GÉOGRAPHIE ET HISTOIRE DE LA COLOMBIE
Quoique des scissions récentes semblent avoir séparé en trois républiques distinctes la république fondée par le génie de Bolivar et le sabre de Paëz, on peut encore, à l'heure présente, continuer à maintenir ces États dans la situation indivise et dans la communauté d'intérêts qui les rendit si forts pour la conquête de leur indépendance. Que la Colombie ait trois capitales, Quito, Caracas et Bogota; qu’elle reconnaisse trois chefs et trois lois politiques, c'est une chose momentanément possible, un incident comme il en survient dans la vie des royaumes et des républiques; mais, quand l'affinité de mœurs et de langues , quand + gisement géographique, les antécédents historiques, la conformité de culte licst un peuple à un autre, il est rare que les scissions soient durables; il est impossible qu’un nouveau pacte d'union ne se scelle pas. La Colombie obéira à cette tendance fédéralistes la raison éternelle unira de nouveau, tôt ou tard, ce que des passions temporaires ont divisé, Ce résultat me semble inévitable. Aussi, dans cet aperçu des États colombiens, ne les a-t-on envisagés que dans leur organisation unitaire et compacte.
Lorsque Colomb, en 1498, découvrit cette terre qui, de nos jours, a reçu son nom par une réparation tardive , elle était peuplée de tribus errantes, dont quelques-unes existent encore, tribus morcelées qui toutes prenaient le nom de nation, On sait que Colomb ne toucha point au rivage. Après avoir reconnu le golfe de Paria et /a Boca del Dragon, il longea la presqu’ile d'Araya et fit voile de nouveau vers le nord. En 1499, Ojeda et Amérie Vespuce continuèrent cette reconnaissance jusqu’au cap de la Vela. En 1510, Ojeda et Nicuesa poussèrent, à leur tour, jusqu'au golfe de Darien: et, en 1513, Balboa s'étant avancé dans
l'intérieur du pays, franchit le premier l'isthme de Panama , tomba à genoux sur la montagne d'où il découvrit le Grand-Océan, et, descendu sur la rive, s'avança avec son bouclier et son épée jusqu'au milieu des eaux pour en prendre possession au nom du roi d'Espagne.
Cependant, les Espagnols étaient accourus en foule sur la terre nouvellement découverte. Les premiers pas de ces aventuriers furent marqués par le meurtre et le pillage. En vain quelques pieux ecclésiastiques voulurent-ils intervenir; en vain l'évangélique Las-Casas et le sage Jean Ampues prirent-ils les pauvres Indiens sous leur sauve garde ; rien ne put contenir des hommes que la soif de l'or et l'ivresse de la conquête avaient exaltés hors de toute mesure et de toute raison, La boucherie des indigènes continua : elle prit même des formes plus cruelles dans la province de Vénézuéla, quand Charles-Quint l'eut cédée aux Welzers, négociants d'Augsbourg, comme contre-valeur de leurs créances. Les agents de ces Allemands surpassèrent les Espagnols en férocité ; et, de 1528 à 1545, le sort des Indiens fut affreux. Plus tard même, rendus à une sorte de liberté, ces malheureux ne crurent pas à une paix durable; ils aimèrent mieux subir une guerre d'extermination que de se fier à la mansuétude des conquérants.
Tel était l'aspect des côtes dans les premiers temps de la conquête. Jusqu'alors, cette invasion européenne était restée circonscrite dans le littoral , et rien n’avait réagi sur les tribus de l'intérieur. Là vivaient, sur les plateaux des Andes, des Indiens bien plus intelligents, bien plus civilisés, notamment la tribu de Muyzcas, qui reconnaissait pour chef primitif, législateur ou dieu, Bocachica ou Idacanza qui, le premier, avait réuni et civilisé ces hommes, en leur enseignant le culte du soleil, Ce fut dans cette région industrielle*et guerrière que pénctra, en 1536, l'Espagnol Gonzalo de .\nesada Avec six cents fantassins et quatre-vingts cavaliers, ilen poursuivit la conquête, Au bout d'un an, elle était achevée. Le tiers à peu près des Espagnols succomba, tant sous les intempéries du climat que sous les coups des Indiens ; mais Quesada resta maître de la contrée; il y fonda la ville de Bogota, dans laquelle il mourut.
