‹ Voyage dans les deux Amériques [microforme]Chapitre 108 sur 112 · ISLANDE, — REYKIAVIK ET SES ENVIRONS · texte numérisé non relu

ISLANDE, — REYKIAVIK ET SES ENVIRONS

Le bâtiment sur lequel nous nous étions embarqués à Terre-Neuve passa en vue du Groenland; mais il ne s’y arrêta pas, et nous conduisit directement à Reykiavik. Des pics neigeux et entourés de nuages, des falaises gigantesques et escarpées , nous annonçaient l'approche de cette terre volcanique qu'on appelle

-lislande, Bientôt nous entrâmes dans le golfe de Faxa-Fiordur ; nos regards se dirigérent vers la côte; nous cherchions la capitale de l'ile. Enfin nous entrevimes un groupe de maisons semées en amphithéâtre et dominées par le clocher d'une église : e’était Reykiavik.

Le rivage sur lequel la capitale s'élève est aussi le lieu historique le due intéressant de l’île. Au fond du golfe de Faxa-Fiordur prit terre, il y a bientôt mille ans, le Norvégien Ingolf, qui, chassé de sa patrie comme meurtrier de deux seigneurs, vint à la tête d’une émigration coloniser l'Islande. Cette ile avait été découverte vers 861 par un pêcheur des iles Feroë, Maddoc ou Nadodd, qui l'appela Snæland, terre de neige, et reconnue quelques années plus tard par le

Suédois Gardar, qui lui donna le nom qu'elle a conservé, Iceland, terre de glace. Lorsque les émigrants descendirent sur ce sol récemment découvert, ils le trouvérent en partie occupé par une branche de la famille scandinave , qui, de temps immémorial, possédait une poésie nationale et des usages particuliers. |

Un des motifs qui avaient déterminé notre excursion en Islande était le désir de connaître avec quelques détails les traditions mythologiques de l'£Edda, curieux recueil d’antiques poésies où se retrouvent, entremèlées de fables, les légendes et l'histoire de cette race scandinave. Peu des pièces de l'antique collection formée, dans le x1° siècle, par Sœmund le savant, nous sont parvenues. La plus remarquable est la Prophélie de Vola, sibylle du Nord, révélant les décrets du Dieu suprême , et racontant les aventures de Loke, le génie du mal. Le Havanaal, discours sublime d'Odin, subsiste aussi. C'est un code de mœurs et de doctrine à l'usage de ces peuples, catéchisme de philosophie pratique qui porte un cachet admirable de naïveté et de sagesse. Un autre fragment de l'£Eddu est la Magie d'Odin, morceau plein de magnificence , qui contient la cosmogonie et la mythologie runiques. Enfin on conserve aussi /e Scalda, compilation utile pour l'intelligence des anciennes poésies scandinaves, et où se retrouvent les épithètes et les atlributs des dieux. Thor était le Jupiter, Odin le Mercure des Scandinaves. Les autels consacrés à ces divinités étaient revètus de fer; un feu perpétuel y brülait, et des vases d'airain recevaient le sang des victimes humaines. Le christianisme commença vers 885 à combattre ce culte sanguinaire, dont il ne triompha entièrement qu’un siècle plus tard. Jadis terre des sagas et de la poésie, l'Islande est demeurée l'une des contrées chères aux lettres et à la science ; sous son ciel brumeux nous entendimes plus d'une fois parler la langue élégante de l'heureux Latium.

Notre bâtiment jeta l'ancre dans la superbe rade de Reykiavik, et nous nous empressâmes de descendre à terre. La capitale de l'Islande n’a certainement pas l'étendue de l’un de nos grands villages de France ; la plupart des maisons sont construites en bois de sapin , les autres sont un assemblage de planches, de pierres et de gazon ou de tourbe ; ces dernières s'appellent bærs, et abritent tant bien que mal des Islandais occupés presque exclusivement à la pêche. Les autres sont des demeures assez confortables ct appartiennent presque toutes à des commerçants danois. Le nombre total des habitants peut former une population de huit à neuf cents personnes. Un temple protestant, dont les quatre murs sont seulement crépis et badigeonnés, occupe le centre de la ville. Son intérieur est d’une simplicité extrême ; mais il s’y trouve une bibliothèque de sept à huit mille volumes. Cette institution, due au célèbre archéologue Rafn, professeur à Copenhague, date de 1821, et, depuis cette époque, elle a rendu d'éminents yervices pour l'instruction de la classe pauvre de la ville. Dans un faubourg et sur un petit monticule, s'élève une tour carrée en pierres cimentées et que l’on désigne sous le nom de Skola-Varda; elle sert d'observatoire aux habitants, la plupart négociants, qui, de sa plate-forme élevée, peuvent découvrir au large, par delà la

presqu'île de la rade, les navires apportant à chaque printemps des nouvelles et des denrées de la métropole.

