‹ Voyage dans les deux Amériques [microforme]Chapitre 29 sur 112 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

DU PARA A MARANHAO

Pendant mon séjour au Para, je pus observer d'une manière assez complète celte ville déjà exactement décrite par les deux célèbres voyageurs tant de fois cités, Spix et Martius.

Devant le Para, le fleuve, qui coule entre la terre-ferme et l'île Marajo, a près de trois lieues de large. Vue de la rade, cette ville, située sur une grève unie et plate, ne semble consister qu'en deux rues parallèles, adossées à un arrière-plan de forèts vierges, sur lesquelles il a fallu conquérir l'espace qu'occupent les maisons. De ce point de vue, les deux premiers monuments qui frappent l'œil sont la Bourse et la Douane, situées près du rivage et presque au centre des lignes des maisons, Derrière, s'élèvent les deux clochers de l'église de Mercès; plus loin, le dôme de l'église Sainte-Anne, et au N. Sant-Antonio, couvent de capucins qui termine la perspective, A l'extrémité la plus méridionale, on voit le château et l'hôpital militaire, auxquels sont contigus le séminaire et la cathédrale avec ses deux clochers. Plus avant dans l’intérieur, parait le palais du gouverneur, magnitique éditice construit sous l'administration du frère du marquis de Pombal.

C’est à l'E. du Para, que le comte d’Arcos, dont la carrière politique commença au Para, fit dessécher, au moyen de coupures, un vaste espace dont on a fait une promenade publique, la seule qu'on y voie. Para est redevable à ce pare de la salubrité qui règne dans son enceinte, Quoique située sur un terrain bas et par 10 28’ de lat. australe, cette ville ignore les maladies qui dévastent les Guyanes; elle s’est même toujours maintenue à l'abri de la fièvre jaune, fléau de ces parages. Les seules maladies que l'on y connaisse proviennent de la mauvaise

nourriture , et attaquent les classes inférieures du peuple, dont l'ordinaire con- “ste en cassave à demi fermentée, en poisson et en viande salée.

En 1820, la population de Para était de 24,000 âmes. Comme cette ville est une des plus récemment bâties au Brésil, les créoles de sang européen s'y rencontrent en plus grand nombre qu'ailleurs. Les mulâtres et les nègres y sont, en revanche, plus rares, l'introduction d'esclaves de la côte d'Afrique n'ayant commencé sur ce point qu’en 1755, à l'époque où oseph LE‘ publia son statut d'affranchissement des Indiens. Dans la ville et dans les métairies qui l'entourent, on trouve beaucoup d'Angicos, colons venus des Açores. D'autres descendent de Portugais qui, lorsque leur souverain eut, en 1769, abandonné Mazagran sur la côte du Maroc, viorent s'établir au Brésil.

Les gens de la campagne ou rosseiros se distinguent moins des citadins par leurs mœurs et leurs usages qu'on ne l'observe dans les provinces plus méridionales du Brésil, Les rossciros s'attribuent avec plus ou moins de droit le titre de brancos (blancs), quoiqu'il ÿ ait chez eux mélange assez évident, Au-dessous, sont les cafusos où métis, qui ne peuvent pas atteindre aux prétentions de branco. Ces cafusos vivent éparpillés aux environs de la ville. La dernière classe se compose de nègres et d'Indiens : ces derniers sont libres, et, comme l'exprime l'épithète locale, ils sont, non pas civilisés, mais seulement apprivoisés (Zndios mansos), Les nègres etles Indiens, très-nombreux dans la province du Para, y ont conservé tous les caractères généraux de leurs races. Ils y remplacent les nègres esclaves, sont pêcheurs et portefaix, matelots, caboteurs et pilotes dans la navigalion fluviale : on en emploie aussi à l'arsenal et aux travaux publics.

La population blanche du Para se distingue par son activité, sa franchise, sa probité, son caractère sérieux et tranquille, sa bienveillance hospitalière. Moins passionnés pour la musique que les Brésiliens méridionaux, les habitants ont plus de goût pour les études sérieuses. Capitale de la province, le Para est le siége des autorités qui l’administrent. L'arsenal et les chantiers sont sous la surveillance d'un intendant de marine. C’est de là que sortent les vaisseaux dont se renforce chaque année l'escadre brésilienne, les bois des forêts voisines étant plus compactes et plus résistants qu'aucun de ceux qui croissent dans les autres provinces, Chantier principal de la république, Le Para n'a pas des fortifications en rapport avec cette destination. Ce qui la protége plus sûrement que les travaux de défense, c'est la difficulté des passes. Du côté de terre, le terrain, coupé de marais et de fossés, rend la place presque inabordable.

