‹ Voyage dans le sud de la BolivieChapitre 60 sur 84 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

EXCURSION DANS LE CHACO (süité).

Au moment où j’ai commencé la digression qui a fait le sujet du chapitre précédent, j’ai laissé Celestino sellant et bridant les chevaux, avec lesquels j’allais faire mon excursion aux rives du Pilcomayo.

Une demi-heure après la rentrée de la procession dans l’église, et le coup de canon du commandant Araniva, je sortis de Villa-Rodrigo. Mon interprète m’accompagnait, et j’emportais pour les sauvages une paire de petacas remplies de rouleaux de tabac, d’étoffes de diverses couleurs, de verroterie, de couteaux, etc.

Mon intention étant de me rendre d’abord au village de Yumapuntanaca , résidence du capitaine Yumbai, nous nous dirigeâmes nord-nord-est , en coupant à travers la plaine sans bornes qui s’étend de tous les côtés à partir du pied du grand chaînon que j’avais descendu deux jours auparavant. Nue dans quelques parties , cette plaine est revêtue de taillis dans d’autres, et elle présentait, dans certains points, de grandes flaques d’eau (agoadas) autour desquelles étaient réunis quelques bestiaux. A une lieue et demie environ du village, je traversai un marais de peu d’étendue, couvert de hautes Graminées, assez sem-

EXCURSION

blables, par le port, à nos grands Arundo. On donne, aux lieux caractérisés par cette végétation, le nom de canaverales ; ils sont fréquents dans toute l’étendue du Chaco. Plus loin, la plaine est complètement découverte, et porte le nom de Campo de Yauaqua. Au point par lequel j’y entrai on élevait une habitation , la seule et unique que je vis. L’arrivée de la nuit m’obligea à m’arrêter, après une marche de six à sept lieues. Je fixai mon camp sous un grand Algarrobo, un peu au delà d’un endroit que Celestino me dit se nommer Palma-Sola. Il y avait dans le voisinage une petite mare qui nous fournit l’eau nécessaire pour notre cuisine. En m’y rendant, je faillis, deux ou trois fois, me casser les jambes en les enfonçant dans les terriers d’un petit rongeur, de la forme d’un Cochon d’Inde, que j’avais déjà aperçu plusieurs fois sur ma route dans le courant de la journée. Le sol était tellement criblé , qu’il était dangereux d’y faire un pas, sans avoir d’abord sondé le terrain devant soi.

Je fus réveillé de grand matin par une troupe d’indiens qui se rendaient à Villa-Rodrigo pour prendre part aux fêtes.

Au^bouton ou tembeta qu’ils portaient à la lèvre inférieure, je reconnus que c’étaient des Chiriguanos, ou des Abas, comme on appelle cette nation à Villa-Rodrigo. Les uns étaient à cheval, les autres à pied, et il n’v en avait que deux ou trois des plus jeunes qui eussent des armes ; c’étaient des arcs et

DANS LE CHACO

des [lèches. Celestino arrêta les voyageurs au passage, et nous apprîmes qu’ils venaient d’une vallée Aba située au nord du Pilcomayo, et appelée Tarairé. Ils nous assurèrent aussi que Yumbai n’était pas où nous croyions le trouver, mais qu’il était en visite chez eux, ainsi que Nocoé. Ces nouvelles, que je payai par une distribution de tabac à fumer, me déterminèrent aussitôt à changer mon itinéraire. Ce fut vers Tarairé que je résolus de me diriger.

A deux lieues de l’Algarrobo sous lequel j’avais passé la nuit, nous pénétrâmes dans une grande forêt de Palmiers Carandaïs ( Copernicia cerifera) , à l’entrée de laquelle je laissai, à ma droite, le chemin de Yumapuntanaca, pour marcher presque directement au nord, parallèlement aux montagnes. Le sol était extrêmement sablonneux dans le point que nous venions d’atteindre, et il était couvert, en quelques, endroits, d’une couche assez épaisse d’efflorescences blanches, qu’au goût je reconnus être formées, en grande partie au moins, de nitre ; on aurait pu croire qu’il était tombé de la neige en ces endroits. Je dois dire cependant que la température était loin de permettre une semblable supposition. Ce qui attira peutêtre encore plus notre attention que les efflorescences, c’étaient les nombreuses impressions de pattes de Tigres (Jaguars) qui se dessinaient dans tous les points où la mollesse du sol l’avait permis. Il n’y avait de plus nombreux qu’elles, que les terriers des petits rongeurs ; iis couvraient des espaces de plus

296 exclusion

d’une lieue carrée, et nos chevaux s’abattaient sans cesse en plongeant leurs sabots dans ces vilains nids.

