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la famille des Incas, avec de belles et expressives figures, grands, bien faits, cuivrés, ayant la chevelure plus claire que le reste des Indiens, portant une ceinture d'écorce, se parant les bras et les jambes de longues feuilles d'assas: les Orizones, plus noirs, plus petits, plus grêles, moins distingués de figure et de taille que les Yaguas, véritables autochthones de cette contrée intérieure, où les autres ne sont venus sans doute qu'à la suite de révolutions. C'est à Pebas qu'est la fabrique de poison pour les hameaux environnnants. Les Origones ont acquis une grande réputation pour la maniére dont ils préparent ce suc mortel, qui scmble ne point différer du eurare des plaines de l'Orénoque,
Au delà de Pebas, il n'y a plus que des missions insignifiantes, comme Cochichenas et Loreto, avant d'arriver aux limites du Brésil. Le 16 décembre, j'arrivai à Tabatinga, autrement dit Presidio de Tubatinga, poste brésilien, limitrophe des possessions colombiennes. Tabatings, avec son petit fort démantelé, est situé sur le bord septentrional du Marañon, au sommet d'une butte argileuse, dans l'endroit où le fleuve coule dans un seul lit encaissé et large à peine de trois quarts de mille. Une sentinelle hèle ct arrête les étrangers qui se présentent pour pénétrer par cette frontière,
Autrefois, Tabatinga avait une importance commerciale qui semble aujourd'hui bien déchue. Les bâtiments qui datent de cette ère de prospérité tombent maintenant en ruines. Un entrepôt fondé sous le ministère du marquis de Pombal, le lort avec ses canons rouillés, tout à un aspect de délabrement et de décadence, Le poste lui-même ne se compose que de quelques maisons habitées par le gouverneur, et sa petite garnison. Les peuplades indiennes se liennent dans les forèts, et ne les quittent que lorsqu'une fête, une danse, un festin, les attirent à Tabatinga,
Les plus importantes de ces tribus sont celles de Tecunas et des Maxurunas : les premiers campant sur les bords du rio Yavari, qui se jette à la droite du Marañon ; les seconds, plus sauvages et habitant des forêts plus lointaines. Dans notre courte relâche à Tabatinga, je vis quelques-uns de ces Maxurunas complétement sauvages. Ils avaient le nez, les oreilles et les lèvres percées ; le visage garni de plumes et d'épines d'arbre; fe front rayé de noir et de rouge. Dans le nombre, on remarquait un chef de cette tribu d'une figure expressive, avec les cheveux coupés de manitre à laisser autour de la tète un cercle large d'un pouce, le front et les joues tatouées par des bandes transversales. Des morceaux de coquilles lui traversaient les lobes des narines, les oreilles et là lèvre inférieure ; plusieurs tiges de plantes semblaient comme fichées dans ses lèvres, et une longue plume d'ara rouge sortait des coins de sa bouche. Quand je l'aperçus sur la place de Tabalinga, il était en pourparler avec un chef de la tribu des Muras. Cette peuplade, l'une des plus redoutables et des plus nombreuses du Marañon, n'a, à aucune époque, été subjuguée ni par les Portugais, ni par les Espagnols. Elle infeste les bords de l'Ucayali et du Yavari, qui ne sont pas sûrs pour les voyageurs. Cachés derrière un arbre, ces sauvages épient le passage des canots,
les laissent s'engager à portée; puis, perçant d'abord le pilote d'un coup de lance , ils se précipitent sur l'équipage à coups de {amacunos, massues terribles qui, dans leurs mains, sont une arme mortelle.
Les Tecunas sont moins farouches. Quand une fête les appelle à Tabatinga, ils y arrivent en grand nombre dans leurs pirogues, nus, parés de bracelets aux bras et aux genoux, d’épaulettes et de coiffures en plumes, avec une ceinture élégante faite d'écorces d'arbre. Ces fêtes ne sont pas courtes; elles durent parfois jusqu'à trois jours, consacrés à la danse et à de copieuses libations de chicha. Le hasard me rendit témoin d’une de ces réjouissances vraiment curieuses. Après un jour ou deux d’orgie bachique, ces Tecunas se retrouvèrent sur pied pour danser. Le motif de cette réunion, c'était d'arracher, au son de la musique et avec accompagnement de danses, tous les cheveux de la tête d'un enfant de deux mois. Cette pratique d'arracher ainsi, en grande pompe, les cheveux d'un enfant le fait souvent périr au milieu d'horribles souffrances. L'épilation dure en effet quelquelois trois jours et trois nuits sans interruption ; pratique atroce, qu'on ne peut ni justifier ni comprendre, à moins d'y voir une monomanie religieuse.
Nous quittèmes Tabatinga le 18 décembre, et nous arrivâmes le jour suivant à San-Paulo de Olivença. Entre les deux missions, se trouvait autrefois la villa de San-José, aujourd'ui entièrement effacée et n'offrant plus qu'une vaste forût. L'insalubrité du local a fait déserter l'établissement. San-Paulo de Olivença est un des plus beaux endroits de tout ce littoral. Situé sur une berge élevée, à cent pieds de hauteur du niveau de la mer, ce village se présente en amphitnéatre au milieu de pelouses vastes et verdoyantes.
