‹ Voyage dans les deux Amériques [microforme]Chapitre 26 sur 112 · BRÉSIL. — NAVIGATION SUR LE MARANON · texte numérisé non relu

BRÉSIL. — NAVIGATION SUR LE MARANON

Où commence le Marañon, quel est son cours principal, celui qui absorne les autres, celui qui en conserve le nom quand les affluents perdent le leur? Pourquoi le fleuve at-il plusieurs désignations dans son cours; à sa naissance, Tanguragua suivant les uns, ou Ucayali suivant les autres; puis plus bas, Nouveau- Marañon, ensuite rio Salimoëz, et enfin Amazone? Voilà bien des questions qui ont 6t6 posées dans les livres de géographie, sans qu'aucun écrivain ait pu les resoudre avec la double autorité de l'expérience et de Ia science,

Le Tanguragua, ou Nouveau-Marañon, sur lequel j'allais m'embarquer, qu'il coit ou non la branche-mère de l’Amazone, descend du lac Lauri ( Lauri-Cocha), situé sur un plateau supérieur des Andes péruviennes. Avant de devenir uavigable à la hauteur de Jaën de Bracamoros, il court cent lieues environ au N.-N.-0. entre deux Cordillères. De ce point situé à une vingtaine de lieues de l'Océan Pacifique, il se déverse sur les plaines orientales et va se jeter dans l'Atlantique, après huit cents lieues de cours, traversant ainsi l'Amérique méridionale dans presque toute sa largeur.

Chuchunga, où j'arrivai le 22 novembre, est l'embarcadère de Jaën. Le seul moyen de transport que j'y trouvai fut un grand radeau, composé de grandes perches liées entre elles par des lianes. Avec un équipage de quatre Indiens, je me confia à cette frêle et informe embarcation. Pendant les premières journées de cette navigation périlleuse, aucune étude ne fut possible. A demi submergé, obligé de surveiller mes effets qui d’un instant à l'autre pouvaient être engloutis, j'avais à peine le loisir de jeter un coup d'œil sur la campagne, déjà beaucoup moins montueuse et plus mollement ondulée.

A trois journées au-dessous de Chuchunga, le Marañor. grossi par le Santiago et large de deux cent cinquante toises, s'engouffre, tout a un coup entre deux parois de roches verticales et se resserre dans une largeur de vingt-cinq toises. On dirait qu'il a creusé le mur des Cordillères, désespérant de le surmonter. Ce détroit, que l'on nomme le Pongo de Mansériché, se prolonge de Santiago à San-Borja, et peut avoir deux lieues de longueur. Dans cet espace encaissé, le courant est si rapide qu'on parcourt, en moins d’une heure, les deux ou trois licues qui séparent Santiago de Borja.

San-Borja est une petite mission indienne qui compte à peine quelques cases placées sous les ordres d’un chef mélis. Toute la contrée qui l'avoisine, en descendant le cours du Marañon, est d'une fertilité si prodigicuse, qu’au milieu d'une végétation serrée et continue, il est presque impossible de rencontrer un seul caillou sur le sol, De San-Borja à la Laguna, l'un des chefs-lieux de la mission de Maynas, une foule de rivières et de ruisseaux se jettent dans le Marañon, tant sur sa droite que sur sa gauche.

La Laguna est le plus considérable hameau qui soit sur cette route. Les Maynas qui l'habitent ont un aspect sauvage, mais hardi et fier. La plus grande partie de cette mission se compose de naturels réduits et convertis. Tour les dimanches ils accourent des forêts environnantes pour entendre la messe da ; la chapelle de la mission. Ce jour-là est pour eux un jour de délassement et & êtes. Je partis de Laguna le # décembre, avec deux canots que j'avais loués. Quelques jarres de yuca mâchée pour faire de la chicha, des bananes, du poisson salé, telles furent nos provisions. Nous arrivâmes ainsi à Huarinas. La mission de Huarinas est entourée de quelques cultures analogues à celles que nous avions vues à Laguna.

+ Les récoltes, le commerce, les débouchés, sont les mêmes dans les deux villages. Au-dessous , le Marañon s'encaisse et se dégage des iles qui jusque-là ont jalonné

son cours. La végétation du littoral semble aussi s'étioler et se rabougrir, On n'y voit plus les arbres vigoureux et gigantesques des Andes, mais des graminées, des fougères arborescentes, des arbustes, que couronnent çà et là quelques beaux palmiers.

La première mission après Huarinas, est San-Regis, que rien ne distingue des précedentes. C'est au-dessous de San-Regis que se jette dans l'Amazonc cet Ucayali, l'un des plus larges affluents du Marañon, s'il n'en est pas le bras principal, A partir de ce point, le fleuve s'agrandit et devient presque une mer, Lacondamine, qui le sonda à cette hauteur, affirme avoir trouvé quatre-vingts brasses de profondeur, quoiqu'il fût alors à huit cents lieues de l'Océan,

Au delà de San-Regis, est la mission de Joaquin de las Omaguas, village qui se compose d'une cinquantaine de couples occupés à la pêche et à la salaison du poisson. Les Omaguas, qui composent la partie principale de cette mission, formaient jadis une tribu puissante, qui occupait sur les bords de F'Amazone une étendue de six cents milles. Le nom d'Omaguas, ou têtes plates, provient de là coutume fort ancienne chez ces naturels d'aplatir entre deux planches la tête des nouveaux nés, avec la pensée de donner à l'ensemble du visage une ressemblance plus grande avec la pleine lune. La langue de ecs peuples est harmonieuse à l'oreille et d'une prononciation facile et sonore. La végétation du Marañon, à partir de San-Joaquin de las Omaguas, est d'un luxe ct d'une richesse prodigicuse.

Le Marañon, au-dessous d'Omaguas, prend un caractère plus grandiose; dans sa principale passe, il serait navigable pour des vaisseaux de gucrre. Le courant, dans cet endroit, parcourt quatre milles environ à l'heure. A peu de lieues audessus d'Omaguas parait la mission d'Iquitos, située sur un sol couvert de plantations bien tenues et au sommet d'une berge assez élevée, C'est un peu au-dessous d'Iquitos que l'on trouve la jonction du Marañon avec le rio Napo, fleuve considérable qui ne se perd dans Îe grand fleuve qu'après un cours de cent soixante licues. Autrefois les Portugais disputaient à l'Espagne la possession de tous les pays situés à lorient de ce fleuve, Le fait est que son cours, peuplé de races faroucles et insoumises, n'appartient réellement à personne,

Oran, où j'abordai le 9, est une mission située sur la rive gauche du fleuve, et dont le voisinage est infesté de hôtes féroces. Après Oran vient la mission pius importante de Pebas, où nous abordâmes le 40 décembre, La grève était couverte d'Indiens qui semblaient ivres, et qui accucillirent nos canots avec des cris sauvages. Ils se promenaient sur le rivage armés de lances et de pieux empoisonnés, Quelques gestes d'amitié, quelques cadeaux de peu de valeur les calmérent, Le gouverneur ou alcade de Pebas me parut être l'homme le plus important que nous eussions rencontré le long du fleuve,

Les Indiens de Pebas ont beaucoup de rapports avec les Omaguas. Lister Maw les divise en Yaguas et Origones: les Yaguas, que tous leurs caractères distinctifs semblent faire descendre de nobles familles péruviennes et mème de

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