Rien de plus triste que les environs de Reykiavik : partout un sol bouleversé , crevassé par les anciens tremblements de terre. La solitude la plus complète régnerait dans cette langue de terre, si des bandes de pluvicrs dorés et d'hiroudelles de mer appelées #rix n'animaient de leurs cris , les uns plaintifs, les autres aigus, les grèves de la presqu'ile. Le sol est recouvert d'une couche épaisse de tourbe qui, lorsqu'on la frappe du pied, fait en de certains endroits entendre un bruit sonore. Ce combustible a une odeur nauséabonde qu'on retrouve partout, dans les demeures, les habits et jusque dans les aliments. Quelques chétifs bouleaux paraissent avoir crû jadis dans les fentes du sol avant que la tourbe l'ait envahi; mais aujourd'hui il ne vient d'arbustes, de légumes et de fleurs, et en très-petite quantité, que dans les jardins de Reykiavik,

Les animaux domestiques portent l'empreinte de l'influence fâächeuse du climat. Les chevaux sont petits, maigres, avec un pelage particulier ; ils ont des formes élégantes, mais que de longs poils dissimulent pendant l'hiver. Les chiens, également à longs poils, aboiïent rarement, comme ceux de Terre-Neuve et du Groenland.

Les Islandais sont bien supérieurs aux tristes habitants du Groenland , et ils se rapprochent pour la plupart du type norvégien; ils sont bien faits et bien conformés, mais de taille moyenne et peu robustes. Les mariages ne sont pas féconds. La pêche et le soin de leurs troupeaux forment leur principale occupation; les femmes apprêtent le poisson. Quelques hommes préparent le cuir et exercent les arts mécaniques; il se trouve parmi eux des ouvriers fort habiles. Graves et religieux, ces indigènes ne font aucun acte de la vie, si peu important qu'il soit, sans se recommander à la protection divine. Le jeu d'échecs est fort en vogue parmi eux, comme chez les anciens Scandinaves, et ils tiennent à honneur d'y être réputés habiles. Le vêtement des Islandaises n'est pas sans grâce; il se compose d'une longue robe noirâtre en vadmel , drap de laine que les femmes tissent et teignent elles-mêmes; ce vêtement, toujours boutonné, dessine à merveille la taille élégante des jeunes Islandaises. Pour coiffure, elles laissent retomber négligemment sur le côté gauche de la tête un bonnet de même étoffe, terminé par une longue tresse de soie verte, qui, vers le milieu, est resserrée par un galon d'argent ou de cuivre argenté, puis flotte en s’éparpillant sur leurs épaules au milieu de nombreuses boucles de cheveux blonds, Tel est le vêtement journalier; il se complique d’ornements pour Îes jours de cérémonie : une jupe toujours en vadmel descend jusque sur les talons; le corset ct la ceinture, galonnés ou brodés, sont garnis de petites cassolettes et de petites boules en argent, ciselées à jour, et auxquelles pendent des chiffres ou des petites croix de même métal. Un collet de velours entoure le cou; la coiffure se compose d’un mouchoir de soie rouge ct noire qui enveloppe toute la tête. Enfin une chaine à larges anneaux carrés, et terminée par une croix

ou par un médaillon en vermeil, complète ce costume chez les gens riches,

Les hommes sont simplement vêtus d'une veste, d'une culotte et de gros bas en laine, qui s'attachent au-dessus du genou par de longues jarretières que brodent les Islandaises. Ceux qui vont à la pêche, se couvrent de casaques et de peaux de phoques dépouillées de poils et cousues avec des tendons, ce qui les rend imperméables. Les jours de fête, tous revêtent l'habit, ou longue jaquette nationale en vadmel, bordé de laine rouge, à peu près comme les vestes de nos Bas-Bretons; le bonnet de laine bigarré de noir et de blanc, qui est la coiffure ordinaire, est alors remplacé par un chapeau de feutre très-élevé et large de bords, que les femmes mettent aussi quelquefois quand elles vont à cheval. Les Islandais se rasent la barbe, mais portent les cheveux plats et démesurément longs. Quelques-uns des plus riches habitants ont abandonné les usages. natiovaux pour imiter le plus possible les Danois dans leurs vêtements et leurs habitudes.