Les environs de San-Paulo de Olivença sont habités par les Campivas, les Tecunas, les Culinas, les Araycas, tous peuples nus, se peignant le corps de différentes manières. Les filles des Culinas sont renommées pour leur agilité à la course. Quand vient pour elles l'âge de puberté, on les couche dans un hamac suspendu au sommet de la hutte, et là, exposées à une fumée continuelle, oubliées et laissées sans nourriture, elles endurent le jeûne aussi près que possible de l'exténuation. Chez les Araycas, c'est le jeune homme qui doit chasser longtemps pour sa fiancée ; qui doit, avant de mériter la fille, prendre soin du père, le défrayer et le nourrir, Chez les Campivas, la pratique la plus curieuse que l'on cite, est d'étendre les enfants dans un berceau en forme de pirogue, et d'y fixer leurs tètes entre des planchettes très-minces pour leur donner, par la pression, à peu près la figure d'une mitre.
Un jour de navigation me conduisit de San-Paulo à Iça, poste militaire où notre arrivée fut célébrée le soir par une illumination, pour laquelle on employa du beurre fait de graisse de tortue versée dans des écorces d’oranges, À la lueur de ces lampions, deux cents Indiens des plus beaux de la tribu des Passés exécutèrent une marche militaire, Ces hommes étaient nus; ils avaient la face tatouée de noir, et portaient à la main, les uns de longues perches, les autres des sarbacanes, Cest dans la même zone et près de l'embouchure du Tocantin qu'on trouve les
Cauxicunas, connus pour manger la chair des crocodiles, Il y à quelques années, ces peuples secoutrent le joug brésilien et tuêrent leurs missionnaires; aussi, depuis lors, éprouvent-ils un sentiment de crainte à l'aspect d'un Ctranger.
De Iça à Egas, embouchure d'un des grands affluents du Solimoës , le Yapura, on trouve peu d'habitations. La double rive du fleuve, insalubre et boisée, est livrée aux bêtes sauvages qui règnent dans les profondeurs de ces forêts. Le petit poste de Forte-Boa, sur la rive gauche du Solimoës, est le seul à citer dans cette longue et sinuecuse étendue du fleuve. On arrive, au milieu d'un pays inculte, au village de Casara ou Alvarens, amas misérable de maisons situées sur les bords d'une petite rivière qui débouche dans le Solimoës, C'est en face de ce point que le Yapura se jette dans le grand fleuve. L'embouchure du Yapura, presque vis-àvis de celle du Tefé, à près d'un mille marin de large, A mesure qu'on s'engage dans ce beau fleuve, on voit les rives se charger de forêts vicrges. Spix et Martius pénctrèrent par la Majonas, bras latéral que forme une île. C'était l'époque des crues, et les eaux du Yapura, ordinairement plus claires que celles du Marañon, étaient alors jaunätres et limoneuses. Au bout de sept jours de navigation, Spix el Martius atteignirent Sant-Antonio de Marapi, bourgade fondée il y a une cinquantaine d'années et habitée aujourd'hui par quelques tribus des environs. Un soir, en pénétrant dans une cabane, les deux naturalistes reculèrent d'effroi à la vue d'un magnifique serpent aux écailles jaunes et vertes, reptile long de quatre aunes et se tenant debout au milieu de cette habitation, comme un commensal familier et caressant, Quand les voyageurs entrèrent, ee singulier hôte se crut obligé de leur faire quelques politesses ; il s'approcha d'eux en saulant, en dansant, à la voix d’un vieil Indien; puis il se roula et se déroula en longs anneaux, antôt dans un sens tantôt dans un autre; puis enfin, après ces démonstrations amicales, se retira dans un angle de la case, sur un tas de foin, et n'en bougea plus. Les sorciers seuls savent apprivoiser ces reptiles, même les plus venimeux : ils leurs arrachent les crocs à poison, et les emploient ensuite pour la cure des morsures. Cette science les conduit à dominer les autres sauvages, aussi crédules que superstiticux.
Spix et Martius abordérent ensuite au village de Malloca, situé sur la rive méridionale du Yapura, près du lac d'Acunaui, Dans l'une de ses anses, se groupaient quelques cabanes habitées par des Cauxicunas qui peuplent toute cette zone, Débarqués sur ce point, les voyageurs y trouvèrent un jeune Indien, bien fait, parlant assez correctement la lingua gerat, et fils du chef de ce village, 1 conduisit les étrangers dans une de ces grandes cases. L'attitude de ces sauvages était empreinte de timidité, Spix et Martius avancèrent donc sans crainte: mais quelle fut leur surprise, quand, après être entrés dans la cabane avec quelquesuus de leurs canotiers, ils se trouvèrent tout d'un coup en face de trente gucrriers armés d'ares et de flèches, assis sur des hamacs suspendus aux parois, ou appuyés sur les pieux intermédiaires; garnison redoutable et inquiète, immobile, silencieuse, l'are tendu, ct prête à décocher ses flèches contre les Européens,
au premier geste mal compris, au premier mouvement de retraite. La situation était critique : ces hommes n'avaient pourtant médité une sorte de guct-apen, que paree qu’ils appréhendaient eux-mêmes une attaque. L'apparition de plusieurs bateaux sur le lac leur avait fait craindre une invasion préméditée : ils avaient cherché à la combattre par la ruse autant que par la force. Attirés dans une impasse étroite, au milieu de guerriers sur leurs gardes, les Européens auraient tous succombé avant de combiner leurs moyens de défense. Spix et Martius comprirent qu'on s'abusait sur leurs intentions. Au milieu de ce péril, ils gardèrent tout leur sang-froid, détachèrent leurs cravates, et les agitèrent en signe d'amitié et de paix. A ces gestes, le chef des guerriers arrèta ses gens. Ce chef était un homme haut de cinq pieds huit pouces, à la poitrine large, aux formes athlétiques, que sa nudité rendait plus saillantes encore. En s'approchant des deux naturalistes, il fit un mouvement qui pouvait passer pour une accolade : il frotta contre leur visage son visage fortement barbouillé de roucou. Après les premières politesses, il questionna les voyageurs, à l'aide d'un interprète, sur le roi de Portugal et de Brésil, et prit de ce monarque une idée d'autant plus favorable, qu'on le lui dépeignit comme un homme d’une taille gigantesque.
