CHAPITRE IV
comme sans excès de plaisirs. Au milieu d’eux, une femme tenait dans ses bras un enfant à peine sorti delà mamelle; celui-ci essayait vainement, avec ses deux petites mains, de porter un grand verre vide à ses lèvres; il criait, s’impatientait, arrachait à sa mère le morceau de pain qu’elle allait mettre dans sa bouche; un grand chien se tenait par derrière, appuyant sa tète avide sur l’épaule de sa maîtresse, et d’un coup de dent furtif dérobait le morceau de pain aux mains de l’enfant ébahi. Tout cela formait une scène d’intérieur, fraîche, naïve, inattendue; j’hésitais à l’interrompre par mon entrée. Je m’introduisis enfin, précédé de mon guide. Deux mots suffirent pour expliquer au chef de la famille le but de notre visite ; il vint à moi et me tendit une main en posant l’autre sur son cœur, comme pour me dire qu’il bénissait le destin qui m’avait fait frapper à sa porte , et que son cœur m’était ouvert comme sa maison; sa femme, son fils et ses convives me firent ensuite tour à tour les souhaits de bienvenue. Après une journée pleine de fatigues, écoulée dans des solitudes fécondes en tristes pensées , on est heureux de trouver, le soir, une aussi cordiale hospitalité ; elle délasse l’esprit et le cœur, comme le repos délasse le corps. Je m’assis au milieu d’eux et me mêlai à leur entretien. J’interrogeai le vieux démarque sur les ressources de son village , sur l’étendue de son territoire; le fils, sur la chasse et sur les chemins des montagnes; je demandai à la mère le nom de son enfant et son âge; je lui dis combien
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je le trouvais fort et beau. Je m’aperçus cependant qu’elle accueillait mes compliments avec froideur; mon regard, en allant d’elle à son fils, rencontrait le sien préoccupé, inquiet; quand je voulus m’approcher et passer ma main sur la tête de l’enfant encore presque toute chauve , elle bondit comme une lionne «à qui ses petits vont échapper. Mon étonnement fut vif, et remarqué par un de ceux qui étaient là (c'était le maître d’école du village); il vint à moi, et me dit en souriant :
— « Que cela ne vous trouble pas, elle craint un mauvais sort (Cxanxvix).
— « Quel mauvais sort? repris-je encore plus étonné.
— « Cela tient à une croyance de notre pays que vous ignorez, à ce que je vois. Nous avons des idées que vous appellerez peut-être superstitieuses, et dans lesquelles nous avons foi cependant. Lorsqu’un homme voit un enfant pour la première fois, sa présence suscite contre lui certains maléfices; son regard lui est fatal ; les éloges qu’il lui donne sont de funestes présages; ils éveillent la jalousie et la méchanceté des génies malfaisants qui l’entourent; c’est comme un signe qui le livre à leur mauvais vouloir. Car tout être jeune et beau est surveillé de près par de méchants esprits qui cherchent à le détruire , mais dont le pouvoir est enchaîné par la Providence; ils retrouvent cependant la puissance d’agir lorsque certaines causes mystérieuses se manifestent. Nous avons licureu-