ATHÈNES
Au nom d’Athènes, quels magnifiques souvenirs s’éveillent dans votre esprit, et combien l'imagination s’émeut quand on arrive à cette terre sacrée, en naviguant à travers tant d’iles fameuses dans l’histoire, telles que Poros où s’empoisonna Démosthènes, Egine avec son grand temple de Jupiter Panhellénien, Salamine avec sa bataille navale! On contemple avec enchantement les gracieux contours
des golfes qui découpent le littoral, les montagnes vaporeuses qui élèvent leurs hautes cimes les unes par-dessus les autres, comme pour vous voir venir et saluer votre arrivée, enfin cette mer elle-même sur laquelle tant d’illustres sillons ont été tracés, et puis se sont effacés, aussi rapides que celui de votre navire. Tandis que je réfléchissais ainsi, nous approchions rapidement de la côte, et déjà le palais du roi blanchissait au loin au pied de la colline qui porte le Parthénon , quand , tournant subitement adroite, nous entrâmes au Pirée. Quelques vais seaux de guerre étrangers en station, quelques petits bâtiments marchands et, sur le quai, des maisons basses et de pauvre apparence , c’est là tout ce qui reste de l’ancienne splendeur de ce port. Notre vaisseau fut bientôt entouré d’une foule de caïques arrivés pour nous porter à terre. Ce n’est pas sans peine que nous pûmes arracher nos bagages et nos personnes même des mains des bateliers et des garçons d’hôtel qui se les disputaient avec acharnement. Ne sachant sur qui faire tomber notre choix , nous nous assîmes sur nos malles , au risque d’être enlevés avec elles, et nous attendîmes jusqu’à ce que , sous les riches costumes albanais revêtus par ces gens-là , nous eussions trouvé une figure à moustaches moins longues, aux cheveux moins en désordre, à l’aspect moins klephlique , qui nous inspirât assez de confiance pour que nous lui remissions le soin de nous conduire dans un bon hôtel d’Athènes.
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line fois à terre, nous nous empressâmes de glisser une pièce de cinq francs dans la main qu’un douanier grec nous tendit, afin d’éviter qu’on visitât nos malles. Puis nous montâmes dans un fiacre traîné par deux chevaux efflanqués qui nous emportèrent néanmoins rapidement vers Athènes, à travers une longue plaine aride et brûlante, et au milieu d'un tourbillon de poussière si épais, que nous passâmes le bois d’oliviers sans nous en apercevoir.
En approchant d’Athènes, aucun de ces bruits confus et immenses qui font pressentir une grande ville ne se fait entendre ; on y arrive et le silence règne encore autour de vous, interrompu seulement par la course rapide d’une de ces voitures disloquées qui transportent les voyageurs du Pirée à la ville et de la ville au Pirée. On traverse d’abord une grande rue bordée de maisons à un étage, et au milieu de laquelle croît un haut palmier, l’unique palmier de l’Attique. On croit entrer dans une petite ville d’Europe; le costume et le langage seuls des habitants vous font souvenir qu’on est en Grèce.