Le vol est presque inconnu en Islande ; on couche, à Reykiavik, avec les clefs sur les portes ; jamais on ne les retire. Le crieur de nuit, vœgter, qui veille en parcourant les rues, comme c'est l'usage dans toutes les villes du Danemark , n'a à s'occuper ici que de crier les heures, de faire connaître l'état du ciel, la direction et la force du vent, et de signaler les incendies qui viendraient à éclater, Le meurtre n'est pas moins rare que le vol, Quand par hasard un vol a été commis, le coupable n'est arrêté qu'après sa condamnation. Le châtiment habituel. si ce n'est pour le meurtre, qui est puni de mort, est la peine du fouet. Le défaut le plus grave des Islandais est une inclination trop forte pour le brændeviin et le syre, résidu du beurre battu, qu'ils savent faire fermenter par une préparation particulière. En revanche, une grande vertu dont nous éprouvâmes les effets dans notre court séjour au milieu d’eux , est l'hospitalité la plus généreuse.

La difficulté des communications dans toute l'Islande rend les voyages trèspénibles et contribua beaucoup à abréger le nôtre. Une seule route conduit de la capitale dans l'intérieur des terres, elle n’est accessible qu'aux piétons; pour la tracer, il a fallu faire jouer la mine afin de déblayer le sol des masses énormes de dolérite dont il était recouvert, et combler avec ses débris les espaces que les révolutions volcaniques avaient laissés libres entre elles, Le maire de la ville, auquel nous avions été présentés par le consul de notre nation, nous avait offert de nous conduire chez l'évêque , qui reste à une petite distance de la capitale; les chemins sont si mauvais, que nous dûmes faire le trajet par mer.

L'évêque nous reçut avec la même cordialité que les autres dignitaires de la capitale ; il nous offrit une collation, puis nous visitämes ensemble les curiosités de l'évêché, L'objet le plus remarquable est une bibliothéqee assez vaste, où se trouvent, entre autres ouvrages précieux, les œuvres de Snorre Sturluson, avec texte islandais et latin sur deux colonnes en regard, Les derniers ouvrages recueillis par cette bibliothèque ont été imprimés en Islande, dans la petite île de Videy, qui possède depuis vingt ans une imprimerie.

Nous passèämes à fReykiavik plusieurs jours, jouissant des bénéfices d'une généreuse hospitalité et entourés des plus affectueuses prévenances, dues sans doute au bon souvenir laissé dans l'ile par les officiers de la Recherche et les commissions scientifiques envoyées de France pour explorer l'Islande et s'informer du sort de {a Lilloise, Le gouverneur, le maire, l'évèque, nous invitèrent tour à tour à diner. Ce fut dans ces occasions que la langue latine se trouva pour nous d'un bon secours ; nous n'entendiops ni le danois ni l'islandais, la plupart des convives ne savaient pas le français où l'anglais, mais tous étaient versés dans l’étude des maîtres de l'antiquité, La conversation, généralement trainante au commencement des repas, s'éveillait ; bientôt elle devenait vive, et la sauvage Ultima Thule! entendait les paroles qui jadis avaient pu animer les festins sur les rives du Tibre et de l'Arno.

Après quelques journées passées dans cette agréable compagnie, nous nous occupâmes des préparatifs de voyage, indispensables si nous voulions mettre à profit pour quelques excursions notre séjour en fslande. Nous nous procurèmes avant tout des chevaux de selle, unique moyen de transport dans toute l'île, où les voitures sont pour ainsi dire inconnues, et une tente pour camper, car dans ce pays si vaste, et dont cependant la population ne dépasse guère 50,000 âmes, on peut voyager des journées entières sans rencontrer le moindre asile. Notre première visite fut pour les eaux thermales de Laugarnes, reconnaissables de loin à la vapeur blanche qui s'en dégage. Nous nous y rendimes par un pays dont le sol bouleversé est couvert de fragments de dolérite réunis souvent par tas coniques appelés rarda, qui aident le voyageur à retrouver son chemin au milieu de la neige épaisse dont la terre est recouverte en hiver. Lorsque de loin la plaine semblait d’un parcours facile, c'était presque toujours une trompeuse apparence, et le terrain était tourbeux, hérissé de mottes de terre couvertes d'herbes coriaces et d'une remarquable élasticité ; pour peu qu'on soit équilibriste, on peut mettre à profit le rapprochement de ces petites éminences en sautant de l'une à l'autre; mais, dans ce mode de progression, on court risque de s’enfoncer jusqu’à la ceinture, si l'on vient à manquer d'adresse.

