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pagnes deFrance. Le raisin fui mis dans une chambre dont le sol, ainsi que les murs, au lieu d’etre en bois, était en mortier battu La légère inclinaison que Fon y avait ménagée permettait au jus de s’écouler dans des cuves, à mesure que le fruit subissait Feffet du piétinement ; on terminait l’opération avec la presse.
Un d,es piétineurs dirigeait les autres. Mon hôte m’assura que du choix de cet homme dépendait la perfection et surtout la rapidité avec laquelle se faisait le foulage. Les hommes que l’on choisit pour remplir ce rôle de contre-maître sonl ordinairement un peu poêles, et doivent, pendant tout le temps que dure l’opération, improviser des couplets qu’ils accompagnent sur un petit violon. Les piétineurs, pieds et dos nus, le suivent à la file, en dansant en mesure sur la vendange, et, à la fin de chaque couplet, ils entonnent tous ensemble le refrain , qui est ordinairement celui-ci : Hai , la, la! liai, la, la! liai , la, la, la, la, la, la! Les vers qui composent les couplets ne brillent pas par la richesse de la rime, qui souvent manque tout à fait ; mais on en entend quelquefois de fort drôles, carie chanteur cherche ordinairement le motif de ses improvisations dans les paroles ou dans les gestes de ceux qui le regardent. D’autres fois, c’est au raisin et surtout au propriétaire qu’il s’adresse ; mais celui-ci se garde bien de suivre tous les avis qui lui sont donnés. En tout cas, l’énergie que les piétineurs apportent à leur travail paraît
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être constamment en raison de l’esprit de l’impro visateur.
Quant à la qualité du vin de Santa-Ana, je ne puis en parler en termes très flatteurs, car malgré tout le soin qu’apporte le général à sa confection, la fermentation acétique s’en empare souvent, et alors il ne sert plus qu’à la fabrication de i’eau-de-vie.
Parmi les plantes indigènes des environs de Santa- Ana, il n’y en a qu’une dont je ferai une mention spéciale : c’est une espèce de Tabac, frutescent à la base, et à feuilles glauques ( Nicotiana glauca ), qui s’élève à une hauteur de plusieurs mètres. Selon les gens du pays, lorsque le suc de ce végétai, qu’ils appellent Carallanta, est pris en quantité suffisante, il prive comp étement, pendant un certain temps, de l’usage des facultés motrices, sans pour ainsi dire affaiblir l’action d’aucun des sens. J’ai retrouvé le Carallanta, depuis, en beaucoup d’endroits, et l'on m’a plusieurs fois répété ce que je viens de raconter de ses propriétés, mais je n’ai jamais vu par moimême les effets des singulières vertus qu’on lui attribue.
Le 6, après un déjeuner copieux, fait aux dépens d’un mouton que mon hôte prévoyant avait fait tuer le jour précédent, nous partîmes pour Polla, autre propriété du général, située au nord-est de Santa- Ana, à environ quatre lieues et demie de ce village. La route, qui monte presque constamment, court sans cesse dans le lit des torrents, comme la plupart
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des chemins de ces pays; mais elle n’en est pas moins très passable, et elle nous mena à noire but avant le coucher du soleil.
Le petit pied-à-terre où nous descendîmes était niché au bord d’un profond ravin, au milieu de vastes pâturages, qui passent pour les meilleurs de la province, à cause de la nature saline du sol (1). Mais la gelée avait bien changé la physionomie qu’ils avaient quelque temps auparavant. Ils paraissaient avoir été la proie d’un incendie. L’absence complète d’arbres ou d’arbustes sur leur surface sombre donne à ces panas un aspect indiciblement triste. Mon ingénieux hôte avait suspendu, pour ainsi dire, un petit jardin potager au flanc du précipice, et un filet d’eau qui avait sa source à une centaine de mètres plus haut y arrosait des files de carottes, de panais, d’oignons, de choux, et de plusieurs autres légumes, qui paraissaient tout surpris de se trouver dans ce désert. Le corral , ou écurie, n’était pas moins pittoresquement situé; il semblait collé sur la paroi de la montagne qui s’élevait au-dessus delà maison, et ressemblait bien plus à une aire de vautours qu’à un asile pour des mules et des baudets.
