CHAPITRE XII
à former les bucoliques instruments des pâtres antiques et des premiers poètes. Ses hauts joncs abritent aujourd’hui une immense quantité de gibier. Je faillis perdre en cet endroit mon guide qui s’était aventuré dans cette plaine fangeuse , entraîné par le désir de tuer quelques-uns de ces gros oiseaux dont le vol pesant se faisait entendre à côté de nous. Je l’attendais sur la route , tenant nos chevaux et écoutant les décharges qui se répétaient à de fréquents intervalles, tout en s’éloignant de plus en plus; ce qui me faisait augurer une bonne chasse et de bons repas pour les jours suivants. Bientôt je n’entendis plus rien; las d’attendre, j’appelai; point de réponse. Je pris encore patience; rien ne reparaissait. Craignant enfin que mon guide ne se fût perdu dans ce dédale d’arbrisseaux, ou qu’il ne se fût noyé dans quelque trou, j’allais me mettre à sa recherche en continuant de l’appeler à grands cris, lorsque je le vis revenir à moi, l’oreille basse, revêtu des pieds à la tête d’une épaisse couche de limon jaunâtre et puant. Je ne pus m’empêcher d’éclater de rire, et c’est à grand’peine que je repris mon sérieux en écoutant le récit du danger qu’il avait couru et en envisageant l’embarras que sa perte m’aurait causé dans un pays aussi totalement inconnu. Le sol manquant tout-àcoup sous ses pieds , il s’était vu enfoncer ^ans une boue liquide du sein de laquelle il sortit avec toutes les peines du monde. Il avait perdu, ajoutaitil, dans sa mésaventure, sept ou huit magnifiques
UEOTIË.
pièces de gibier tuées par lui quelques instants auparavant. Comme je l’avais jusqu’alors toujours vu tirer assez malheureusement, je ne crus guère à l’exploit dont il se vantail; je n’eus cependant pas l’air d’en douter, ne voulant pas blesser son amourpropre de chasseur et le trouvant assez honteux du triste état dans lequel il me revenait. Afin de nous réchauffer, nous prîmes le galop jusqu’à une petite distance de Livadie. Là , le chemin passe sur des rochers et traverse de petites collines. A cet endroit, nous rencontrâmes d’immenses troupeaux descendant lentement des montagnes , du sommet desquelles ils étaient chassés par l’hiver ; quelques pâtres, aidés de chiens énormes et féroces, suffisaient à les conduire. Ces hommes portent une longue tunique de laine blanche et un haut bonnet de même étoffé; leurs cheveux sont longs, incultes et peu fournis; leur figure, pâle, maigre, nerveuse, sur laquelle pousse une barbe blonde et rare , accuse des privations continuelles, un genre de vie pénible, une énergie proportionnée à la rudesse de leur existence. Leur regard est vague, bleu, à la fois pensif et sauvage. Quand il s’arrête sur vous, il reste indifférent et grave et ne révèle aucune de ces diverses passions que trahit sans cesse l’œil de l’homme civilisé. Ces pâtres forment au milieu de la Grèce une race à part avec ses mœurs et ses coutumes particulières , vivant pour ainsi dire de l’air seul qu’ils respirent , parcourant pendant l’été le sommet frais et verdoyant des monts et les cimes