CHAPITRE III
dant irrésistible par sa force, son adresse, son intelligence, et même par la mâle beauté de son visage. Ce petit hameau était reculé si avant dans les montagnes, si dépourvu de tout ce qui peut exciter la cupidité, qu’ils y vivaient tous ignorés et tranquilles , cultivant quelques champs autour de leurs habitations, et faisant paître le troupeau dans de rares pâturages parsemés entre les rochers. L’oppression des Turcs ne les atteignait point. Stathas ne se mêlait jamais aux querelles des Armatoles contre les chefs musulmans; il regardait comme fatals au pays ces combats partiels, incertains, et toujours suivis de dures représailles. Ce n’est point qu’il fléchît devant la domination des Turcs, mais sa prudence égalait son courage; son patriotisme attendait pour éclater, parce qu’il pressentait que ces guerres d’homme à homme , de chef à chef, n’étaient que les avant-coureurs de combats plus sérieux , les symptômes d’une guerre générale. En attendant, il faisait de longs et fréquents voyages dans l’intérieur de la presqu’île , seul et sans autres armes qu’un long poignard caché sous sa tunique de laine, afin de n’éveiller aucun soupçon. Il traversait les montagnes en tous sens, recherchait les sentiers les plus ignorés , rôdait autour des villes pour en examiner les abords et les issues, étudiant ainsi les lieux où il s’attendait à combattre, remarquant les sites inaccessibles propres à lui servir d’asile , et les défilés impratiqués par lesquels il pourrait surprendre l’ennemi.
PÉLOPONÈSE
« Le jour qu’il attendait arriva enfin. Lorsque Ypsilanti jeta en Morée le premier cri d’insurrection , Jean Stathas réunit autour de lui ses amis et ses parents, leur dit qu’il allait se joindre aux défenseurs de la liberté et de la nationalité grecques , choisit les plus braves et les plus robustes pour le suivre , et laissa les autres à la garde du village , ainsi que ses trois fils, en leur recommandant leur mère. En peu de mois, il s’acquit une réputation justement méritée par des exploits presque inouïs et chaque jour renouvelés. L’effroi qu’il causait aux Turcs était mêlé d’une terreur superstitieuse. Toujours accompagné du plus petit nombre d’hommes possible, il combattait des armées presque entières , surprises de son audace. Les éléments euxmêmes devenaient des armes dans sa main; il roulait sur la tête de ses ennemis des rochers arrachés aux montagnes; il les précipitait dans les torrents ou dans les abîmes par des attaques où il déployait une énergie surhumaine. Grâce à sa grande connaissance des lieux, il était insaisissable. Partout présent au moment où on l’attendait le moins, il portait ses coups et disparaissait sans qu’on pût suivre ses traces. De temps à autre, il faisait une courte apparition dans son village pour rassurer sa femme, ramener un de ses fils, s’en joindre un autre et recruter quelques pallikares afin de remplacer ceux qui étaient tombés sous le feu de l’ennemi. Ses apparitions dans ses foyers, quoique rares et accomplies dans le plus grand se-