Le froid que nous éprouvions à Santa-Ana semblait pronostiquer qu’à Polla nous trouverions une tempé-
(1) Les efflorescences que Ton rencontre en couches assez épaisses sur les bords des ruisseaux qui traversent la Puna sont essentiellement formées par du nitre { salitre ).
rature plus basse encore, vu la hauteur bien plus grande de ce site. Ce fut cependant le contraire qui eut lieu; nous y -trouvâmes, par exception, un air aussi tiède que celui d’un beau jour de mai à Paris. Cet état de choses persista encore le 7, et me permit d’examiner à mon aise les curiosités des environs. J’avais appris qu’il existait, près de Polla, des traces d’une population indigène qui était arrivée à un état de civilisation assez avancé. Je n’eus pas de peine à les rencontrer, grâce à la bonté de mon guide. Mais, malheureusement, la plus grande partie de ces restes curieux avait été détruite. La Puna était couverte en plusieurs endroits de lignes de pierres qui ont du y être apportées d’assez loin; car il ne parait pas qu’il y en existe aucune naturellement. C’étaient, à n’en pas douter, des ruines de villages; quelques uns d’entre eux ont même du être considérables , à en juger par les matériaux qui sont restés. Il y a dans la plaine, pour les bestiaux, des enclos immenses, dont les murs sont exclusivement construits avec les pierres provenant de la démolition de ces anciennes habitations. Après une recherche assez minutieuse, nous réussîmes enfin à découvrir une de ces dernières encore debout en grande partie. Mais j’avoue que j’en serais encore à me demander dans quel but on avait pu la construire , si , depuis , je n’eusse vu actuellement habitées des maisons presque aussi ridicules. Les habitations de Polla consistaient en un long boyau, dont la largeur était à peine
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d’un mètre et .demi, et qui n’avait qu’une seule ouverture étroite, qui servait de porte. La patience dont l’ouvrier avait fait preuve dans la construction de ces murs excita au plus haut degré mon admiration. Ils étaient composés de couches alternatives de cailloux et de dalles sans ciment, mais unis aussi exactement que si ce travail eût été fait par un des plus habiles maçons de nos jours. Je n’ai pu savoir à quelle nation appartenaient les auteurs de ces travaux; mais ils datent évidemment d’une antiquité assez reculée.
Plus loin , d’autres objets vinrent fixer mon attention. C’étaient des sortes de terriers cylindriques, d’un mètre de largeur, qui se montraient sur le flanc d’un morne de terre blanche, et qu’on me dit avoir été creusés jadis par les Indiens, pour se soustraire aux poursuites de leurs ennemis. On m’avait assuré qu’ils communiquaient avec une caverne qui occupait le centre de la colline, et qui s’ouvrait à son sommet. C’était, en grande partie, pour vérifier ce fait curieux, que nous nous étions dirigés de ce côté, et nous avions eu soin d’apporter les instruments nécessaires à ce genre d’exploration. Les terriers se présentèrent au nombre de quatre , et deux d’entre eux étaient en partie obstrués par de la terre et des pierres. Je choisis celui des deux autres qui paraissait être le moins encombré, et, une lumière d’une main, un couteau de l’autre, tout palpitant de curiosité, j’y pénétrai. En entrant, je sentis tout d’abord
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une très forte odeur de renard ; niais elle disparut un peu plus loin, et je continuai sans interruption mon chemin dans ce tuyau souterrain, rampant à peu près comme un crapaud , et essayant de me faire une idée des choses curieuses que j’allais rencontrer au bout de ma course ; mais tout à coup ma galerie se termina en cul-de-sac, sans qu’il me fût possible de décider si jamais elle avait été plus loin. La distance que j’avais parcourue pouvait être de 15 à 20 mètres. Je rebroussai chemin, et je m’insinuai dans un second trou , mais sans arriver à un résultat plus intéressant. Enfin, nous fîmes déblayer l’entrée d’un troisième terrier; mais il nous fut impossible d’v pénétrer bien avant, à cause de la quantité de terre qui y était amassée, et qui en réduisait par trop le calibre.
Nous abandonnâmes alors la partie, assez peu satisfaits de nos découvertes, mais convaincus, toutefois, que l’histoire de la caverne n’était qu’un conte. Nous finîmes même par adopter l’idée que les souterrains n’avaient jamais eu d’objet bien défini. Le premier propriétaire de Polla, un des hommes les plus riches du pays, avait fait bâtir, dans la Puna, une grande maison, près de laquelle on admire' encore plusieurs grandes cours, dont les murs, solidement bâtis en belles dalles, sont dans le plus parfait état de conservation. L’une de ces cours a 60 mètres de côté. Mais le site ne plut pas à celui qui acquit ensuite la propriété; car il Ht démolir les toits des habitations
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pour en exploiter les solives, fait qui peut donner la mesure de la rareté du bois de construction dans cette contrée. On trouve, il est vrai, des forêts à une journée ou deux de distance, mais on n’en est guère plus avancé; car l’état des chemins ne permet pas que des fardeaux de ce genre puissent y circuler.