La plus parfaite harmonie régna dès lors entre les naturalistes et les Indiens. Le chef donna, en signe d'amitié, un arc en bois rouge et un paquet de flèches empoisonnées. Ses sujets, généreux aussi dans la proportion de leurs moyens, y ajoutèrent d'autres armes et des fruits. Il n'y avait là que des hommes. Les femmes et les enfants avaient été réunis dans une cabane éloignée. Tant que les voyageurs restèrent dans l'intérieur du hameau, les femmes poussèrent des cris lamentables. Les hommes étaient fort bien faits, d’une couleur foncée, Aucun tatouage ne les défigurait; mais le lobe de leurs oreilles était prodigieusement agrandi, Is n'avaient jamais vu de blancs. Aussi, tout ce qu'ils apercevaient, costumes, ornements, petits meubles de poche, tout paraissait vivement les interesser, Les moindres gestes, les moindres mots étaient pour eux l'occasion d'une surprise. Ce qui les frappait surtout d'étonnement, c'était de voir le docteur Spix notcr le vocabulaire de leur langue, à mesure qu'on lui en indiquait les sons et la valeur. Le chef indien gardait, da reste, un certain décorum vis-à-vis des siens, Quand les naturalistes quittèrent la cabane, il ne bougea point et chargea son fils de leur faire la conduite jusqu'au port.
Les voyageurs poursuivirent ainsi leur voyage, soit entre les îles, soit le long de la rive septentrionale du Yapura. Dans cette navigation au milieu de rives inconnues, la difficulté augmentait par l'accroissement de la vitesse du courant, par de nombreux troncs d'arbres cachés sous l'eau, par des myriades de mousliques, par une chaleur accablante, quoique dans une atmosphère pluvicuse et presque toujours sans soleil, Is arrivèrent ainsi au petit village de San-Jodo do Principe, situé sur la rive septentrionale assez élevée dans cet endroit, San-Joio do Principe est l'établissement portugais le plus reculé sur cette rivière, Fondé ch 1808, il se peupla de familles de Coretas, de Yuris et de Yamas, venues des
furtts voisines. Les Indiens de San-Joäo do Principe ont été enlevés à l'autorité de leurs chefs indigènes pour passer sous celle d’un blanc ou métis, ordinairement investi de pouvoirs arbitraires, trop éloigné, d’ailleurs, du contrôle civil et militaire, et abusant de sa position, A la suite de cet agent supérieur arrivent presque toujours le despotisme, l'intrigue, la disette, une misère profonde; fléaux auxquels les Indiens préfèrent les chances de leur vie errante et le calme de leurs forêts. Quoique sujet aux fièvres, ce lieu était bien choisi; des mulâtres de San-Paulo y avaient fixé leurs destinées nomades; car, de tous les créoles brésiliens, les Paulistos sont ceux qui ont à un certain degré l'instinct de colouisation agricole, Le terrain de San-Jodo était pour eux un magnifique champ d'exploitation; sa fertilité est vraiment fabuleuse.
Spix et Martius abordèrent ensuite au Sitio d'Uarivaui où ils furent reçus par le taubixava Miguel, chef yuri, connu dans tout le Yapura. Malgré leurs communications fréquentes avec les blancs, les Yuris sont de vrais sauvages des forêts, /ndics do mato, Spix et Martius virent les danses de ces naturels, qui formérent des passes militaires et figurèrent des évolutions. Cachés derrière de grands boucliers arrondis faits de peaux de tapir, ils échangèrent d’abord des gestes menaçants, puis ils se lancèrent leurs javelots. Rien de plus bizarre ct de plus hideux que l'aspect de ces hommes aux muscles luisants, aux grimaces affreuses, aux cris soudains et redoublès.
