‹ Voyage dans le royaume de GrèceChapitre 29 sur 154 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

ont une réputation de beauté que je n’eus pas le temps de constater; car, dans les villes de Grèce, elles se promènent rarement.

Le siège et le blocus de Tripoli tza sont un des faits les plus importants des guerres de l’indépendance. Dix-huit cents Maïnottes commencèrent le siège , conduits par Mavromichalis , chef d’une antique et noble famille. La place renfermait dix-huit mille Turcs. Les Maïnottes se contentèrent d’abord de s’emparer des hauteurs qui dominent les défilés, à l’entrée des larges plateaux de l’Arcadie. Les communications étaient ainsi interrompues, pour les assiégés, avec tout le reste de la Grèce. D’autres chefs de partisans vinrent grossir la petite armée des Hellènes; la ligne de blocus commençait à se resserrer, mais on ne se livrait guère à des hostilités décisives. On se tiraillait matin et soir, et le reste du temps se passait à se crier des injures d’un camp à l’autre, absolument comme le faisaient les héros d’Homère avant de s’attaquer. Des officiers français, qui avaient embrassé la cause des Hellènes, vinrent un instant prêter aux assiégeants le secours de leurs lumières: c’étaient MM. Justin, Voutier, Maxime Raybaud et Baleste. Ce dernier se serait fait un nom célèbre dans l’histoire, si une fin tragique ne l’eût prématurément arrêté dans sa glorieuse carrière. Il était né à Marseille, et servit pendant dix ans sous nos drapeaux. S’étant retiré auprès de son père qui avait un établissement de commerce à la Canée, dans l’ile de Crête,

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Baleste ne put voir sans indignation les infortunes des chrétiens, et s’empressa de leur offrir le secours de sa science et de son épée. Il organisa un bataillon à l’européenne et , à force de persévérance et d’énergie, il parvint à former une troupe de soldats exercés et disciplinés. Il était devenu en peu de temps la terreur des Ottomans, et avait remporté sur eux de nombreuses victoires. 11 se trouvait avec ses troupes à Réthymos, quand les Turcs tentèrent de s’emparer de cette île où des vaisseaux anglais les avaient débarqués. Le combat durait depuis plusieurs jours, quand Baleste fut blessé et renversé de cheval , au moment où les Barbares allaient se retirer. Un Grec, jaloux des lauriers du capitaine français, cria le sauve qui peut , et Baleste fit d’inutiles efforts pour arrêter les fuyards. Obligé de les suivre, il était porté par ses camarades qui se relayaient tour à tour. Arrivé sur la lisière d’un bois , il les conjura de le laisser là et de le couvrir de branchages en attendant qu’on pùt revenir le chercher le soir, pour le porter au camp. Les Turcs le découvrirent et lui coupèrent la tète et les mains, qu’ils envoyèrent au capitan-pacha.

Le blocus de Tripolitza se resserrant de plus en plus, la famine commença bientôt à y sévir. Kourchid-Paclia, gouverneur de Morée, qui avait son harem dans cette ville, voulait à tout prix en faire lever le siège, et préparait de formidables armements. Mais chaque jour diminuait le courage

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et les ressources de la garnison ; les Epi rotes Toxides, vaillants soldats conduits par Ebnas-Bey , se lassèrent de se battre pourdesTurcs eft‘éininés, et demandèrent à capituler afin de retourner en Epire au secours du pacba de Janina. Cette grâce leur fut facilement accordée et, peu de temps après, en octobre 1821 , les Grecs s’emparèrent de Tripolitza dont ils massacrèrent les habitants et la garnison, à l’exception de Kiamil, bey de Corinthe, et des femmes de Kourchid. Si celles-ci furent épargnées, on ne se fit pas faute d’exterminer leurs féroces gardiens; les fers des séduisantes filles du Prophète furent donc brisés; la liberté, une liberté qu’elles ne connaissaient même pas de nom, leur fut accordée , et elles entrèrent tout-à-coup dans une existence nouvelle qu’elles n’avaient pas désirée, même dans leurs rêves, à cause de l’ignorance profonde où elles étaient de la vie. Il va sans dire, qu’entourées des jeunes et beaux guerriers de la Hellade, leur cœur assoupi se réveilla, et qu’elles n’eurent pas de regrets pour la tristesse , la monotonie et l’esclavage doré du harem. Elles furent aisément séduites par les jouissances inespérées qu’elles goûtaient pour la première fois, et plusieurs mois se passèrent pleins de joie et d’amour pour leurs fiers amants. Mais le vieux Kourchid, malgré ses revers et ses nombreuses occupations, ne les oubliait pas; leur rachat fut traité et stipulé. Quelle consternation cette nouvelle dut-elle apporter à Tripolitza , et quelle douleur s’empara des

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odalisques émancipées, lorsqu’il fallut se séparer des chrétiens, pour retomber dans les bras d’un vieillard caduc ! Elles durent cependant se résigner. Mais les chefs grecs ne voulurent quitter leurs maîtresses qu’au dernier moment, et les escortèrent jusqu’aux rives du golfe de Lépante, échangeant avec elles des plaintes , des soupirs et des baisers. Le vieux Kourchid, qui n’ignorait point ce qui s’était passé à Tripoli tza, qui savait surtout que sa femme légitime, éblouissante Géorgienne de vingt ans, avait aimé le brave Pierre Mavromichalis, Kourchid, dis-je, se donna la satisfaction d’une vengeance devant laquelle les Turcs ne reculent jamais : après avoir fait coudre dans des sacs la plupart des femmes de son harem, il les fit jeter à la mer.

Comme rien ne me retenait à Tripolitza, je m’empressai de gagner quelques heures sur la route de Sparte , et nous allâmes coucher au khan d’Achouria. Ce lieu désert est ainsi nommé d’un mot grec (i^oup ex), qui signifie écuries, parce que les chevaux s’y reposent en venant de Sparte. Avant d'y arriver, on traverse l’emplacement de Tégée, ville qui se distingua par plusieurs succès contre les Lacédémoniens. Ce lieu s’appelle aujourd’hui Palœa Episcopi. Pas une pierre ne subsiste de celte antique cité, où Pausanias vit encore un grand nombre de temples et de statues; on n’y rencontre plus qu’un moulin à vent , et les ruines d’une petite église byzantine.

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