LES GEYSIRS, — LE MONT HÉCLA. — RETOUR EN FRANCE
Thingvellir, ce lieu célèbre dans l'histoire de l'Islande , est à peu de distance des Geysirs, que nous désirions par-dessus tout visiter. Nous hâtions le pas à mesure que nous nous rapprochions de ce chef-d'œuvre de la nature; le petit lac de Laugarvatn, du milieu duquel sourdent des eaux thermales, et la jolie cascade de Bruarä, nous en séparaient seuls ; enfin nous aperçûmes dans le lointain, et au pied d’une montagne isolée, des nuages blanchâtres qui semblaient sur plusieurs points s'élever du sol : c'étaient les Geysirs,
Deux heures après, nous mettions pied à terre au milieu d’un grand nombre de sources ou de fontaines thermales, les unes à fleur de terre, les autres contenues dans des réservoirs profonds ; sur le bord de l’un d'eux, semblable à un puits sans margelle, mon cheval s’abattit; grâce au ciel, je ne tombai pas dans ce gouffre , où le voyageur Mackensie avait perdu un de ses chevaux, qui, peu de temps après, fut rejeté entièrement désossé. Après cet incident, nous courûmes au bassin du grand Geysir, dont les eaux s'épanchaient lentement et en frémissant à la surface d'an petit cône formé d'une croûte du tuf siliceux que ces eaux déposent, Au sommet du cône, le bassin était presque entièrement vide ; le Geysir venait d'avoir une grande éruption, pour le spectacle de laquelle nous n’étions pas arrivés à temps. En attendant que le roi des fontaines voulût bien étaler sa puissance à nos yeux, nous donnâmes la liberté à nos chevaux et nous dressämes notre tente de voyageurs,
A peine avions-nous commencé nos préparatifs, que nous entendimes un bruit souterrain semblable à des décharges lointaines d'artillerie, Abandonnant aussitôt tente, pieux, maillet, nous approchämes autant que possible du grand Geysir, et du milieu du bassin nous vimes jaillir un énorme jet d'eau qui n'atteignit qu'à une faible hauteur. C'était une fausse éruption. Nous reprimes notre besogne, puis nous nous installâmes sous la tente, où nous goûtâmes quelque repos, bien que le sol füt détrempé par de longues pluies,
Le lendemain, sur les dix heures et demie du matin, des détonations plus fortes que les précédentes nous annoncèrent que nous allions probablement être témoins d'une grande éruption ; phénomène qui d’ailleurs ne se manifeste guère qu'une fois en vingt-quatre heures. En effet , après une forte commotion du sol, nous vimes une énorme colonne d’eau s'élever lentement à la hauteur d'envi:on vingt mètres, puis s'étaler en une gerbe immense, alimentée à l'intérieur par de nouveaux jets. Quelques minutes après , tout était redevenu calme ; un nuage de vapeur se traiuait seul au-dessus de la scène imposante que nous venions de contempler. Le bassin laissait alors voir à son centre une espèce de puits à moitié vide ; bientôt il se remplit de nouveau, et nous plaçämes dans cette eau un vase contenant du riz pour notre repas.
Deux jours après cette éruption, nous admirâmes une nouvelle ascension du Geysir, et, cette fois, la colonne d'eau nous parut dépasser trente mètres de hauteur, Une forte picrre que nous avions jetée dans le bassin fut enlevée et lancée en l'air par la colonne d'eau. A quelque distance du grand Geysir se trouve le Strockur, auquel on a donné le titre de nouveau ou petit Geysir; il n’a ni cône ni bassin, et fait entendre constamment un sourd bouillonnement. Voici comment M. Marmicr décrit le spectacle de son éruption, dont il fut témoin en 1836 : « Nous avions, dit ce voyageur, établi notre tente entre les sources mêmes, afin de voir l'éruption de plus près, et nous l'attendions avec impatience dès le moment de notre arrivée. Le jour, nous craignions de nous écarter; la nuit, nous Ycillions chacun à notre tour, afin de donner le signal à nos compaguons de
