‹ Voyage dans les deux Amériques [microforme]Chapitre 52 sur 112 · BOLIVIE · texte numérisé non relu

BOLIVIE

Depuis la dernière révolution, cet immense territoire s'est formé en deux républiques distinctes : la république du Pérou (l'ancien Bas Pérou), divisée en sept départements : Truxillo, Lima, Arequipa, Junin, Ayacucho, Cuzco, Puno; et la république de Bolivie (ancien Haut Pérou), qui en comprend six : la Paz, Cochabamba, Oruro, Chuquisaca ou Charcas, Potosi, Santa Cruz de la Sierra. C'est par la Bolivie que je commençai mes courses péruviennes, en me réservant de visiter ultérieurement le Bas-Pérou, dont les départements septentrionaux me conduisaient directement dans l'Amérique du Nord. La Bolivie tient son nom, comme république, de son fondateur, le général Bolivar, dont elle fut la dernière création, Ce pays avait appartenu d'abord à la vice-royauté de Lima, puis, en 1738, à celle de Bucnos Ayres. Sa capitale est Chuquisaca. C’est de cette ville qu'éclata, en mai 1809, la première étincelle de ce mouvement d'indépendance qui allait devenir universel dans l'Amérique du Sud, et dont les effets se font encore ressentir dans quelques-unes de ces républiques de fraiche date.

Je débarquai à Cobija, satisfait de toucher de nouveau sans accident la terreferme, mais peu flatté du spectacle qu’elle offrait alors à mes yeux. Il serait, en effet, difficile d'imaginer un aspect plus triste, plus aride, que celui que présente celte baie, où est situé le Puerto la Mar ou Cobija. C'est le seul port que possède la république de Bolivie, et il a si peu d'apparence, que, lorsqu'on y descend, on ne le reconnaît qu’au drapeau blanc que les habitants arborent, comme signal, sur la pointe du rocher qui le défend du vent du sud.

On jouit dans ce port de la plus grande liberté commerciale possible ; le youvernement, afin d'y attirer des navires, n’a établi aucune espèce de douane ni de droit d'entrée, et s'y contente d'un modique droit de deux pour cent sur les marchandises. Mais quel séjour d'ailleurs! deux ou trois arbres , tout au plus, sur toute la côte, restes des établissements qu'y ont tentés il y a longtemps quelques Européens, forcés de les abandonner par défaut de ressources ; trente ou quarante maisons, qui n'ont aucune apparence ; partout des sables que n'arrose jamais la moindre pluie et qu'humecte rarement la rosée. Tel était le Port de mer de la république de Bolivie à l’époque où je l'ai vu, en 1829; mais on sait qu'il a bien changé depuis, qu'il est devenu l'une des piaces de commerce les plus actives du Grand-Océan , et qu'il rivalise d'importance avec Valparaiso.

Je me décidai tout de suite à ne pas n'arrêter longtemps dans un séjour aussi stérile pour un voyageur. Néanmoins, en y attendant l’un des convois de mules établis pour les transports à l'intérieur, j'eus occasion de faire quelques observations intéressantes sur les indigènes. Près de Cobija, je vis en effet pour la première fois quelques Indiens ayant pour toute demeure des peaux de chiens de mer tendues sur quatre pieux, et pour seule nourriture un peu de maïs; pour moyen d'existence, la pêche, qu'ils vont faire quelquefois à trente ou quarante lieues le long de la côle dans de fragiles balsas, du genre de celles

que j'avais vues au Chili. Leurs mœurs sont toujours les mêmes, sauf une religion imposée; ils sont graves, et vivent entre eux, éloignés des étrangers. Ils chantent, pourtant ces infortunés! mais leurs chants, véritables élégies sauvages, sont des plaintes, des regrets, des souvenirs d’amour ou de gloire. Ce sont des cœurs affligés qui invoquent la mort ou protestent contre la tyrannie. Garderaient-ils encore la mémoire de leur grandeur déchue? Auraient-ils la conscience de l'avilissement dans lequel ils sont tombés? J'avais déjà entendu plusieurs fois de ces tristes ou chants péruviens, si répandus dans toute l'Amérique; mais il est difficile de rendre l'impression qu'ils produisent sur les lieux mêmes qui les ont inspirés et dans la bouche d'hommes dont ils semblent retracer les sentiments les plus intimes.

