TARIT
sa ires pour agir, mais il déclara qu’il assisterait luimême à l’autopsie, ainsi que l'intendant de police de la ville et le procureur de la République (Jkiez de \jetras). Il somma en même temps le docteur S. et les autres personnes de l’art qui se trouvaient à Tarija d’y assister également, et il fit procéder, sans retard , à l’exhumation. Toutes les autres notabilités de la ville, parmi lesquellessetrouvaientle Provisoret un assez grand nombre de femmes, se rendirent aussi au cimetière à l’heure indiquée, et l’autopsie eut lieu sur les bords de la tombe, au milieu de la foule assemblée. Les résultats observés furent tels que je les avais prédits. D’une part, le sac qui enveloppait le cœur renfermait plusieurs litres d’eau, et le cœur lui-même était comme atrophié ; d’autre part l’intestin déroulé fut reconnu sain dans toute sa longueur.
#Le docteur S. avait dédaigné d’être présent à cette curieuse cérémonie, unique, sans aucun doute, dans les fastes de Tarija; mais la voix publique lui en eut bientôt porté les nouvelles. Peut-être cet événement contribua-t-il même un peu à la résolution qu’il prit de quitter ia ville , ce qu’il fit quelques jours après.
La manière dont l’événement que je viens de raconter s’était passé ne laissa pas que de me frapper. Je doute que dans beaucoup de villes de France je fusse arrivé aussi facilement à un but semblable.
Voici une autre aventure médicale qui se rattache également à ma vie de Tarija,
TÀRIJA.
Je reçus un jour la visite d’une dame qui venait me consulter au sujet de l’une de ses filles que l’on supposait être attaquée de la lèpre (1). Cette maladie terrible est regardée partout, en Amérique, comme contagieuse; et autant par cette raison, que parce que lesindividus qui en étaient atteints étaient des objets de dégoût pour le public, le général Margarinos eut l’idée de les isoler complètement du monde. Il fit construire dans ce but, en un lieu isolé et exposé, au pied d’une montagne, à environ deux lieues de la ville, un Lazaretto, où il fit enfermer indistinctement tous ceux de son département qui étaient considérés comme ayant la lèpre, par la commission de médecins nommée à cet effet. Cette affection une fois déclarée étant regardée comme tout à fait incurable, les malheureux ainsi renfermés n’étaient soumis à aucun traitement, et, une fois la porte fermée sur eux, elle ne se rouvrait que le jour de leur mort.
Un gardien vivait dans le voisinage , et c’était lui qui déposait tous les jours à la portée des lépreux les aliments qu’on leur allouait. Un ruisseau , qui leur fournissait l’eau dont ils avaient besoin, traversait leur cour; et celle-ci, ainsi que l’habitation ellemême, était partagée en deux; l’une des divisions étant destinée aux hommes, et l’autre aux femmes ;
(1) C’est l’éléphan tiasis des Grecs, ou maladie de Saint -Lazare ( mal de San Lazaro). Voyez ce que j’en ai dit dans le premier volume de la relation de M. de Castelnau.
TARI.ÏA.
mais une grille les faisait communiquer. C’était dans cette espèce de prison que se trouvait, depuis quatre ans , la jeune fille dont je voyais la mère; elle voulait savoir si la maladie dont souffrait son enfant était réellement celle pour laquelle on l’avait arrachée de sa famille, et si, dans ce cas , il ne pouvait pas y avoir quelque espoir de la guérir.
Persuadé que la lèpre n’était nullement une maladie contagieuse, je promis à cette dame de faire comme elle le désirait; et je me transportai en effet, le lendemain, au Lazaretto. Le gardien crut qu’il devait , dans mon intérêt , faire quelques difficultés avant de me laisser entrer ; mais voyant que je persistais, il entre-bâilla la porte, me fit passer, et la referma sur moi , en me laissant dans la cour des lépreux. J’avais déjà visité au Brésil des établissements semblables, la position dans laquelle je me trouvais ne m’affecta donc nullement; mais il n’en futpas de même des malheureux qui m’entouraient ; ils semblaient me regarder presque comme un être d’une nature particulière. Je n’essaierai pas de décrire l’aspect hideux que présentaient ces infortunés dont le corps ulcéré laissait chaque jour échapper quelques nouveaux lambeaux. — Après m’être convaincu que la jeune fille pour laquelle je venais était lépreuse comme ses compagnes, je passai à la division des hommes que j’examinai tour à tour. Quelle ne fut pas alors ma stupéfaction , en arrivant devant l’un d’eux , un individu de dix-huit à vingt ans, de trouver qu’il était
TARI.ÏA.
parfaitement sain, il répondit à mes questions, qu’il avait eu une maladie que tout le monde avait prise pour la lèpre , et qu’il avait été enfermé dans le Lazaretto dès l’époque de sa fondation. Le seul essai de traitement qu’on eut fait sur lui, depuis le commencement de sa maladie, avait été de le placer dans le ventre d’un âne ouvert immédiatement après sa mort. C’était, assurait-il, à partir de ce moment que les symptômes du mal avaient commencé à s’améliorer; et ils avaient continué à le faire jusqu’à sa guérison complète. Depuis longtemps il n’éprouvait plus la moindre indisposition, quoiqu’il fut, tout comme avant, en contact continuel avec les autres malades.
Ce fait remarquable suffirait, je crois, pour prouver que les idées que l’on se fait encore dans l’Amérique du Sud au sujet de la nature contagieuse de la lèpre sont au moins exagérées , puisque ce jeune homme continuait, après sa guérison, à vivre impunément dans les conditions les plus capables d’engendrer de nouveau la maladie. Doit-on en conclure aussi que la lèpre est susceptible quelquefois de guérison (1)? Je le crois. Il n’y a aucun doute, pour moi , que la maladie dont avait souffert ce garçon ne fut bien la
(1) Au moment où je quittais l’Amérique, on parlait beaucoup des bons effets obtenus, dans le traitement de la lèpre, de l’emploi du guano à l’extérieur et à l’intérieur; j’ignore quel a été le résultat des essais subséquents.