Athènes est bâtie au pied de lAcropole, ville antique qui projette sur la nouvelle la grande ombre de ses ruines. Les Grecs avaient un instant conçu l’idée de bâtir la capitale du royaume sur l’isthme de Corinthe, mais le nom d’Athènes avait pour eux un singulier prestige , et ils crurent que ce serait renier leur passé que de donner à la nouvelle Grèce une autre capitale. L’orgueil national,
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le respect des ancêtres, la gloire passée, tout les portait à choisir pour le centre de leur nouveau royaume , la ville que couronne encore le Parthénon. L’immense et magnifique plaine de l’isthme était cependant l’emplacement le plus propre au siège du Gouvernement. Là est le véritable centre de la Grèce; c’est là qu’aboutissent toutes les communications entre l’Attique, le Péloponèse et la Iloumélie. A cheval sur les deux golfes de Lépante et de Corinthe, la cité nouvelle serait devenue en peu de temps une place commerciale de la plus haute importance. De plus on aurait pu dresser, sur ces terres libres et incultes, un pian digne d’une grande ville. A Athènes, aù contraire, une ville existait déjà ; en dressant le tracé de la capitale , il a fallu ménager une foule de petits intérêts préexistants; les espaces libres manquaient, et l’on n’avait pas d’argent pour les acheter. Aussi , l’on dirait que nul plan n’a présidé à sa construction. De petites rues étroites et tortueuses se croiseut en tous sens; pas une n’est pavée, et la plupart sont, d’un aspect misérable ; des femmes au sein nu allaitent leurs petits enfants sur le seuil des maisons; quelques marchands ambulants se promènent , les uns portant dans un grand panier plat des bonbons et des confitures, les autres criant et poussant devant eux un âne chargé de légumes. Deux rues cependant sont plus riches et plus animées : la première est la rue d’Hermès, qui commence à la route du Pirée et aboutit au palais du roi, grande maison
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carrée , bâtie en marbre du Penthélique , mais pour l’architecture de laquelle on ne s’est point assez inspiré des sublimes modèles qui sont là tout près. La seconde est la rue d’Eole , qui prend naissance à la Tour-des-Vents et finit à la Promenade. Cette promenade n’est autre chose qu’une grande place nue et sans arbres. Le dimanche, la musique militaire vient y jouer et, à ee moment, les Athéniens s’y rendent en foule , ainsi que les Athéniennes qui, durant la semaine , ne se montrent guère dans les rues. Tout le monde arrive pêle-mêle, les uns à cheval, les autres en voiture, la plupart à pied. Le roi et la reine s’y rendent fort exactement sans pompe ni étiquette, suivis de quelques soldats et accueillis par les acclamations de la foule. Ils entendent un morceau de musique , font le tour de la place au galop et regagnent le palais. Après le théâtre et la danse , cette place est la plus grande distraction des Athéniens. La ville ne renferme aucun monument moderne ; le palais , une académie , un observatoire sur un rocher voisin du Pnyx, quelques maisons d’ambassadeurs disséminées autour du centre de la cité, sont les seuls édifices qui se fassent remarquer. Athènes contient aussi une grande quantité de petites églises byzantines; quelques-unes sont même si petites, qu’une douzaine de fidèles suffirait pour les remplir. Elles sont, du reste , presque toutes abandonnées; le terrain qu’elles occupent doit être vendu à l’enchère , et la somme que produira cette vente est destinée à sub-
venir aux frais de construction d’une métropole qui est en voie d’achèvement.
Telle est la moderne Athènes, ville qui commence sur les débris de celle qui n’est plus; on se demande ce que l’avenir réserve de destinées obscures ou glorieuses à ce peuple qui a vécu , et qui cherche à renaître de ses cendres. Le nom Grec, plus heureux que le nom Romain , retrouvera-t-il, après un sommeil de tant de siècles , à remplir de sa renommée une seconde page de l’histoire; ou bien l’essai qu’il fait en ce moment d’une nouvelle existence n’est-il que le vain effort d’un moribond qui se soulève sur sa couche et retombe pour rendre le dernier soupir ? le temps en décidera; mais le sang répandu par ce peuple dans une lutte longue et pénible, le courage surhumain déployé par lui dans des combats de tous les jours, sont des garants pour l’avenir, et font renaître l’espérance. Il ne se peut pas que tant de victoires, tant d’audace , tant de faits semblables à ceux des temps héroïques demeurent stériles , et que la terre sur laquelle ils se sont produits soit condamnée à retomber dans l’oubli.
