CHAPITRE VI
corps ; une troupe tombe sur l’autre et s’efforce de pousser dans l’eau son adversaire. » La jeunesse athénienne aurait rougi, sans doute, de se livrer à une lutte si brutale ; elle exigeait l’élégance jusque dans le pugilat ; le vainqueur devait frapper avec art, et le vaincu tomber avec grâce. Il me semble , au récit de Pausanias, assister à une mêlée d’hommes du peuple ivres, s’entre-déchirant au coin de quelque carrefour de nos grandes villes. Cette brutalité sauvage et cette énergie féroce étaient dans le caractère des Lacédémoniens et dans l’esprit de leur législation. Un feu de berger achevait de se consumer , à quelques pas de moi , sur une large pierre carrée ; peut-être supportait-elle la statue colossale du peuple de Sparte. On eut dit , à voir cette pierre brûlante et noircie et la fumée subtile qui s’en échappait, que le travail d’un nouvel enfantement s’opérait sur ce foyer où couvait un invisible feu, et que l’idole allait, comme le sphinx, renaître de ses cendres. J’aurais voulu aussi retrouver quelque chose de cette autre statue que lesSparliates avaient élevée à Mars , et où ils le représentaient les pieds enchaînés par d’énormes fers, cherchant de la sorte à retenir au milieu d’eux le génie de la guerre et à s’assurer une éternelle victoire. Rien, parmi les décombres, ne me parut se rattacher à ce souvenir; Vénus, avec toute sa science de déesse et tout son instinct de femme qui aime , Vénus elle-même ne pourrait retrouver en ces lieux la moindre trace de son divin amant. Les Athéniens avaient eu la même
PÈLOPONÈSE.
inspiration en adorant la Victoire Aptère, ainsi nommée parce qu’ils l’avaient représentée sans ailes, afin qu’elle ne pût porter son vol hors de leur cité. Le moyen qu’ils employèrent pour fixer chez eux la victoire, avait quelque chose de plus délicat que celui des Spartiates ; ils lui construisirent en effet un temple charmant, chef-d’œuvre de grâce et d’élégance, véritable perle resplendissant au milieu des magnificences du Parthénon ; l’encens brûlait sans cesse devant ses autels que des prêtres, spécialement consacrés à son culte, étaient chargés d’entretenir; au sein de ce séjour délicieux et de ces fêtes continuelles, elle pouvait se faire illusion sur sa captivité et s’endormir aisément entre les bras de ce peuple qui lui faisait une si douce et si respectueuse violence.
Le temple est encore debout tout entier au Parthénon, orné de toutes ses colonnes et de tous ses bas-reliefs; ni le temps ni les hommes n’y ont touché et il semble attendre, de moment en moment, le retour de son inconstante déesse à qui le destin, plus fort que l’homme , a rendu des ailes pour la conduire ailleurs. Un jour arrivera peut-être où elle reviendra d’elle-même redemander ses fers; alors le peuple athénien , et avec lui le peuple grec tout entier, reprendra la suite trop longtemps interrompue de ses brillantes destinées.
Une jeune femme, assise sur un débris de rempart , gardait quelques moutons et tenait un tout petit enfant. Quand celui-ci semblait vouloir dormir, elle le berçait sur ses genoux en lui chantant
CIIAPITKK VI.
un refrain populaire; s’il se réveillait, elle découvrait aussitôt, pour l’apaiser , ses mamelles brunies par le soleil. Touchante altitude, tendresse simple et profonde, qui me rappela, par un contraste singulier, ce qu’étaient autrefois les mères de Lacédémone, en me laissant voir ce qu’elles sont aujourd’hui! Celles-ci se livrant avec abandon aux tendres sentiments qu’inspirent à leur cœur la providence et la nature, celles-là se glorifiant d’un stoïcisme et d’une insensibilité farouches qui recelaient plus d’orgueil que de véritable grandeur : sentiments faux et outrés qui peuvent bien exercer un instant de prestige sur l’esprit des hommes, mais qui ne se transmettent jamais aux générations suivantes et meurent avec la société qui les accepta ! II existe de nombreuses analogies entre les lois de Lycurgue et les doctrines de Luther et de Calvin. Le législateur et le réformateur ont chacun , en leur temps , éprouvé les mêmes indignations et les mêmes passions; avec cette différence qu’il y avait chez le premier toute la grandeur d’àme particulière à l’antiquité , et chez l’autre toutes les haines, toutes les rancunes et tous les instincts mauvais d’une civilisation qui commence à se corrompre. L’un et l’autre ont poussé l’austérité dans leurs réformes jusqu’à l’intolérance et au fanatisme, et l’orgueil jusqu’aux dernières limites où il peut atteindre. Les disciples de Luther sont frères de ceux de Lycurgue, et l’on peut dire en quelque sorte que les Spartiates étaient les Huguenots du paganisme.
PÉLOPONÈSE
La vallée de Sparte , qu’on embrasse dans toute son étendue du haut de la plate-forine dont je parlais tout-à-l’heure , est l’une des plus belles et des plus riches de la Grèce. Sa merveilleuse beauté et le charme pénétrant qu’elle exerce sur l’imagination tiennent peut-être au contraste qu’elle offre entre ses diverses parties. Au levant, plus bas que le mont Olympe , sont les collines du Ménélaïon , les unes couvertes d’arbres , les autres tapissées de verdoyantes prairies; les cavités naturelles qui les séparent faisaient dire à Homère : « la profonde Lacédémone .» Elles se relient ensemble par des pentes harmonieuses, et forment une longue ligne qui se termine à l’horizon comme une veine bleue. Malgré les tremblements de terre qui ont secoué le sol à plusieurs reprises, aucun accident brusque et inattendu ne se fait remarquer dans leur conformation. Le soir, quand le soleil dore leur cime de ses derniers rayons et que de subtiles vapeurs surgissent à leur base, on dirait un immense bûcher achevant de se consumer à travers les siècles sur des cendres de héros. Des bosquets de citronniers et d’orangers s’étendent dans la plaine jusqu’au pied du Taygète, et répandent dans l’air de délicieuses odeurs. Où retrouver, au sein de celte voluptueuse nature , la sombre figure de la Sparte historique ? On oublie l’existence orageuse de Lacédémone pour ne songer qu’à la molle et poétique jeunesse de Pénélope et d’Hélène. Le caractère opposé se révèle au couchant. l)e ce cûté , le Taygète dresse ses cinq