vovage. Plusieurs fois nous fûmes éveillés par les cris de celui qui montait la garde. Le Geysir commençait à s'agiter ; on entendait un bruit souterrain semblable à celui du canon, et le sol tremblait comme s’il eût été frappé par des coups de bélier, Nous courions en toute hâte au bord de la colline; mais le Geysir, comme pour se jouer de nous, montait jusqu'au-dessus de sa coupe de silice, et débordait lentement, comme un vase d'eau qu’on épanche. Enfin, après deux jours d'attente, nous fimes jaillir le Strockur en y faisant rouler une quantité de pierres et en tirant des coups de fusil, L'eau mugit tout à coup comme si elle eût ressenti dans ses cavités profondes l'injure que nous lui faisions ; puis elle s’élança par bonds impétueux, rejetant au dehors tout ce que nous avions amassé dans son bassin , et couvrant tout le vallon d’une nappe d’écume et d’un nuage de fumée. Ses flots montaient à plus de quatre-vingts pieds au-dessus du puits ; ils étaient chargés de pierres et de limon. Une vapeur épaisse les dérobait à nos regards ; mais, en s'élevant plus haut, ils se diapraient aux rayons du soleil, et retombaient en longues fusées comme une poussière d'or et d'argent. L'éruption dura environ vingt minutes, et, deux heures après, l’eau du Geysir frappa la terre à coups redoublés, et jaillit à grands flots comme l’eau du torrent, comme l'écume de la mer quand le vent la fouette, quand la lumière l'imprègne de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, »
Dans le voisinage des deux Geysirs (ce mot signifie fureur) se trouvent un grand nombre d’autres sources, auxquelles les Islandais donnent le nom de Hveraï {chaudière en ébullition }, et des laugars ou bains, qui ne sont que des courants d'eaux thermales. L'un de ces courants, calme et limpide, serait suffisant pour faire marcher un moulin, Après quelques jours de station au milieu de ces sources, qui rendent cet endroit le plus agréable de l'île, nous reprîmes notre route à travers les marécages, les fondrières, les crevasses et les torrents, nous dirigeant du côté de l'Hécla.
A mesure que nous approchions de ce volean célèbre, la contrée présentait de plus grandes traces de bouleversements, et cependant, plus on avance, plus le sol devient fertile et offre de bons pâturages. Impatients d'arriver à la montagne, nous ne cessions de marcher, en dépit de la pluie continue qui nous inondait. Nous parcourûmes d'immenses champs de lave, dont les aspérités avaient en partie disparu sous les cendres volcaniques et les pierres ponces que le volcan à vomies à plusieurs reprises. Au milieu de ce désert s'élevaient de verdoyantes oasis, gras pâturages parcourus par des troupeaux de moutons. Nous traversimes une rivière profonde d'un mètre, au milieu de laquelle 'élevaient, dans un ilot, les bouleaux les plus élevés que nous eussions vus jusque-là en Islande, C'est à Selsund que l'ascension commence. Il nous fallut plusieurs heures pour parvenir au sommet du volcan. La couche de lave de la dernière éruption était recouverte d'un tapis de neige d’une éblerissante blancheur. Le vent et la pluie nous assaillisent en route; nous n’en continuâmes pas moins notre escalade ; mais lorsque nous fûmes parvenus au sommet, nos guides nous engagèrent à redescendre cn
toute hâte, nous signalant un ouragan qui allait chasser vers nous des trombes de neige et de poussitre rougeâtre. Nous retournâmes au pied du mont, et là, installés dans une petite caverne formée par la dernière coulée de laves, nous déjeunâmes en écoutant le récit de la terrible éruption de 1815.
« Depuis l'année 1766, nous dit notre guide, le volcan était paisible, et on espérait que peut-être ces funestes éruptions dont les vieillards parlaient avec terreur ne se renouvelleraient pas. Cependant nous autres qui habitons dans les pâturages près de la montagne, nous remarquions depuis quelque temps dans l'air une chaleur inaccoutumée qui n'annonçait rien de bon. L'hiver de 1845 fut très-doux, l'eau gela à peine et l'air devint de plus en plus tiède. Le printemps à son tour fut agréable, et, en avril, la terre se trouva couverte de verdure. Mais l'été fut d'une grande sécheresse, l'espoir de la récolte fut anéanti, et un calme sinistre pesa sur toute la nature. On disait dans le pays que le volcan allait laisser déborder sa lave, ses cendres et ses flammes qui dévorent tout.