Quand on à dépassé la ligne des jardins, les environs du Para prennent tout à coup le caractère général d'une campagne coupée d'eaux et de forêts. Peu de chemins, mais des étangs au milieu desquels on à pratiqué de petits sentiers. Ordinairement les fermes et les métairies sont dans le voisinage des eaux, qui sont presque les seuls moyens de communication au milieu de ce réseau de rivières, de canaux et d'étangs. Le colon du Para, l'Indien, le mulâtre, sont tellement habitués à celte existence aquatique, qu'ils traversent le fleuve à son embou

chure dans une pirogue creusée dans un tronc d'arbre, Une distance de plusieurs lieues. le mouvement de la marée, le ressac de la barre, la houle du large, rien ne les intimide, Si la pirogue est renversée, on cherche à la remettre sur sa quille, puis à la vider, et si la chose est impraticable, on gagne la côte à la nage. Diordinaire, une de ces petites barques (montarta) est attachée à la proue des caboteurs. Elle sert à pénétrer dans les flaques d’eau qui débordent sur les terres,

tien de plus riche, de plus majestueux que la végétation sauvage dont le Para est entouré, Non-seulement les rivages de l'Océan sont ici bordés d'une lisière toujours verte de mangliers, mais cette ceinture gagne les pays intérieurs et se prolonge depuis l'embouchure de l'Amazone et du rio du Para jusqu'à la villa de Cameta sur le Tocantin, puis à l'O. jusqu'à Garupa; enfin, sur toutes les îles basses qu'on pourrait nommer l'archipel du Para. Cependant, à mesure qu'on s'éloigne de l'Atlantique, les arbres particuliers aux plages maritimes deviennent de plus en plus rares, tandis que la végétation qui caractérise l'Amazone prend le dessus, empiète, grandit, se développe jusqu'à ce qu'elle règne seule. Des troupes innombrables de guaras ou courlis rouges nichent dans les sommets des palmiers, et promènent çà et là sur ce fond vert leurs ailes couleur de feu,

Les forèts humides qui entourent le Para sont infestées d’une foule d'insectes qui tourmentent également les hommes et les chevaux. Les cupins, fourmis blanches ou termites, causent aussi de grands ravages dans le pays. Elles péuctrent dans les maisons et dévorent tout ce qu'elles rencontrent,

La petite fourmi noire (formica destructrix) nommée guguyogu, Si commune dans toutes les contrées intertropicales de l'Amérique, se creuse dans la terre des cavernes et des passages d’une étendue extraordinaire, Spix et Martius, ayant fait fouiller une couche d'ananas qu'elles dévastaient, reconnurent qu'une seuic colonie occupait un espace de cent quatre-vingt-dix pieds carrés, Dans les jours où le soleil luit, et surtout après les jours pluvieux, on les voit tout à coup sortir de terre par myriades. Les neutres se jettent sur les arbres, notamment sur les orangers, qu'elles rongent avec voracité; les autres, les ailés mâles et femelles (icons des Indiens), les suivent, s'élèvent dans l'air en troupes épaisses à l'instant de l'accouplement, et s'abattent sur les arbres éloignés, dont le feuillage est dévoré en quelques heures. Contre les premiers, on emploie l'eau bouillante ; contre les seconds, une fumée narcotique , en couvrant le feu de solanées arborescentes. Quelque hideuses que soient ces fourmis ailées, les Indiens les estiment comme un mets friand; ils les ramassent, les font rôtir dans une poèle et les mansent. On surprend souvent des naturels accroupis devant une fourmilière avec un long bambou creux, et avalant les fourmis qui remontent dans ce tube jusque dans leur bouche, Leur morsure est douloureuse; mais celle du fanibara ou fourmi noire à deux cornes, la plus grande de toutes, est réputée venimeuse.

