RICHEMOND. — WASHINGTON. — BALTIMORE. - PHILADELPHIE
La vie politique des Américains nous à emmenés bien loin de Columbia; nous ne séjournämes guère dans cette ville, qui n'offre rien de remarquable. Son chemin de fer nous conduisit à Charleston, au confluent de l'Ashley et du Cooper, à deux licues de l'Océan. Cette ville est la seconde du Sud. Son port est commode, assez profond, et défendu par un fort qui s'élève dans l'île Sullivan, charmante résidence d'été, à l'embouchure de la rivière, Il y avait une population nombreuse à Charleston et dans les environs au moment de notre passage; c'est dans cette
3. Ce chapitre a été fait avec l'ouvrage de M. G. de Braumont, sur l'Estlavage aux États-Unis, 9 vol in-80, 1836; — la Société américaine et les partis de l'Union, par M. Cucheval-Clarigny, fiers des Deux-Mondes, janv. 1850; —les Américains et l'avenir de l'Amérique, par M. Philarètes Chasles, ai 1850, — ct les Annuaires des Deux-Mondes, de 1850 ct IS5T,
ville, où l'air est pur et sain, que les planteurs et les riches habitants du bas pays viennent passer l'été.
Un bateau à vapeur nous prit à Charleston, et, passant sans s'arrêter devant les villes, peu nombreuses, de la Caroline du Nord, dont la capitale rappelle l'illustre et malheureux Raleigh, nous conduisit directement à Richemond, sur la rivière James. Ce chef-lieu de la Virginie doit à son heureuse situation au sein d'une contrée riche et bien cultivée, son importance commerciale. Le tabac, les grains, le chanvre, la houille, passent par son port; les chutes du James permettent de disposer d'une force hydraulique immense pour manufacturer le fer, le coton, la farine, le tabac, cte. D'ailleurs l'aspect de Richemond est plein de charme. Cette ville s'élève vers la chute inférieure du James, à l'endroit où s'arrête la marée. Nous aperçümes en arrivant les maisons de briques, s'élevant en amphithéâtre et dominées par le Capitole, d'où la vue embrasse un vaste espace. Deux ponts traversent le fleuve et conduisent à Manchester, sur la rive opposée. De Richemond nous nous dirigeâmes vers le nord, en traversant à cheval une région fertile, entrecoupée de basses collines, ramifications les plus éloignées du versant oriental des Alleghanys. Nous hätions notre marche, car la “apitale de l'Union, Washington, n’était plus qu’à une courte distance ; cependant il était impossible de nous refuser au charme des sites agrestes ou délicieux de la contrée; nous nous détournâmes même à plusieurs reprises du chemin direct pour contempler les curiosités dont la nature s'est plue à enrichir la Virginie. Dans le comté de Rokbridge, nous vimes un pont, arche immense de rochers, qu’une convulsion du globe a jetée sur un abime, au fond duquel cour! un petit ruisseau, tributaire du James. À chaque pas nous rencontrions de vastes cavernes incrustées de cristaux et de brillantes stalactites. Dans le comté de Giles, sur le sommet d'une montagne, s'étend une nappe d'eau d'un mille et demi de circonférence et d'une profondeur considérable. Autrefois, disent les anciens habitants de la contrée, le lit de ce lac était simplement un terrain marécageux dans le centre duquel se forma un petit étang qui s'accrut graduellement; un ruisseau qui sourdait dans la montagne cessa de couler, et le lac se déroula tout à coup au sommet du mont. Enfin, en arivant aux limites de l'État de Maryland, sur les larges bords du Potomac, nous admirâmes le spectacle imposant que présente ce fleuve : il se précipite avec impétuosité à travers une chaîne de montagnes, se brise de roc en roc, et ses rives escarpées et béantes forment d’immenses précipices. Ces divers spectacles étaient une digne introduction à notre visite aux chutes du Niagara. La nature à entassé dans l'Amérique ses merveilles ; tout dans ce monde à un caractère imposant et sauvage de rudesse et de grandeur ; le voyageur qui a traversé les Cordillères ou les Andes, franchi le Mississipi ou les Amazones, et frissonné sous la voûte mugissante du Niagara, oublie les paysages renommés d'Europe et dédaigne le Rhin, les sites de l'Écosse, ou ce qu'il appelle alors les grandeurs mesquines des Alpes.