Lorsque l’horizon se découvrit encore une fois, mon guide me montra, dans le flanc de la Cordillère, la gorge par laquelle le Pilcomayo se déverse dans le Gran-Chaco. Mais nous en étions bien loin. L’eau devenait de plus en plus rare; et là où nous en rencontrions elle était si saumâtre qu’il fallait avoir bien soif pour la supporter.

A la grande forêt de Palmiers en succéda bientôt une autre de même essence, au sortir de laquelle on entre, en se rapprochant du rio Pilcomayo, dans une région de bois-taillis et de broussailles de la nature la plus fastidieuse. En la traversant, on se croirait volontiers transporté dans un bosquet de végétaux dont les branches seraient de fil de fer. C’est à peine si leurs crochets impitoyables firent grâce à mes grandes bottes, dans lesquelles j’eusse voulu entrer jusqu’au cou. Celestino, qui voyageait jambes nues, y laissa, je crois, plus d’une parcelle de sa brune peau.

Le soleil venait de disparaître, lorsque nous mîmes enfin le pied sur les bords de la rivière. La large plage qui la séparait de la forêt était semée partout de troncs enduits de débris boueux ; et elle était couverte de grosses pierres roulées. Personne ne s’y montra. 11 nous sembla cependant entendre, confusément, des voix sur la rive opposée, que l'obscurité

I)A SS LL CUACO.

enveloppait déjà. Celestino ne connaissait pas le gué, et il était complètement impossible de le chercher dans les ténèbres; nous nous déterminâmes donc à camper sur les lieux. Bien nous en prit, car étant entré, quelques minutes après, dans beau pour m’y rafraîchir le corps, je trouvai la violence du courant telle qu’il me fut impossible de m’y tenir debout; et, si je ne m’étais retenu aux pierres, j’eusse été inévitablement entraîné.

Après avoir dessellé les chevaux , Celestino les mena sur la lisière du bois afin de les laisser paître un peu ; mais, au bout de quelques minutes, il les ramena en médisant qu’il n’était pas prudent de les perdre de vue, meme un instant. Pendant que mon guide était occupé des animaux, j’avais rassemblé les morceaux de bois épars sur la plage, et j’en avais formé un grand bûcher, auquel je mis le feu. 11 se passa alors une chose singulière : à peine les flammes s’élevèrent-elles, que nous vîmes briller un autre feu immédiatement en face de nous, sur la rive opposée du Pilcomayo. 11 était peu douteux pour nous, dès lors, que notre présence ne fut déjà connue parmi les sauvages qui habitaient ces environs, quoique nous n’en eussions rencontré aucun. En voyant les mouvements rapides que Celestino imprimait à ses traits, aux plus légers bruits qui sortaient de la forêt, je me convainquis, en outre, que l’un de nous, au moins, supposait que les sentinelles avancées de nos voisins n’étaient peut-être qu’à quelques pas de notre camp.

UYCUKSIGIN

Une fois, une Tourterelle roucoula à notre droite, et une autre Tourterelle lui répondit à gauche : sur quoi mon savant interprète m’affirma positivement que nous étions environnés de Tobas qui ont l’habitude, dans de semblables occasions, de se héler en langue d’oiseaux.