Quand les voyageurs partirent d'Uarivaui, leurs sept bateaux étaient conduits par soixante rameurs, De ces Indiens, ceux qui étaient venus de l'Amazone avaient seuls un teint de bonne santé; les autres étaient pales ou jaunes, et cette pileur donnait un relief plus affreux au tatouage de leur figure, Malgré leur état morbide, les rameurs travaillérent sans relâche, et les embarcations arrivèrent bientôt à la première cataracte nommée Cupati. A mesure qu’on en approchait, les rives du Yapura devenaient plus bautes et les forêts moins touffues. Le soir, la Serra de Cupati dévoifà son sommet jusque-là caché sous de gros nuages; et, le jour suivant, on avait sous les yeux ces montagnes dont la hauteur est de 600 pieds environ au-dessus du lit du Yapura. Les flancs de cette chaine sont boisés jusque dans leurs moindres anfractuosités. Les voyageurs approchaient alors de la cataracte, Elle faisait entendre un bruit sourd qui grandit et tonna bientôt avec un fracas terrible, Avant de trouver une issue, le Yapura semble avoir cherché dans tous les sens. Au-dessus de la cataracte, il couvre presque toute la campagne, revètue d'une végétation serrée. C’est un lac dans lequel se reflètent des bois magniliques, Mais dès qu'il a pu se creuser un chenal dans le roc, le fleuve s'y précipite avec une violence extrème, Le halage par cette passe est fort difficile. Les Indiens parviennent pourtant à faire remonter leurs pirogues à l'aide de cordes,
Une licue au-dessus de cette cataracte, il s'en présenta une seconde plus considérable encore. Pour la franchir, il fallut enlever la cargaison des pirogues. Tout fut porté à dos d'hommes par les Indiens, qui gravirent péniblement les
masses immenses de rochers. Au delà de ce point, est le village de Manacura, habité par des Yuris, peuple guerrier, qui excellent à fabriquer le suc dont on enduit les fléches avec l'omon, plante vénéneuse abondante sur leur territoire. Plus haut encore, les rives s’abaissent d’une façon graduelle et si complète, qu'au village de Miranhas (Porto dos Miranhas) les cases des naturels sont presque au niveau du fleuve. Cinquante Indiens environ campaient dans ce hameau , sous l'autorité d'un chef, qui, suivant l'habitude des chefs indiens, avait pris un nom chrétien probablement sans avoir été baptisé. A peine les pirogues des voyageurs curent-elles abordé à Porto dos Miranhas, que la population les entoura en poussant de longs cris, et qu'à l'instant même on les conduisit chez le chef suprême de la contrée. Il se nommait Joûo Manoël; il étendait son pouvoir presque absolu sur tout le haut Yapura. Sans doute cet homme avait eu assez de courage et d'audace pour dominer sa tribu, et y faire des esclaves aussi bien que dans celles du voisinage. Pour vendre ces esclaves, il s'était adressé aux blancs, et ses rapports avec ceux-ci l'avaient entrainé à prendre quelques usages européens. Aussi était-il fier et joyeux de faire voir la chemise et le pantalon qu'il portait, I ne l'était pas moins de manger dans une assiette de porcelaine, de se raser chaque jour, de se coiffer au besoin d’un chapeau. Différent en cela de tous les Indiens, qui ne peuvent souffrir les vêtements, il se plaisait à en porter et à se distinguer ainsi de ses sujets sauvages. Joäo Manoël ne savait pas le portugais, mais il S'exprimait avec assez de facilité dans la langue gerac, Cette attitude, cette demi-science, ce demi-costume, cette demi-civilisation du chef, contrastaient avec labrutissement complet et hideux de cette horde.
A peine les voyageurs étaient-ils arrivés à Porto dos Miranhas que l’on vit accourir des environs une foule d'Indiens sortis de leurs forêts, Ce qui les avait appelés, c'était le bruit des trocanos, frappés à l'instant, Cet instrument est composé de blocs de bois creusés, ou entaillés d'une ouverture oblongue. Couchés sur des p aies, ces blocs sont frappés avec des gourdins en bois munis d’une tête de gomme éastique, et il en résulte un son qui retentit au loin. La nature du bruit spécifie la nature de la nouvelle. La gucrre s'annonce par un son, la demande de vivres par un autre, l'arrivée d'étrangers par an troisième, Aussi, à peine Spix et Martius avaient-ils paru dans leurs pirogues que le trocano de Porto dos Miranhas fit entendre ce cri d'appel : « Étrangers arrivant! » Ce signal retentit sur l'une et l'autre rive, et le tubixava, chef de Miranhas, annonça que, dans une heure, tons les malloras de Miranhas, ses amis et alliés, sauraient la venue des deux naturalistes, Ce singulicr télégraphe peut parler à la contrée de nuit, de jour, lui annonçer à chaque instant ce qui se passe sur les bords du fleuve. Arme dangereuse eCterrible chez ces peuples sauvages, qui, ignorée des Européens, peut leur attirer sur les bras un grand nombre de tribus, au moment où ils croiraient n'avoir aflaire qu'à une seule! Spix et Martius restèrent étonnés quand on leur expliqua la nature de l'instrument et les services qu'il rendait, Dans les premiers jours de leur arrivée, et quand l'intérêt qui s'attachait à eux avait le charme de la nou
veauté, ils ne pouvaient dire un mot, faire un pas, sans qu'aussitôt le trocano racontit aux forèts environnantes : « Le blanc mange, le blanc dort; » ou bien : «Nous dansons avec le blanc; » et ainsi du reste. Aussi la curiosité amena-t-elle bientôt, du fond de la contrée, une foule de naturels qui sans cela n'en seraient peut-être jamais sortis. I n'était guère rassurant pour nos deux voyageurs de voir cette affluence, chaque jour croissante, de tribus anthropophages, qui pousait, d'un jour à l'autre, augmenter encore, Un mot mal compris , une querelle, «uflisaient pour faire naître un conflit, au bout duquel ils avaient la perspective “ètre tués, rôtis et dévorés. Aussi recommandèrent-ils à leurs gens d'éviter tout motif de collision, surtout de ne pas exciter la jalousie des hommes, qui semblaient surveiller leurs femmes avec une défiance inquiète. I fallait éviter jusqu'à l'ombre d'an reproche et d’un malentendu, L'anthropophagie était si bien dons les mœurs de ce peuple, qu'aucun de ces hommes ne cherchait à s'en défendre. Le chef lui-même et sa femme, grande et belle Indienne, avouaient naïvement avoir mangé de la chair humaine et l’avoir trouvée fort de leur goût.