Des chutes du Potomac, nous inclinàmes à l'est vers le district de Columbia,
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qui, on le sait, fut cédé en 1790 par le Maryland et la Virigine aux États-Unis, et forma, dix ans plus tard, la capitale de la Confédération. Le sol du district est montueux ; une campagne triste, maigre et peu féconde, conduit à la capitale, et rien ne semble annoncer l'approche d’une grande ville. Cependant quand on arrive aux portes de Washington, son aspect solitaire et silencieux ne manque pas d'une certaine majesté. Ce n’est pas l’activité bruyante du littoral, la surexcitation fiévreuse qui pousse des milliers d'hommes vers des intérêts industriels ou commerciaux, c'est le calme et le repos de la réflexion; on sent que New- York, Philadelphie, la Nouvelle-Orléans, Boston et cinquante autres villes de moindre importance sont les bras de l'Union, mais que la tête, le cerveau sont à Washington. Isolée des grands foyers commerciaux, Washington peut seule pondérer et combiner des intérêts quelquefois rivaux. Les premiers chefs de l'Union virent Washington sous ce point de vue, et ils ne craignirent pas de nommer capitale de l'Union une ville qui en est à peine la vingtième pour l'importance. L'emplacement de Washington fut choisi à distance à peu près égale des frontières nord et sud des États-Unis; le plan en fut tracé par un officier d'origine française, le major Lenfant. Elle s'élève sur la rive gauche du Potomac à l'extrémité d’une langue de terre que baignent d'un côté le bras principal et de l’autre une branche du fleuve. Une petite rivière, nommée Tiber-Creek, traverse la capitale et réunit, à l’aide d’un canal, les deux bras du Potomac.
Washington est dans une situation heureuse, convenable et salubre. En s’élevant par un talus graduel, des bords de la rivière vers l'intérieur, le terrain forme une foule de perspectives charmantes, et offre une pente suffisante à l'écoulement des eaux pluviales. Les rues sont larges et se coupent à angles droits; plusieurs aboutissent à de vastes avenues, qui portent chacune le nom d’un État de l'Union. Ces rues sont désignées par des numéros et par des lettres de l'alphabet; toutes ces constructions résultent d’un plan qui, par son étendue, ne peut être accompli que dans un temps encore éloigné. :A diverses époques l'accroissement de Washington fut troublé par des catastrophes fatales. Érigée en capitale du gouvernement depuis 1800, elle réalisait chaque année des agran dissements successifs, lorsque le 2% août 1814, les Anglais, vainqueurs à Bladensbourg , firent leur entrée dans la capitale américaine. Le général ennemi brüa les chantiers, les navires, les corderies, les entrepôts avec leurs marchandises, et n'épargna pas les palais, les musées, les bibliothèques et même le Capitole.
Ce monument gagna à son désastre d'être reconstruit plus beau et plus grand. Le 2% août 1818, jour anniversaire de la dévastation britannique, on commença les travaux auxquels est dû le monument actuel. C’est un édifice d'ordre corinthien, bâti en pierres de taille; il a trois coupoles, et celle du milieu, correspondant à la vaste salle nommée la Rotonde, à quatre-vingt-cinq pieds de diamètre. L'aspect extérieur du palais consiste en deux ailes massives, avec des demi-colonnes adhérentes au mur et des croisées dans les entre-colonnements ; puis dans le milieu et en face du grand dôme est un perron qui conduit à un
péristyle à colonnade corinthienne; le tout est jeté sur une vaste place qui en agrandit l'effet. Quant à l'intérieur, rien de plus beau que cette rotonde. Elle est, comme tout le reste du Capitole, en marbre; son dôme est imposant; le pavé en est magnifique, et la disposition acoustique de la salle est telle que les moindres sons s'y répercutert d'une manière merveilleuse. Des sculptures, placées dans des niches à environ quinze pieds du sol, représentent chacune un des faits mémorables de l'histoire américaine, et ajoutent à l'effet harmonieux de l'ensemble, La Chambre des représentants est un édifice riche et élégant, C’est une salle demi-circulaire avec des colonnes de brèche du Potomac, sorte de picrre bleue et polie. La bibliothèque publique est renfermée dans le même édifice ; elle est ornée de peintures qui rappellent les principaux épisodes de la révolution. Deux objets singuliers attirèrent notre attention : c'étaient les portraits de Louis XVI et de Marie-Antoinette, gage de reconnaissance consacré dans l'édifice national par la liberté américaine.