Quoique je 11e fusse qu’à demi persuadé, je convins néanmoins qu’il avait été très prudent d’attacher nos chevaux près de nous; et mon compagnon m’ayant promis de veiller sur eux, je finis par m’en-, dormir. Mais je me réveillai de temps à autre en entendant Celestino jeter de nouvelles bûches sur le feu. Une fois cependant je levai la tête, étonné, je crois, de ne plus rien entendre du tout; et, portant les yeux du côté des chevaux, je m’aperçus qu’il en manquait un. Ma vigilante sentinelle, qui n’avait nullement remarqué ce déficit, se mit aussitôt à sa recherche, et revint dix minutes après avec le fugitif. Il me certifia qu’il l’avait rencontré sur les bords mêmes de la rivière, à deux cents pas environ du point où nous trouvions; et il me jura qu’à son approche, il avait vu distinctement deux Indiens se jeter à la rivière, et la passer à la nage. L’expérience que j’avais acquise ducourantdu Pilcomayo, me porta, je l’avoue, à ne pas accepter entièrement cette petite histoire. Je me gardai cependant d’exprimer mes doutes à ce sujet; et fatigué par l’anxiété produite par ce petit événement, et tout joyeux de la tournure satisfaisante qu’il avait prise, je m’abandonnai de nouveau ausom-

DAiNS LE CHACO. 299

meil ; cette fois, lorsque je me réveillai, il taisait grand jour.

Celestino était absent, mais les trois chevaux paissaient tranquillement sur les confins du bois. Pendant que je m’occupais des préparatifs de mon déjeuner, qui devait consister en une tasse de chocolat, Celestino reparut, conduisant deux vilains Indiens, très imparfaitement vêtus, qu’il me dit être des Matacos ou des Jotenes. Ils avaient chacun à la main un petit filet en fil d’agave ( pita ); et ils pêchaient à une centaine de mètres de mon camp, lorsque Celestino, qui était sorti dans l’espérance d’une rencontre semblable, entra en conversation avec eux; il avait pu le faire d’autant plus facilement, que l’un de ces Matacos parlait la langue des Chiriguanos. Ils offrirent, moyennant une légère gratification, de nous montrer le gué de la rivière; et l’un d’eux, qui vit que je faisais les préparatifs d’un repas, me donna un beau poisson qu’il avait dans son filet; je lui trouvai une saveur délicieuse.

Le camp étant levé, nous cheminâmes quelque temps avec nos nouveaux guides, en remontant la plage : afin de gagner un point où la rivière, plus large, ne coulait pas avec autant de violence; et nous passâmes à la rive opposée sans mouiller, pour ainsi dire, les sangles de nos selles.

A peine eûmes-nous mis le pied sur l’autre plage, que nous vîmes paraître deux ou trois Indiennes qui se dirigeaient de notre côté avec de grandes calebas-

EXCLUSION

ses; mais à peine nous eurent elles aperçus qu elles s’enfuirent, sans nous donner seulement le temps de nous assurer si elles étaient réellement aussi nues qu’elles le paraissaient. Nous les suivîmes derrière un massif de hautes herbes qui garnissaient le bord de la plage, et nous nous trouvâmes presque au même instant, au milieu d’un village de Tobas que le rideau de graminées avait tenu masqué jusque-là, et qui, par son étrangeté, piqua au plus haut degré ma curiosité.

Les huttes de ces Indiens nomades, jetées sans ordre sur les bords d’une plaine semée de grands bouquets de Bambous et de Casses en Heurs, me rappelaient un peu, par leur simplicité, celles que les Carajas du Brésil bâtissent sur les bords de l’Araguay. Mais les habitations du Pilcomayo étaient encore plus simples. Elles ne consistaient qu’en quelques branches ou en huit ou dix bambous fichés en terre, et réunis au sommet, de manière à former le squelette d'une espèce de ruche, de deux mètres environ d’élévation, que l’on recouvrait ensuite d’herbe ou de feuillage, en ménageant sur un des côtés une ouverture en gueule de four, par laquelle on ne pouvait pénétrer qu’à quatre pattes. Au moment de mon apparition, je fus entouré par une foule d’habitants de ces bizarres bâtisses qui en sortaient comme des fourmis.