Maitres du pays, les Espagnols cherchèrent à y asseoir leur domination. Cette longue guerre de la conquête avait décimé les populations indiennes, ec‘ ies du moins qui habitaient le littoral. Les champs y restaient en friche ; les bras manquaient au pays : afin d’y suppléer, on fit venir des nègres de la côte d'Afrique, et bientôt, à l'aide de croisements successifs, en créa cette classe de zambos ou métis, née d'Indiens ct de noirs dans toutes les nuances et à tous les degrés, classe qui forme aujourd'hui l'une des fractions importantes de la population colombienne. Sur les plateaux , la race purement indienne se maintint et s’accrut : docile et sociable, elle devint, entre les mains des Espagnols, un instrument de progrès agricoles.
Ces provinces, subdivisées alors en royaume de Nouvelle-Grenade et capitaineric de Caracas, furent paisiblement gouvernées par l'Espagne jusqu'en 1781, époque où, à la suite d'une taxe vexatoire, le Socorro, situé aux portes de la
capitale, se révolta et marcha contre elle, Ce mouvement, apaisé par l'archevèque, fut suivi, en 179%, d'un ébranlement général, contre-coup de la grande sccousse imprimée au monde par la révolution française. La chose alla au point, que l'on put imprimer à Bogota la Déclaration des Droits de l'homme. Ces mouvements sourds continuèrent, prenant pour prétexte les moindres incidents politiques, soit proches, soit lointains; se révélant en 1796 dans une émeute à Caracas au sujet de quelques mesures de police; en 1797, dans une conspiration militaire étouffée à la Guayra; en 1806, dans la tentative de Miranda, réprimée aussitôt que connue ; enfin, et d'une façon plus décisive, en 1808, à l'occasion de l'empr'isonnement du roi d'Espagne Ferdinand, que Napoléon venait de détrôner.
Dans cette dernière circonstance, l'explosion fut décisive. Les vieux liens qui attachaient les colonies à la métropole n'étaient pas assez forts pour qu'un changement de dynastie püt les tendre sans les rompre, Outre l'orgueil national froissé, se trouvaient encore en jeu les antipathies religicuses pour une famille qui n'avait guère ménagé l'autorité pontificale. Aussi, dès que les émissaires du nouveau souverain furent arrivés à Caracas, une révolte eut lieu. A la proclamation du roi Joseph, la population répondit par le cri de : Vive Ferdinand! Quito, à son tour, en 1809, proclama son indépendance ; comprimé cette fois, ce mouvement se reproduisit un an après, sans exercer d'autre influence sur les pays hauts, A Caracas seulement l'émancipation se consolidait. Le 19 avril 1810, le manifeste officiel d'une junte insurrectionnelle déclara la scission entre l'Espagne et la Colombie, sous le prétexte que cette dernière voulait rester fidèle à son légitime souverain Ferdinand. Bogota répondit à cet appel le 23 juillet en courant aux armes. On arrêta le vice-roi, accusé d’avoir vendu l'Amérique à Napoléon; on l’envoya sous escorte à Carthagène, Quand ces deux insurrections presque simultanées furent accomplies, on chercha à s'entendre. Cundinamarca lit des ouvertures à Vénézuéla; mais déjà cette dernière contrée pressentait une autre loi politique. La junte avait fait place à un congrès qui n'acceptait plus le point de départ de la révolution. Le 5 juillet 1811, ce congrès déclara l'indépendance de Vénézuéla, L'acte stipulait qu'on ne reconnaitrait point de roi, ct qu'on ne se soumettrait qu'à un gouvernement représentatif. Vers le mois de mars, le congrès tint ses séances à Valencia, dans la vallée d'Araguas.
Bientôt pourtant commencérent les jours de lutte, Les Espagnols avaient encore des troupes dans le pays. Elles marchèrent contre les insurgés. Les avantages se balançaient, lorsqu'en 1812 un tremblement de terre renversa de fond en comble la ville de Caracas, désastre physique qui devint une arme dans la main des prètres, et terrifia les populations. Le général espagnol Monteverde, favorisé par cette panique, parvint à reconquérir le Vénézuéla. A peine resta-t-il alors quelques insurgés sous les ordres de Miranda, qui fut obligé de signer une capitulation violée presque en même temps que conclue.