Nous ne pümes assister à une séance, les Chambres ne tenant leurs sessions qu'en hiver; il parait que les représentants parlent de leur place et ne lisent jamais leurs discours; ils conservent le chapeau sur la tête, et leur assemblée n'a, m'a-t-on dit, rien d'imposant. Les assistants eux-mêmes restent couverts, s'étendent sur leurs banquettes, et un Ccriteau placé sur les tribunes leur recommande de ne pas étendre leurs jambes sur la balustrade parce que la boue des souliers tombe sur MM. les représentants. Le manque de respect dans la tenue envers erx-mûêmes, envers ceux qui les entourent et même envers les femmes, est, je l'avoue, un des défauts les plus rebutants pour un Français, aux États-Unis.
L'hôtel du président fait pendant au Capitole. C’est un édifice à deux étages avec un riche soubassement et un portique d'ordre ionique. On élève en ce moment à Washington un monument qui se composera d'un obélisque, le plus haut monolithe du monde, et d’une vaste colonnade circulaire. Nous visitâmes encore avec intérêt l'arsenal de la marine, l’un des plus beaux établissements de ce genre; au milieu de sa cour principale, une colonne rostrale a été érigée en l'honneur des marins américains morts dans un combat glorieux devant Alger; les Anglais cherchèrent à la détruire ; elle porte encore les traces des coups de sabre dont ils l'ont frappée ; les Américains n’en ont effacé aucune, mais ils ont gravé sur la base du monument cette phrase : HMutilé par les Anglais en 181%. Nous vîmes aussi le musée d'artillerie, pourvu d'armes curieuses; le théâtre, le cirque, le fort du Potomac, etc. L'Institut de Columbia, consacré à l'éducation, est divisé en cinq sections, pour les mathématiques, les sciences physiques, les sciences morales et politiques, la littérature et les beaux-arts. Le Columbia college, fondé en 1821, est sous la direction des Baptistes,
A côté de Washington s'élève Georgetown, qui peut être considéré comme un faubourg de la métropole dont elle est séparée seulement par une petite anse ou crique. Le monastère catholique occupe une situation délicieuse sur une éminence d'où la vue embrasse la ville. Georgetown fait un commerce considérable ;
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mais la navigation de la rivière est obstruée par un barrage qui se trouve audessous de la ville.
Washington est une ville de fondation récente; sa population augmente chaque année dans une proportion immense : elle n'avait pas #,000 habitants en 1800 ; en 1820 elle en avait 13,000; 23,000 en 18%0, et aujourd'hui ce chiffre est presque doublé, Le site où cette capitale d'une puissante nation s'élève était, dit une tradition , singulièrement occupé à la fin du xvrr° siècle : un gentleman du nom de Pape en était le propriétaire, il avait appelé Tibre le Potomac, et les petites maisons qui s'étaient élevées autour de sa demeure avaient pris le nom de Rome. Tel est l'esprit américain, esprit bizarre et plein de contradictions; la pctitesse s’y rencontre à chaque instant à côté de la grandeur ; voici Rome aux États-Unis: vous trouverez aussi Carthage, Thèbes, Utique, Ithaque et tous les grands noms du passé représentés par d’obscures bourgades : est-ce un hommage à ce qui fut grand et vit dans la mémoire? n'est-ce pas seulement une dérision puérile, une enfantine parodie ? |
Un chemin de fer nous conduisit de Washington à Baltimore; la distance entre ces deux villes est de soixante kilomètres; il fallut deux heures et demie pour accomplir ce trajet; les chemins de fer américains marchent avec beaucoup moins de rapidité que les chemins anglais et même que les nôtres.