Je parcourus plus de quarante lieues d’une contrée des plus arides avant d'atteindre Calama; c’est là que je trouvai la première peuplade indigène, pauvre, misérable, Rien n'égale la monotonie d'un pareil voyage, parmi des sentiers pierreux, sur toute cette route, où l'on ne rencontre pas une pulperia..…. Pourtant j'avançais toujours, gravissant et descendant des montagnes nues, plus ou moins élevées, entrecoupées de tristes pampas; je franchis, entre autres rivières, une des sources du Rio Pilcomayo, le même que celui que j'avais vu se jeter dans le Paraguay, près de l'Asuncion, Enfin, sans que la route devint plus commode ct le pays plus beau, tout sembla m'annoncer l'approche d'une grande ville. Le pays n'était plus désert, Je voyais passer et repasser des paysans conduisant des ânes et des troupes de beaux Ilamas, trottant légèrement, chargés de fruits, de légumes et de maïs. Soudain apparut devant moi, dans l'éloignement, une haute montagne colorée de diverses teintes, de la forme d’un cône parfait. C'était cette montagne célèbre, dont les trésors cachés ont été, pendant plus de deux siècles, l'objet des efforts laborieux de la cupidité toujours excitée et jamais satisfaite ; c'était la montagne et la ville de Potosi.

La ville de Potosi est située dans la province de ce nom, à 13,265 ou 15,0.y pieds anglais) au-dessus du niveau de la mer, par 19° 50’ de lat. La découverte accidentelle de ses richesses minérales, en 1545, lui fit donner le nom d’Asiento ou station de mine; mais, dans la suite, elle fut élevée au rang de ville, et devint la capitale d'une intendance. Suivant un dénombrement fait en 1611, elle comptait, alors, 150,000 habitants, consistant surtout en xilayos de toutes les tribus existant entre Potosi et Cuzco, dans un espace de plus de trois cents lieues. Ces malheureux étaient, en général, accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants, venus avec eux pour les soulager dans le pénible travail de l'exploitation des mines.

Le voyageur, en approchant par Potosi de quelque côté que ce soit, émerge, en quelque sorte, de profondes ravines, et découvre enfin la ville quand il en est tout près, au pied du fameux Cerro argentifère, qui peut avoir environ trois lieues de circonférence à sa base, Le sommet du mont s'élève de plus de 2,000 pieds au-dessus de la cité, et conséquemment de 17,000 picds anglais

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au-dessus de la mer. On regarde le Cerro comme étant d'origine volcanique. Plus de cinq mille boca-minas où bures y ont été ouverts, fait dont il ne faudrait pas conclure qu'il s'y trouve autant de mines distinctes, car plusieurs d'entre elles ont chacune de deux à trois entrées. On n’exploite guère aujourd'hui que cinquante ou soixante de ces mines; les autres ont été abandonnées, inondées ou détruites par les éboulements. Le sommet de la montagne a été tellement fouillé qu'on n'y peut plus travailler ; le bas, au contraire, vers le tiers du cône, n'a presque pas été touché, à cause des nombreuses sources qui empèchent les travaux. S'il faut en croire une anecdote répandue dans le pays, le hasard seul a fait découvrir les trésors qu'elle renferme. Un Indien, nommé Diego Gualca, en poursuivant un Ilama sur un sentier escarpé, s’accrocha à un petit buisson pour monter plus facilement, déracina l'arbrisseau et mit à nu une masse d'argent de la plus grande richesse, On rapporte cet événement à l'année 155.

Sans entrer dans aucun détail de métallurgie, je crois devoir résumer ici, en peu de mots, les procédés généraux mis en usage au Pérou pour l'exploitation des mines.{On emploie autant d'Indiens que la mine en peu contenir, à extraire le minerai des filons. Les mineurs joignent à la force de leurs bras celle des machines et de la poudre à canon. Les pièces ainsi détachées se transportent à l'entrée de la mine, où on les brise en plus petits morceaux ; puis on les porte à dos d’ânes ou de Ilamas à l’ingenio (laboratoire pour l'amalgame). Le minerai va ensuite au moule qui le’réduit en poudre ; puis on le passe par des cribles en fil d'archal, opération très-dangereuse que les ouvriers font la figure couverte d'une espèce de masque, les narines et les oreilles bouchées avec du coton. Vient ensüite l'amalgame du minerai pulvérisé, avec une certaine quantité d'eau et de sel, Les peones l'amènent, en le foulant aux pieds, à la consistance d’une boue épaisse , à laquelle on ajoute, suivant les circonstances, du vitriol , du plomb, de l'étain, du mercure. L'amalgamation dure quinze jours ou environ et est suivie du lavage, qui a lieu dans une sorte de puits. Le lavage fini, il en résulte des masses, qui, après avoir éte passées au four, s'appellent pinas et qu'on porte à la banque ationale où elles sont achetées pour le compte du gouvernement. Quelques années avant la révolution, il y avait en activité, dans le Potosi, quarante ingenios qui réalisaient par semaine huit mille marces (4,000 livres) d'argent pur, ce qui a pu autoriser M. de Humboldt à dire que les mines du Potosi étaient les premières en importance après celles de Guanaxuato au Mexique. Tout à bien changé, à cet égard, depuis la révolution; quinze ans de guerre civile ont si cruellement ravagé le pays et tellement réduit la fortune des plus opulents mineros, qu'on ne trouve plus que quinze ingenios qui toutefois, produisent encore quinze cents marcs d'argent par semaine,

