‹ Voyage dans le royaume de GrèceChapitre 28 sur 154 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

vint finir ses jours auprès d’eux, et ils indiquaient sa tombe au pied du coteau qui portait la ville primitive. Aujourd’hui, de larges pierres carrées, les unes éparses çà et là, les autres entassées pêlemêle, couvrent une vaste étendue de terrain. On retrouve des vestiges d’un immense mur d’enceinte, s’élevant encore à quelques pieds du sol, et la trace de quelques-unes des portes par où passaient les nombreux chemins qui traversaient la ville.

En remuant ces vieilles pierres que je prenais plaisir à déranger de la place où le temps les avait laissées depuis le jour de leur destruction, je trouvai une charmante petite tortue, que je m’empressai de remettre à mon guide pour qu’il me la conservât comme souvenir de voyage. Celui-ci m’apprit qu’on en trouvait ainsi une grande quantité ; il paraît que cet animal s’est acclimaté sous ces ruines d'où l’homme a disparu, et dans les environs; car mon guide me raconta l’apologue suivant, qui n’est pas moins populaire en France que dans ce pays, et dont je m’attendais peu à retrouver si loin l’origine :

« Un jour, au sommet de cette montagne , me dit-il en me l’indiquant du doigt, le hasard fit qu’un lièvre et une tortue se rencontrèrent. Le lièvre, timide de son naturel, s’arrêta court à la vue de cette forme bizarre qui se dessinait sur la teinte grise des rochers, et se mouvait lentement. Cependant, comptant sur l’agilité de ses jambes pour fuir le danger, il fit deux ou trois pas sur la

PÉLOPONÈSE

pointe des pieds pour voir ce que c’était. La tortue, de son côté , surprise par la brusque arrivée du lièvre, retira précipitamment sa tète et ses pattes dans sa carapace, et se tint immobile; puis, la curiosité l’emportant, elle avança tout doucement la tète au dehors pour voir ce qui se passait. S’étant ainsi reconnus l’un l’autre, ils rirent tous deux de leur frayeur et lièrent conversation. Ils s’entretinrent ensemble de leur position dans ce monde, y trouvant du bon et du mauvais, des avantages et des inconvénients. Le lièvre, aussi vain que craintif, affectait un certain air de supériorité sur l’humble tortue , pauvre animal dont l’intelligence ne dépassait guère les étroites limites du cercle de terrain que ses faibles moyens lui permettaient de parcourir; tandis que lui, toujours en course, voyait chaque jour une terre nouvelle et bravait des dangers sans cesse renaissants. La tortue, bien que modeste, sentit alors se réveiller en elle le sentiment de sa valeur personnelle; elle se piqua et, pour prouver au lièvre qu’elle était aussi habile que lui , paria qu’il n’arriverait pas avant elle dans un champ situé précisément au bas du rocher à pic sur lequel ils se trouvaient. Le lièvre ne soupçonne pas le piège; trop sur de gagner, il refuse de s’engager; la tortue insiste, le lièvre cède. Le signal est donné; le lièvre part rapide comme une flèche. La tortue, toujours immobile et d’un air narquois, le considéra longtemps, franchissant les arbustes qui barraient le passage, escaladant les rochers,

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faisant mille détours agiles pour ne pas rouler dans un précipice; elle admirait et enviait peut-être l’élégance des mouvements et la rapidité de la course de son adversaire. Quand elle jugea qu’il était temps de se mettre en route, elle se transporta sans hâte sur le bord du rocher, se renferma tout entière, en riant, dans sa carapace et, se laissant aller à l’action de sa propre pesanteur, tomba et se trouva ainsi de longtemps la première au rendezvous, saine et sauve grâce à la dureté de son enveloppe. Tout-à-coup le lièvre débouche par un sentier, hors d’haleine, mais sur de la victoire. A la vue de la tortue qui le reçut en se moquant de lui , et qu’il s’attendait fort peu à trouver là, il fut si surpris et si honteux , qu’il repartit comme la foudre et disparut. La tortue reprit lentement le chemin de son haut rocher, se disant mélancoliquement à elle-même qu’il lui faudrait bien du temps et bien des fatigues pour regagner le sommet d’où elle était si promptement descendue. » Mon guide ne voyait à cette histoire d’autre conclusion, si ce n’est qu’il y avait toujours eu beaucoup de lièvres et de tortues dans ce pays; il fut fort étonné lorsque je lui appris que cette fable était populaire en France , et que les petits enfants l’apprenaient par cœur. Je lui en enseignai la morale, dont il ne se doutait pas.

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Tripolitza.

Vers le milieu du jour nous arrivâmes à Tripolitza, ainsi nommée parce quelle se trouve au point de jonction de trois plaines où florissaient autrefois trois grandes villes, Muntinée, Tcgée et Pallanlium. Les Turcs l'appelaient Tarabulosa , et en avaient fait la capitale de la Morée et la résidence du pacha. Je ne pus me rendre compte des motifs de ce choix, car Tripolitza est loin de la mer, l’accès en est difficile de toutes parts, ses hivers sont froids et pluvieux, les plaines qui l’avoisinent sont tristes et stériles. La domination des Turcs n’y a, du reste, laissé aucun vestige; un pan de mur d’architecture mauresque, sur la place publique, est la seule trace que j’aie retrouvée de leur passage. Cette ville a conservé son rang; elle est encore une des plus populeuses de la Grèce. Son bazar, construit en bois, offre un aspect animé; le peuple y est bruyant et joyeux ; presque à chaque pas, un piquet, planté au milieu de la rue et surmonté d’une feuille de papier blanc, indique le voisinage d’une espèce de cabaret où l’assemblée est toujours nombreuse. Les femmes de Tripolitza

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