Marius se rembarqua sur le Yapura, et remonta la rivière, qui avait considéra. biement baissé. Après huit jours de navigation, il arriva en vue de l'Araru-Coara {le trou de l’Arara), la plus grande cataracte du Yapura. Dans cet endroit, le fleuve à percé une montagne, et il se précipite en nappe d'écume au milieu du ürou qu'il a fait, C'est un magnifique spectacle, tant à cause de la beauté de la chute et du volume de ses eaux, qu'en raison de la nature du paysage qui encadre ce saut fluvial, À droite et à gauche du lit du fleuve se dressent des rochers gras uitiques que tapissent des myrtes et des psydiums; puis, quand le roc cesse, la forêt commence avec ses voûtes éternelles et sombres. On ne peut se faire que difficilement une idée de l'horreur de ces lieux, qui semblent être encore daiis icur état de bouleversement primitif,
Ce fut à cette chute du Yapura, si pittoresque et si affreuse, que s'arrêta ie vovageur allemand, En présence d'un pareil obstacle, toute navigation devenait impossible, Dans cet endroit, les Indiens lui firent remarquer un rocher sur lequel se montraient quelques sculptures rongées par le temps. En mème temps tous les hommes de l'équipage s'en approchèrent, en prodiguant tous les gestes du respect et répétant à l'envi Pexclamation : Toupana! Toupana! (Dicu!) Après avoir regardé longtemps, Martius découvrit cinq têtes, dont quatre étaient entourées de rayons et dont la cinquième avait deux cornes. Ces têtes étaient Si frustes, qu'il fallait forcément les faire remonter à une antiquité très-reculée. Plus près de ja rivière, sur un rocher aplati et horizontal qui avait à peu pres neuf pieds de long, il distingua encore quelques autres figures que les hautes eaux devaient recouvrir, et qu'elles avaient rendues presque méconnaissables, On en comptait seize, aussi grossiérement exécutées que les précédentes, représen- ‘ant des têtes de jaguars, de crapauds, ct d'informes visages d'hommes.
Avant ainsi atteint les limites du Brésil, Martius donna l’ordre de descendre ue nouveau la rivière, et cet ordre fut accueilli avec des cris de joie par les
450 VOYAGE EN AMFRIQUE.
équipages indiens. En trois jours, la distance fut franchie, la pirogue revit le porto dos Miranhas, où Spix et tous ses hommes étaient rongés par les fièvres. La pirogue commencée avant le départ du naturaliste n’était pas prête. Joäo Manoël était absent; on attendait son retour d’un instant à l'autre. Spix et Martius pressérent les travaux de construction; commencée avant leur départ, au bout de dix jours l'embarcation était à peu près terminée, quand les trocanos de la rive méridionale retentirent. C'était le signal du retour. Une flottille de pirogues couvrit en effet Le fleuve, et ramena le chef et ses guerriers. Ils revenaient d'une expédition lointaine, portant avec eux un riche butin en cassave, bejus et hamacs, Les prisonniers venaient ensuite. Leurs figures étaient sombres; mais elles n'exprimaient pas la douleur; les vaineus ne faisaient entendre ni gémissements ni plaintes, quoique les vainqueurs les poussassent devant eux d’une manière brutale et atroce. Le butin fut porté dans les cabanes de Miranhas par les prisonniers qu'ils amenaient, Quand ce travail fut fait, on les laissa tous se promener librement, à l'exception d’un seul homme, très-robuste, à qui l'on plaça les pieds dans des entraves , parce qu'il avait essayé de s'enfuir. On ne donna rien à manger à ces prisonniers de toute la journée , puis on les répartit entre les guerriers vainqueurs qui, à leur tour, les revendirent au tubixava.
Vers le soir, les Indiens allèrent se livrer au sommeil; mais ils se relevèrent à l'entrée de la nuit et reparurent devant la cabane du chef, qui les régala de galettes et d'autres friandises de leur goût. Les naturalistes présents furent invités à prendre leur part de cette collation. Spix était assis à côté de Joûo Manoël, et celui-ci, lui montrant la cabane des prisonniers et accompagnant le geste d’une grimace effroyable, lui fit dire par son interprète qu'il avait fait de fort bonnes affaires dans le cours de cette campagne. En disant ces paroles, il supposait que Spix n’était descendu en toute hâte du haut Yapura que pour acheter autant de prisonniers qu'il ÿ en aurait à vendre. Aussi ne fut-il pas médiocrement étonné lorsqu’en échange de quelques bagatelles, le voyageur lui donna autant de haches et de couteaux qu'il en attendait pour ses captifs. Ne voulant pas être vaincu en générosité, le chef indien joignit à ses cadeaux deux jeunes filles et trois petits garçons. Spix se garda bien de refuser ces pauvres créatures; toutes auraient péri à Porto dos Miranhas; déjà la plupart avaient la fièvre, Trois de ces jeunes enfants survécurent aux fatigues du voyage. Spix garda le plus âgé et donna les deux autres; le reste mourut.
