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tude , j’ai peu fait de longs voyages et j’en lis encore moins. Les Alpes et la Méditerranée bornent mon horizon , et peuvent suffire au plus ambitieux paysagiste. Quant aux lieux habités, toute ville moderne me semble si dépourvue de beauté et je suis si fermement convaincu de la laideur progressive des cités de l'avenir, que je me tiens pour suffisamment renseigné sur la physionomie de toutes les rues d’Europe et d’Amérique. Tout l’or du Nouveau-Monde ue m’attirerait pas dans les fourmilières humaines de ce pays sans passé ; et mon imagination donnerait cette terre promise de l’utopie , depuis le golfe des Esquimaux jusqu’au détroit de Magellan, pour un brin d’herbe du mont Lycée ou du promontoire de Phigalie. Mais que j’entende parler de l’Egypte ou de l’Inde , aussitôt mon esprit s’agite pour franchir l’horizon qui m’emprisonne ; que le nom de la Grèce soit prononcé , et voilà mou imagination partie: je vogue sur la mer Ionienne , je débarque au Pirée , et je revois l’uu après l’autre ces sentiers si souvent parcourus sur le char des poètes en compagnie des héros ou des dieux. Si , plus heureux que moi , un voyageur ami a vu de ses yeux ce que j’ai rêvé, s’il revient d’Athènes , de Delphes et de Corinthe , il m’apparaît environné de tout le prestige des temps héroïques : depuis Ulysse , fils de Laèrte , devisant des Cyclopes , des Lestrigons et de Circé , à la table d’Alcinoüs , roi des Phéaciens , jamais navigateur ne fut écouté d’une oreille plus avide , et, tandis que la vapeur du cigarre s’élève entre nous comme celle des trépieds antiques , je me crois un moment contemporain d’Eschyle ou de Démosthènes , j’entends bourdonner les abeilles de l’Hymette , ou frémir les chênes prophétiques de Dodone.
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A mesure que le jeune auteur de ces récils nous en livrait les différentes parties , un intérêt plus vif s’attachait pour moi à ces impressions de voyage , contées avec un naturel si aimable et si pleines de détails instructifs. Placé, par une connaissance familière du grec moderne , dans des conditions exceptionnellement favorables pour pénétrer partout et pour bien juger , M. Eugène Yemeniz a fait plus qu’effleurer les côtes de l’Attique et de la Morée, ainsi que la plupart des touristes; il a visité chaque point important du nouveau royaume de Grèce , chaque place illustre de la vieille péninsule hellénique. Les souvenirs de la poésie et de l’histoire se rangent sous sa plume naturellement et sans pédantisme à côté des tableaux les plus piquants des mœurs actuelles , et la statistique elle-même y aligne ses chiffres sur le verso d’un paysage de la plus fraîche couleur. La langue du narrateur possède cette justesse qui témoigne de la rectitude de l’esprit; malgré l’abondance et la fraîcheur d’une première œuvre , son style se fait remarquer par une certaine sobriété pleine de goût, où l’on aime à reconnaître comme une tradition de ce génie grec si merveilleusement riche dans sa simplicité. Ne serait-ce pas là un mérite de race chez ce jeune écrivain, un don transmis avec son sang hellénique que la veine maternelle enrichissait des plus aimables qualités de l’esprit français? Je crois fermement , pour ma part , aux influences héréditaires. Tous ceux qui ont pu apprécier au jour discret de leur demipublicité les fines et charmantes pages trop rarement échappées à la plume qui a été transmise à M. Eugène Yemeniz, tous ceux à qui son nom rappelle en même temps l’érudition et le goût éclairé du savant bibliophile , le sentiment élevé de l’art appliqué à notre belle indus-
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Irie lyonnaise , ceux-là ne s’étonneront pas qu’il ait rapporté d’un voyage entrepris sans projets ambitieux , et comme complément d’une éducation distinguée , un livre (pie ne désavoueraient pas les auteurs les plus accoutumés au succès.