Baltimore est pour l'importance la troisième ville de la Confédération; elle a comme la plupart des autres pris un accroissement considérable autant qu'imprévu. En 1765, une cinquantaine de maisons s'élevaient tristement sur un sol insalubre, au milieu de vastes marécages; aujourd’hui les marécages ont été desséchés , et une population de 480,000 âmes s’agite dans l'immense cité, L'embouchure du Patapseo forme à Baltimore un havre commode et spacieux, défendu par le fort Mac-Henri. La ville sert de grand marché commercial à la baie de Chesapeak, mer intérieure qui relie entre elles les principales cités américaines, et elle se trouve, grâce à sa position avantageuse, en possession du négoce du Maryland, d'une grande partie de la Pensylvanie occidentale et des États de l'ouest; elle a des manufactures de laine, de coton, de papier, de poudre, de fer, d'alun, etc; dans son voisinage immédiat, on voit des moulins à farine considérables. Cette ville commerçante renferme aussi plusieurs établissements scientifiques et littéraires : l'Université du Maryland avec son école de médecine, l’une des meilleures de l'Union ; elle contient de précieuses collections scientifiques, et a comme attenance un vaste hôpital ; le collége de Sainte-Marie, sa riche bibliothèque, et son cabinet de physique et de chimie sont des fondations catholiques. On compte encore deux académies, la bibliothèque de la ville, établissement considérable, et le musée, où l’on admire une riche collection de curiosités sauvages, Parmi les monuments publics de Baltimore, il faut citer la colonne élevée à la mémoire des citoyens morts le 13 septembre 181%, en défendant la ville contre les troupes anglaises qui, victorieuses à Bladensbourg et maitresses de Washington, furent repoussées à Baltimore, La colonne monumentale qui
perpétue ce fait, Battle monument, a cinquante-cinq pieds environ de hauteur ; elle est d'un style sévère et d'une belle exécution. La statue de la Victoire en couronne le faîte, et sur les côtés sont inscrits les noms des braves qui moururent alors en combatlant. Le monument élevé à Washington est une colonne de cent soixante pieds en marbre blanc. Ausommet est la statue colossale du héros, et des bas-reliefs en bronze rappellent les traits les plus saillants de sa vie. Nous visitâmes aussi quelques églises; la plus remarquable est la cathédrale catholique, dont la coupole rappelle celle du Panthéon romain. L'ensemble de Baltimore, placé sur un terrain onduleux, n'a pas la régulière monotonie des villes du littoral. Chaque quartier a sa physionomie propre, son aspect, son caractère, De plusieurs pointsélevés de la ville on domine non-seulement la masse des constructions, mais on aperçoit encore au loin, d'un côté, les eaux brillantes de la Chesapeak, et de l’autre le sombre rideau de forèts qui limite l'horizon du paysage.
Nous accomplissions assez rapidement cette partie de notre voyage, visitant cependant en conscience les édifices, et observant autant que possible les mœurs et le caractère des habitants, pour avoir le droit de nous former une opinion à leur égard, J’avoucrai que nos impressions n'étaient pas toutes en faveur de nos hôtes américains; les Français appellent des noms de grossièreté et d'importunité des habitudes ou des questions qui aux États-Unis semblent naturelles, et il nous arriva plus d’une fois de subir les interrogatoires indiscrets de nos compagnons de voyage sur notre pays, l'Europe et tout ce que nous avions vu. Mon ami s'amusait quelquefois à se jouer de la curiosité de ses voisins; il me fit bien rire et raccourcit la distance qui nous séparait de Baltimore à Wilmington, dans le belaware, en racontant à l’un d’eux ses aventures extraordinaires au Japon, où il n'était jamais allé, et en donnant de graves conseils à la nation américaine sur la manière dont elle devait s’y prendre pour étendre ses relations avec les Japonais ou pour leur faire la guerre. L’Américain n’était pas entièrement la dupe de mon ami, et lui demandait comment il avait pu si bien visiter une contrée où les étrangers ne pénètrent pas; mais Paul avait une réponse à toutes les objections, et quand nous descendimes à Wilmington, son imagination avait fait les frais d'un merveilleux voyage.