Le peuple athénien de nos jours est la vivante image de l’Athénien antique. A la vue des magnifiques colonnes et du front crevassé des vieux temples, l’esprit reconstruit l’édifice et le rétablit dans son ancienne splendeur; de même, en examinant la physionomie de l’Athénien moderne , on y retrouve empreints l’intelligence, l’imagination, la
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vivacité, enfin tous les traits caractéristiques qui rendirent les enfants de Pélops capables de tant de grandes choses; pourquoi ne feraient-ils pas encore une fois ce qu’ils ont déjà fait ?
Notre première course dans Athènes fut pour le Parthénon. L’Acropole , la ville des dieux proprement dite, malgré les ravages du temps et les dévastations des hommes, est encore debout sur le haut rocher d’où elle domine et la mer et les plaines. C’est la ruine la plus imposante , la plus riche, et la plus magnifiquement située de toute la Grèce. Après avoir gravi un étroit sentier sur le flanc du rocher, nous entrâmes dans l’enceinte sacrée par un mauvais portail en bois, confié à la garde de quelques gendarmes grecs auxquels nous exhibâmes nos permis, et qui s’attachèrent à nos pas pour nous empêcher de porter une main sacrilège sur ces ruines. Elles sont déjà profanées malheureusement par une foule d’inscriptions banales ou grotesques et par une immense quantité de noms obscurs, gravés avant que le Gouvernement n’ait préposé à ces lieux des gardiens dont la consigne est si sévère , que ce n’est qu’au moyen de fortes étrennes et avec de grandes précautions que le voyageur peut s’emparer d’un de ces milliers d’éclats de marbre qui jonchent inutilement le sol.
Le premier monument qu’on rencontre , ce sont les Propylées dont il reste quelques hautes colonnes et un magnifique escalier en marbre blanc, par lequel montait le char de la déesse. Quelques
mois plus tard , des fouilles heureuses et savamment conduites par M. Beulée, architecte attaché à l’école française d’Athènes , découvrirent la principale porte au bas de l’escalier. A droite s’élève une grande tour carrée , construite au moyen-âge sur la muraille crénelée qui enferme la colline, et, tout auprès, le charmant petit temple de la Victoire Aptère. Ce monument délicieux se trouve à l’entrée du Parthénon , comme pour en faire ressortir l’immensité par l’exiguité de ses proportions. Après avoir franchi le portique des Propylées, on entre dans le Parthénon proprement dit. En s’avançant dans cette immense enceinte , on croit fouler un champ de bataille où gisent encore éparses les victimes, à la place où elles sont tombées dans le désordre du combat. Le pied heurte à chaque instant un bas-relief superbe détaché du fronton du temple, une statue mutilée, un débris d’autel; là c’est un éclat d’obus, et le crâne de quelque Musulman non enseveli ; plus loin , un boulet rouillé arrêté auprès de la colonne qu’il a jetée par terre ou du torse colossal qu’il a brisé. Quelques corbeaux nichés dans les toits croassent et s’envolent quand on approche. Une partie de la toiture du Parthénon fut détruite en 1687 par une bombe lancée du camp vénitien ; les colonnes portent encore la trace des balles, et çà et là s’élèvent des pans de murs noircis par la poudre. Au front du temple on voit la place vide où se trouvaient ces magnifiques bas-reliefs , dont la plus grande et la
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plus belle part enrichit le Musée britannique. Ce qu’on admire à la vue du Parthénon , c’est d’abord la richesse et l'harmonieuse perfection des proportions , et puis la magnifique teinte dont le temps a revêtu le marbre. Là, comme dans tous les monuments antiques de la Grèce, le soleil brûlant, la puissante lumière du ciel semblent avoir déposé dans chaque pore de la pierre une parcelle d’or. Ces longs péristyles, ces hautes colonnes entre lesquelles le vent soupire, sous l’influence de cette couleur dorée, semblent animés d’un dernier souffle de vie, et sont pleins de cet aspect mélancolique dont se revêtent pendant l’automne les arbres de nos forêts.