Quant à mol , le plaisir de le suivre en esprit dans ses courses à travers le pays de mes admirations , a fini par me faire croire que j’avais été en réalité du voyage ; j’ai voulu être au moins son compagnon de plume, et, de même que je lui aurais demandé en route un coin de sa tente , je l’ai ici prié de m’accorder quelques pages dans son volume, pour qu’une fois de plus il me soit permis de discourir à l’aise sur ce thème de prédilection : le Génie de la Grèce.
Cette prédilection, je n’ai pas besoin de la justifier comme un sentiment personnel; la civilisation tout entière rend le même témoignage. Depuis que ce monde enchanté de l’histoire et de l’art grecs a été ouvert à l’esprit des nations modernes , il est impossible d’en arracher les penseurs et les artistes ; l’humanité y reviendra toujours comme on revient aux souvenirs de beauté , d’héroïsme et de joie qui s’attachent aux saisons vigoureuses de la jeunesse. Les révolutions littéraires se succéderont ; des langues , des poésies nouvelles pourront éclore ; et chaque peuple sera forcé de proclamer qu’audessus de sa poésie et de sa langue , la littérature des Grecs plane souverainement dans la région sereine du beau. Les formes politiques changeront; les nations passeront encore mille fois des hurlements de la démagogie au morne silence du despotisme ; et la plus grande époque de l’histoire restera celle où la parole libre éclatant dans l’Agora d’Athènes fit intervenir dans la lutte de la
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fatalité et des passions une puissance nouvelle née de la conscience humaine , l’idée d’une résolution prise en commun par tout uu peuple , d’un acte réfléchi , responsable, c’est-à-dire l’idée même de la liberté morale.
Des préjugés plus respectables que les erreurs du goût littéraire et les réactions de l’opinion politique auxquelles ils s’associent, ont donné lieu récemment à une immense levée de plumes contre l’antiquité classique. Or l’antiquité , en ce qu’elle a d’original dans les arts et dans la philosophie , c’est la Grèce elle-même. Si nous pouvions croire un instant qu'aujourd'hui , comme aux premiers jours de la prédication des Apôtres , le principe contraire au principe chrétien soit l’hellénisme ; s’il nous était possible d’admettre que tout ce qui est donné aujourd’hui d’admiration à sa poésie et à son histoire soit enlevé à la foi catholique, nos sentiments religieux auraient bien vite imposé silence à nos sympathies d’artiste. Mais des voix saintes ont pris soin d’absoudre les admirateurs du génie des anciens , et , sous l’autorité de nos prélats les plus illustres , on continue à donner pour modèles à la jeunesse ces grands précepteurs des nations modernes. Cependant , pour rassurer encore certaines consciences , il n’est pas inutile de montrer comment l’amour le plus tendre pour le Christianisme se concilie avec le respect de l’antiquité.
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L’ennemi du Christianisme n’est pas derrière nous et dans le passé de l’art antique , il est en face et dans l’avenir de la science matérialiste ; il n’est pas dans les religions de l’Orient , qui reposent sur le sentiment de l’infini , dans les philosophies de la Grèce qui ont préparé l’intelligence humaine au culte du Verbe ; il est dans ce monde privé d’art , de philosophie et de religion qui se développe à l’Occident , sans autre principe que l’appétit du bien-être. La philosophie et la poésie grecques sont les sources humaines du spiritualisme chrétien. Le génie grec a rempli dans le monde , vis-à-vis de la parole du Christ, ce ministère de précurseur que Jean- Baptiste accomplissait dans Israël. Les premiers docteurs de l’Eglise n’ont-ils pas reconnu le Verbe , fils du Père , dans le Aoyoç de Platon? L'enthousiasme de quelquesuns alla jusqu’à proclamer le disciple de Socrate illuminé du même esprit qui avait inspiré David et Isaïe. En restreignant dans leurs plus étroites limites les magnifiques témoignages rendus par les fondateurs du dogme catholique à la philosophie platonicienne , il faut du moins reconnaître, avec saint Augustin, aux doctrines de l’Académie le mérite d 'avoir convié l' intelligence à la recherche de la vérité incorporelle (1). Lorsqu’on peut attribuer ainsi à la sagesse des Grecs le pouvoir d’arracher l’esprit à la domination de la nature et aux grossières idolâtries pour le donner au culte de l’invisible , comment contester à cette sagesse d’avoir été la préparation humaine à la lumière divine de l’Evangile ? N’est-ce pas là une gloire immense pour ce génie de la Grèce, qui
