CHILI, — GÉOGRAPHIE ET HISTOIRE
Considéré dans son ensemble géographique, le Chili, situé sur la côte occidenta'e du continent de l'Amérique du Sud, présente la forme d'un immense parallélogramme, neuf fois plus long que large, et compris entre les 24° et 44° degrés de lat, S. La population est évaluée à près de 1,400,000 habitants.
On a, jusqu'à ce jour, méconna les caractères topographiques de cette contrée, en la supposant formée de plateaux élevés allant de la mer au pied de l'immense Cordillère, tandis qu'on doit, au contraire, la regarder comme une partie de la Cordillère même, divisée transversalement en hautes chaines et en vallées correspondantes qui descendent vers la mer, diminuant toujours, non pas en ligne directe, mais par des détours très-variés, ayant rarement moins de 1000 pieds et généralement plus de 2,000 picds d'élévation au-dessus de la base des vallées qui les coupent.
Le climat du Chili est assurément l’un des plus beaux et des plus sains du monde, surtout vers la mer, parce qu'il est là moins sujet aux passages trop brusques du chaud au froid. Les mois de janvier et de février sont les plus chauds de l'année; mais après la chaleur du jour, dès que le solcil est couché, il souffle une brise qui rafraichit l'air et rend les nuits fort agréables; aussi les habitants font-ils presque de la nuit le jour. Il y a, pendant les soirées d'été, de fréquents orages dans la Cordiilère ; on aperçoit souvent les éclairs qui illuminent les sommités sur toute la ligne, mais la distance ne permet pas d'entendre le bruit du tonnerre. Les mois de juin et de juillet sont les plus froids. Il est rare qu'il tombe de la pluie, si ce n'est entre les mois de mai et d'août. On a remarqué que les hivers les plus secs sont ordinairement suivis de saisons plus abondantes. On ne voit jamais de neige à la côte ; de juin à novembre la Cordillère des Andes en est couverte dans toute son étendue ; mais le soleil la fait fondre avant le mois de décembre, et on n’en voit plus après le mois de mars.
Quelques avantages que présente le Chili pour l'excellence de son climat et pour la fertilité de toutes les parties de son sol susceptibles d'irrigation, ces avantages sont plus que contre-balancés par les tremblements de terre auxquels
le pays est sujet. Rien n'égale la terreur qu'impriment ces terribles phénomènes ; les animaux mêmes courent effrayés dans toutes les directions, et semblent avoir la conscience du danger qui les menace.
Les premières notions de l’histoire du Chili ne datent que du milieu du xv° siècle et sont ducs aux Péruviens, L'Inca Yupanqui, vers l'an 1450, vint à Atacama, située au N. du désert de ce nom qui borde le Chili au N., avec une armée qui soumit, presque sans coup férir, les habitants de Copiapo, de Coquimbo, de Quillota, de Mapocho; mais elle fut arrêtée là par les Promaucenos et leurs alliés. Après avoir pénétré au S. jusqu'au pays situé entre les rivières hiaule et Rapel, les Péruviens n'osèrent plus avancer, Cette rivière devint la limite des Incas et des tribus non soumises.
La découverte du Chili par les Espagnols et le récit de leurs premiers établissements dans cette contrée forment un des chapitres les plus intéressants de l'histoire des conquêtes des Européens dans l'Amérique du Sud. Après la mort de l'Inca Atahualpa, en 1535, Pizarro, jaloux de l'influence et de l'ambition de son compagnon Almagro, lui présenta la conquête du Chili comme un objet digne de ses talents, et l’engagea à la tenter, quoiqu'il eût alors plus de soixantedix ans.
Almagro partit de Cuzco, cette même année, avec cinq cent soixante-dix soldats et quinze mille Péruviens. Deux routes mènent au Chili dans cette direction : l'une le long de la côte de la mer, par le désert d'Atacama; l'autre par les Andes. Il prit par impatience la plus courte, celle des montagnes, où le froid et la faim lui firent éprouver des maux incroyables. Il y perdit cent cinquante de ses compatriotes, dix mille de ses alliés, et arriva enfin à Copiapo, avec quelques cavaliers, assez à temps pour procurer des secours efficaces à ceux de ses compagnons restés dans les montagnes. Bien traités par les Chiliens et reçus d'abord avec une vénération qui tenait de l’idolâtrie, la soif de l'or porta bientôt les Espagnols à des excès qui ne tardèrent pas à leur aliéner les habitants du pays; et, malgré des renforts reçus du Pérou , ils furent arrêtés par les Promaucenos sur la frontière où, le siècle précédent, l'avaient été les Péruviens. Almagro abandonna tout le Chili, et revint en 1538 à Cuzco, où le frère de Pizarro le fit mettre à mort.