Wilmington est la principale ville, mais non la capitale du Delaware. Elle est agréablement située près de la jonction du Brandywine avec le Christiana, Les moulins à farine du Brandywine sont les plus considérables des États-Unis, à l'exception de ceux de Rochester. Dans un espace de cinq lieues autour de Ia ville, il y a environ cent moulins et fabriques hydrauliques, dans lesquels la farine, le coton, la laine, la fonte de fer, le papier et la poudre sont travaillés, On sait que le Delaware, colonisé au xvu: siècle par les Finnois et les Suédois, est la partie de l'Amérique qui porta le nom de Nouvelle-Suède, Les Hollandais en furent maîtres à leur tour, jusqu'en 166%. Le duc d'York concéda toute la presqu'ile à Penn, et elle resta annexée à la Pensylvanie jusqu'en 1776; depuis ce temps elle forme dans l'Union un État séparé,
Le chemin de fer nous conduisit de Wilmington à la ville des quakers, Philadelphie, la première de l'Union après New-York. Philadelphie est située sur une espèce d'isthme entre le Schuylkill et la Delaware, à quatre milles environ de leur confluent, En arrivant au débarcadère, nous eümes de la peine à nous défendre de la foule des porteurs nègres qui se disputaient nos bagages. Enfin, deux d'entre eux restèrent possesseurs de nos malles, et nous conduisirent vers High-Street, magnifique rue où nous trouvâmes un hôtel commode et confortable.
Au premier abord, Philadelphie a un aspect de grandeur imposant : sa forme est celle d'un parallélogramme. Les rues y sont vastes, larges, belles, bien disposées, et se coupent à angles droits. Celle où nous étions, High-Street, va d'un fleuve à l'autre ; le Broad-Street a cent pieds de large, les autres en ont cinquante ou soixante. La plupart sont pavées en cailloux au milieu de la chaussée, et en briques sur les trottoirs, bordées d'arbres et arrosces à l’aide de pompes. Sur un seul point de la ville les rues sont étroites et insalubres, c’est sur Les bords de la Delaware ; le quartier négociant de Water-Street a été construit tout entier de la sorte ; la fièvre jaune y prit naissance en 1793, aussi le gouvernement municipal de Philadelphie s’occupe-t-il à grands frais de faire disparaitre ce quartier, qui jure avec la propreté, l'élégance et la tenue des autres.
Conçue dans une pensée de vie commode, mais simple, la ville de Peun a conservé quelque chose des formes puritaines de ses fondateurs. Les monuments de pur luxe y sont fort rares, el dans aucun on ne remarque la prodigalité de décors, la pompe d'architecture profane qui distingue les autres grands éditices de l'Union. Cependant quelques constructions diffèrent de la masse des constructions uniformes et simples. La banque des États-Unis, établie en 1816, avec un capital de trente-cinq millions de dollars, est un bâtiment fort remarquable, construit tout en marbre blanc sur le modèle du Parthénon. On cite ce monument comm: l'un des meilleurs morceaux d'architecture qui soient aux États-Unis. Il se compose d’un péristyle orné de huit colonnes cannelées , qui ont quatre pieds environ de diamètre. La longueur totale de l'édifice, le portique compris, est de cent cinquante pieds, et sa largeur de quatre-vingts. La principale entrée à un beau perron de six marches en marbre. Les bureaux de la banque occupent le centre de ce palais. L'édifice tout entier est à l'épreuve de la bombe depuis les caves jusqu'aux toitures, qui ont un revêtement de cuivre. Le palais de l'État est un bâtiment assez simple et fait en briques, où fut rédigée et signée la déclaration d'indépendance du # juillet 1776. Ce fut dans ce même palais que se réunit, en 1787, l'assemblée chargée de formuler la constitution fédérale. Tant que dura ia guerre de la révolution, le congrès tint ses séances dans le mème local. L'édifice est surmonté d'une coupole où se trouve une horloge illuminée la nuit. À côté de ces monuments, il faut placer la Monnaie, le seul établissement de ce genre que possède l'Union, l'université, l'académie des beaux-arts, le masonic-hall, loge des francs-maçons, mélange assez incorrect de briques et de marbre, de niches en
ogives et de colonnades, de gothique et d'antique, avec un clocher de quatrevingls pieds de hauteur.