La grande hacienda de Polla n’est donc plus maintenant qu’une grande ruine qui, selon toute probabilité, ne tardera même pas à s’écrouler, si elle ne l’a déjà fait, car le torrent qui fournissait de l’eau à ses habitants venait, lorsque je la visitai, de faire un écart capricieux de son coté, et avait creusé de telle sorte la berge d’où elle s’élevait, qu’une catastrophe paraissait inévitable.
Le 8, notre petite troupe se remit en marche d’assez bonne heure; nous avions à faire une course de six lieues; notre route était pour ainsi dire sculptée dans d’âpres montagnes qui forment une chaîne dirigée parallèlement à la grande chaîne des Andes, courant à peu de chose près nord-sud, et connue sous le nom de Cuesla Vieja; la direction que nous suivions était généralement Est.
Dans une saison plus favorable, mes collections botaniques auraient pu, d’après ce qu’il m’était permis d’en juger par les squelettes encore debout, s’enrichir, sur ces montagnes, d’une bien belle moisson ; mais la gelée n’avait rien épargné. Dans les points abrités de la descente, je rencontrai des monceaux de neige qui me tirent une impression très agréable .
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tant il s’était passé d’années sans que j'en eusse aperçu. Il y avait, au milieu de cette neige, des petits taillis d’ Aunes dépouillés de feuilles, mais couverts de chatons, qui me rappelèrent bien vivement encore le climat de nos pays.
La fonte de la neige qui couvrait, me disait-on, tout le pays, huit jours auparavant, avait mis les chemins dans un état détestable; mais, comme nous n’avions avec nous que des charges très légères, nous n’éprouvâmes aucune difficulté sérieuse , et, peu avant le coucher du soleil, nous abordâmes la jolie vallée de Narvaez, où nous vîmes la nudité des montagnes que nous laissions en arrière remplacée peu à peu par de denses forêts Celles-ci s’ouvrirent plus loin, et laissèrent apercevoir une des plus charmantes campagnes que j’eusse jamais vues : toute semée de riantes cultures et de cabanes pittoresques. C’était à l’extrémité de ce vallon, qui était tout entier sa propriété, que mon général avait placé une autre de ses habitations. Elle se trouvait au sommet d’un mamelon élevé, d’où l’œil pouvait embrasser une perspective délicieusement variée. Les nuages qui s’étaient amoncelés à l’horizon pendant la dernière partie de notre course nous avaient fait hâter le pas : nous arrivâmes juste à temps pour échapper à une pluie violente qui dura une grande partie de la nuit.
Le lendemain, l’atmosphère était froide, et l’on nous conseilla de retarder de vingt-quatre heures
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la continuation de notre voyage. Dans l’après-midi , le soleil parut quelques instants , mais l’herbe n’en resta pas moins très humide. J’aurais donc passé toute la journée au logis, si des sons bien connus ne m’en eussent tiré. Ils provenaient d’une bande de grands Gallinacés, ou de Pénélopes , si l’on aime mieux , que l’on rencontre très fréquemment dans presque toutes les forêts de l’Amérique du Sud, surtout au voisinage des eaux. On les appelle Pavas (Dindons) en Bolivie, et Jacus au Brésil. Leur taille est celle d’une grande poule, et leur couleur est d’un vert noirâtre, sauf les pattes, qui sont rouges dans l’espèce à laquelle je fais allusion. C’est un des meilleurs gibiers que je connaisse.