Ce qui me frappa d’abord, à la vue des Tobas, ce fut leur taille élevée et la beauté de leurs propor-

DANS LE CH A CO

lions. Je trouvai peut-être moins de finesse dans leurs traits que dans ceux des Chiriguanos ; mais ils avaient un plus grand air de franchise. Leur teint me parut, aussi, généralement, plus obscur. La pauvreté les oblige également de se vêtir beaucoup plus légèrement que les Chiriguanos. Les enfants et les jeunes gens des deux sexes, au-dessous de quatorze ou quinze ans, étaient complètement nus; mais les hommes portaient, pour la plupart, une pièce de serge du pays (baieta) autour des reins. Leurs cheveux étaient, en général, coupés carrément autour de la tête, et sur le front ; mais aucun d’eux n’y portait le cordon rouge dont les Abas ont l’habitude de se ceindre si fréquemment. La lèvre inférieure n’est percée chez aucun d’eux, mais le lobule de l’oreille l’est, comme chez les Apinagés du rio Tocantins et chez quelques autres nations encore. Ils parviennent à donner à cette partie une telle distension, que quelques uns d’entre eux arrivent à y insérer des disques en bois léger, qui n’ont pas moins de 8 centimètres de diamètre. D’autres, et c’était le cas le plus ordinaire parmi ceux que j’eus occasion de voir, portent dans l’ouverture du lobule un morceau de paille de maïs (c/ia/a), roulé en cylindre. Cette même paille de maïs avait aussi fourni des bracelets à quelques uns d’entre eux, et il y en avait un qui s'en était fait une couronne.

IMais de tous leurs ornements, ceux qui enlevaient la palme, consistaient en de longs chapelets rom-

EXCURSION

posés de pelits fragments de coquilles d’une parfaite blancheur , arrondis en forme de boutons, et enfilés de la manière la plus ingénieuse , afin de leur conserver une position uniforme. Quelques uns de ces chapelets avaient plus de 2 mètres de longueur, et étaient portés en bandoulière, ou entouraient le corps à la manière d une ceinture ; d’autres plus courts servaient de colliers ; mais leur effet était toujours agréable et même élégant. J’appris que ces joyaux étaient fabriqués par les Tapietes, nation qui habite plus bas, sur la rive gauche du fleuve. Les Tobas y attachaient un grand prix ; cependant la vue de quelques mètres de serge, que je retirai de dessous mon poncho, les eut bientôt décidés à s’en défaire en ma faveur.

Les instruments de guerre que je vis n’étaient pas en grand nombre. L’arc, qui est l’arme favorite des Chiriguanos, est d’un usage bien moins fréquent chez les Tobas ; ceux-ci se servent de préférence de la lance, qu’ils manient avec une grande dextérité; et ils emploient également, lorsqu’ils combattent à pied, une massue courte appelée makana , qu’ils portent à la ceinture, par derrière. La plupart de leurs lances avaient des pointes de fer. Ne pouvant, à cause de leur longueur, être placées dans l’intérieur des huttes, elles étaient fichées en terre à leur entrée.

L’habillement des femmes était à peu près le même que celui des hommes : il consistait en un simple morceau de serge roulé autour des reins. Les plus

DANS L 1 ' CH A CO

fortunées s’étaient enveloppé le corps, depuis les aisselles jusqu’au-dessous des genoux. Beaucoup d'entre elles avaient les cheveux coupés ras , ce qui les défigurait beaucoup ; ruais les moins âgées les laissaient croître, et ils flottaient librement sur leurs épaules. Quelques unes des jeunes filles Tobas que j’aperçus avaient des figures très passables, pour ne pas dire jolies.

L’objet presque unique que me demandaient tous ces gens, c’était un peu de tabac, denrée dont je m’étais heureusement bien approvisionné, car j’en avais une malle presque remplie ; mais il n’en fallait qu’une pincée pour faire un content; qu’on juge donc du nombre d’heureux que je fis. Les Tobas fument souvent des cigarettes de paille de maïs (c/m/a), comme les chrétiens, leurs voisins; mais ils se servent tout aussi souvent d’une espèce de pipe ou de bride-gueule faite avec un morceau de bois dur, et percé d’un canal qui est évasé à une de ses extrémités pour constituer le foyer.

