‹ Voyage dans le royaume de GrèceChapitre 21 sur 154 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

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cret , n’échappèrent point aux Turcs; ils résolurent de le surprendre au sein de son village et de l’écraser en une fois, lui et ses compagnons, par des forces dix fois plus nombreuses.

« Un jour donc, avertis par leurs espions que Stathas se trouvait à Castro avec tous les siens, ils s’y transportèrent au nombre de mille. Cinquante pallikares étaient tout ce que ce petit hameau pouvait leur opposer; mais chacun de ces cinquante Grecs valait plus de dix Turcs. Ceux-ci marchèrent la nuit, entourèrent les maisons où les Grecs dormaient sans défiance, puis soudain donnèrent le signal du combat. Avant d’engager la mêlée, le chef des Turcs s’écria : « Livrez-nous Jean Stathas; « vos tètes sont promises au pacha ; il se passera « des vôtres, si nous lui présentons celle de Sta- « thas. Nous sommes mille; vous, cinquante ! » A ces mots, une fenêtre s’ouvre; la femme de Jean Stathas, armée d’un long fusil, paraît et s’écrie : « O Turcs miséricordieux, nous regrettons de ne « pouvoir faire ce que vous nous demandez. Jean <• Stathas est parti; nous ne sommes plus ici que sa « femme, ses trois fils, et cinquante pallikares! » Puis elle ajuste le chef qui avait parlé, et l’étend mort dans la poussière. Jean Stathas était, en effet, parti la veille, grâce à un miraculeux hasard, ayant été appelé dans le camp des Grecs à deux jours de là , pour concerter avec le prince Ypsilanli le plan d’une nouvelle expédition.

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« Ace moment, le jour commençait à poindre , et bientôt il éclaira l’un des combats les plus acharnés auxquels ait jamais souri le cruel génie de la guerre. Les cinquante braves, retranchés dans les maisons , derrière les troncs d’arbres et les rochers, combattaient en silence; les vieillards et les femmes chargeaient les armes, pour que rien n’interrompît le feu. Les Turcs, décimés par les balles des Grecs, remplissaient l’air de leurs imprécations. Le combat durait depuis plus de cinq heures; les Grecs comptaient déjà une dizaine de morts, perte irréparable ; les Turcs se faisaient un rempart des cadavres des leurs. Cependant l’acharnement se ralentissait de part et d’autre; la chaleur et la fatigue amollissaient les membres des combattants. A cet instant, une femme paraît sur le toit d’une maison, échevelée, noircie de poudre, les vêtements en désordre ; c’était la femme de Statbas : « Fils « de Mahomet , s’écria-t-elle , et vous , enfants du « Christ, cessez un instant le feu; que la poussière « et la fumée se dispersent , pour que nous puis- « sions compter nos morts et nos blessés ; donnez- « moi des nouvelles de mes trois fils; qu’ont-ils fait, « que sont-ils devenus dans la mêlée ? » Une voix lui répondit : « Le premier est allé chercher de « l’eau à la fontaine; le second nettoie ses armes;

« — Et le troisième ? » dit la mère.... Point

de réponse. Le troisième, le plus beau, le plus téméraire, le plus aimé des trois, était gisant sur le sol, la face contre le ciel, criblé de blessures, r<jeil

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blanc et fixe , la bouche demi-ouverte , les bras élcndus, les doigts convulsivement courbés sur la détente de son fusil. A cette vue , la femme de Stathas se précipite sur le corps de son fils, écarte les boucles noires de sa chevelure et lui parle «à voix basse, penchée à son oreille; puis, saisissant les armes dont il s’était servi , elle ramène les pallikares au combat. Les deux fils qui lui restaient la suivent de près, la protégeant de leur corps et portant autour d’elle des coups de géant. Quand le soir vint, ces lieux étaient de nouveau calmes et déserts; des monceaux de morts jonchaient le terrain : six cents Turcs, les cinquante pallikares, la femme et les trois fils de Jean Stathas.

«Deux jours après, celui-ci revenait du camp des Grecs , joyeux et souriant; il fredonnait un de ces refrains populaires que les Grecs chantent quand ils sont sur le chemin de leur patrie. Cependant il s’étonnait, en approchant, de n’entendre aucun cri, aucun chant , aucune voix humaine, et de ne point voir le troupeau errer dans les pâturages ordinaires. De tristes pressentiments l’oppressent; il s’arrête, examinant le ciel et flairant l’air; d’àcres parfums irritent sa poitrine; une sombre nuée d’oiseaux de proie, hôtes inaccoutumés de ces montagnes, surprend son regard. Il se hâte; un instant après, il était sur le champ de bataille , entouré de ruines et de cadavres. A cette vue, ses traits se contractent sous le coup d’une douleur aiguë; il cherche des yeux et reconnaît bientôt les corps de sa femme et