Les habitants de Reykiavik n'ont pas cherché à utiliser les eaux de Laugarnes, qui cependant pourraient être d'une grande utilité pour combattre les affections de la peau très-communes chez les Islandais.

Notre seconde excursion se fit avec les petits chevaux que nous nous étions rocurés ; elle eut pour but le port de Hafnar-Fiordur, situé vers l’est, à queiques heures de marche de Reykiavik : guidés par des hommes habituës au 5a;s, nous fimes une véritable course au clocher, dans laquelle nous eûmes à trove:ser successivement des cours d’eau rapides, des fondrières, et surtout un immense champ de lave récente rempli de crevasses ct d’aspérités ; nous fûmes étonnés de voir ra

4, L'Uliima Thule des anciens peut bien ètre simplement Pile Schetland découverte par le navigateur marscillais Pythéas,

facilité et l'adresse avec laquelle les montures, qu'il faut abandonner à leur inspiration dans les mauvais pas, savent résister à la force des courants, sondent en les flairant les terrains marécageux avant de s'ÿ engager, et parcourent sans broncher le sol le plus raboteux; les mulets des Pyrénées n'ont pas le pied plus sûr que ces petits chevaux, Au fond de la jolie baie où nous nous rendions, s'élève une petite montagne à croupe arrondie, dont la surface démontre évidemment qu'elle a été usée et polie par les eaux de la mer, à une époque reculée où cet élément devait atteindre un niveau plus élevé dans tout le nord de notre hémisphère; elle tranche par la couleur d’un gris ardoisé et la douceur de ses contours avec la teinte noirâtre et les nombreuses aspérités de la lave qui en enveloppe le pied. A quelque distance bouillonne une petite cascade qui fait marcher un moulin destiné à moudre du grain importé du Danemark.

Le lendemain de cette excursion, nous allâmes visiter cette île de Videy qui contient aujourd'hui l'imprimerie de l'Islande. En débarquant, nous aperçümes une immense quantité d'eiders qui ont choisi ce lieu pour y faire leurs nids, et sans doute aussi pour mettre leurs couvées à l'abri des animaux carnassiers et surtout des renards qui leur font en terre ferme une chasse incessante. A voir cette réunion d'oiseaux, près desquels on passe sans qu'ils bougent à peine, on se croirait dans l'intérieur d’une ferme. Dans les sillons et les crevasses du sol on apercevait les femelles couchées sur leurs œufs, tandis que les mâles, sentiuelles vigilantes, se tenaient debout sur les mottes de terre, prêts à défendre leur femelle, et prêts aussi à prendre sa place pour ne pas laisser les œufs se refroidir, quand elle s'éloignait afin de chercher sa nourriture sur le bord de la mer.Chaque nid, composé de ce précieanx duvet connu en Europe sous le nom d'édredon, œidardin, que leider s'arrache de la poitrine et du ventre, repose sur le sol et renferme de deux à six gros œufs de couleur verdätre, très-bons à manger : ce duvet est plein de terre lorsqu'on le recueille, ce qui n'a lieu que deux ou trois fois dans le même nid, sous peine en renouvelant lus souvent cette récolte de contraindre la femelle à abandonner sa couvée, mais on l'en dégage en le faisant chauffer sur des claires-voies: par ce moyen le détritus terreux tombe, tandis que le duvet dilaté par la chaleur se disperse et se réunit dans la partie la plus élevée d’une pièce consacrée à cet usage où il est recueilli pour être comprimé, puis livré au commerce. 4

L'imprimerie de Videy possède deux presses danoises dans un bâtiment assez vaste qui au xt‘ siècle fit partie d'un cloître fondé par l'évêque Magnus Gissuson, et dont les revenus étaient consacrés à l'entretien d'une douzaine de pauvres, Ce bâtiment est en pierre ainsi que l’église, construction assez élégante. La petite île de Videy jouit d’une température remarquablement douce en comparaison c'e celle de Reykiavik. Sans doute elle doit ce privilége à sa situation exceptionnelle au milieu des eaux qui sont pour elle un réservoir inépuisable de chaleur, et à ce qu'elle est abritée des vents du nord par la chaine d'Esia.