Après un séjour assez prolongé à Porto dos Miranhas, les deux voyageurs reprirent le chemin de l’Amazone ; les eaux ayant beaucoup baissé, ils eurent quelque peine à franchir le saut de Cupati, mais ce passage fut le seul qui offrit quelques difficultés. Peu de jours après, ils rentraient dans le grand fleuve,
Après avoir dépassé l’embouchure du Yapura où nous venons de suivre les deux savants allemands, on trouve la petite ville d'Égas, nommée Tefe par les naturels, du nom d’une rivière sur laquelle elle est située, à deux lieues environ de sa jonction avec le Solimoës. Égas est une des stations les plus importantes de
cette zone. Elle est l'entrepôt du commerce avec tout le Solimoës supérieur et ses divers affluents. :
C'est à Égas que l'on trouve en plus grand nombre cette classe marchande de métis que l'on nomme dans le pays Brancos, acheteurs et vendeurs d'esclaves qui, éludant la loi par laquelle les Indiens ont été déclarées libres, s'établissent dans les comptoirs de l'intérieur pour y poursuivre leur commerce de chair humaine. Quand un branco à besoin d’Indiens , soit pour le défrichement de ses terres, soit pour aller les offrir à des planteurs qui manquent de bras, ii commence par s'associer trois ou quatre spéculateurs dau même genre, au nom desquels, comme au sien, il demande l'entrée des missions indiennes, c’est-à-dire de remonter le Yapura où se fait le plus grand trafic d'esclaves. Quand cette licence est obtenue, ces brancos arment une petite flottille de pirogues et s'embarquent sur le fleuve. Dans l'endroit où ils supposent que les forêts cachent une tribu, ils quittent les pirogues de nuit, se font guider vers la tribu et vont la surprendre dans ses hamacs. Cette espèce de guerre par guet-apens tient les sauvages dans des alarmes perpétuelles. D'autres fois encore, au lieu de recourir à des poursuites personnelles et pénibles , ces spéculateurs acharnés profitant des guerres de tribu à tribu obtiennent, moyennant quelques verroteries et quelques objets en fer, les prisonniers qu'on à faits.
Après deux jours de repos, je quittai Égas et m'embarquai sur le Tefé, rivière aux eaux limpides et profondes, pour regagner le Solimoës. D'Égas à la Barra do Rio-Negro, les petits villages indiens se succèdent sans offrir rien de saillant et de digne de remarque. L'aspect du fleuve, monotone et sauvage, n'est guère varié que par les bouches de ses nombreux affluents et les myriades d'iles qui l'envahissent.
J'arrivai le 8 janvier à la Barra do Rio-Negro, ville moderne située sur la droite de ce fleuve et à deux lieues de son embouchure dans le Solimoës. Considérable aujourd'hui et le plus important du district, ce poste ne date que de 1807. Avant cette époque, le chef-lieu de la comarca ou district était Barcellos, situé à dix journées de ‘marche plus haut et sur les bords du rio Negro, Depuis lors, la forteresse de Barra, qui n'avait été créée que pour la défense du confluent, parut une position plus centrale et meilleure : on en a fait la ville essentielle de la contrée. Barra do Rio-Negro compte aujourd’hui 3,000 âmes. Bâtie sur un terrain que les débordements du fleuve respectent toujours et que n'infestent point les moustiques, la ville a des maisons qui ont l'aspect européen et dont piusieurs comptent deux étages. On y a commencé la construction d'un hôpital, L'église, qui fait face à la rivière, est un assez joli bâtiment, avec une place sur le devant et le fort à ses côtés. IL y a quelques ateliers de femmes pour la fabrication du coton et des cordages, et des entrepôts pour les denrées venues des provinces intérieures. Deux ponts qui traversent une petite rivière servent à lier entre elles Ics diverses portions de la ville, Toute la campagne environnante, mollement ondulée, est tapissée de prairies artificielles; les flancs des coteaux
sont couverts de plantations, tandis que des forêts épaisses garnissent les enfoncements. La ville de Barra est le marché principal de tous les indigènes : ils y vont échanger les produits de leur sol contre des marchandises d'Europe. Entre Barra ct Barcellos, s'échelonnent une foule de petits postes intérieurs situés sur les bords du rio Negro et du rio Branco, son tributaire, On évalue la population totale des deux districts à 3 ou #,000 âmes, qui vivent isolés et par familles. A la hauteur de Barra do Rio-Negro et sur la rive droite du Solimoës se trouve la métairie ou hacienda de Manacuru, autour de laquelle se groupent des huttes d'Indiens qu’on peut distinguer de la rivière. Elles sont peuplées de Muras. Spix et Martius, qui débarquèrent sur ce point , racontent que ces sauvages arrivèrent au-devant d'eux au nombre d'une soixantaine, hommes, femmes ct enfants, pour