PÉLOPONÈSg.

de ses trois fils. Il s’approche, s’agenouille successivement auprès de chacun d’eux, et leur fait de longs adieux à voix basse. Réunissant ensuite les débris de sa cabane incendiée, il élève sur les quatre cadavres quatre monuments funèbres. Puis, se retournant vers le soleil qui se plongeait dans un sanglant horizon , il pose la main gauche sur son cœur et, levant l’autre vers le ciel, il prononce d’une voix lente et forte le serment de revenir une fois encore dans ces lieux où rien ne le rappellerait désormais , lorsqu’il aurait coupé assez de tètes d’infidèles pour en remplir les quatre monuments dont il venait de couvrir les corps mutilés des êtres qu’il aimait. Un tel vœu , formé par un tel homme, était pour les Musulmans le signal de nouveaux et terribles malheurs.

«A partir de ce moment, il n’y eut plus pour eux un instant de sécurité; Jean Slalhas fondait tout-àcoup sur eux , le jour pendant leurs festins, la nuit pendant leur sommeil; il ne combattait plus, il massacrait; son courage s’était changé en férocité. Un soir, il sortait d’Argos où il venait de conduire un petit nombre depallikares qui avaient pris part, sous ses ordres, à de récents exploits; en reprenant seul le chemin des montagnes , il passe auprès d’une habitation musulmane dans l’intérieur de laquelle des chants se faisaient entendre ; ses habitants se livraient tranquillement à une fête de famille. Cette proie ne devait pas lui échapper; il entre, égorge trois hommes qui fumaient sur les divans ; une

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femme , sur le sein de laquelle jouait un petit enfant, n’échappe point à son aveugle fureur. Ivre de sang, il allait frapper l’enfant lui-même, lorsque cette frêle créature se jette, pleine d’eft'roi, entre les bras du meurtrier de sa mère , et s’attache à ses vêtements. Les cris de cet enfant l’émeuvent; il s’arrête, il le regarde; il semble douter de ce qu’il va faire; enfin il le saisit et s’enfuit en courant. Une métamorphose subite venait de se faire en lui; la clémence était rentrée dans son âme ; il se crut assez vengé.

« Un petit monastère, dont on voit encore les ruines, s’élevait près de là. Stathas se dirige de ce côté et, en arrivant , fait appeler un de ces moines, qui le connaissaient tous et voyaient en lui un de leurs plus redoutables défenseurs. Il remit cet enfant au moine, et lui dit : « Cet enfant est turc; son père et sa mère sont morts: c’est moi qui les ai tués. Je l’adopte, et te le confie pour quelques années. Baptise-le de suite, Plus lard, quand il pourra comprendre tes paroles et y répondre , élève-le dans la crainte du Seigneur , l’amour de la Vierge , et la haine des infidèles. Mais qu’il ignore toujours ce qui s’est passé , et garde-toi de le dire à qui que ce soit. Je te rends responsable de ce secret sur ta vie. » Puis il repartit pour se livrer contre les Turcs à de nouveaux combats, où il déploya son ancienne valeur unie à une constante humanité.

« La fin delà guerre approchait lorsqu’il revint au monastère d’Argos, où il trouva que scs instructions

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avaient etc fidèlement suivies. Il prit alors l’enfant avec lui , et eut encore le temps d’achever son instruction de grec et de chrétien , en lui faisant prendre part aux derniers combats contre les Turcs. Quand la paix fut définitivement rétablie, il continua à mener une vie errante et associa pour toujours à son sort celui de son fils adoptif. Depuis cette époque, ils parcourent tous deux les montagnes en liberté, vivant de leur chasse, et de l’hospitalité que les plus riches comme les plus pauvres sont heureux de lui offrir. »

Qnand mon guide eut fini de parler, je lui demandai si le secret qui entoure l’origine de ce jeune homme avait été constamment gardé , et si aucune parole n’était venue élever des doutes dans son esprit. « Peu d’hommes , me répondit-il , connaissent ce mystère. S’il en est qui le connaissent, ils ne sont guère tentés de le révéler, parce qu’ils savent bien que Stathas punirait sans retard leur indiscrétion. Ils n’ont d’ailleurs aucun désir d’allumer la haine de ce jeune homme contre un vieillard qu’ils aiment , qu’ils respectent , et dont le front porte une cicatrice qui atteste son héroïsme. Quant à moi, je la tiens du moine à qui Jean Stathas avait confié cet enfant. Ce moine, ayant survécu à la ruine de son monastère, vint s’établir à Athènes, où je l’ai connu longtemps, et où il est mort depuis quelques mois. »

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