Après être sorti du village dont j’ai donné la description, et où je m’étais arrêté quelque temps, à cause de sa nouveauté, je ne tardai pas à en rencontrer un second, où je m’arrêtai beaucoup moins, parce qu’il me sembla calqué sur le premier; puis j’en vis un troisième, puis un quatrième, où je ne m’arrêtai que le temps justement nécessaire pour y distribuer mes pincées de tabac, qui semblaient, par parenthèse, m’attirer bon nombre de bénédictions

cxcuhsion

dans la langue de ces gens. Je distribuai aussi aux femmes des colliers et de grosses aiguilles qui les faisaient loucher de satisfaction. En somme, dans l’espace de moins d’une heure, je vis je ne sais combien de ces petits villages dont chacun n’était guère composé que de huit à dix huttes, bien rarement d’un plus grand nombre. Partout enfin, je fus reçu avec les mêmes démonstrations amicales, ce qui me donna beaucoup d’espérance relativement à mes projets ultérieurs sur le Chaco. Je laissai bien échapper quelques mots à ce sujet, en passant au milieu de mes hôtes Indiens ; mais la difficulté que j’avais à communiquer avec eux, Celestinone sachant que le guarani, m'empêcha de recueillir, sur les points qui m’intéressaient, des lumières bien nettes.

Les Tobas vivant principalement de pêche à l’époque de l’année où nous nous trouvions, leurs villages étaient agrégés dans le voisinage de la rivière; nous eûmes en conséquence assez vile dépassé la zone qu’ils occupaient, et nous poursuivîmes ensuite, sans obstacle, notre route vers Tarairé, dont nous nous étions fait indiquer la direction. Le pays dans lequel nous entrâmes, en quittant la région riveraine, était assez ondulé et nous le trouvâmes recouvert presque partout de forêts et de taillis. Il paraissait désert, mais il était percéde chemins bien supérieurs à ceux que j’avais laissés de l’autre côté du Pilcomayo. De temps à autre, nous nous croisions avec de petits pelotons de Chirigua •

DANS LE CHACO

nos, l’arc en main, avec lesquels Célestino échangeait quelques paroles d’amitié. Quoiqu’il y eût déjà bien longtemps qu’il n’eût été de ces côtés, il semblait connu de presque tous les sauvages que nous rencontrions.

Nous arrivâmes enfin à un charmant petit cours d’eau connu sous le nom de rio de Tarairé, que nous traversâmes plusieurs fois en le remontant. Au point où nous l’atteignîmes d’abord, il coulait tranquillement au milieu d’un beau bosquet de Bignoniacées à fleurs roses, appelées Lapachos. Plus loin, la campagne se découvrit un peu, et le courant luttait, en se brisant, contre les pierres qui semaient son lit. C’est vers ce point que nous commençâmes à voir des villages abas. Ces villages seraient réellement presque innombrables s’il était vrai, comme on me l’assura, qu’ils sont répandus sur toute l’étendue de la base de la Cordillère, dans une aussi grande proportion qu’ils l’étaient dans cette vallée. Je ne pouvais faire un quart de lieue sans en voir au moins un, et souvent plusieurs. La plupart se faisaient remarquer par leur situation pittoresque, sur le flanc ou sur le sommet dejolies petites collines. Tous étaient d’ailleurs composés de huttes de bambous, semblables à celles que j’ai décrites en parlant de Abarenda. Elles entouraient, au nombre de dix à quinze, une place peu étendue, dont le centre était assez ordinairement occupé par un grand arbre, et qui était , en outre ,

presque toujours traversé par une rangée d'immenses

EXCURSION

pots à chicha à demi enfoncés en terre. Aucun autre trait ne distinguait ces villages des villages chiriguanos que j’avais vus dans mon passage à travers la province de la Cordillera.

Le maïs se montrait abondamment partout; pour le soustraire aux attaques des animaux, on l’avait suspendu en grands bouquets, sur les arbres, autour des huttes ; d’autres l’avaient amoncelé dans de larges cages de bambous ouvertes par en haut.

La culture de la terre, à laquelle se livrent les Indiens Chiriguanos pour obtenir ce grain et un certain nombre de légumes, leurs mœurs sédentaires, enfin le soin qu’ils apportent à la construction de leurs demeures, mettent cette nation bien au-dessus de la plupart des autres du Chaco, et, en particulier, de leurs voisins les Tobas, auxquels leur vie errante ne permet guère d’avoir d’autres richesses que leurs brebis, et les chevaux qui servent au transport de leurs nattes, de leurs filets et de leurs calebasses.