Nos cours's aux environs de la capitale de l'Islande se terminérent par une

visite que nous fimes à l'école nationale de Bessastadir, Les étudiants étaient alors en congé, occupés les uns à moissonner, les autres à pêcher, car ils n'étudient que l'hiver, faisant marcher de front les humanités, l'agriculture et l'industrie, L'église de Bessastadir, située comme un phare à la pointe d'Alptanes, se fait remarquer, comme celle de Videy, par la solidité de sa construction en pierre, et surtout par deux cloches dont une assez forte ; ses combles renferment une bibliothèque qui passe pour être riche; malheureusement, en ce licu comme partout, les livres souffrent beaucoup de l'inclémence du climat, et sont détruits en peu de temps par l'humidité, La plupart des ouvrages commencaient, quand nous fe< vimes, à tomber en poussière.

Le lendemain de cette visite, nous partimes sur nos petits chevaux pour suivre vers le nord-ouest la côte jusqu'au cratère Snæfells-Tokut, Mais quelles difiicultés, grand Dieu! que celles d'un voyage en Islande! Dans le cours de mes longues pérégrinations je n'avais rien vu de semblable ; à chaque pas des fondricres, des précipices, des rivières rapides et des jolu/st, cours d'eau qui proviennent immédiatement des glaciers, Puis la neige, le vent, la pluie, Le soir, trempés, gelés, nous avions pour nous reposer la chambre étroite d'un bær, où V'hospitalité nous était cordialement offerte, mais où tous nos goûts et toutes nos Labitudes de propreté étaient continuellement offensés; souvent aussi il nous fallait coucher sur le sol humide, Nous étions dans larrière-saison, c'est un mauvais temps pour voyager en Islande, nous courions le risque en ne nous hâtant pas de passer l'hiver dans l’île, et de ne rentrer en France qu'au printemps prochain ; aussi nous dûümes sacrifier une partie de notre projet, et nons borner à deux excursions indispensables à tout voyageur sur le sol islandais, la double visite aux Geysirs et au mont Hécla.

Le Snæfells-Fokul, situé à l'extrémité d'une presqu'ile qui sépare Les Faxa et Breida-Fiordur, est entouré d'un champ de lave appelé Büdahrun, où l'on voit un grand nombre de cavernes qui sont des canaux par lesquels la lave en fusion s'est échappée du volcan longtemps sans doute après qu'une croûte épaisse se fut formée à la surface. La plus remarqueble est garnie de stalactites formées par la lave et comme incrustées dans une voûte de neige glacée. À la base du Snæflls- Tokull descend une haute falaise formée par des basaltes, plusieurs torrents se précipitent de cette muraille élevée dans la mer, et le voyageur éprouve une sensation de froid très-vive, qui peut être attribuée en partie aux vents qui passent sur la chaine de montagnes couvertes de neige. Le vent y est presque toujours d'une violence telle, qu'il chasse le gravier vers la mer et couvre les lames de la fine poussière de leur écume d'argent.

MM. Gaimard et Robert ont, en 1835, opéré l'ascension du Snœæfells-Tokull. «A peine, dit le narrateur de l'expédition, eûmes-nous gravi les premières pentes du volcan, que le cheval de M. Gaimard s’enfonça jusqu’au poitrail dans un terrain couvert de pierres qui, par cette raison, nous paraissait jouir d'une grande solidité; deux heures furent employées pour arriver avec nos chevaux

jusqu'à la partie du cône qui cesse de leur être accessible , et après avoir attaché ces chevaux les uns aux autres de manière à ce qu'ils ne pussent pas redescendre, nous les laissimes au milieu de la neige; nous continuâmes notre ascension , tantôt en évitant de grandes et profondes crevasses dont la lèvre supérieure était garnie de stalactites de glace, tantôt en franchissant les plus petites. Partis à onze heures d’Olafsvik, nous atteignimes enfin le sommet à deux heures et demie.

«Un soleil resplendissant éclairait, à ce moment, tout ce que la vue peut embrasser de l'Islande : nous planions sur une longue chaîne de pyramides volcaniques qui sépare les deux golfes et dont les flancs noirâtres sont marbrés de neige, Une grande surface légèrement concave, circonscrite par de larges fentes, indiquait à notre droite, à l'est, et un peu au-dessous de nous, que nous étions sur un immense cratère presque rempli de neige, dans lequel nous ne jugeâmes pas prudent de descendre; pas un rocher, pas une scorie ne faisait saillie ; partout de la neige plus ou moins molle et fondant au soleil.