obtenir quelques bouteilles d’eau-de-vie. «C'est encore à Spix et à Martins qu'on doit des notions sur le cours du rio Madeira, devant les bouches duquel je passai le soir. Les infatigables voyageurs remontèrent ce fleuve, l’un des plus considérables aMuents de l’Amazone , dont l'embouchure est en partie cachée par une île. Le courant de ce fleuve était très-rapide. I charriait une quantité énorme d'arbres flottés, circonstance qui lui a valu le nom qu'il porte, Madeira (bois). Après quatre jours de navigation, ils arrivèrent à la mission de Novo-Monte Carmel de Canoma, fondée en 1811 sur la rivière de ce nom, et peuplée de Mandrucus. Ceux qu’ils virent étaient des hommes de cinq pieds six pouces, musculeux, à poitrine large, le plus souvent d'une couleur claire, les traits du visage communs, fortement prononcés; les cheveux coupés court au-dessus du front; enfin le corps bariolé de lignes étroites qui, commençant au cou, se prolongeaient jusqu'à l'extrémité des orteils. La guerre est pour ces sauvages une habitude et un plaisir ; aucune nation voisine n’a l'humeur plus belliqueuse. Autour de leurs cabanes, figuraient, plantées sur des pieux, des têtes d'ennemis; et un grand nombre de squelettes de jaguars, de coatis, de pecaris et d'autres animaux, donnaient à leurs villages l'aspect ‘un vaste charnier. Malheur aux tribus qui deviennent leurs ennemies! ls les poursuivent à outrance et avec un acharnement tel, que plusieurs d’entre elles ont été peu à peu anéanties. Quand le Mandrucu est vainqueur, il n'épargne aucun de ses antagonistes, Il renverse son homme, le saisit par les cheveux: et, avec un couteau court, fait d'un morceau de roseau , il détache avec une dextérité merveilleuse la tête du tronc. Cette adresse dans la décollation a valu aux Mandrucus le nom de pai-quicè (coupe-tête). Ces têtes s’arrangent et se préparent : puis, l'homme qui s'en est fait un horrible trophée ne le quitte plus. A la chasse et à la guerre, il le porte avec lui; quand il se retire dans la cabane commune pour dormir, il le place auprès de son hamac.
Après quelques jours passés à Canoma, Spix et Martius en repartirent et suivirent le cours de l'Iraria, qui sort du lac de Canoma pour aller rejoindre l'Amazone, où il arrive sous le nom de Furo de Rama. On parvint le soir à la mission des Mauhes, où ces peuples vivaient mêlés aux Mandrucus. A Villa-Nova da
Ray nha les voyageurs retrouvèrent encore le Solimoës. Villa-Nova da Raynbr est une bourgade quiconsiste en plusieurs rangées de maisons basses, presque toutes sans fenètres et couvertes en feuilles de palmier, étant la dernière mission de la comarca du Rio-Negro, on y a établi une espèce de douane provinciale. Deux canons de fer et trente soldats veillent à la défense de ce poste, Quelques petits caboteurs stationnaient à l'ancre au rivage, quand notre transport y passa. A une lieue au-dessous de Villa-Nova et sur le même côté du fleuve, se voient différentes constructions nommées la Comandancia, habitation ordinaire du chef de la frontière. Près de là, je pus voir quelques fabriques du pays. La première était une briqueterie qui pouvait confectionner à la fois quatre cents jarres destinées à contenir le beurre de tortue. Plus loin, se trouvait un atelier avec forge et enclume; plus loin encore, un hangar qui servait à la préparation des gäteaux de manioc, Quand j'y passai, une vingtaine d'Indiennes travaillaient sous la surveillance de la maitresse de la ferme, métisse active et riche, La maitresse était assise à l'une des extrémités du hangar, avec trois ou quatre cribles, au travers desquels elle passait la fleur de manioc pour eu faire des gâteaux. Ces gäleaux, faits avec la partie la plus pure et la plus blanche du manioe, sont considérés, dans le pays, comme une nourriture de luxe ; on les mange avec le café, Le reste du manioc sert à la distillation d’une espèce d’eau-de-vie.
Le jour suivant, j'étais à Obidos, situé sur un terrain élevé, à l'embouchure du rio das Trombetas, qui se jette à la gauche du fleuve, Obidos n'a rien de remarquable; c'est une mission comme toutes les missions déjà décrites ; mais les bouches du rio das Trombetas rappellent un fait historique qui n'est point sans intérêt. Ce fut là, dit-on, qu'Orellana, le premier navigateur sur l’'Amazone, ayant pris terre pour reconnaître la campagne, fut attaqué par des Indiens dans les rangs desquels combattaient des femmes. De là fut donné au fleuve le nom dés Amazones. Obidos est le point le plus occidental du fleuve où la marée soit sensible, Large en cet endroit de quatre mille trois cent quarante-cinq pieds, l'Amazone est d'une grande vitesse ; mesurée sur les bords, la profondeur en est de cent pieds.