Les représailles des vainqueurs déterminèrent, l'année suivante, une explosion nouvelle, Le chef, cette fois, fut Bolivar, qui, jusque-là, n'avait figuré qu'en
sous-ordre à Puerto-Cabello; Bolivar, dont le norn devait grandir si vite, enfant de ces contrées, qu'on disait descendre des premiers conquérants de l'Amérique, homme actif, spirituel, hardi, intelligent, élevé dans la meilleure université espagnole, ayant vu, ayant étudié l'Europe, récemment marié à la fille du marquis d'Ustaritz, Nul, plus que Bolivar, n'avait ces qualités supérieures à l’aide desquelles on agit sur les masses. Avantages du corps, de l'esprit et du cœur; œil noir plein de feu, traits sérieux et graves ; inspirations heureuses, saillies vives et piquantes, talent d'observer et de choisir les hommes, désintéressement, loyauté, enthousiasme, tempérauce , Bolivar avait tout ce qui place un homme hors de ligne ; il avait, en outre, cette volonté d'arriver au but et cette persévérance dans les moyens, sans lesquelles la tête la plus vaste n’aboutit qu’à des avortements. Voilà quel était le nouveau chef de la révolution colombienne. Sous lui, elle prit un autre caractère. Ce fut l’affranchissement de l'Amérique méridionale, Dès qu'il parut, tous les chefs improvisés de cette guerre d'indépendance se rallièrent à lui comme au seul homme qui pût donner de l'unité aux forces communes. Le jeune Marino, qui avait soulevé Cumana ; Rivas et Bermudès, qui tenaient dans la ville de Maturin, s'empressèrent de se mettre en rapport avec le généralissime que la fortune leur envayait,
“ Le # août 1813, entré vainqueur à Caracus, Bolivar y fut salué du nom de libérateur de Vénézuéla, Pendant deux années il lutta contre les forces espagnoies, battit Monteverde près d'Agua-Caliente, et vint mettre le siége devant Puecrto-Cabello, qui fut vivement défendue par les Espagnols. Si, dès lors, les indépendants avaient pu s'entendre, leur cause était gagnée; mais des divisions intestines travaillaient sourdement le parti des Colombiens. Les nègres, les mulatres, soulevés par les Espagnols, se déclaraient contre eux. Il fallait combattre à la fois des scissions au dedans et des divisions au dehors. Bolivar résista néanmoins jusqu'au jour où la fortune le trahit sous les murs de Carthagène, Battu sur ce point, il quitta le théâtre de ses victoires et se retira à la Jamaïque. Après son départ, la cause des indépendants sembla perdue. Des représailles horribles épouvantèrent la contrée. Carthagène se rendit, Nurino, qui commandait l'armée indépendante de la Nourvelle-Grenade, fut pris et fusillé. Quito, conquise par les Espagnols, vit massacrer un homme sur cinq de sa garnison. Santa-Fé de Bogota, soumise par Morillo, nouveau général envoyé d’Espagne, homme au courage et au cœur de fer, devint le théâtre d’exécutions sanglantes. Six cents personnes y furent immolées, et dans le nombre le chimiste Cabal et les botanistes Caldaz et Lozano. Get élat de choses demandait un vengeur. Il arriva,
© Échappé au poignard d'un assassin, Bolivar repartit bientôt de la Jamaïque, débarqua à l’île Marguerite, où Marino et Arismendi résistaient encore, armant et expédiant des corsaires, effroi de la marine espagnole. Bientôt, malgré les forces de Morillo, malgré l'insuffisance des moyens dans une province littorale, malgré la reddition de Carthagène et la soumission de presque tout le Vénézuéla,
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le parti indépendant se rétablit, par les soins de Bolivar et à l'ombre de son nom. De nouveaux chefs étaient venus se joindre à lui : Brion, à qui son dévonement avait mérité le titre de citoyen de Carthagène, et qu'il nomma son grand amiral; Torrès, Marino , Urdancta, Zarata, hommes d'action, admirables sur un champ de bataille ; Joseph Cortès de Maariaga, homme d’excellent conseil, âme noble et dévoute, à qui la révolution naissante dut ses premières ressources : l'Écossais Mac-Grégor et une foule de volontaires anglais, écossais, allemands ou français, quelques officiers haïtiens et deux bataillons noirs envoyés par le président Péthion; une foule d'hommes du pays, intrépides et dévoués, et dans le nombre des braves comme Paëz; Paëz qui, à la tête de ses lanciers nus, devait réaliser dans les plaines de l'Apure tant de prodiges de bravoure.