La trachée-artère de ces oiseaux fait au devant du sternum plusieurs coudes très prononcés, disposition qui donne à leur voix une intonation très forte et permet qu’elle soit entendue à une grande distance. Dès que ces accents furent arrivés à mon oreille, je m’armai de la grande carabine de mon hôte, et j’entrai dans la forêt, en suivant un petit cours d’eau qui prenait sa source à un quart de lieue de la maison, et qui passait devant la porte. Le bois se refermait audessus du canal en y formant un petit berceau naturel, sous lequel, en me baissant de temps à autre, je me glissai si silencieusement, que j’arrivai tout près d’un gros arbre dans les branches duquel se jouaient deux douzaines au moins des oiseaux que je convoitais, sans que j’eusse encore éveillé leur
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attention. J’en tenais déjà un en joue, lorsque je fus aperçu, et toute la troupe se leva au même instant au milieu d’un brouhaha général. Le coup partit, mais le Pénélope n’eut que l’aile cassée et il tomba en poussant des cris déchirants. Alors voici ce qui arriva : les autres Pénélopes qui entendirent les cris qui continuaient de s’élever de l’endroit où ils étaient perchés, revinrent aussitôt s’y replacer, quoique en plus petit nombre (ce devaient être les plus tendres), et j’eus le temps de recharger mon fusil et d’en abattre encore un. Celui-là ne ditrien en tombant. Toutefois, comme ma première victime continuait à crier, quelques Pénélopes osèrent encore revenir comme pour savoir de ses nouvelles, et il s’en ajouta un autre à ma collection. Mais ce fut le dernier, car il n’en revint plus. D’ailleurs, mon blessé, de guerre lasse, avait pris le parti de se taire. Quelques minutes après, je rentrais en triomphe au logis, chargé des trophées de mon humide expédition.
Vers le soir , le froid augmenta, et le général lit distribuer du punch à ses domestiques pour entretenir leur bonne humeur; il réussit si bien qu’ils passèrent toute la nuit à danser, en compagnie de plusieurs des habitants de la vallée qu’ils étaient allés inviter à la fête.
Le 10 , la jolie vallée de Narvaez resta de bonne heure derrière nous , et nous marchâmes sur le village de San-Luis qui se trouvait à une distance de sept lieues au sud-est de ce point. La pluie avait
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rendu le chemin presque impraticable clans quelques points , et les boues qui y avaient pris naissance étaient d’autant plus dangereuses , qu’elles se montraient souvent sur des pentes très escarpées.
A trois lieues de noire point de départ, nous passâmes un vieux fort de boue, nommé Fuerte de San- Diego. Il est situé au milieu de beaux pâturages, et a été construit, il y a bien longtemps déjà , pour garantir la frontière de la Bolivie , qu’il était censé indiquer, des excursions des sauvages. La création de ce fort marque le second pas fait par la frontière de Tarija, dans la marche graduelle que sa population entreprise a dans la direction du Paraguay.
À l’entrée de la vallée de Narvaez, on voit les vestiges d’un autre fort qui date d’une époque encore antérieure. Plus tard , s’éleva le fort de San-Luis ; puis , la colonie se trouvant encore trop à l’étroit, celui-ci fut abandonné, et l’on construisit, bien au delà, le fort de Zapatera; puis, toujours plus loin, vers l’ouest, celui de Carapari ; enfin, il y a peu d’années, le général Margarinos fit construire, à l’entrée du Chaco, le fort de A illa -Rodrigo qui forme la limite actuelle de la république , de ce côté. Mais il va sans dire que celui-là, tout comme les précédents, ne doit être regardé que comme un pas de plus fait vers la possession de tout le territoire qui se trouve situé au nord du rio Bermejo. On parlait, en effet, déjà, lorsque le président se trouvait à Tarija, d’en élever un nouveau sur les bords du Pilcomavo. Au
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delà de San-Diego , nous traversâmes la rivière de Narvaez qui reçoit toutes les eaux courantes de ce côté de Polla, traverse San-Luis, et va, douze lieues plus loin, et après avoir passé à la mission deSalinas, se réunir au rio de Tarija et former avec lui l’origine principale du Berrnejo. A peu de distance de San-Diego, au pied d’une petite chaîne qui coupe la direction de la route , le rio dont je parle s’engouffre avec fracas sous un immense rocher, à l’entrée d’un profond ravin qui fend en ce point la montagne. Après avoir traversé à notre tour la chaîne, mais d’une manière moins directe , nous suivîmes une longue ravine qui porte le nom de Quebrada de Santa-Lucia, au sortir de laquelle nous suivîmes une arête brisée , ou cuchilia , d’une lieue de longueur, qui nous mena à la vallée de San-Luis.
Du point élevé où nous nous trouvions , notre vue en embrassait presque toute l’étendue. La rivière de Narvaez, dont nous venions de nous rapprocher, y dessinait son cours serpentin au milieu de vertes prairies, et des montagnes couvertes de forêts l’encadraient de toutes parts. Tout cet ensemble me plut beaucoup , je dois l’avouer , et je compris en ce moment qu’on eût eu l’envie de s’y établir. Mais l’illusion ne dura pas longtemps. Le sol de la vallée était marécageux et devait nécessairement engendrer des fièvres. L’aspect des habitants ne tarda pas à confirmer cette impression : il me semblait que j'avais rarement vu des figures d’un aspect plus