La grande différence qui s’observe dans les mœurs de ces deux nations voisines devait naturellement faire pressentir qu’elles avaient une origine bien distincte. L’étude de leurs langues n’est venue pour ainsi dire que confirmer cette supposition, en démontrant que les Chiriguanos n’étaient qu’un démembrement de la nation Guarani (1), laquelle est originaire, comme on sait, du Paraguay.

(!) T. * mol guarani shüVift** f/nerie. qvorricr.

DANS LE CHAC0

Les Guaranis sont du petit nombre des nations indiennes sur le berceau desquelles on possède des notions quelque peu définies. La tradition que l’on a conservée des premiers âges de ce peuplé est si peu connue, que je la rapporterai ici.

« Deux frères, dit le Père Guevara, dans son Histoire du Paraguay , arrivèrent par mer, avec leurs familles, au cap Frio, dans le Brésil. Ils cherchèrent de tous les côtés d’autres hommes pour leur tenir compagnie. Mais les montagnes, les forêts et les campagnes ne nourrissaient que des bêtes féroces. L’inutilité de leurs recherches les convainquit qu’ils étaient les seuls habitants du pays, et iis résolurent de fonder des villes pour en faire la demeure de leurs descendants.

» Unis parles liensd’une si étroite alliance, les deux chefs vécurent longtemps dans la prospérité. Après eux, leurs familles s’accrurent considérablement. Mais, à la longue, il finit par s’élever, dans cette multitude qui augmentait sans cesse, des disputes, des divisions et des guerres civiles.

» Le trouble prit son origine dans une querelle de deux femmes, mariées à deux frères, chefs tous les deux de nombreuses familles. 11 s’agissait dans cette dispute d’un Perroquet ( Papagayo ) parleur. Des femmes la querelle passa aux maris; de ceux-ci, aux parents, et de ces derniers, enfin, à la nation tout entière. Afin de ne pas s’entre-détruire par les armes, la séparation des familles fut résolue. Tupi ,

EXCURSION

)o frère aîné, resta au Brésil, en possession des terres qu’il avait occupées jusque-là Guarani, le plus jeune, se relira avec tous les siens jusqu’au rio de la Plata; et y ayant fixé sa demeure, il devint le père d’une nation très nombreuse qui s’étendit sur les rives du fleuve, et arriva jusqu’au Chili, au Pérou et à Quito.

»La race des Guaranis ne s’éteignit pas lors du déluge universel, dont la nation possède quelques notions confuses. Tamanduaré, un de leurs plus anciens prophètes, favori de Tupa (1), reçut, par anticipation, avis du déluge futur, et, suivant les conseils de la divinité, il se sauva de l’inondation, avec quelques familles, en gagnant le sommet d’un immense Palmier.

» Les privilégiés se nourrirent des fruits dont l’arbre était chargé, jusqu’à ce que les eaux se fussent retirées. Tamanduaré descendit alors à terre avec ses compagnons, et ceux-ci multiplièrent tant, que tout le pays se couvrit de colonies descendant de Guarani (2). »

L’époque précise de l’émigration de la partie de la nation, qui est devenue la nation chiriguano, n’est pas connue. Il parait certain que vers le milieu du

(1) Divinité des anciens Brésiliens.

(2) En regard de celte tradition , on devra lire le curieux écrit récemment mis au jour par M. Ferdinand Denis , avec ce titre : Fragment d'une théogonie brésilienne recueilli au xvie siècle. Voyez : Fête brésilienne célébrée à Rouen en \ 550.