« La neige fondait jusque sur le sommet de la montagne; à peine les brebis donnaient-elles encore du lait, et les sources thermales jaillissaient en plus grande abondance. Les uns disaient qu'il n’y avait plus rien à craindre, puisque la chaleur souterraine se frayait des communications dans l'air, et comme il n’y avait nulle part de tremblement de terre, on espérait qu'ils auraient raison ; mais il se trouvait en ce temps dans l'île un savant danois, M. Schythe, qui répétait sans cesse que le phénomène allait avoir lieu, et qui engageait les habitants du pied de la montagne à quitter leurs maisons, s'ils ne voulaient pas être dévorés par le volcan; beaucoup cependant préférèrent ne pas le croire et restèrent chez eux. Dans les derniers jours du mois d'août, il tomba une pluie abondante, et le 1°" septembre le temps fut brumeux. Le lendemain 2, des nuages sombres couvraient toutes les montagnes des environs, ainsi que les champs habités autour des rivières de Hvitä, du Thiors et de Rang. À neuf heures du matin, un bruit sourd, comme une grande explosion, gronda dans l'air. Nous crümes entendre les roulements lointains du tonnerre, et nous pensâmes que c'était un ouragan qui éclatait dans les montagnes de l'est. Mais la sucecssion régulière des explosions ne tarda pas à faire cesser toute incertitude ; un nuage sombre s’éleva sur l'extrémité est-sudest de la montagne, un immense fracas se fit entendre, puis le nuage envahit tout le ciel, et se mit à lancer une pluie de scories comme de gros grélons, une obscurité complète enveloppa la contrée, on fut obligé, à midi, d'allumer des lumières, et ceux qui se trouvaient dans les champs avaient grand'peine à retrouver leur chemin. Au bout d'une heure le jour reparut, mais les scories et une pluie de cendre ne cessaient de tomber, et l'on put distinguer au sommet du mont une vaste et sombre colonne de cendre sillonnée de temps en temps par des étincelles et des flammes. Vers le soir, un roulement plus fort que tous les autres fit frissonner tous les spectateurs, une clarté étincelante comme celle d'un brasier ardent et de larges flammes s'échappèrent du cratère; de gros blocs de roches luisantes et comme fondues jaillissaient, puis retombaient dans l’horrible fournaise, et au
milieu de l'obscurité du soir, un ruisseau de lave ardente courut sur le flanc de l'Hécla comme un torrent de feu.
« La rivière du Rang, gonflée outre mesure, déborda de son lit; sa température était si élevée qu'on n’y pouvait tenir la main, et les truites et les autres poissons s’élançaient de ses eaux pour mourir sur la rive à demi cuits. La rivière de Thiorsa se remplit, de même, d'une masse se scories que les eaux rapides entrainèrent vers la mer où elles furent refoulées sur la côte. La cendre de l'Hécla fut portée à plus de cent milles de distance avec une rapidité de douze milles à l'heure. L
« Des troupeaux de moutons étaient encore répandus dans les pâturages au moment de l'éruption; un grand nombre de ces animaux guidés, par l'instinct, tournèrent le dos au danger et s'enfuirent tout couverts de cendres, et la laine à demi brülée, les autres furent écrasés par les scories ou dévorés par la lave. La terre perdit sa chaleur, et les eaux thermales furent incapables, pendant tout le temps que dura l'éruption, de servir à faire cuire les aliments.
« Quinze jours durant, le volcan ne cessa de vomir des flammes et de la lave; le torrent de feu s'était couvert d’une croûte solide, mais on pouvait, des éminences voisines, décourrir, au soir, la matière enflammée coulant en dessous avec pesanteur ; sa couleur, d'un bleu noirâtre pendant le jour, prenait alors une couleur rouge foncé. Le 12 septembre, les explosions du volcan s’accrurent, et la masse de lave atteignit une profondeur de plus de cinquante pieds. Jusque-là, elle n'avait rien détruit, coulant sur les anciennes masses de lave et les scories stériles, mais le 13 au matin, le vent tourna à l’est et poussa les cendres vers la terre habitée, l'herbe se dessécha , l'eau des abreuvoirs fut altérée; les animaux, privés de nourriture, retournèrent aux bœrs, où ils rongèrent avec avidité l'herbe qui couvrait les murailles et à laquelle la cendre n'avait pu s'attacher. Le lendemain, les roulements du volcan se succédèrent de minute en minute, une fumée immense s'échappa du cratère, l'obscurité enveloppa de nouveau la colonne de cendres, et fil ressortir l’ardente rougeur de la lave; puis deux coups de tonnerre formidables, se dirigeant du nord vers l’est, dominèrent presque tous les fracas du volcan, et retentirent par des échos réitérés de rocher en rocher, frappant d'horreur toutes les créatures animées, hommes et bestiaux. Une odeur infecte imprégna l'air. La grande éruption avait cessé. De temps en temps, dans les mois suivants, des éruptions moins fortes eurent lieu par intervalles; au 25 mars, l’une d'elles reproduisit la violence des premiers jours : une tempête du nord régna ce jour-là, et vers le coucher du soleil les roulements redevinrent très-intenses ; de grandes colonnes de feu furent lancées hors du cratère avec quelque intervalle entre elles; leur violence se ralentit un peu à l'entrée de la nuit, mais alors jaillit un large torrent de lave. Ce fut le dernier effort du volcan. Le lendemain, on n'aperçut plus qu'une petite colonne de cendres penchée vers le nord , et depuis sa disparition on n'a revu ni feu, ni cendres. »
Tel fut le récit de notre guide. Après cette excursion au volcan , négligeant
forcément toute une vaste partie de l'Islande, le nord et l'ouest, nous retour nämes en toute hâte vers Reykiavik où un brick de notre nation, près de quitter l'ile, conisentait à nous recevoir pour nous conduire dans notre patrie. Il y avait bien des curiosités qui nous avaient échappé dans cette vaste Islande. L'une de celles que nous regrettions le plus de ne pourvoir visiter, est la caverne de Surtshellir dont le docteur Anderson fait une description effrayante et pittoresque.