La ville de Potosi est bâtie sur un terrain inégal. Les rues en sont plus propres que celles d'aucune des villes que j'eusse vues jusqu'alors dans l'Amérique du sud, Mendoza peut-être exceptée, L'usage de blanchir l'extérieur des maisons

contribue sans doute beaucoup à leur donner cet air de propreté; mais cette observation n’est pas applicable à leur intérieur, où tout est horriblement sale , à très-peu d’exceptions près, même dans les premières maisons. Au centre de la ville est une place spacieuse. Le palais du gouvernement , longue rangée d'édifices très-bas, comprenant les Salas de justicia, la prison et un corps de garde, en occupe un côté ; le trésor et les bureaux de l'administration un autre ; un troisième est occupé par un couvent ct par une église en construction , qui n'est qu'une masse énorme de granit gris, mais qui, après son achèvement, s'appellera la cathédrale ; enfin, sur le quatrième côté, se trouvent des maisons particulières. Au milieu de la même place s'élève un obélisque de soixante-dix pieds de haut qui atteste que si Potosi a été au Pérou la dernière ville affranchie , elle fut la première à élever un monument à la gloire de ses libérateurs ; car cet obélisque y a été construit en 1825, avant l'arrivée de Bolivar.

Dans une de mes promenades, j’eus bientôt l'occasion de distinguer et de reconnaître les diverses classes des habitants de Potosi. En face de la future cathédrale se trouvaient réunis une créole de la première classe de la société , avec un châle attaché sur le sommet de la tête et encadrant la plus gracieuse figure; le colonel d'un régiment colombien au service de la république ; un des députés au congrès, enveloppé de sa large capa; et une cola (paysanne indienne), que distinguaient son châle et son écharpe faits dans le pays, ses larges opas d'argent sur la poitrine et ses simples sandales de peau. Plus loin je reconnus une Indienne de la cité, avec son guagua (enfant), dont le custume ne diffère de celui de la chola que par la richesse de la chaussure, qui coûte souvent jusqu'à dix piastres; et un paysan péruvien, portant pendue à son côté la bourse qui contient sa provision de coca. Le coca est une sorte de feuille aromatique analogue au maté du Paraguay, et que tous les Péruviens mächeat avec délices.

Le climat de Potosi est désagréable, ct j'y ai ressenti en un seul jour la température des quatre saisons. Le matin, de bonne heure, on éprouve un froid tres-vif ; vers midi, on jouit de la température de nos beaux jours du mois de mars ; de midi à deux ou trois heures , au soleil, la chaleur est accablante , tandis qu'à l'ombre et le soir, il fait non-seulement frais, mais très-grand froid. Les créoles semblent y être très-sensibles : ils regardent ce climat comme frappé d'un hiver éternel, qu'ils divisent en hiver sec et en hiver humide,

La position géographique de Potosi, dans le plan que je m'étais tracé, était pour moi une espèce de centre d'opérations d'où je ne devais partir pour le Pérou qu'après avoir fait diverses excursions sur les points les plus remarquables de la république bolivienne. Aussi ma première excursion eut pour objet la province de Tarija, qui appartenait encore à la République Argentine, mais dont les politiques de Potosi prévoyaient déjà l'accession prochaine au territoire du département de Chuquisaca, événement arrivé en effet un an ou deux après. Dirai-je mon passage par les villages d'Otavi, de San-Lucas , de Mavokiri, pays d'apparence volca-

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