DAMS LL C11AC0.

xvie siècle un corps considérable de Guaranis traversa le Chaco, pour s’établir au pied des Andes ; mais il n’est pas du tout prouvé que cette émigration soit la première que la race ait faite de ce côté. Les raisons apportées à l’appui de cette opinion, par M. Alcide d’Orbigny, me semblent avoir quelque force : « Les Incas , dit ce voyageur ( Histoire de l’homme américain ), sous Yupanqui, à peu près en 1430, cherchèrent à subjuguer les Chiriguanos; et Garcilazo de la Yega nous apprend qu’alors, assez nombreux pour ne pas être vaincus par les troupes quichuas, ils vivaient nus, sans maisons, et étaient anthropophages, mœurs qui s’accordent assez avec celles des Sirionos (1). D’un autre côté, suivant l’assertion des historiens (Pedro Fernandez, Relacion hist. de los Chiquitos ), ne doit-on pas croire qu’un corps de Guaranis d’environ quatre mille âmes serait, après le meurtre d’Alexis Garcia, vers 1541, parti du Paraguay pour aller s’établir au pied des Cordillères, soit dans la crainte d’être châtié par les Portugais, soit parce que le pays lui aurait plu?

» Ces Guaranis sont bien certainement ceux qui habitent aujourd’hui les mêmes lieux; mais rien ne prouve, comme l’assure Lozano, que ces nouveaux Guaranis aient entièrement anéanti les habitants qu’ils rencontrèrent, et l’unité des langues entre les

(1) Nation habitant entre Santa-Cruz de la Sierra et Moxos.

EXCUKSIOK

deux sexes, le peu de corruplion de la langue, le grand nombre de Chiriguanos actuels, nous donnent la certitude que les Chiriguanos des Tncas étaient aussi des Guaranis auxquels se mêlèrent les nouveaux venus du Paraguay, en ne faisant plus avec eux qu’une seule et même nation, qui dès lors devint plus civilisée, se construisit des maisons, comme les Guaranis du Paraguay, et bientôt abandonna l’anthropophagie, que tous les auteurs attribuent aux Chiriguanos , quoique les relations des missionaires prouvent au moins que, dès 1690, ils avaient déjà abandonné cette coutume répandue chez toute la nation des Guaranis, si toutefois on l’y a jamais appliquée à d’autres qu’à des prisonniers de guerre. »

« Les Chiriguanos, dit un autre auteur, sont si vains de leur antique origine, qu’ils méprisent les Espagnols qu’ils regardent comme une race de pauvres parvenus. Vaillants et pleins de frugalité, ne connaissant d’autres besoins que ceux qui leur sont inspirés par la simple nature, ils entreprennent quelquefois la guerre, uniquement afin que les jeunes gens profitent de l’expérience des vieux, en combattant à leurs côtés. »

Ces Indiens n’ont d’autre gouvernement que celui de leurs caciques dont l’autorité est héréditaire. Chaque chef a environ quarante ou soixante sujets : c’est le nombre d’ habitants que l’on rencontre ordinairement dans un de leurs villages. En iemps de paix, leur influence ne s’exerce pour ainsi dire pas; mais,

DANS LE Cil A. LU*

en temps de guerre, elle est très puissante. Les sujets ne paient d’autre impôt à leurs capitaines que celui de quelques journées de travail ; aussi tout le monde, dans ce pays, est-il pauvre à peu près au même degré. Ceux parmi les caciques qui se sont rendus fameux par leurs exploits, par leur sagesse, ou par leur éloquence dans les conseils, peuvent être reconnus comme grands chefs, et sont appelés, dans les occasions critiques, à diriger toute la nation.

Les Chiriguanos ont évidemment quelque idée d’une vie future; les précautions qu’ils prennent pour enterrer leurs morts le prouvent suffisamment. Lorsque l’un d’eux vient à mourir, on place son cadavre dans un pot à chicha, avec ses armes, ses ornements, du maïs, une cruche d’eau et du bois pour faire du feu ; on le recouvre ensuite avec le fond d’un autre pot, ou avec une dalle, et on le dépose dans le sol même de sa maison. Selon leur croyance, tout doit être plaisir dans l’autre vie. Quanta la punition des méchants, il n’en est pas question. Jamais les missionnaires n’ont pu arriver à donner aux Chiriguanos une idée nette des supplices éternels. On raconte que quand on les menaçait des flammes de l’enfer , les néophytes répondaient tranquillement que s’ils venaient à se trouver dans cette position, ils écarteraient les charbons ardents avec les doigts.

J’ai déjà dit que la polygamie était en usage parmi les Chiriguanos. Pour avoir plusieurs femmes il leur suffit d’avoir les moyens de les nourrir, et, avant

Page 1