« Nous descendimes, dit ce voyageur, dans une grande cavité formée par l'affaissement de la croûte de laves; là se présenta l'entrée de la caverne : elle a quarante pieds de hauteur sur cinquante de largeur, et sa longueur est de cinq mille trente-quatre pieds. Tout autour de l'ouverture sont entassés des amas de pierres tombées de la voûte. Les ayant franchis, nous avons trouvé une masse énorme de neige gelée, et plus bas une longue mare, dont le fond était rempli de glace : il fut impossible d'y passer parce que l'eau est trop froide et que nous en aurions eu jusqu'à la ceinture. On rebroussa chemin dans l'espoir de découvrir un chemin plus praticable : tout à coup une crevasse de trente pieds de profondeur perpendiculaire nous arrèta. Cependant on fut obligé, après bien des tentatives, de s’y hasarder pour avancer.
« Les torches allumées, nous entrâmes dans la caverne; la neige s'y élevait à une grande hauteur; au delà, on marchait sur des morceaux de lave tombés de la voûte; à chaque instant, nous trébuchions sur des pierres ou dans des flaques d'eau; nous pouvions craindre aussi d'être écrasés par les masses qui semblaient prêtes à se détacher de la voûte. L’obscurité devint bientôt si grande que, malgré la lumière de nos deux torches, nous pouvions à peine examiner les stalactites volcaniques qui nous entouraient, Nous voulümes suivre un embranchement qui se présenta à notre droite; après s'être avancés à quatre-vingts pieds de distance, la voûte s'abaissa tellement qu'il fallut regagner la caverne principale. Deux autres passages souterrains, dont l'entrée est en face, ont jadis servi d'asile à des bandits. Ils y avaient élevé un mur; cet antre a trois cents pieds de longueur; le sol est couvert d'ossements de vaches, de brebis et de chevaux.
« Cependant, nous arrivâmes à un endroit dont la grandeur nous récompensa amplement de nos peines. La voûte et les côtés de la caverne étaient décorés de stalactites de glace magnifiques, cristallisées sous toutes les formes, et dont plusieurs le disputaient en délicatesse aux plus belles stalactites de lave, tandis que du sol s'élevaient des colonnes de glace sous les formes les plus curieuses et les plus fantastiques , imitant, tantôt les onjets de l'art, tantôt ceux de la nature animée. Plusieurs de ces colonnes avaient plus de quatre pieds de haut sur deux pieds d'épaisseur, et, pour la plupart, elles se terminaient en pointe. Jamais spectacle plus magique ne s’est offert aux yeux de l'homme, c’était un rève des Mille et une Nuits,
“«Quittant ce lieu enchanteur, nous longeñmes une double couche de glace unie et dont les bords étaient extrêmement tranchants. Au bas d'une pente assez
ISLANDE. Gt
douce nous vimes une pyramide de lave. Plus loin la caverne se divise en deux branches, dont l'une conduit au dehors. Nous nous engageâmes dans cette dernière, et ce ne fut pas sans satisfaction que bientôt nous revimes l'éclat du jour. »
Le ciel de l'Islande n'offre pas moins de prodiges que son sol : tantôt à travers une atmosphère remplie de particules glacées le soleil s'agrandit jusqu'à paraître double et prend des formes extraordinaires, tantôt l'aurore boréale se joue en mille reflets aux vives couleurs. Partout l'illusion du mirage crée des rivages et des mers imaginaires. Mais hélas! ces splendides spectacles de la nature, les habitants de l'Islande les échangeraient volontiers pour un sol plus fertile. C'est en vain que jadis ils ont semé l'orge dans ce sol rebelle; cette culture n'a pas prospéré, et nous avons vu quelle chétive végétation rencontre dans cette Île le voyageur. Le seul don de la nature à cette vaste terre, c'est un peu de foin et quelques pâturages. Ailleurs les regards ne rencontrent à perte de vue que des champs de lave, des broussailles ou la mousse des lichens. Pour vivre il ne reste à l'Islandais que les ressources de la chasse et de la pêche ; il