CHAPITRE XVII
SÉJOUR A SAN -LUIS
Continuant notre route, nous arrivâmes, après avoir fait un quart de lieue, à la dernière des habitations que possédait le général dans la direction delà frontière de ïarija. Je la trouvai aussi joliment située, et aussi commode que celles que j’avais vues les jours précédents ; elle était surtout très spacieuse. C’était là que mon hôte avait pris Thabitude de passer la plus grande partie de la belle saison, et il y tenait également ses troupeaux durant plusieurs mois de l’année. Peu de temps après s’y être établi, il s’y lit construire un moulin à eau qui lui rapporta, dans le principe, un assez bon revenu, diminué depuis par la concurrence qu’il eut à soutenir d’un établissement de même nature créé dans le voisinage. L’objet principal de ces moulins est de moudre le maïs pour la fabrication de la chicha.
Mon intention étant de ne rester à San- Luis que le temps nécessaire pour y trouver un guide qui me conduisît au delà, j’allai, le 11, au village avec mon hôte, autant pour y prendre quelques renseignements sur ce sujet, que pour savoir quelque chose de positif relativement à une insurreclion que l’on disait avoir eu lieu parmi les Indiens de la frontière; mais
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le gouverneur n’en savait pas plus que nous-mêmes là-dessus. Nous fîmes ensuite une visite à un curieux personnage que nous ne nous attendions pas du tout à rencontrer en ces lieux. L’individu dont je veux parler avait passé par Tarija deux mois auparavant; il n’y avait séjourné que deux jours, et s’était dirigé en hâte vers cette frontière, malgré tous les conseils qu’on avait pu lui donner pour l’en détourner. Il y allait, disait-il, pour voir des Indiens ; mais il cachait soigneusement le but réel de son voyage à tout le monde, excepté à un jeune homme qui était arrivé avec lui, et qui ne le quittait pas d’un seul instant. Le plus âgé des voyageurs (il pouvait avoir cinquante ans) était Anglais; il s’appelait Gardner, et était capitaine de la marine royale. Son jeune compagnon était Àndalous, mais il avait été élevé en Angleterre. Leur excursion à la frontière avait eu lieu sans autre accident que quelques chutes dans la boue. Bientôt ils se mirent en communication avec les Indiens sauvages les plus voisins : c’étaient les Chaneses , tribu des Chiriguanos ; ils en furent très bien reçus, et séjournèrent plusieurs jours dans leurs cabanes. Au bout de ce temps, le capitaine Gardner leur témoigna le désir qu’il avait de leur acheter un petit terrain. Alors les choses prirent, à ce qu’il paraît, un autre aspect; car les sauvages donnèrent à entendre au capitaine et à son adjudant qu’ils eussent à vider les lieux au plus vite, sous peine d’être tués; sur quoi ceux-ci s’en retournèrent
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à San-Luis en y rapportant cliacun une fièvre tierce. Le pauvre capitaine eut, de plus, une dyssenterie , dont il souffrait encore lorsque nous le vîmes, et qui le tenait alité, à cause de l’extrême faiblesse qui en avait été la suite. Peu s’en fallut qu’il ne perdit la vie.
Le préfet de Tarija avait envoyé des ordres pour qu’on surveillât de près ce mystérieux voyageur; mais il était, ainsi que tous les autres , bien loin de soupçonner le but de l’étranger.
On sait qu’il existe dans plusieurs pays, et notamment en Angleterre, des sociétés dont le but est de convertir à la foi chrétienne les nations sauvages qui vivent encore éparpillées à la surface du globe. Pour parvenir à cette fin, il faut d’abord que quelques jeunes gens dévoués s’établissent chez elles, et s’instruisent dans leur langue ; ils sont destinés à servir d’interprètes aux ministres de la religion, qui n’interviennent que plus tard. Je croyais, dans le principe, que le capitaine Gardner était chargé par une de ces sociétés de placer son jeune compagnon chez les Indiens du Chaco, afin qu’il se rendit maître des langues qui y sont parlées, et qu’il préparât la voie à leur conversion ; mais j’ai su depuis qu’il agissait de son propre chef, étant ce que les Anglais appellent : an itinérant missionary . La maladie qui l’avait attaqué si subitement avait empêché qu’il n’eùt fait immédiatement une seconde tentative; mais il me parut en avoir l’intention dès