Les fondations littéraires et scientifiques abondent à Philadelphie ; une foule de sociétés savantes font d'elle Athènes de l'Union; on ÿ compte les sociétés philosophique, de médecine, d'agriculture, des sciences naturelles, d'encouragement pour les inventions mécaniques. Sa faculté médicale est la première des États- Unis. L'académie des beaux-arts, avec ses collections de tableaux, parmi lesquels se trouve une portion de la galerie de Joseph Bonaparte , le musée de Peel et ses riches collections, l'observatoire, le jardin botanique de Bartram, complètent à peu près cette série d'établissements publics.
Trois cependant que nous n'avons pas mentionnés attirèrent spécialement notre altention : l'un est un pont couvert sur le Schwylkill, pont en bois qui recoit le jour d’une longue suite de meurtrières pratiquées à hauteur d'homme. Rien de plus gracieux au coup d'œil que l'arche presque droite de ce pont, espèce de cage jetée sur la rivière au milieu d'un pittoresque paysage. Le second monument es! la maison pénitentiaire, située à quelque distance de la ville, sur un plateau aéré el salubre. Cette maison occupe un espace de dix acres de terrain; la prison, qui se Lrouve dans le centre de ce carré, est une construction éminemment appropriée à cet usage, Quand on entre dans la cour intérieure de cet établissement, on se croit plutôt dans un atelier que dans une maison de correction. Tous les hommes travaillent avec assiduité; ici on taille el on scie de grands blocs de pierre; là, on forge le fer; ailleurs, sous une vaste galerie, se groupent divers corps de méliers, tailleurs, tisserands, cordiers, cordonniers , passementiers, etc., travaillant ous, non-seulement pour ajouter quelques douceurs à l'ordinaire de la maison, mais encore pour se créer une petite épargne au moment de leur mise en liberté. Le système d'isolement partiel, hors des heures de travail, a prévalu sur l'isolement complet, et semble avoir beaucoup micux réussi. Chaque détenu a sa cellule particulière ; cette mesure supprime la contagion du vice et du crime; mais les ateliers réunissent les habitants de la maison, et le spectacle de celte grande famille d'ouvriers tranquille et laborieuse, se plaisant d'autant plus au travail qu’elle redoute les ennuis de la solitude, est bien supérieur au spectacle affligeant de nos bagnes, où des hommes abrutis et dégradés travaillent sous le fouet, au bruit de leurs chaines. Des mesures sages et paternelles ont produit des améliorations sensibles chez la plupart des détenus américains et amené quelquefois des conversions éclatantes, Les mêmes hommes que la débauche ct la paresse avaient jetés dans la voie du crime, réunis par milliers et devenus presque sociables, n’ont pour surveillants que quelques guichetiers et ne semblent pas vouloir faire le moindre effort pour recouvrer leur liberté.
Le troisième objet digne d'une attention particulière est la grande machine hydraulique qui fournit des eaux à tout Philadelphie. Elle est située du côté de Fair-Mount, sur la rive du Schwylkill, au milieu d’un délicieux paysage. Les réserioirs sont placés sur le haut d'une montagne qui domine la rivière, Le chemin,
vers le sommet, est une sorte de rampe pourvue de gradins en bois dur et solide, avec quelques plates-formes par intervalles, Sur lune d'elles, on à construit un temple, Les réservoirs, entourés de palissades, contiennent un volume d'eau considérable qui arrive à la ville en traversant quinze milles environ de conduits, Autrefois l'eau était mise en jeu par la vapeur, mais on y à substitué une machine hydraulique à laquelle la rivière donne l'impulsion, Cette machine se compose de cinq roues, dont l'une est en fer ; quand elles sont toutes les cinq en mouvement, elles peuvent soulever sept millions de gallons d'eau en vingt-quatre heures, La rivière tout entière a été éclusée pour communiquer à la machine plus de force et d'action. Water-Works est en même temps un but de promenade pour la population, qui vient jouir des beautés de ce site magnifique.
