CHAPITRE XIV
vivaces et forment de grands et vastes bois ; il y en a de hauts et larges comme des chênes; ils dominent les autres et semblent les doyens de ces forêts sacrées ; leur feuillage au revers grisâtre augmente leur air de vétusté ; leurs troncs fendus et creux à force d’àge recueillent le vent qui passe , et rendent des sons graves et prolongés. De temps à autre , un bûcheron , invisible dans le fourré , chante en taillant les jeunes arbres ou en coupant ceux qu’il juge avoir assez vécu. Des routes sablées sillonnent en tous sens le bois sacré d’Apollon ; parfois , un chameau lent et triste traverse l’un de ces chemins, se rendant de la mer à Salone ou de Salone à la mer, chargé de bagages et poussant un cri plaintif et long lorsque l’impatient chamelier agite, pour le hâter , la corde par laquelle il le conduit et qui correspond à un anneau de fer serré autour de ses na seaux. Le bois de Crissa est plein de fraîcheur et de poésie, tant par son ombre et ses oiseaux que par le voisinage de la mer qu’on entend de loin. A travers quelques éclaircies de la forêt, on aperçoit , en se retournant, la blanche cime du Parnasse abandonné des Muses , envahi par les Clephtes et forcé par la nature de survivre à sa gloire et à ses célestes filles. Au sortir du bois , après avoir traversé une plagebasse et stérile, nous arrivâmes au petit port de Scala di Salona , Echelle de Salone , où nous nous mimes en quête d’une barque pour traverser le golfe et passer à Vostitza situé en face sur la côte du Péloponèse.
AC1IAIE.
Le polfe de Lépante.
Nous finies donc nos préparatifs d’embarquement, espérant arriver avant la nuit à Vostitza (ancienne Ægium). Mais la mer est trompeuse, celle de Lépante surtout; elle ne parait jamais plus calme et plus sereine que lorsqu’elle va s’irriter. Comme on le verra , nous naviguâmes dix-huit heures pour faire une traversée qui n’en dure que trois lorsque le vent est favorable ; il est vrai que nous perdîmes beaucoup de temps à marchander notre barque , car il nous la fallait grande et le port en contenait très peu d’assez fort calibre pour charger nos personnes et nos chevaux. Une fois l’esquif trouvé, nous fûmes obligés d’aller le rejoindre au bout d’une plage avancée, afin de pouvoir y introduire nos cinq chevaux. Ce ne fut pas une petite affaire ; ils résistèrent longtemps avant de mettre le pied dans celte large nappe d’eau que leur œil envisageait avec effroi. Lorsque les hommes de l’équipage , qui s’étaient mis à la mer , eurent réussi à conduire nos montures jusque sur le flanc du bateau , le plus difficile restait .à faire ; car il s’agissait de les hisser