«Bien que depuis longtemps nos chaussures fussent pleines d’eau glacée, ce fut bien à regret que nous abandonnâmes ce site à la fois sauvage et grandiose , et que nous revinmes prosaiquement sur nos pas, en nous laissant d’abord glisser sur les reins pour franchir la partie la plus inclinée du cône ; nos pieds s'échautfèrent ensuite à marcher plus vite que nous ne voulions dans la neige, el nous ne tardâmes pas à rejoindre nos chevaux, qui paraissaient nous avoir attendus patiemment pendant six heures, à la même place. »

Les seuls bois que possède l'Islande sont quelques maigres sorbiers, des saules et des bouleaux nains; mais, sur les côtes de toute l'île comme sur celles du Groenland, les courants ont jeté des bois en quantité immense, et c'est un spectacle bizarre que le mélange des masses de glaces aux formes capricieuses, échouées sur la grève pêle-mêle avec une immense quantité de bois flottés et de gigantesques ossements de baleine. On trouve parmi ces bois, qui pour la plupart proviennent des forêts de l'Amérique septentrionale et 4u nord de la Russie, une espèce d'acajou du Brésil, avec lequel les Islandais font des meubles, et des morceaux d'écorce de toute sorte, notamment des bouleaux roulés comme de vieux parchemins, des petites pièces de bois sculptées grossièrement en forme de canots et disséminées sur toutes les plages; ce sont peut-être des ex-voto provenant des grands fleuves d'Amérique, dans lesquels les sauvages les jettent avant de s'embarquer, demandant à leurs divinités un voyage favorable.

Dans les petites anses que forment les rochers de la côte, s'ébattent en grand nombre des phoques, dont les grosses têtes produisent de loin l'effet de bouledogues à la nage; des cygnes paissent tranquillement l'herbe au fond de la mer. De vastes plateaux exposés aux vents el au froid ne sont couverts que de ces lichens qui, en Islande, sont une des ressources de la vie. Presque partout jaillissent du sol des sources d'eaux thermales. Les plus remarquables, après les geysirs, sont eclles de Reykholt, utilisées seulement aujourd'hui pour laver le linge , mais dont

les Islandais tireraient un parti avantageux, comme à Laugarnes, contre leurs affections cutanées. Des cultures de pommes de terre et de choux-fleurs entou rent les sources de Reykholt, grâce à l'action avantageuse des eaux et de la chaleur.

En quittant la fertile vallée des eaux thermales, on parvient à un grand plateau du nom de Fyrir-Ok, où règne la plus affreuse solitude : partout un sol bouleversé et composé de vastes fragments de roches, au milieu desquels on a établi une chaussée de quatre à cinq mètres de largeur. Nulle autre végétation n'existe en ce lieu que quelques saules rabougris, qui croissent à l’abri du vent dans les anfractuosités des rochers. Au-dessous du plateau de Fyrir-Ok, s'étend la surface raboteuse et crevassée d’une immense coulée de lave, qui semble s'être abimée en cet endroit, après avoir comblé une grande partie d’un large lac qu'on aperçoit au loin ; de cette immense dépression, actuellement couverte de bouleaux nains, il est résulté à droite et à gauche de longues ct larges fentes parallèles entre elles, qu'on serait tenté de prendre pour de gigantesques remparts où rien ne manque, escarpe crénelée , contrescarpe et glacis.

C'est au milieu de cette place forte naturelle, où s'élèvent aujourd'hui les huttes de Thingvellir, que, tous les ans, l’Althing tenait ses assemblées annuelles, dans lesquelles on délibérait sur les affaires du pays, et où étaient promulguées les lois nouvelles; sur la colline de la Loi, qui domine cet espace, les Islandais abjurèrent solennelleinent leurs faux dieux, en l’an 1000, par la volonté de leur chef Olaf.

Le plus profond des précipices qui entourent les champs du Conseil, désigné sous le nom d’Almannagiä, a laissé de funèbres souvenirs; du rocher le plus élevé, on précipitait autrefois la femme adultère, condamnée à mort par les comices de l’Althing, qui ne furent supprimés qu'en 1800. Aujourd'hui cette coutume barbare a disparu , et les mœurs islandaises se sont adoucies sous l'influence de la législation danoise. Du même rocher on jeta dans le gouffre, pendant de longues années, les malheureux accusés de sortilège,

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