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CONSI DER ATI ONS
se rendit ainsi l’auxiliaire du Christ? Croyons, sur la foi des Pères , qu’Eschyle et Platon , Socrate et Pythagore , ne furent pas des ennemis de la vérité ; mais que, sans la posséder pleinement, ils ont néanmoins travaillé pour «-•lie. Pourquoi n’obtiendraient-ils pas leur part du salaire accordé à tous ceux qui ont donné une heure de labeur au champ du père de famille ? De grands docteurs les ont admis parmi les voix prophétiques de la venue de l’Homme-Dieu , et l’Eglise ne les a jamais exclus de la tradition antérieure au Christ. Nous n’avons pas ici qualité pour plaider leur cause à ce grand tribunal ; mais , convaincus que le Christianisme a trouvé dans l’œuvre intellectuelle de la Grèce une puissance essentiellement amie et non pas contraire , nous ne cesserons de proclamer l’éternelle reconnaissance que l’esprit humain doit rendre à l’antiquité hellénique.
Dans cette question de l’antiquité païenne , il est juste de réserver les droits de la Grèce à part du monde romain. Si Rome a préparé , de son côté , la terre à l’avénement du Verbe et de son Eglise , comme l’a proclamé le plus grand docteur français dans ce merveilleux discours qui a fondé la philosophie de l’histoire , ce fut une préparation politique , administrative , en un mot toute matérielle. Rome a créé l’unité du gouvernement , elle a fait la place territoriale des pasteurs ; mais c’est la Grèce qui a créé l’unité de l’esprit humain , c’est elle qui a préparé dans le troupeau des âmes la place à la lumière souveraine en qui réside l'autorité des pasteurs. Rome et ses légions , Rome avec la fermeté de ses capitaines et le bon sens de ses juristes , Rome ne fut que le bras de la civilisation antique. I,a pensée-mère , la raison d’être de cette société , la grandeur intellectuelle du
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monde païen, c’est le génie de la Grèce , c’est ce verbe humain précurseur du Verbe de Dieu , cette beauté splendeur du vrai , qui naquit dans Athènes armée de toutes pièces comme la Minerve immortelle.
L’Orient avait tenu la raison et la liberté de l’homme emmaillotées dans les langes du panthéisme. Les religions de la nature écrasaient, chez les peuples d’Asie, le sentiment de la personne morale sous le culte de ce monstrueux infini au sein duquel la vraie notion de Dieu disparaît avec notre propre individualité. L’univers matériel dans sa totalité confuse , cet assemblable de formes dont l’homme enfant ne pouvait mesurer les proportions , de forces qu’il ne savait pas encore combattre à l’aide d’elles-mèmes , tel était le dieu à l’image duquel végétaient , puissantes comme la vie organique , mais asservies comme elle à un cours fatal . immobiles , sans action sur leur propre destinée , les sociétés qui précédèrent la société hellénique.
Dans la mythologie grecque, Dieu et l’homme ont conquis sur le panthéisme la personnalité et la conscience , sur le fatalisme la liberté et le mouvement. Si les proportions divines y sont rapetissées , si elles ont besoin d’être ramenées à leur iufini dans la pensée humaine par une révélation , au moins l’homme existe ; il a conscience , il est préparé , par cette conscience elle-même , à recevoir la révélation d’un Dieu libre et personnel. Si le culte des Grecs s’adresse à une idole , celte idole n’est plus la matière et la forme animale , c’est l’homme dans sa beauté d’où transperce lame; l'homme qui est ici-bas l’image, la forme, l’idole nécessaire de l’Etre divin. Ces dieux que la Grèce adore, à qui elle a prêté ses faiblesses, mais aussi son héroïsme, son intelligence et
CONSIDERATIONS