CHAPITRE VI
ginalion seule d’un dieu peut concevoir, quelque invisible artiste traçait d’avance avec son burin d’or les grandes lignes qui doivent circonscrire dans l’espace les montagnes, les forêts et les mers, et fixer à chaque objet sa place dans le cadre immense de son œuvre. Des silhouettes pourpres arrêtent de toutes parts les contours extérieurs des choses; puis une lumière plus ample se répand dans l’atmosphère, et des formes incomprises semblent sortir du chaos; quand surgit enfin le soleil, œil de Dieu contemplant son ouvrage , la nature apparaît comme une création nouvelle, et l’on s’étonne de l’aspect quelle a revêtu. Des montagnes se dressent ici où un espace vide semblait s’ouvrir devant vos pas; là, au contraire, où le regard croyait deviner des sommets infranchissables, le jour découvre de larges vallées, des plaines immenses, la mer et de lumineux horizons. Nous cheminions depuis assez longtemps et, tandis que nos pieds se traînaient encore péniblement dans l’ombre, le ciel était plein de clartés. Je fus surpris, en regardant autour de moi, de rev oir la maison où j’avais passé la nuit, et l’église qui m’avait charmé la veille; elles semblaient si rapprochées, que je fus tenté de croire qu’un génie moqueur s’était amusé à nous ramener méchamment sur nos pas. Cependant mon guide m’assurait que nous avions déjà fait un assez long chemin , et que nous étions sur la bonne route. C’est qu’on ne descend pas d’un seul bond dans la vallée; pour y arriver, il faut franchir successive-
PKLOPONÈSË.
meut plusieurs buttes assez élevées et séparées par de profonds ravins. Ce labyrinthe, du reste, u’est point désagréable à suivre dans ses nombreux détours; sur les erètes, des mousses et des herbes rampantes exhalent un parfum délicieux et se déroulent sous vos pas comme un tapis moelleux; à mesure que l’on descend en formant des zigzags interminables, on s’enfonce de plus en plus sous une forêt d’arbustes peu élevés , dont l’épaisseur , impénétrable aux rayons du soleil, est toute humide de rosée et toute frémissante de fraîches voix d’oiseaux. De temps à autre, une chèvre effarouchée s’enfuit à votre approche, invisible et légère, froissant à peine le feuillage, ainsi qu’un faune qui aurait craint d’être surpris.
Enfin, après une marche de deux heures environ, nous atteignîmes le rivage de l’Eurotas, que les Grecs appellent aujourd’hui Busili-polamos, fleuve roi : fleuve roi , en effet , par la richesse et la grandeur des souvenirs qu’il réveille; mais, hélas! roi découronné maintenant, fleuve tari, dans le lit duquel les orages précipitent seuls de temps à autre des flots jaunes et impurs. Les cygnes aux blanches ailes qui le fréquentaient ont disparu , et l’on ne voit plus une fière jeunesse s’abreuver comme autrefois à son onde fortifiante ; d’épais bosquets de myrte et d’olivier ombragent sa fauve dépouille de leurs rameaux touffus, dernières fleurs semées par Dieu sur cette grande tombe.
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Nous trouvâmes difficilement un endroit commode pour passer de l’autre cùté du fleuve grossi , ce jour-là, par les torrents voisins qu'une abondante pluie d’orage avait gonflés pendant la nuit. Après l’avoir traverse , nous tombâmes dans des marais qui s’étendent assez loin , cl que dissimulent des touflès de joncs, d’herbes, de fleurs aquatiles et de lauriers. Pour peu que l’on quitte le sentier battu , on s’enfonce dans une mare profonde où l’on risque fort de rester embourbé et de périr étouffé. Le terrain suit une pente insensible, qui conduit au pied d’une colline très basse et très nue. A partir de là, on rencontre à de longs intervalles tantôt une large pierre carrée rongée par les mousses , tantôt les vestiges d’une chaussée antique et, plus loin, des débris de monuments accumulés les uns contre les autres comme de vieux os entassés par les vents. Alors l’inquiétude , la tristesse , je dirai presque la crainte , s’emparent de vous : Sparte est là ! parmi ces pierres sans forme , au sein de ces arbrisseaux décharnés, sur ce sol frappé de l’infécondité de la mort! Tout autour, à une certaine distance , des prairies s’étendent et des bois s’élèvent ; mais cette végétation s’arrête aux limites de l’emplacement de l’ancienne ville; la nature cesse d’enfauter sur la grande tombe de Lacédémone. On avance en silence et lentement , comme si l’on craignait de réveiller par une marche trop précipitée tous ces siècles qui dorment sous vos pieds; on prèle une oreille avide aux bruits de la monta-
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gne ou de la vallée , aux échos qui vont de l’une à l’autre, comme s’ils allaient redire ces grands noms qu’ils se renvoyaient autrefois. Deux prêtres grecs nous croisèrent sur le chemin; un vêtement d’une ampleur orientale traînait jusqu’à leurs pieds; une toque élevée retenait leur chevelure grise et bouclée , et leur barbe immense ondoyait sur leur poitrine. Je me découvris à leur passage, ils répondirent à mon salut en portant la main sur leur cœur. Dans ces lieux et sous l’impression qu’ils produisent, tout est prestige: je crus voir passer les ombres graves et recueillies de deux rois de Sparte , s’entretenant comme par le passé, et discutant les graves intérêts dont la nation les avait conjointement chargés.
