvais dans les institutions de cette république aristocratique, n’a pas été remplacé. Le pacha d'Égypte, forcé de payer avec exactitude des troupes séditieuses auxquelles il doit le pouvoir, a remis ses intérêts entre les mains des Arméniens et des Grecs les plus avides : aussi jamais le peuple égyptien n'a-t-il été pressuré, vexé et ruiné, autant qu'à l'époque actuelle. La terreur impose silence aux murmures; mais ce silence est celui de la mort.

Je traversai Menfalout, où je fus fort bien reçu par Faga cachef. C’est un Turc d'Erzeroum, jeune, riche, sensuel , d'une figure noble et douce, et qui a des manières très-polies. Soliman cachef était bien logé ; il était couché sur des coussins de Damas et des tapis de Perse. Nous admirâmes la beauté de son fils, âgé de six ou sept ans. Une valetaille nègre le servait à genoux , en souriant servilement toutes les fois que lenfant leur donnait des coups de kourbache (3) sur la tête. On apporta un fort bon déjeüner turc sur un plateau de cuivre bien luisant, on donna à laver avec du savon parfumé, et nous nous quittâmes , tous enchantés les uns des autres.

J'aperçus de l'autre côté du Ni, à l'aide d'une lunette, un couvent habité par des religieux coptes , où lon ne peut entrer que hissé par une poulie qui vous élève à une grande hauteur. Ces solitaires n'ont trouvé que cette façon de se soustraire aux avanies des Arabes. J'avais déjà vu près de Minyeh, toujours sur la côte orientale du Nil, ces grottes de Girgarès, célèbres par l'austérité des anachorètes qui les habitèrent. Persécutés par-tout, ils ne trouvèrent de refuge que dans les déserts les plus äâpres. Les bêtes féroces finirent par s'apprivoiser avec ces hommes si forts et si doux; elles venaient écouter leurs chants religieux, et creusaient parfois le tombeau du cénobite qui avait partagé leur épouvantable solitude.

Je descendis à Farchout dans un petit ermitage catholique du couvent de la Propagande. Le religieux qui habite ce lieu, plus piülé, plus ruiné qu'aucun de ceux que

(1) Villages. (3) C'est une espèce de fouet trèssouple, fait avec de Ia peau de (2) Pélerin rhinocéros.

a ù —— = à ———— — Se - — VOYAGE DANS LE LEVANT. 87

J'avais vus, était absent. II aura trouvé, le lendemain, sur la table vermoulue qui lui sert d'autel, le faible tribut de la reconnaissance de ceux qui s'étaient reposés sur sa pauvre natte, et qui avaient bu leau de sa cruche cassée.

On traverse le Nil assez près de Farchout, pour se diriger sur Qené, l'ancienne Cœne. Nous y arrivames après une journée pénible. Le terrain change de nature sur la rive orientale, où est situé Qené : il devient pierreux et moins fertile. Les campagnes sont couvertes de dattiers, et de cet arbre que les Arabes nomment doum, ou palmier à larges feuilles. Ce jour-R, je rencontrai deux chameaux chargés de la facon la plus pittoresque : toute une famille voyageait sur un plateau de bois placé sur le dos du premier; et, sur le second, une jeune esclave noire portait entre ses bras un petit dromadaire qui venait de naître.

On traçait alors, par ordre du pacha, une route qui doit aboutir à Qené. Le cachef de ce canton employait des tribus entières d'Arabes à planter des ca

Iliers, qui devront un jour ombrager ce chemin, très-fréquenté par les caravanes de Cosseyr. C'était un travail tout nouveau pour les Arabes, qui plantent rarement des arbres. Qené me

parut être un village de dix mille ames environ, Y Compris trois mille Coptes. Cette

échelle de Cosseyr n'en est éloignée que de deux jours de marche. H n'est pas rare de voir des gens s'embarquer à Cosseyr et se rendre en vingt jours à Bombay. On remarque qu'il pleut fréquemment à Cosseyr, tandis que la température de

Qené est toujours égale, et si chaude, même en hiver, que, le 28 janvier, l'atmosphère me semblait pareille à celle du mois de juillet à Paris. Mollah Husseyn commande à Qené : il a quatre cents hommes sous ses ordres. Qené fait un grand commerce de toiles, de schäls de Cachemire, de poivre, de gingembre, et de ces vases de terre connus

ous le nom de 4ardaques. De Tautre côté du Nil se voient les ruines de Tentyra, dont j'aurai occasion de parler plus loin; et au-dessus de Qené sont les vestiges de l'ancienne Coptos (1), d'où une grande route conduisait aux Bérénices.

Nous quittèmes Qené pour nous diriger sur Qous. C’est une petite ville où se trouvent des restes des monumens de l'antique Égypte, et, entre autres, une porte qui devait être celle de la ville ou d'un grand temple. Une inscription grecque attestait que ce monument avait été dédié au Soleil par Cléopatre et par Ptolémée son fils. Cette porte est enterrée jusqu'au sommet de l'arcade, Dans la voussure se voit un globe entouré de serpens qui semblent le supporter : autour sont des ailes déployées, peintes encore de couleurs assez vives.

Qous, qu'on suppose être l'ancienne Apollinopolis parva, n'est plus célèbre que par ses almeh vêtues avec recherche et drapées avec grace. Le cou et les bras de ces danseuses sont couverts de chaînes de verre mélé de grains d'or et d'argent, dont elles

ornent aussi leur turban. Le khol noircit les cheveux et les paupières de ces courtisanes

hardies, dont les ongles, teints avec le henné, semblent être de couleur d'or. Tout cela excitait la vive admiration de Mansour et des Arabes qui m'accompagnaient. Les plus jeunes almeh dansèrent, et nous apportèrent du café. Appuyé contre un obélisque

(1) Ruinée sous le règne de Dioclé

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