Tous les insectes, moins brillants dans cette partie septentrionale du Brésil que dans les provinces méridionales, se produisent aux environs du Para en nombre

138 VOYAGE EN AMÉRIOUE.

plus considérable. [en est de même de tous les autres animaux, La quantité de crapauds et de grenouilles qu'on aperçoit dans le voisinage des fleuves, des rivières et des marais, passe toute croyance. Les grenouilles pondent une telle abondance d'œufs, qu'à la marée basse on en découvre des bancs entiers. Les carmans et les grands oiseaux aquatiques se disputent ces œufs. Les Indiens les mangent aussi, même à demi éclos, Plus d'une fois, dans le courant de la navigation, les mariniers s'arrétent, accostent le rivage, remplissent de ce frai le devant de leur barque ; puis, arrivés chez eux, ouvrent les œufs, les passent entre leurs doigts, et les accommodent avec du beurre de tortue,

L'un des côtés les plus pittoresques des environs du Para, est celui qui baigne le rio Guama, Là, sont des forêts vierges qui s'étendent au N. et au S. de la ville, De gigantesques troncs d'arbres se montrent dans ces solitudes touffues. Cette inagnifique végétation trouve ses conditions de développement non-seulement dans les rayons ardents du soleil, mais encore dans l'humidité dont la terre est imbibée, Ces colosses des bois semblent en être aussi les despotes; car ils absorbent la végétation d'un ordre inférieur.

Les environs du Para offrent encore beaucoup d'arbres de caoutchouc ou gomme élastique, Les Brésiliens nomment cette substance seringeira. C'est un arbre à la tige haute et mince, à l'écorce d'un gris jaunâtre, raboteuse en bas, lisse pardessus. Cette écorce sécrète quelquefois spontanément, mais plus souvent quand elle est piquée, un suc laiteux qui se durcit à l'air et qui alors pend en cordons d'un gris pâle, de la grosseur d'une plume d'oie et de la longueur de plusieurs aunes, Quand ils recouvrent des branches minces, ces filaments forment des tuyaux élastiques qui, sans doute, ont indiqué aux naturels à quels emplois cette substance pouvait être propre. Les Indiens même en avaient fait des seringues ct des tuyaux de pipe. Ce travail leur à valu le surnom de «eringeiros. Quoique l'arbre à caoutchone abonde dans l'État du Grand-Para et dans toute la Guyane française, la plus importante récolte de gomme élastique vient de la capitale de l'île Marajo. Durant une grande partie de l'année, et notamment & mois de mai, juin, juillet et août, les seringciros font aux arbres des entaill ‘ongitudinales et fixent au-dessous de petits moules en argile rouge d'un diamètre de dix-huit pouces. Quand le sujet est vigoureux et sain, ces moules s’emplissent en vingt-quatre heures. Lcur forme ordinaire est celle d'une poire, comme nous ! voyons par la forme du caoutchouc qui arrive en Europe. Pour que le suc, qui s'épanche en couches très-minces, sèche plus promptement et ne soit pas sujet à se corrompre, les moules qui doivent le recevoir sont exposés préalablement à la fumée qui provient de la combustion lente du fruit cru du palmier, Cette fumée donne au caoutchouc, dont la couleur naturelle est un blanc sale, la couleur brun foncé que nous lui connaissons, et contribue, en outre, à le rendre plus consistant et plus compacte. Cette préparation fait des manteaux ct des surtouts que ne pénètrent ni la pluie ni la rosée,

Apres celle reconnaissance détaillée de la ville du Para et de ses environs, je

songeai à gagner les provinces du Brésil méridional, Un caboteur devait mettre à la voile pour Maranhäo le 15 février; j'arrêtai mon passage et quittai le chef-lieu de la région de l'Amazone. Mon bâtiment ne tirant que quelques pieds d'eau, n'eut pas de peine à sortir des passes du rio du Para, dangereuses et difficiles seulement pour les gros navires.

Nous passâmes devant le fort du Barra, petite île où la police brésilienne délivre aux navires des passes d'entrée et de sortie; puis devant Mosqueira, qui fournit au Para ses picrres à bâtir. Plus loin, le canal s'élargit, et l'on voit paraître l'île des Guaribas, tapissée de mangliers peu élevés; puis, au delà, la pointe de Carmo, où le fleuve s'étend de plus en plus. Là, il est presque une mer : l’eau en est verdätre et phosphorescente déjà, quoique non salée encore. En gagnant toujours vers l'O., paraissent les bancs de sable au N. de Salinas, qui servent d'indication aux marins, À cette hauteur, on laisse vers le S. E. la pointe de Taïba, afin d'é- \iter le bas-fond de San-Joûo, et lon serre le cap Magoary, pointe avancée de l'ile Marajo. Pour les navires qui vont en Europe, c’est à ce point que finit la

navigalion fluviale : ceux qui vont vers le $. ont encore à francair le cap Tijiocca, qui projette au large une bande de récifs dangereux. Quelques jours après otre départ du Para, nous étions mouillés devant la capitale de la province de Maranhào.

Page 1