CHAPITRE Xill
lui faisais fumer un bon tabac d’Athènes, comme j’acceptais et que je lui offrais en retour autant de tasses de café qu’il voulait en prendre, je gagnai bientôt son estime. Aussi, quand je parlai de quitter Livadie , ne voulut-il point me laisser partir sans m’offrir une escorte pour me protéger dans les défilés scabreux et mal fréquentés du Parnasse. N’ayant point eu à craindre les voleurs jusqu’alors, je refusai; il insista beaucoup et je dus, pour ne pas l’offenser, accepter au moins un soldat qui eut pour mission de faire parvenir mes bagages à bon port jusqu’à Castri. Je pris moi-même, seul avec mon guide, une route plus longue.
A quelque distance de Livadie , l’escorte de mes bagages, le brave Taclicos rencontra sa famille qui , de son côté, se rendait par hasard dans cette ville pour le visiter. Mon cuisinier, qui était, en l’absence du guide, chef et intendant de la petite caravane portant nos lits et nos vivres , donna au soldat la permission de revenir sur ses pas avec ses parents. Fort heureusement, sa présence aurait été inutile, car je retrouvai le soir tout mon monde sain et sauf à Arakhova.
Chéronée se trouve à deux petites heures de Livadie. Là , une grande plaine ovale s’étend au pied du Parnasse qui se déploie en entier de sa base à sa cime. Cette montagne est une des plus belles et des plus majestueuses de la Grèce ; elle possède au plus haut degré ce qui fait le charme de la nature en Grèce , nature presque partout dépourvue de végé-
l'IlOCIDG.
tation , niais admirable par la pureté , la netteté, la grandeur et l’architecturale beauté des lignes de ses paysages et la variété des couleurs qu’y impriment uneéclatante lumière, un soleil qui ne se voile jamais. Il y a dans les contours du Parnasse, dans ses arêtes extérieures, dans les abîmes qui le sillonnent et dans les rugosités qui le déchirent , une harmonie si grande qu’elle dissimule l’immensité de l’ensemble. Ainsi, le Parthénon, si large et si immense, cache une partie de sa grandeur sous l’entente et l’harmonie de ses détails.
Les neiges éblouissantes du Parnasse jettent un reflet d’argent dans la longue plaine de Chéronée. De temps à autre , une bouffée d’air frais et odoriférant descend de la montagne , comme le souffle bienfaiteur d’un dieu qui respire. Alors les troupeaux , accroupis et accablés de chaleur , tendent vers elle leurs naseaux altérés et savourent cet air pur en mugissant d’aise ; puis ils se couchent de nouveau et, leur grand œil toujours tourné vers le mont, ils semblent l’adorer. Jamais montagne ne me causa une plus immense et plus large impression; tant de poétiques et religieux souvenirs s’ajoutent en effet à sa magnificence! En la voyant, on est saisi d’une émotion grave, profonde, solennelle, et l’on adore en silence le Dieu qui tailla ses pics menaçants, qui creusa ses précipices, qui jeta un manteau de neige entre leurs intervalles et qui, arrêtant à la moitié de sa hauteur les frimas et les abîmes,