Spart»*.
D’après ce qu’on m’avait dit , je ne m’attendais pas à retrouver sur l'emplacement de Sparte la moindre trace de son existence. Ce qui reste n’est rien assurément quand on songe à sa puissance et à sa grandeur, mais cela suffit pour susciter la rêverie et alimenter la méditation. Les tremblements de terre, qui ont eu lieu dans ce pays à diverses
Cil APITRK VI.
époques el qui ont lait sur le Taygète une formidable ouverture, expliquent pourquoi les monuments ne sont pas restés debout; mais que sont devenues les pierres énormes qui servirent à leur construction ? Le sol ne s’est pas entrouvert pour les dévorer et le temps a bien pu les ronger insensiblement, mais non pas les anéantir. On dirait qu’une armée de Titans a saccagé la ville , lancé de ses robustes bras tous ces monuments dans la mer et confondu leurs débris ensemble, pour que la postérité ignorât à quel édifice ils appartenaient. Il est impossible , en effet, de retrouver aucune trace des grands temples dont Pausanias fait mention; de gros blocs de pierre sont jetés çà et là comme par le hasard; ici , c’est un bassin de marbre sur les parois duquel on distingue des bas reliefs à demi-brisés, où s’aperçoivent encore des guerriers partant pour le combat ou des prêtres se rendant au sacrifice; plus loin, une colonne enfoncée dans la terre; ailleurs, un chapiteau corinthien qui se fait à peine jour à travers les broussailles. La ruine la plus considérable est , autour d’une colline peu élevée qui devait servir de citadelle, un mur d’enceinte coupé en plusieurs endroits par de larges brèches, dont les débris accumulés sur le penchant ressemblent à une avalanche subitement arrêtée dans sa chute. A
l’extrémité nord, une tour carrée est à moitié con- *
servée , mais elle s’incline vers le sol en attendant une dernière secousse pour s’affaisser complètement. Un grand figuier pend à l’une de ces crevasses,
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comme le cadavre d’un guerrier tué dans le combat et retenu par les pieds contre la muraille qu’il défendait. A l’autre extrémité, il est aisé de reconnaître le théâtre à sa forme ovale et allongée ; les gradins sont détruits et les pierres ont disparu ; c’est par là que je pénétrai dans la citadelle.
De cette petite éminence, on embrasse d’un coup d’œil toute l’étendue que Sparte occupait autrefois. Si l’on oublie un instant les données , incertaines d’ailleurs, de l’histoire, un irrésistible attrait vous porte à réédifier ses quartiers, ses rues, ses places et ses temples, suivant la fantaisie de l’imagination : là, se trouvait le grand temple de Jupiter; plus loin, celui d’Esculape et celui qui renfermait la statue voilée de Vénus, surnommée Morphô; et puis les temples de César et d’Auguste , hommes déifiés dont on rencontre partout les autels à côté de ceux des grands maîtres de l’Olympe. Près du théâtre , était située la place publique où l’on entrait par la porte des Perses, construite en entier de leurs dépouilles; non loin de là , le Scias où le peuple s’assemblait et décrétait ses formidables guerres. Derrière la colline, un ruisseau coulait et se séparait en deux bras qui se rejoignaient plus bas; sur la petite île ainsi formée se trouvait le Plataniste, fameux quartier où la jeunesse de Sparte, partagée en deux camps, s’exerçait aux combats. « Là, raconte Pausanias, on se livre , à coups de poing et à coups de pied , une lutte acharnée ; on cherche à s’entr’arraclier les yeux , on se mord , on se presse corps à