Lorsqu’on se trouve au bas du Parthénon , toutes les parties en sont liées dans un cadre si parfaitement calculé qu’on ne s’aperçoit pas de son immense étendue; pour s’en faire une idée, il faut monter sur le toit du temple; de là, si vous jetez les regards à vos pieds dans l’intérieur, le vertige vous saisit comme sur les bords d’un abîme.
Nous achevâmes notre première course à l’Acropole par la visite de trois petits temples contigus : le temple de Minerve , le Pandroseion , et l’Erechteion. Le dernier est le plus admirable des trois; quelques colonnes et quelques cariatides dressent encore leurs hautes formes. L’une de ces cariatides fut enlevée par lord Elgin , et envoyée au Musée britannique. M. Piscatori la remplaça par une autre, et fit restaurer la tète d’une cariatide
voisine; ces deux morceaux de sculpture moderne font un malheureux contraste avec la perfection de l’antique. On voit dans le temple de Minerve Polyade un puits profond qu’on prétend être la source que Neptune fil jaillir lorsque, demandant compte à Minerve de son affection pour les Athéniens, il se prit d’impatience et frappa le sol de son trident.
Nous passâmes une seconde fois par le splendide escalier des Propylées, et sortîmes de l’Acropole. En descendant la colline, nous prîmes un autre chemin et allâmes voir le charmant monument de Lysicrates ou Lanterne (çavipi) de Démosthènes. Dans son exiguité , c’est un des monuments les plus élégants et les mieux conservés : il est de forme circulaire , et de sveltes colonnes corinthiennes soutiennent une frise délicieusement sculptée. Malheureusement l’intervalle de ces colonnes est rempli par un mur en maçonnerie, ouvrage d’un stupide derviche qui passa sa vie dans cette bizarre retraite. A côté se trouvait un couvent de Franciscains, où séjourna lord Byron et dont il ne reste plus trace aujourd’hui.
Le lendemain , nous prîmes des chevaux pour achever de jeter sur les antiquités d’Athènes un premier et rapide coup d’oeil. Après avoir passé sous l’arc d’Hadrien un peu enfoncé dans le sol , nous arrivâmes à l’immense plate-forme où se trouvait bâti le temple de Jupiter Olympien. Ce temple était le plus grand temple de la Grèce , de même
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qu’il était en l’honneur du plus grand des dieux ; les quelques colonnes qui sont encore debout donnent une magnifique idée de sa splendeur et de son étendue. Elles s’élancent vers le ciel, sveltes et dorées, et leurs hauts chapiteaux à feuilles d’acanthe se confondent dans une lumineuse atmosphère. Le soir, lorsqu’une brise vient à s’élever de la mer, elles vibrent comme les cordes d’une lyre , et rendent entre elles des sons harmonieux; par une belle nuit, en voyant leurs formes élégantes se détacher sur un ciel aux éclatantes constellations , et la lune paraître et disparaître à travers leurs groupes rapprochés , on croirait voir un essaim d’antiques déesses , un instant revenues sur le terrain de leur gloire passée pour pleurer leurs autels chargés d’offrandes , et l’encens fumant auprès , et les prêtres et le peuple prosternés. Maintenant, quelques nonchalants pallikares, étendus au pied de ces colonnes , se chauffent au soleil et rêvent en regardant la mer; de temps à autre un troupeau de chèvres s’arrête en passant , et broute l’herbe qui croît autour. Au-dessus de l’une de ces colonnes se trouve l’oeuvre peu artistique d’un autre derviche qui, voulant s’isoler pour se livrer à une contemplation plus libre et plus profonde , s’y construisit une cellule composée de quatre murs de pierres ; il se faisait monter sa nourriture par une longue corde , et passa ainsi son existence. Pendant l’hiver de 1853, un violent orage a renversé l’une des trois colonnes qui formaient un
groupe avancé. Je me rappelle avoir remarqué qu’elle était légèrement inclinée, et je conçus le pressentiment de cette chute. Un habitant d’Athènes m’a raconté depuis , que la population entière est venue, après l’orage, admirer et pleurer la colonne tombée; elle ne s’était point brisée, et gisait toute d’une pièce. Ainsi étendue, blanche, diaphane, veinée, elle paraissait plus belle encore qu’auparavant; c’était comme le cadavre d’une belle jeune fille.