Pour les mœurs, Philadelphie est encore la ville de Penn et des puritains de l'Union, Quoique la secte de ses quakers, austères et bizarres moralistes, tende à se fondre peu à peu dans le reste de la population, on voit pourtant dominer encore dans la masse une certaine rigidité de mœurs, linflexibilité de principes, l'austérité qui formaient la base de leur code religieux. A Philadelphie, la vie américaine revêt des allures calmes et douces, on retrouve plus que dans toute autre ville de l'Union les jouissances du foyer domestique , les coutumes simples et les joies de l'intérieur. Le jour même de notre arrivée dans la ville puritaine, nous fümes frappés par les dehors singulicrs des quakers. Les hommes, graves et silencieux, étaient vêtus d'habits à la française avec culottes ct bas gris, sans boutons de métal sur toute leur personne, la tête couverte d'un feutre à larges bords ; les femmes , en robes étroites et mesquines, couleur noisette, un chapeau mème nuance, relevé comme une coquille et fermé en entonnoir; des manches aussi serrées ct des tailles aussi hautes que du temps de l'Empire. Quand on voit ces singuliers personnages cireuler avec leurs manitres et leur physionomie d'une autre époque, au milieu d'une population active et nouvelle, on ne peut, au pre-
mier moment, s'empêcher de rire. — Voici le silencieux quaker avec sa silencieuse compagne, — En outre, cette uniformité de costume déroute et trompe
celui qui cherche à découvrir si Fhomme qu'il a sous les yeux est un savant tout occupé de ses méditations, où un laboureur tranquille et calme parce qu'il ne pense à rien, Mais, sous le rapport social, dans les grandes villes américaines, surtout dans les villes moins graves que Philadelphie, l'imperturbable sérénité des quakers repose de l'ambition générale, du tourbillon des intrigues et du tumulte des passions.
Leurs institutions sont essentiellement philanthropiques ; ils ont fait entendre les premiers vœux pour l'abolition de l'esclavage. La plupart riches, parce qu'ils ne dépensent rien, ils rachètent souvent des nègres dans les provinces méridionales, et les ramènent serviteurs libres au sein des États du Nord, Les quakers prirent la part la plus active à l'association qui se forma pour fonder la colonie de Libéria et envoyer à la côte d'Afrique, libres et assez instruits pour sentir les bienfaits de la Hbirté, ceux des noirs qui étaient parvenus, à force de travaux, à
se racheter eux-mêmes des mains de leurs maîtres. Répandre le sang est le plus grand crime à leurs yeux ; les quakers ne servent pas dans la milice : ils préfèrent, en temps de guerre, payer une somme au gouvernement. L'égalité, mais cette égalité véritable qui nivelle tous les hommes ct leur interdit le luxe, règne au plus haut degré chez ces religionnaires républicains; ils ne connaissent pas d'autre manière d'aborder un homme que le mot « toi ». Parfois le voyageur élégant et orgueilleux se trouve choqué et regarde avec mépris celui qui l'interpelle si familièrement. Ce même homme cependant donne aussi le nom de frère au nègre rejeté de la société, et brave, jusque sur les bords du Mississipi, le préjugé le plus enraciné aux États-Unis.
On retrouve dans la conduite des quakers quelque chose de fier et d’indépendant qui subsiste à travers les siècles sans se laisser modifier par eux ; ils restent slationnaires, impénétrables à ce qui les environne, et conservent, au milieu du torrent qui autour d'eux entraine tout, leurs usages, leurs mœurs, leurs vè'ements, si exactement remplacés par d'autres pareils, qu'il semble qu'un quaker porte toute sa vie le même frac, les mêmes souliers à boucle. Mais, quand ils se trouvent rassemblés dans une ville comme à Philadelphie, et que leur influence se répand sur toute une province, il en résulte aux yeux des étrangers cette uniformité, cette monotonie générale qui feraient prendre l’imposante capitale de la Pensylvanie pour une communauté. L'intolérance est le grave défaut des quakers : pour les spectacles, ils n'en admettent aucun; les réjouissances publiques, ils n'y prennent aucune part; tout ce qui tend à flatter la vanité d'une personne , à l'honorer, à lui prouver même de la reconnaissance, tout cela est superflu à leurs yeux.
On les dirait aussi inaccessibles à la douleur qu’au plaisir. J'ai vu, dans les rues de Philadelphie, passer le cortége d'un quaker défunt. Les proches suivaient le cercueil, tristes, mais sans verser une larme; aucun chant funèbre n'accompagnait le corps; les amis marchaient en grand nombre, rangés en deux files, calmes et silencieux. Il régnait un recueillement si profond, que sans le bruit de leurs pas pesants on n'eût pas tourné la tête: les femmes étaient à gauche, vêtues de blanc, les hommes à droite, Quand ils revinrent du cimetière, la nuit s'était abaissée sur les rues spacieuses, ils repassèrent dans le même ordre, on eût dit des fantômes promenant leur linceul, ou bien, à leurs chapeaux larges et aplatis, on les eût pris encore pour une suite de ces évèques du moyen âge rangés le long des colonnes dans les vieilles cathédrales.