Ainsi secondé, Bolivar commença le cours de ses glorieuses campagnes, longtemps mêlées de succès et de revers. Le Vénézuéla fut affranchi dès la fin de 1816 par la victoire de Barcelone; la bataille de Nutria signala la présence de Paëz sur la limite des Ilanos. Vers la fin de 1817, les patriotes, au nombre de dix mille, étaient les maîtres sur l'Orénoque et sur l'Apure, avaient un pied dans la Nouvelle-Grenade, gardaient l'île Marguerite et une portion des ports du golfe de Paria. Les débuts de 1818 furent moins heureux ; mais dans les derniers mois la question de l'indépendance était presque vidée, Ayant établi son quarticr général à Angostura où il ouvrit un congrès, Bolivar ne songea plus dès lors qu'à la question militaire ; il marcha droit vers la Colombie centrale, gagna, sur la fin de 1818, la bataille de Sebanos de Caxedo, puis celle de Calabozo, qui le conduisit jusqu'aux portes de Valencia; retourna ensuite vers la Cordillère, résolu d'aller attaquer au cœur la puissance espagnole; arriva le 4* juillet dans la vallée de Sagamozo par le paramo de Chita, tailla en pièces trois mille cinq cents Espagnols qui en garnissaient le revers, battit un nouveau corps ennemi à Boyaca, et, maître de Bogota, y fut proclamé président de la république colombienne.
Ce n'était là toutefois qu'une indépendance précaire, tant que les troupes espasuolcs tenaient encore dans la contrée. Bolivar se mit de nouveau sur les traces de l'ennemi. La Torre, qui venait de succéder à Morillo, attendait le général colombien dans les plaines de Calabozo, point sur lequel il y eut une rencontre décisive pour l'armée indépendante, Cette dernière victoire était à peine réalisée que l'épisode de la révolution des Cortès donna quelque répit à l'Amérique. Sans s'entendre avec la métropole, on se maintint vis-à-vis d'elle dans un état de neutralité indécise. Quand plus tard une réaction se fut opérée contre les Cortès sur le continent européen, Moralès, qu'on envoya combattre les Colombiens , ne put tenir la campagne et fut obligé de se renfermer dans Maracaybo où, peu de temps après, il fut forcé, Les dernières places du littoral arborèrent l'une après l'autre les couleurs de l'indépendance. Avant ce temps, le congrès de Cucuta avait réglé l’organisation de la contrée. Une constitution modelée sur celle des États-Unis limitait les pouvoirs du président, investi jusqu'alors d'une sorte de
dictature, et fixait d'une manière précise le droit public des nouveaux États,
La Colombie libre ne pouvait se croire affermie dans sa liberté, tant que les Espagnols campaient à ses portes. L'indépendance du nouvel État impliquait l'indépendance du Pérou soumis encore à l'Espagne. Bolivar et le général Sucre donnèrent à leur œuvre commencée ce glorieux corollaire. Le passage des Andes cut lieu au milieu de périls sans nombre. Les victoires de Junin et d’Ayacucho achevèrent un triomphe dont le premier acte s'était passé dans le vallon de Pichincha, au pied même du volcan. La république péruvienne fut fondée.
Depuis cette époque, l'Espagne a été complétement effacée du continent américain, elles guerres survenues ont été des guerres civiles. Il en est toujours ainsi. L'organisation des conquêtes coûte plus que les conquêtes mème. Bolivar, nommé président à cinq cent quatre-vingt-trois voix de majorité sur six cent deux votants, allait s'occuper d'améliorations calmes et pacifiques, quand Paëz se sépara de lui à l'instigation des habitants du Vénézuéla. L'ancienne scission des deux provinces se manifesta de nouveau. Bolivar se rendit sur les lieux ct apaisa le premier mouvement ; mais bientôt éclatèrent d'autres dissidences qu'il ne fut pas toujours facile de combattre. Le vice-président de la République, Santander, les généraux Paëz et Cordova, d'amis et de lieutenants de Bolivar, devinrent ses rivaux, 11 y eut encore à lutter et contre des révoltes militaires, et contre une rupture entre la Colombie et le Pérou. On se plaignait de Bolivar, on l’accusait de viser à la dictature. Alors le président crut devoir abdiquer la gestion des affaires publiques ; il donna sa démission, la retira une fois sur les instances les plus vives, la redonna en 1830, et la maintint. Abreuvé de chagrins, il mourut bientôt, voyant avec douleur que la Colombie tendait à perdre chaque jour quelque chose de la force compacte qu’il avait cherché à lui donner, et répétant au lit de mort : «Union l'union! » On dirait que ces paroles d’un homme qui sacrifia sa vie à l'indépendance de son pays n’ont pas été perdues pour ceux à qui elles s’adressaient. Quoique divisée en trois États, la Colombie poursuit aujourd'hui ses destinées calmes et progressives,