De là, on descend sur l’emplacement du Stadium, grand espace où croissent l’herbe et les chardons; on y voit encore l’antre où l’on retenait les bêtes féroces destinées aux combats. Ce lieu sert aujourd’hui de rendez-vous aux jeunes gens qui ont à vider ensemble une affaire d’honneur; les duellistes ont remplacé les gladiateurs. Ensuite on longe un instant le cours de l’Illyssus , où chemine entre les cailloux un mince filet d’eau, arrêté çà et là par un groupe de laveuses. Après avoir passé derrière l’Hôpital militaire, élevé, dit-on, sur l’emplacement de la maison d’Alcibiade, on traverse l’immense théâtre de Bacchus, à côté duquel se trouvent des vestiges romains de l’Odéon , théâtre d’Hérode Atticus, et l’on arrive au pied du temple de Bacchus, situé sur le flanc de l’Acropole. Il ne reste plus de ce temple qu’une colonne et une caverne creusée dans le roc. Celleci fut convertie en une église grecque, détruite par les Turcs; et l’on voit encore, sur un mur en ma-
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çonnerie appliqué devant le rocher, des vestiges de fresques représentant de grands saints avec des tuniques rouges et bleues, la tète entourée d’une auréole d’or, et les mains en croix sur leur poitrine.
A côté se trouve la colline du Muséum , où l’on prétend que Musée fit entendre ses chants harmonieux , et mourut de vieillesse. Au pied de la colline sont trois grottes contiguës , qu'on appelle les prisons de Socrate , parce que l’on croit que Socrate y but la ciguë , après y avoir prononcé son discours sur l’immortalité de l’àme. Les mauvaises langues (et Athènes en renferme plus qu’aucune petite ville de France ) prétendent que les grandes dames grecques choisissent quelquefois ces souterrains pour le rendez-vous de leurs mystérieuses amours. Sur les hauteurs se trouvent les restes du monument de Philopappus, dont un pan de muraille porte encore de belles traces de sculptures.
En descendant la colline , on longe un petit ruisseau coulant dans le rocher ; sur les bords de ce ruisseau, on remarque un siège taillé dans la pierre vive. Les Athéniennes venaient s’y asseoir, puis se laissaient glisser sur le dos jusque dans le ruisseau , en invoquant Apollon, afin d’obtenir d’heureuses couches. Tant de prières ont été adressées à Apollon, que la pierre est usée et polie en cet endroit. Aujourd’hui encore , si l’on se dirige de ce côté par une nuit claire et lumineuse , on voit de temps à autre une jeune femme s’avancer silencieu-
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semenl en regardant autour d’elle , jusque vers la pierre magique; puis, après avoir accompli cette pratique superstitieuse, reprendre d’un pas hâté le chemin d’Athènes.
Un peu plus bas est situé le charmant petit temple de Thésée , presque intact ; c’est l’église de la Magdeleine en plus petit et en plus beau. Il sert aujourd’hui de musée, et il renferme une quantité de magnifiques débris de sculpture, parmi lesquels on regrette l’absence de tant de chefs-d’œuvre que des étrangers se sont appropriés aune époque malheureuse. Autour du temple sont rangés des sièges de marbre , venant les uns du temple de Bacchus, les autres de l’Aréopage. Ceux-ci portent sculptées, sur le côté, des chouettes, antique symbole de la ville d’Athènes ; les autres, des grappes de raisins. Nous remontâmes de là vers la colline du Pnyx , sur laquelle apparaissent, taillés dans le roc, de nombreux gradins , et la pierre d’où l’orateur se faisait entendre au peuple, tournant le dos à la mer qui soutenait sa voix par son lointain murmure. A côté s’élève le rocher de l’Aréopage, au sommet duquel on retrouve la trace des sièges où s’asseyaient les juges; on sait qu’ils s’assemblaient pendant les ténèbres de la nuit, afin de se soustraire à l’inlluence qu’auraient pu exercer sur leur impartialité la contenance , le visage et l’aspect du coupable.
