CHAPITRE XII
encore près des Thermopyles, au village de Sainte- Maure , sur les bords de la mer.
Avec trois cents hommes, il l’arrêta d’abord pendant une journée entière et lui fit essuyer une perte considérable. Le lendemain, Odyssée reçut un renfort de mille hommes, conduits par le valeureux Nicétas. C’étaitplus qu’il n’en fallait pour se défaire des trois mille Osmanlis. Après avoir laissé ces derniers tirer le canon en l’air pendant une bonne partie du jour, les Grecs, pour en finir, jetèrent leurs fusils et tombèrent, le sabre en main, sur l’ennemi qu’ils poursuivirent ainsi pendant plusieurs lieues. Les Turcs avaientperdu plus de deux centshommes; les Grecs, à peine trente.
Les succès et la réputation croissante d’Odyssée excitèrent l’envie de ses égaux; une fatale circonstance acheva de la compromettre. I). Ypsilanti, qui se trouvait à l’armée de Livadie commandée par Odyssée, soit mollesse, soit jalousie , négligea de secourir ce dernier dans un combat où il avait couru les plus grands dangers et où il perdit beaucoup de monde. Odyssée lui adressa avec raison les plus amers reproches. Ypsilanti irrité quitta l’armée et se retira à Corinthe, accusant Odyssée de turbulence et d’insoumission. Les ennemis de ce vaillant capitaine profitèrent avec joie d’une occasion qui s’offrait d’elle-même pour assurer sa chute. Odyssée fut aussitôt mis en accusation et mandé à Corinthe pour se justifier; ses deux ennemis personnels, Palascas et Alexis Noutza, furent appelés
à le remplacer dans son commandement. Le noble cœur d’Odyssée bondit de colère et de douleur; il jura de ne point se rendre à Corinthe, rougissant de paraître en coupable devant les juges d’une nation à laquelle il avait rendu d’aussi éclatants services. Du reste. Odyssée avait peu de foi en la justice des hommes, car il avait passé sa jeunesse auprès d’ Ali Pacha et avait été témoin de ses atroces iniquités. A Corinthe comme àJanina,il voyait dans une accusation un acte de condamnation; dans les juges, les bourreaux. Peut-être ne se trompait-il pas cette fois-ci. Il remit à son état-major le commandement de l’armée , et se retira avec cinquante pallikares intrépides dans les inaccessibles régions du Parnasse. L’armée pleura son départ. Sur ces entrefaites , Palascas et Alexis Noutza , se rendant à leur nouveau poste, furent tués près de Delphes à l’entrée du défilé où périt Laïus, et qui , depuis ce temps, était resté fameux pour les nombreux assassinats qui s’y commettaient. On ne manqua pas d’attribuer ce meurtre au fils d’Andrikos. Cependant Odyssée, du haut de sa sauvage retraite, contemplait son ingrate patrie et surveillait les mou vements des Turcs. Ainsi, un aigle qui se repose après de longues courses à travers le ciel, tout en ployant ses larges ailes, couve du regard la proie qu’il va saisir; ainsi, Odyssée attendait avec impatience le moment où l’ennemi paraîtrait et lui fournirait de nouveau l’occasion de combattre pour son pays.
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Celle occasion ne se fit pas attendre ; car, ayant appris par ses espions que les Turcs préparaient une formidable invasion, il en avertit le sénat des Hellènes qui, le danger pressant, reconnut l’utilité d’un pareil serviteur et lui rendit son commandement. Trente mille hommes sous les ordres de Drama-Ali devaient fondre sur le Péloponèse en passant par les Thermopyles, et le généralissime ottoman Kourchid-Pacha devait suivre de près avec quarante mille soldats. Odyssée fit entendre au sénat qu’il fallait laisser Drama-Ali suivre sa route jusque dans l’Argolide, après avoir préalablement dévasté le pays afin de n’y rien laisser qui put servir à ravitailler l’armée ennemie. Ce sacrifice n’en était pas un pour les Grecs, car les moissons venaient d’être levées et transportées dans les montagnes ou dans les villes en leur pouvoir. L’armée turque, ainsi privée de subsistances, était facile à anéantir en détail. Odyssée se chargeait d’arrêter aux Thermopyles les quarante mille hommes de Kourchid. Ce plan réussit complètement. Au moment où Kourchid allait s’ébranler pour rejoindre Drama-Ali, il apprit l’entière défaite de ce dernier dans la plaine d’Argos. Les troupes du pacha, effrayées de ce désastre, désertèrent en masse et le laissèrent seul avec sa maison militaire , dans l’impossibilité de rien entreprendre.
Odyssée parut ensuite à Athènes. Plus tard, après une victoire signalée qu’il remporta en Béotie, ses soldats, gorgés de butin , regagnèrent leurs villages
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pour y mettre leurs trésors en sûreté. Odyssée se retira de nouveau dans le Parnasse avec quelques Armatoles qui lui étaient restés fidèles, et il ne cessa de harceler les Turcs. Son dernier fait d’armes fut la prise de l’île d’Eubée, dernier asile des Turcs après tant de guerres. Il assura ainsi la tranquillité de la Béotie et de l’Attique. Nous regrettons de ne pouvoir raconter, faute de les connaître, les dernières circonstances de la vie du héros qui contribua si puissamment à l’indépendance de sa patrie. Si la Grèce est reconnaissante, elle lui élèvera un monument, à côté du tertre de Léonidas, aux Thermopyles qu’il sauva trois fois et où il anéantit trois grandes armées.