Pedro Valdivia fit, en 1540, une seconde tentative avec deux cents Espagnols et un corps de Péruviens ; mais il n’eut pas à vaincre autant d'obstacles naturels, car il était parti en été, 11 ne fut pas aussi bien reçu que son prédécesseur. Chaque pas qu’il faisait dans le pays était marqué par un combat; et pourtant, après avoir fondé Santiago et obtenu des secours du Pérou; après avoir conquis l'alliance des Promaucenos, probablement jaloux de leurs voisins du midi, il franchit la redoutable frontière. En 1550, il avait atteint le Biobio, jeté les fondements de Conception; malgré les efforts du brave Aïillavilla, chef des Araucanos, il établit, en cinq ans, dans tout le pays, plusieurs villes et quelques forts. Enfin Lautaro, jeune héros araucanien, prit Valdivia, le mit à mort et brûla Concep-
tion ; déjà il marchait triomphant sur Santiago, quand il fut, à son tour, vaincu et tué par Villagran, successeur de Valdivia, Après la mort de Lautaro, les Espagnols rebâtirent Conception, fondèrent Cañete, et découvrirent les iles Chiloë. D, Alonzo de Ercilla, P'Homère de cette Hiade américaine, et souvent acteur lui-même dans les combats acharnés qu'il a décrits, grava sur un arbre son nom et Ja date de cette découverte, le 31 janvier 1558.
Une guerre acharnée continuait toujours entre les Espagnols et les Araucanos, Mais, vaincus partout, les Araucanos ne purent empêcher les Espagnols de se consolider toujours de plus en plus sur leur territoire, Philippe IF, en 1575, avait établi à Conception une audiencia, qui, en 1609, fut transportée à Santiago, position plus avantageuse en ce qu'elle exposait moins l'administration aux attaques des aventuriers français, anglais et hollandais, qui troublaient alors la tranquillité des gouvernements espagnols sur les côtes de l'Océan Pacifique.
Le prodigieux agrandissement de l'Espagne avait épuisé ses ressources ; les malheurs qu'éprouva la métropole sous ses successeurs tombèrent, en grande partie, sur ses établissements d'outre-mer ; et, à mesure qu'on leur demandait plus d'argent, leur position leur rendait les contributions de plus en plus intolérables, en raison même de la fausse politique qui leur interdisait impérieusement l'exercice et le développement de toute industrie. Les premiers vice-rois avaient été des hommes de talent; mais il en fut tout autrement de leurs successeurs, depuis l’avénement de la maison de Bourbon au trône d'Espagne, A cette époque, les besoins de la cour de Philippe V firent mettre à l'enchère les hautes fonctions administratives des Indes occidentales. Les vice-rois, ne pouvant plus se distinguer par les armes et par la politique, se rejetèrent sur le commerce; ils en écartèrent avec soin les étrangers, et s’en réservèrent le monopole. Leurs excès en tout genre devinrent tels ; leur avarice, leurs extorsions, leur tyrannie étaient si flagrantes, que la cour de Madrid ne pouvait plus longtemps fermer les yeux sur des abus dont elle souffrait la première. Les trésors de l'Amérique étaient à jamais perdus pour elle; et, dès 1709, Amelot, ministre de Louis XIV en Espagne, prévoyait une révolution. Les vice-rois furent abolis au Chili; on y substitua des capitaines-généraux qui ressortissaient à la vice-royauté du Pérou; mais les abus ne changeaient pas, seulement ils avaient lieu sur une plus petite échelle. |
Quelques-uns de ces nouveaux officiers et des vice-rois leurs supérieurs mérttent cependant d'être distingués par leur dévouement au bien des peuples ; et le Chili, en particulier, doit de la reconnaissance à D. Ambrosio O’Higgins, soldat irlandais, qui, après avoir servi dans les armées espagnoles, commandé des troupes sur les frontières du Chili, repoussé plus d’une fois les Indiens, remit ies villes et forteresses dans un état de défense respectable, rebâtit Osorno détruite, et fit une excellente route de Valdivia à cette dernière ville, pour facilitcr les relations avec Chiloë. De retour dans la capitale, il bâtit des ponts, construisit la route de Santiago à Mendoza par la Cumbre, et facilita les communi-
cations ayec Valparaiso. Il mourut en 1799, laissant une famille pauvre et une mémoire honorée,.