poursuit les renards gris et bleus, les rennes qui vivent par troupes sauvages, il recueille le duvet des eiders, et sur les côtes il pêche la baleine, les phoques, les harengs et tous les poissons des mers septentrionales. Les Islandais attaquent la baleine comme nos marins; quand l’un d'eux a vu briller sous un rayon de soleil les reflets d'argent qui sèment sa robe brunâtre, ou quand le géant des mers s’est révélé par le jet de son souffle puissant, vite les pêcheurs s'embarquent sur leur frêle canot et s'approchent du monstre, L'un d'eux brandit le harpon et le lance : la baleine frappée plonge rapidement, on lui file alors un long câble pour qu'elle n'engloutisse pas l’embarcation. Puis, quand elle revient sur l'eau épuisée, haletante, de nouveaux harpons la blessent; elle se débat alors, et ses nageoires et sa queue frappent si furicusement l'eau qu'elles la dispersent en poussière, mais enfin elle expire , elle flotte sans mouvement, les pêcheurs la halent le long du bord et la dépècent
« — Felles sont, nous disait notre dernier guide, dans le trajet que nous fimes pour retourner à Reykiavik, les seules ressources de notre île, elle est pauvre et cependant nous l'aimons; simple guide aujourd'hui, au pied de mon volcan, J'ai autrefois, ajoutait-il, vu la terre ferme, les provinces du Danemark, j'ai visité les vertes campagnes de la grande ile d'Angleterre, j'ai pendart “eux ans habité votre riche terre de France, eh bien! toujours mon esprit se reportait vers ma neige et mes glaciers. Un jour, je n'ai pu résister à ces regrets du cœur, j'ai quitté les hommes généreux que j'aimais, qui jadis m'avaient emmené avec eux loin de l'Islande, et je me suis assis en pleurant de joie sous mon bier de tourbe ct de gazon, et j'ai repris gaiement les travaux de ma rude existence,
«— Pauvre terre, lui répondimes-nous, mais bien heureuse, puisqu'elle procuit des hommes courageux et contents dans leur laborieuse pauvreté, »
Ce fut en octobre que nous nous embarquâmes pour la France; dans les premiers jours de notre traversée la mer fut houleuse; son agitation redoubla quand nous passdmes par le travers des Feroë. Ce jour-là nous eûmes le sublime mais
terrible spectacle d'une tempête, Le navire mit à la cape en carguant toutes ses voiles à l'exception d'un hunier; on descendit les vergues du grand mât, des merlins et des haches furent apprètés pour enfoncer les sabords si les lames continuaient à inonder le pont ou même, à l'extrême besoin, pour couper les mâts, L'horizon en ce moment semblait avoir disparu pour faire place à une confusion immense , le sifflement des cordages, le mugissement des vagues remplissaient l'âme d'une religieuse terreur.
Grâce au ciel nous échappâmes au danger de nous abimer dans les flots, et le temps se calma à mesure que nous pénéträmes dans des régions plus méridionales. Bientôt des nuées d'oiseaux nous annoncérent le rivage, puis je revis, non sans une vive émotion, la terre de France; la terre de France où nous rentrions tous deux, mon compagnon pour y faire une courte halte, puis repartir à de nouvelles aventures, moi pour ne plus la quitter peut-être, car les années s'étaient accumulées dans ces longs voyages en Amérique, tout pleins de souvenirs, et je savais qu’il n’est pas donné à l'homme de recommencer les mêmes travaux et les mêmes fatigues, pas plus qu'il ne lui est donné de retourner aux ardents désirs et aux puissantes volontés de la jeunesse ".
1. Pour les deux chapitres de l'Islande, Voyage en Islande et au Groenland sur la corvette la Recherche, par Eugène Robert. — Histoire de l'Islande, par X. Marmier (même expédition). — Description des phénomènes de la dernière éruption de l’Hécla, par M. J.-C. Schythe, naturaliste danois, traduite par M. Baring, professeur de langue française à l'Institut militaire de Copene higue.
Goar. Ier, Départ de Bordeaux. — Séjour à la Havane..........,