‹ Voyage dans les deux Amériques [microforme]Chapitre 49 sur 112 · VALPARAISO · texte numérisé non relu

VALPARAISO

| semble, à la première vue, ne consister qu'en une seule rue bâtie au pied d'une montagne à pie, et où l’on remarque, entre autres édifices, une douane magnifique ; mais bientôt, en pénétrant dans les guebradas {gorges de la montagne), on découvre des centaines de maisons d'abord invisibles, et l'on ne s'étonne plus de voir enfin une ville, qui a compté une population de 10 à 15,000 âmes, aujourd'hui portée à plus de 40,000, ÿ compris un très-grand nombre d'étrangers.

La situation centrale de Valparaiso en a fait, jusqu'à présent, le principal dépôt de toutes les ressources du Ciuit, et l'habitude prise par tous les navires baleiniers ou autres d'y relâcher, soit qu'ils viennent du cap Horn, soit qu'ils viennent des régions septentrionales, assure à cette ville une importance commerciale déjà considérable, et qui ne peut que s'accroitre encore ; mais la baie de Valparaiso a le grave inconvénient de n'être sûre que de septembre à la fin d'avril, exposée qu'elle est, depuis mai jusqu'à la fin d'août, aux vents du N.-0.; aussi est-elle tous les ans, en hiver, le théâtre d'un plus où moins grand nombre de sinistres, sous ce point de vue, les ports de Conception et de Valdivia lui sont de beaucoup préférable.

, Valparaiso, ville exclusivement commerçante, et sans monuments remarquables, ne pouvait être pour moi que d'un intérèt secondaire, en dépit même de l'affabilité de ses habitants, qui ne s'occupent pas moins de leurs plaisirs que de leurs affaires. Je n’y séjournai pas longtemps, et, après avoir visité ses deux forts, San Antonio et Baron, qui commandent l'ancrage; après avoir reconnu, avec douleur, les traces encore trop nombreuses du terrible tremblement de terre de 1822, qui l'avait renversée dans sa presque totalité, je pris mon passe-port pour le N., et me dirigeai vers la Polivie. |

Je partis de Valparaiso vers le 15 juillet; j'atteignis bientôt le rio Quiliota, dont le passage, en cette saison, n'est pas sans danger. La route suit d'assez prés les bords de la mer, et conduit, par la jolie vallée de Ligna, jusqu’au petit port de Quillamari; on se rend de là à la vallée de Chiupa, où déjà se fait sentir la différence de fertilité marquée par la nature entre les provinces du nord et celles du midi. C'est dans cette vallée qu'est la petite ville d'Illapel, où sont des mines de cuivre assez riches, et où on élève des chevaux qui passent pour les meilleurs du pays. À mesure que nous avancions, la végétation prenait un aspect plus triste et plus pauvre, et la présence des animaux n’animait plus guère le paysage. Plus d'algarrobos, plus de beaux arbres; mais encore quelquefois des aloës et des poiriers épineux, et quelques troupeaux éloignés de guanacos sauvages, quelques chèvres, quelques vaches solitaires ; de temps à autre, un champ de blé suspendu au front d'une montagne à une hauteur considérable, attendant sans succès les pluies de l'hiver, expérience précaire tentée pour les cultivateurs pour s'épargner les frais écrasants de l'irrigation. Je ne trouvai rien de remarquable jusqu'à Coquimbo, agréablement située sur une espèce de terrasse, à l'embouchure de la rivière de ce nom. C’est une ville petite, mais assez propre. Les champs cultivés aui l'entourent forment un contraste frappant avec les terres qu'on voit plus

loin. Son existence dépend tout entière de l'exportation du produit des mines voisines, Son port est situë à trois lieues au sud. Elle a sept à huit mille habitants. C'est une espèce de capitale du Chili septentrional.

De Coquimbo, je me dirigeai sur Guasco, qui en est éloignée de soixante- dou lieues, et qui appartient à la province de Copiapo. De toutes les provinces du Chili, celle de Copiapo est la plus riche en mines, mais elle n’en est pas plus opulente, parce que beaucoup de ces mines sont inexploitables, surtout celles de Chuco-Alto, au nord, abondantes en or et en argent, et qui, jusqu’à ce jour, ont été inaccessibles à l’avidité même des Européens. Le pays est montagneux, aride, dépourvu de toute espèce de végétation. La principale ville, ou plutôt le principal village, Guasco, à seul une apparence de vie; car, plus on avance sur cette route, plus les habitants sont clair-semés, et ce n’est pas là qu'il faudrait chercher à étudier les mœurs et les coutumes des Guusos, qui sont les gauchos, ou paysans du Chili, et qui ressemblent beaucoup, à tous égards, à ceux que l’on rencontre dans la République Argentine. J'en vis pourtant quelques-uns dans les environs un peu moins sauvages de Guasco. Leur coiffure à surtout quelque chose de fort bizarre, et il est assez original de voir des gens à jambes nues ou couvertes de grossières pièces de cuir, les talons armés de gros éperons ; quelques-uns d’entre eux ont une mine telle qu'on ne les rencontrerait pas sans crainte au coin d’un bois dans notre Europe civilisée. J'arrivai enfin à Copiapo, deux fois détruite depuis peu d'années par les tremblements de terre, et récemment rebâtie en adobes blanchies; c’est un lieu bien pauvre, bien triste, et le courage me manqua tout à fait pour aller plus loin. Heureusement j'appris à Copiapo qu'en ce moment un petit navire chilien était à l'ancre, prèt à faire voile pour Cobija. L'occasion était excellente, et je n'avais que seize lieucs à faire pour m'y rendre.

Le lendemain, au point du jour, au moment où le bâtiment appareillait, un cri soudain s’éleva parmi notre petit équipage. Tous les regards se dirigèrent à la fois sur un des plus hauts rochers qui bordaient la rive. Une masse noirâtre s'élevait lentement au-dessus du roc en tournoyant dans les airs. C'était un condor... Un condor, cet oiseau si rare même dans les iieux qui lui servent de retraite, et que j'avais à peine vu deux ou trois fois dans mes courses au milieu des Andes et sur les côtes de la Patagonie. On sait à combien de contes absurdes cet oiseau célèbre a donné lieu ; peu s'en est fallu que son existence, ainsi que celle du phénix, ne se trouvât reléguée dans le domaine des fables, Personne ne croit plus maintenant quil enlève des taureaux, des cerfs, des enfants; mais on reconnait qu'il nuit beaucoup aux troupeaux. On sait que la taille du plus grand n'excède pas celle du vautour des agneaux (vultur barbatus) des Alpes, et il ne paraît pas, terme moyen, avoir plus de trois mètres d'envergure, ce qui est encore énorme. Le condor ne préfère pas, comme on l’a dit, les montagnes aux plaines, puisqu'on le retrouve dans les plaines comme sur les montagnes; mais ce qui le décide surtout sur le choix de son habitation, c'est la nature des lieux, qu'i! aime dépouillés, arides, pourvu qu'il y trouve des Hamas où des alpacas, des

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phoques ou des otaries, sa nourriture habituelle. Sa force consiste surtout dans son bec, avec lequel il entame, déchire et dépèce sa proie, et non dans ses ongles, qui sont longs, mais sans énergie. Cet oiseau n'est pas seulement remarquable sous le rapport de l'histoire naturelle ; il l'est aussi sous le rapport archéologique; car, en des temps auxquels l'histoire ne remonte pas, il paraît avoir été l'objet de l'adoration des peuples du Pérou, comme le symbole de leur gloire.

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