CHAPITRE XIV
moyen de les vaincre. La pythie répondit : « Vous ne parviendrez à détruire les murs de cette ville que lorsque Amphitrite aux ijeux bleus aura baigné de ses flots l'enceinte qui m'est consacrée. » Le conseil des amphiclyons fut fort embarrassé de cette réponse , dont le vrai sens leur échappait. Comment , en effet, amener la mer jusque sous les murs de Delphes ? Ce travail eût été impossible à Hercule lui-même, qui avait cependant réussi à détourner un fleuve pour inonder les écuries d’Augias. Les Phocéens se décidèrent à faire venir d’Athènes Solon , que la Grèce entière admirait et regardait comme participant à la science des dieux. Solon vint et , ayant deviné de prime-abord l’intention du dieu , conseilla aux ampliictyons de consacrer solennellement à Apollon le territoire entier de Cyrrha, lequel s’étend jusqu’à la mer. De cette façon , l’enceinte privée du dieu se trouvait réellement baignée par les flots bleus <j’ Amphitrite. Mais le législateur d’Athènes était, sans qu’il osât le dire , trop sage en vérité pour s’imaginer que les Crisséens allaient être vaincus par le fait même de leur consécration forcée à Apollon. Il imagina un stratagème plus sûr et plus terrible dont les effets étaient destinés à se faire sentir d’une manière efficace. Il ordonna de détourner l’eau du fleuve Plisthus , qui se rendait par un aqueduc dans la ville de Crissa. Vous allez croire peut-être que Solon voulait simplement faire périr les rebelles dans les tourments de la soif? non pas; sa sagesse lui avait inspiré une vengeance
plus complète. Une fois le Plisthus détourné de son cours, il y fit jeter une innombrable quantité de racines d’ellébore. Lorsque ses eaux furent entièrement saturées de cette matière dont les effets étaient déjà connus de la science médicale de ce temps-là , Solon fit rentrer le Plisthus dans son lit , afin qu’il reparût dans la ville assiégée. Les Crisséens qui , pendant tout ce temps, avaient bu l’eau saumâtre de leurs puits, virent avec joie le retour du fleuve et s’y désaltérèrent abondamment. Mais bientôt ces eaux imprégnées d’ellébore à leur insu les tourmentèrent cruellement, et déterminèrent une diarrhée générale. Les malheureux Crisséens , ne sachant à quel fléau ils étaient voués, ou plutôt ne le sachant que trop sans en connaître la cause , furent obligés de se réfugier derrière leurs derniers retranchements. Acculés à cette extrême limite, presque incapables de se défendre, à chaque instant dérangés de l’active surveillance qu’ils auraient dû faire sur les remparts, ils se virent dans la nécessité de se rendre , vaincus par cette contagion honteuse mais salutaire , puisqu’elle les contraignit de rentrer dans le devoir et de se montrer à l’avenir plus pieux envers Apollon, afin de ne pas s’exposer à sa juste vengeance.
La baie de Crissa est couverte , jusqu’à une certaine distance du rivage, par un immense bois d’oliviers. Là-bas, ces arbres ne ressemblent plus à ces chétifs arbrisseaux qui sèchent sur le bord de quelques-uns de nos grands chemins; ils sont épais et