Au delà d'Obidos, l'Amazone élargi est un véritable labyrinthe d'iles qui se confond avec la terre ferme. À peine a-t-on le temps de distinguer de grandes et régulières forèts, des plantations de cacao, entretenues avec un soin qui annonce le voisinage des villes purement créoles, Santarem, où nous arrivämes le jour suivant, à déjà cet aspect. C'est un poste à la fois douanier et militaire, où l'on maintient une assez forte garnison. Sans être aussi grande que Barra do Rio- Negro, Santarem est plus régulièrement batie et mieux pourvue de commodités européennes,
Une journée suffit pour aller de Santarem à Porto do Moz, situé au conlluent du grand fleuve et du fleuve Xingu, et qui n’a guère qu'une seule rue de maisons basses, couvertes en feuilles de palmier. Elle se présente alignée sur la rive au milieu de bouquets d'arbres et au centre des plantations les plus variées, La
population consiste en Indiens et en métis qui descendent des Tacuhepes et des Yurunas , tribus dont les hordes errent encore entre le Tocantin et le Topayos. A son embouchure à Porto do Moz, le Xingu a près d'une lieue de largeur. En face, et sur la rive opposée , on voit la villa d'Almeirim ou Paru, l'une des villes les plus anciennes qui soient sur les bords de l’Amazone. Longeant toujours la rive septentrionale, nous vimes Arroyolos, où le fleuve tourne au N. E. pour déboucher par le canal de Bragance. Pour aborder à Garupa, sur la rive droite, il faut traverser tout le fleuve, c'est-à-dire un bras de mer. Les deux bords de l'Amazone sont si éloignés, en cet endroit, qu'on ne les aperçoit pas à la fois l'un ct l’autre.
Au delà de Garupa, on n'aperçoit plus la rive gauche du fleuve; bientôt on quitte le lit principal pour entrer dans cette série de canaux d'eau salée, qui partagent l'Amazone en deux branches : l'une, la principale, allant se jeter au N. E.; l'autre, composée de mille petites branches et grossie du beau fleuve du Tocantin, allant former la baie de Para ou Belem, pour se jeter ensuite dans l'Océan, dans une direction à peu près parallèle à la grande embouchure.
Avant d'arriver à Santa-Maria de Belem, j'eus à relâcher encore au poste de Limociro, situé aux bouches du Tocantin, devenu ensuite le bras principal de cette portion de l’Amazone, qu’il semble même absorber, De Limociro, nous gagnâmes Santa-Anna, joli endroit qui nourrit une population favorisée. C'est dans ses environs que campent les Indiens Cumatas, tribu belliqueuse, dont l'humeur inquiète a plus d’une fois troublé la tranquillité de Para. Au delà de Santa-Anna, le lit du fleuve se rétrécit, et prend le nom d’Zgarape Merim), petit passage); la navigation devient plus facile et plus douce. Les belles plantations, les maisons de plaisance, les champs de cannes glissent le long des deux rives dans l'espace d’une douzaine de lieues. Enfin, après avoir laissé Beja sur la droite, notre transport vint s’amarrer, le 28 janvier, sur la rade de Belem.
Santa-Maria de Belem ou le Para, fondée en 1816 par Francisco Caldcira, est située sur la rive droite de l'Amazone, en face de la grande île d'Onças, que continue une suite d'îles plus petites. A une lieue environ de la ville s'élève, sur un roc entouré d'eau, le petit fort Serra, qui commande les passes, et reconnait tous les navires, avant de les laisser pénétrer dans le fleuve.
Le Para est la ville la plus importante de la région de l’Amazone, le port de mer, la capitale de cette portion du Brésil supérieur connue sous le nom de province du Para, qu’on subdivise en trois comarcas ou districts : celui du Para proprement dit, celui de la Guyane comprenant le Rio-Negro, enfin celui du Solimoës, De tout temps, la largeur de ses eaux, la beauté de ses rives, y attirèrent des voyageurs. L'avoir descendu était presque un titre de gloire; et, de nos jours encore, c'est une tâche assez pénible pour que la science et l'histoire des voyages en tiennent compte à qui l’accomplit. Le premier qui risqua cette longue navigation fut l'Espagnol Orellana, qui s'embarquant, en 1540, à cinquante lieues à l'E.
de Quito, suivit le Cauca et le Napo, entra dans le grand fleuve et le descendit (9
jusqu'au cap Nord sur la côte guyanaise, Ce fut lui qui donna à ce vaste cours d'eau le nom poétique qu'il porte encore aujourd'hui. Ce fut lui qui appliqua à cet immense Thermodon du Nouveau-Monde la fable homérique de tribus de femmes guerrières, se défendant contre les peuplades qui les entouraient et combattant avec un sein coupé, pour manier l'arc avec moins de peine. Orellana prétend avoir rencontré, sur le bas Amazone , une tribu de ces femmes qui l’obligea à regagner ses chaloupes. Il est à peu près établi aujourd'hui que la circonstance qui a créé cette fiction, est la vue de quelques Indiennes aidant leurs maris dans les rencontres avec les Européens, et se défendant elles-mêmes les armes à la main,
Tel est l'ensemble des diverses contrées de l’'Amazone, territoire immense et mal connu, qui, trois siècles après la découverte, attend encore aujourd'hui que la science européenne lui envoie ses Colombs et la politique ses Franklins.