Suivant eux il est impossible et même coupable d'essayer de rendre une image de la Divinité ; ils n'ont pas, à proprement parler, de prêtres fixes : celui qui se sent inspiré se lève, monte en chaire et prèche, Nous passimes plusieurs fois à minuit dans des villages de Pensylvanie, dont les temples étaient encore éclairés : quelques-uns des habitants blâment hautement ces assemblées nocturnes et parlent de scandales qui se passeraient dans les ténèbres de la nuit. J'ignore ce qu'il faut penser de cette assertion, je ne puis cependant nier que tous les quakers n'aient
ÉTATS-UNIS. 121 pas une égale réputation de vertu et de probité, On reproche aussi à la plupart d'entre eux d'être riches sans utilité, d'amasser des trésors qui s'enfouissent et se perdent pour le bien général, et surtout de se refuser à aider leurs compatriotes dans les grandes solennités. Voici un exemple de ce fait, qui se produisit lorsque Lafayette se détermina, vers la fin de sa carrière, à revoir les États-Unis. Ce fut pour l'illustre général une suite de triomphes tels que jamais potentats de l'Orient ni conquéronts de tous les siècles n'en virent dans l'éclat de leur puissance. La reconnaissance intime, l'allégresse, la joie spontanée, se manifestérent de la façon la plus excentrique. A New-York, le vieillard marcha sur des tapis de fleurs depuis le State-Fouse, où s'était tenue la première assemblée du congrès, jusqu'à Castle- Garden; là les festins, les bals l'attendaient, et tout ce que l'Hudson, la Delaware et l'Océan portaient de stamboats, forma une flotte pavoisée et tonnante. Boston réunit ses milices et ne cessa aussi de faire gronder son artillerie, Quand ce fut l: tour de Philadelphie, la partie de la ville qui ne se croyait pas répréhensible aux yeux de Dieu ea glorifiant un être créé, rivalisa de zèle pour recevoir dignement le vainqueur de Brandiwine. La voiture de Lafayette devait ètre attelée de quatre chevaux couleur café, du plus grand prix ; deux appartenaient à un magistrat, mais les deux autres, soigneusement renfermés dans les écuries d'un riche quaker, étaient là dans une citadelle imprenable ; il fut impossible, malgré toutes les supplications, de l'amener à ce qu'il prètt volontairement ses chevaux pour trainer en triomphe un homme, un mortel. On le sollicita vainement, Les autres quakers applaudissaient à la fermeté de leur coreligionnaire. Enfin un soir le propriétaire des deux coursiers si enviés se présente furtivement chez le maire : «Frère, viens à minuit, mon écurie ne sera pas fermée à clef, » Ce fut par ce compromis avec sa conscience que le quaker consentit à participer indirectement au triomphe ".
A Philadelphie, il n'y a guère de divertissements, et les réunions ont toujours uu but religieux ou commercial. Le seul objet qui intéresse vivement les habitants, ce sont les débats politiques qui se mêlent plus ou moins à la vie intime de chaque citoyen. Les manitres aisées et élégantes, l'abandon, le laisser-aller, la gaieté et la grâce françaises se trouvent dans la ville puritaine moins encore que partout ailleurs. Nous assistämes à un bal qui fut donné par hasard pendant notre séjour. Les chaises étaient rangées en demi-cercle bien serré ; les dames, arrivées à la file dans l'appartement s'assirent à côté les unes des autres et se mirent à causer entre elles par groupes ct à voix basse. De leur côté, les hommes isolés et à part, conversaient de la politique du jour, d'une vente ou d'un achat, sans s'inquiéter du cercle des femmes. A intervalles, l'orchestre se faisait entendre ; les cavaliers s'approchaient alors des dames, les invitaient à une valse ou à une contredanse, et dansaient avec un sérieux et une impassibilité étranges, souvent même sans engager la conversation,