Nous rentrâmes dans Athènes par la porte de l’Agora , grand portique auprès duquel on voit , aussi lisible que le premier jour, une inscription
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donnant le tarif du marché d’Hadrien. A côté se trouvait l’enceinte où se tenait l’école du Portique (îro<xtX>j oloà), dont quelques hautes colonnes restent encore debout, enclavées dans les constructions modernes du bazar où se vendent toutes les denrées que l’on consomme dans Athènes. La Tourdes-Vents , enfin , termine la rue d’Eole ; c’est un petit monument octogone, autour duquel on a creusé le sol , afin de l’en dégager. Quelques frises s’y font encore remarquer ; elles représentent les divers attributs des vents.
Chaque jour, en construisant des maisons nouvelles, on découvre encore des statues, des colonnes, des blocs de marbre , attestant que quelque édifice superbe existait là. C’est ainsi que dernièrement un Grec, en remuant le sol de la cour d’une pauvre maison qu’il avait bâtie dans le faubourg le plus rapproché de l’Acropole , mil à jour la paroi d’un temple , quelques colonnes rompues , et une multitude de débris de statues, têtes, pieds, mains et torses d’une telle perfection et d’un art si pur , qu’ils n’ont pu sortir que du ciseau d’un Phidias. Au milieu d’un carrefour voisin, s’élève la statue d’un dieu marin. Mon guide me raconta à ce sujet une anecdote curieuse. C’était à l’époque où les Turcs, encore maitres de la Grèce, ne s’inquiétaient guère de ce que devenaient les antiquités du pays. Un Anglais voulait emporter d’Athènes quelques statues , il tenait surtout à la dimension; on lui fit voir celle de ce dieu des mers : elle lui convint autant par sa
grandeur que par l’étrangeté de ses formes. Il l’acheta donc moyennant quelques milliers de drachmes, et la paya immédiatement. N’ayant point fait entrer dans son marché qu’on lui fournirait les moyens de l’enlever de sa place et de la transporter, quand il agita cette question: «Elle vous appartient, c’est vrai, lui dit le Grec qui l’avait vendue ; mais emportez-la , si vous pouvez. » L’Anglais , fort étonné et non moins irrité , ne trouva personne qui voulût lui aider à la déraciner de son piédestal; il fallut donc laisser et l’argent qu’il ne put se faire rendre, et la statue qu’il ne put emporter sur ses épaules.