La date de cet événement nous rapproche de l'époque où les colonies espagnoles allaient réclamer auprès de la mère-patrie, d'abord des privilèges égaux aux siens, et puis leur indépendance que les flottes et les armées de la vieille Espagne n'étaient plus en état de leur contester, Les causes de la révolution furent identiquement les mêmes au Chili que dans la Colombie et dans la république Argentine.
Le premier propagateur des idées révolutionnaires fut un créole nommé Antonio Alvarez Jonte, chargé d’affaires de Buenos-Ayres et du Chili à Londres, et postérieurement envoyé à Santiago de Chili. Dès le 18 septembre 1810, les propriétaires et les principales autorités furent convoqués, et l’on décida qu’il serait formé, au nom du roi, une junte provisoire de cinq membres,
Au mois d'avril de l'année suivante, la révolution était déclarée. On avait déposé et banni le président, dissous l'audience , mis à sa place une chambre des appels ; la junte était investie du pouvoir exécutif et un congrès était convoqué. Tout se faisait au nom du roi. Les premiers mouvements furent incertains, comme il arrive toujours, entravés qu’ils étaient par deux partis formés au sein du congrès, celui des Penquistos et celui des Carreras. Le succès momentané du second de ces partis, qui avait pour chef José Miguel Carrera, brave officier, l’un des membres de la junte, faillit compromettre les intérêts de sa cause. Après une guerre civile de près de cent ans, dont les royalistes profitérent au moins pour reculer leur chute, le général Bernardo O’Higgins, digne fils du dernier vice-roi, fut appelé, par les vœux de tous, à terminer la querelle avec les Espagnols. Il rapprocha momentanément les partis; mais les suites de leur longue désunion devaient bientôt se faire sentir. Osorio, chef royaliste, vainquit les patriotes à Rancagua , le 2 octobre 181%; et, profitant de sa victoire, rétablit pendant deux ans l'autorité espagnole à Santiago, tandis que les débris de l'armée républicaine se ralliaient à Mendoza et que les chefs vaincus allaient, soit aux États-Unis, soit à Buenos-Ayres, pour demander du secours.
Le gouvernement de Buenos-Aÿres, qui venait d'assurer son indépendance, ne pouvait rester indifférent à celle du Chili; rien, en effet, ne lui était garanti, tant que les Espagnols resteraient maîtres du Chili et du Pérou; il était donc l’allié naturel des Chilenos. La guerre recommença plus vivement que jamais en 1817 ; mais de nouveaux acteurs occupaient la scène : le général Marcos pour les royalistes ; et, pour les patriotes , avec O'Higgins, le général San Martin, Mendozino, agissant au nom de la république Argentine. La bataille de Maypo (5 avril 1818) fut le dernier coup porté à la tyrannie espagnole, et la fit à jamais disparaitre du sol du Chili.
Dans l'intervalle, le général O'Higgins avait été proclamé directeur suprème ; et le gouvernement avait pris la forme sous laquelle il s'était constitué lors de la première révolution, à cette différence près qu'il ne se reconnaissait plus sujet
du roi d'Espagne ct des Cortès, et que, s'étant déclaré complétement indépendant, il avait annoncé une constitution pour le mois d'avril 1817.
Mais si la lutte était finie sur le territoire, elle ne l'était pas sur mer. I fallait songer à se créer une marine ; et, comme les Romains de l'antiquité, les Chilenos s'ouvrirent cette nouvelle carrière par une victoire. Cependant, ils avaient besoin d'appui ; appelé par eux en 1818, lord Cochrane partit de Valparaiso, le 19 janvier 1819, à la tôte d'une escadre chilienne, pour aller combattre les ennemis de la nouvelle république jusqu'au centre de leur puissance au Pérou. Il ne fut bientôt bruit que de ses succès sur toute la côte péruvienne ; partout il gagnait des amis à la cause des Chiliens. Revenu en 1820 sur les côtes méridionales du Chili, Cochrane accomplit, dans la prise de Valdivia, le 2 février de la même année, l'un des exploits de marine les plus remarquables par le sang-froid et l'héroïsme de son exécution, ainsi que par l'étendue de ses résultats.