La terre de Grèce elle-même semble une ruine immense : plus de bois, plus de fleuves, plus de torrents; quelques vallées retirées, quelques oasis cachées rappellent seuls l’antique richesse de ces contrées; on dirait que celte terre privilégiée du paganisme n’a pu survivre à l’Olympe et à ses temples détruits. Les dieux des forêts, en fuyant, ont entraîné avec eux les grands arbres qui leur servaient d’autels; les nymphes et les naïades se sont fait un tombeau de la source tarie de leurs fleuves. Mais , bien que les monts soient dépouillés de leurs forêts, bien que les rivières soient sans onde et les torrents sans voix , la nature est néanmoins empreinte d’un charme étrange et puissant. Les rochers et les montagnes arides sont revêtus de magnifiques couleurs, où la pourpre et l’or remplacent la verdure et les
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Heurs; au sein des profondes et silencieuses vallées, de magiques reflets se répandent, et l’on dirait qu’à chaque instant du jour un peintre puissant essaie sur cette nature les nuances de son inépuisable pinceau. Rien n’est saisissant et beau comme le muet et sanglant incendie qui embrase le ciel et les cimes élevées, au moment où le soleil va paraître et quand il se couche ; rien n’est à la fois splendide et mélancolique comme ces horizons noyés dans l’or, oiî la mer et les montagnes se confondent au sein de lumineuses vapeurs; pendant le jour, le soleil répand dans l’espace des rayons riches et pénétrants, sous l’influence desquels les monts secs et nus prennent des formes harmonieuses ; leurs contours s’adoucissent ; sur leurs flancs, des vallées se creusent, pleines d’ombres et de mystères, et les bruyères rampantes grandissent et semblent des forêts. Mais éteignez dans le ciel ces feux et ces lumières superbes, remplacez-les par de froides brumes et de pâles soleils, le prestige s'efface, il semble qu’un beau rêve a passé devant vos yeux; l’aridité et la sécheresse apparaissent seules , et ces montagnes, tout à l’heure si belles et si pleines de charmes , semblent ou bizarres ou monotones. Heureusement, ces jours de tristesse et d’ombre sont rares en Grèce; pendant l’hiver même, et c’est un proverbe athénien , il n’est pas de jour où le soleil ne perce au moins une fois la nue. L’Attique surtout est privilégiée sous ce rapport; le ciel s’y couvre rarement; les nuages courent à la mer et semblent ne
pouvoir jeter leur voile sur cette terre autrefois aimée des dieux.
Le caractère dominant de la nature en Grèce , est d’une harmonie simple et savante , puissante et douce à la fois, qui ne saisit point de vive force au premier abord , et ne se révèle qu’à ceux qui la recherchent et l’étudient. Il faut y pénétrer comme dans un temple , l’esprit attentif et l’àme recueillie. On dirait que le Créateur a mis là dans son oeuvre un soin tout particulier, afin que l’homme eût dans ces lieux sublimes une habitation digne des hautes destinées qu’il y devait remplir. Je ne veux point dire, cependant, que la Grèce soit aujourd’hui ce quelle était autrefois; le sol lui-mème a suivi , dans leur chute, les splendeurs qui le couvraient. Mais, au sein de ces montagnes veuves de leurs forêts, sur le bord de ces rives altérées d’ondes, on ressent ces mélancoliques enchantements qui vous émeuvent, lorsqu’on s’égare à travers les péristyles ruinés des grands temples qui ne sont plus.
L’Atlique surtout jouit de ce caractère de beauté sublime et voilée. En abordant sur ses plages basses et stériles, on éprouve d’abord un sentiment de tristesse et de découragement ; tout, autour de vous, semble aride, sec et brûlant, et l’on se croit trompé dans son espoir. Mais bientôt cette première impression s’efface , et l’on éprouve de l’admiration pour ce ciel doré, ce firmament aux constellations éblouissantes où, la nuit, de vagues lumières, comme un reflet du jour passé , se répandent dans l’espace et
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empêchent les ténèbres de l’envahir, et dont l’éternelle magnificence voit s’évanouir nos passagères grandeurs sans s’altérer jamais ; on parcourt avec délices cette grande plaine , d’un côté découpée par la mer, et, de l’autre, bordée de hautes montagnes et couverte d’un immense bois d’oliviers plein de tristesse et d’ombres, au sein duquel le silence n’est interrompu que par la clochette de quelques troupeaux errants et le son lointain de la musette des pâtres. Athènes enfin, avec sa vieille Acropole, s’élève sur ses confins, comme le sujet principal de ce grand et harmonieux paysage. De quelque côté qu’on y arrive, la colline du Parthénon est le premier objet qui frappe votre vue; si l’on vient par la mer, bien avant d’aborder, on aperçoit ses hautes collines se détacher sur le fond sombre et lointain du Penthélique, que les Grecs comparent à un grand aigle aux ailes déployées; si l’on arrive par la route opposée , ses ruines se détachent majestueusement sur l’azur de la mer qui se confond avec l’azur du ciel.