Depuis son élection comme directeur suprême, D. Bernardo O’Higgins faisait tous ses efforts pour introduire dans les diverses branches de l'administration toutes les améliorations possibles, et, ne songeant qu'au bonheur des peuples, il résumait toute sa politique dans ce mot digne d’Aristide : « S'ils ne veulent pas être heureux de bonne volonté, il faut qu'ils le soient par force. »
D'un autre côté, les héros de Maypo ei de Valdivia réunissaient leurs talents pour affermir la révolution chilienne en révolutionnant le Pérou. Ils partirent à cet effet (20 août 1820) avec des forces de terre et de mer relativement considévables, Cette expédition, commencée sous les plus brillants auspices, faillit manquer par les irrésolutions peut-être calculées de San Martin. Cependant les troupes patriotes prirent possession de Lima le 13 juillet 1821, et le lendemain, le général entra dans la capitale du t’érou. Les Espagnols s'étaient retirés à Cuzco, où le vice-roi avait son quartier-général, A peine entré, le général San Martin s'établit lui-même chef de l'État sous le titre de protecteur du Pérou; et, au licu de rendre compte de ses opérations au gouvernement chilien, dont il devait se regarder comme l'agent, il se posa en chef d'un État nouveau et indépendant, trancha du dictateur, et traita même avec un dédain superbe l'habile coopérateur à qui il devait une si grande partie de ses succès. Abreuvé d'injustices et de dégoûts, lord Cochrane partit le 16 janvier 1823 et alla offrir ses services à l'empereur du Brésil, après s'être vu, de la part de San Martin. en butte à des accusations qui n'ont jamais été justifiées. Quant à San Martin, revenu l’année précédente à Santiago, où sa conduite au Pérou lui avait fait perdre entièrement son ancienne popularité, il ne tarda pas à reconnaitre qu'il était menacé de se voir enveloppé dans une tempête politique qui se préparait depuis longtemps, et que lord Cochrane avait prévue,
O'’Higgins avait proposé au congrès de juillet 1822 une mesure de finance dont le but louable, mais peut-être impolitique, était d'empêcher la contrebande, Il espérait par là favoriser l'industrie nationale; mais cette mesure, qui compromettait bien des intérêts privés, indisposa une grande partie de la nation
contre le directeur suprême. Dès lors, le général Freyre, quoique sa créature et son protégé, avait résolu de prendre les armes contre lui, s’il était nécessaire, pour le renverser et commander à sa place. O'Higgins, qui n'ignorait pas ses projets et ses intrigues, s'était flatté vainement d'étouffer la révolte sans employer la force. Dès le mois de décembre 1822, le nord et le midi étaient en pleine insurrection contre lui, et les Coquimbanos marchaient sur la capitale. Le mouvement eut lieu à Santiago le 18 janvier 1823. Sommé par les rebelles de donner sa démission, O'Higgins, pour ne pas troubler la tranquillité publique, déposa son autorité entre les mains d'une junte provisoire, sous la condition qu'un congrès général serait sur-le-champ convoqué. San Martin, prévoyant l'orage qui le menacçait, était retourné à Mendoza. Le général O’Higgins s'était rendu à Valparaiso dans l’intention de s’embarquer pour le Pérou. Au moment où il y arrivait, son vainqueur s’y présentait aussi, venant de Conception, avec 1,500 hommes. On arrêta l'ex-directeur ; mais la partie la plus éclairée du peuple intercéda pour sa liberté, et Freyre fut obligé de se contenter de le mettre en surveillance. De là Freyre se rendit à Santiago avec ses troupes; mais il n'entra pas dans la ville. 11 promit tout ce qu’on promet en pareil cas. Nommé directeur par le congrès, où ses partisans étaient en majorité, il refusa et s'enfuit seul dans la direction du rio Maule, comme pour se dérober aux honneurs. Il parut ne céder qu'à la force, et il ne fut pas plus tôt en place, qu'on ne vit plus en lui que l'instrument d'un parti.
Après une session de plus d'un an, à la fin de 1823, la nouvelle constitution, depuis si longtemps promise, fut promulguée. C'est à partir de 1830, lors de l'avénement du général don Joaquim Prieto à la présidence de la république, que le Chili prend place parmi les nations, grâce surtout à l’ascendant de don Diégo Portalès, ministre de la guerre et de la marine, et l'un des hommes d'État les plus recommandables de l'Amérique du Sud, l'âme des conseils de Prieto.
En 1850, le Chili fut troublé à l'instigation du parti ultra-libéral, qui voulait conduire le pays d'après les doctrines les plus subrersives, par imitation de ce qu'on avait vu en France en 1848; mais, après quelques mesures de rigueur, le calme fut rétabli.