‹ Voyage dans les deux Amériques [microforme]Chapitre 78 sur 112 · CAROLINE DU SUD. — L'ESCLAVAGE. — MŒURS POLITIQUES AUX ÉTATS-UNIS · texte numérisé non relu

CAROLINE DU SUD. — L'ESCLAVAGE. — MŒURS POLITIQUES AUX ÉTATS-UNIS

Cette visite aux débris des peuplades séminoles complétait mon voyage en Floride, Je n'avais plus aucun motif de rester dans cette contrée. Je la quittai d'autant plus volontiers que mon compagnon de voyage me pressait de remonter vers le nord, afin de connaitre les mœurs des véritables Américains, de ceux qu'on appelle Yankees. Paul avait eu l’occasion d'observer en Californie leur caractère individuel; il voulait étudier l'esprit de la nation. Il me représentait les Américains comme les seuls qui fussent capables en Californie de s'enrichir : ils avaient porté au milieu des Mexicains, des Français, des Allemands, des hommes de toute nation, leur finesse de spéculation, et surtout leur activité. Une curiosité cauteleuse, une audace froide, une sagacité redoutable, sans aucune connaissance et sans aucun souci des raffinements de la vie civilisée , des convenances sociales et des règles délicates de la politesse, tel était le mélange de qualités et de défauts que Paul me signalait chez les Américains. Ce caractère, nous le retrouvàmes partout lorsque nous eûmes quitté les États où vivent en grande majorité les planteurs, race distincte qui descend presque entière des colons espagnols. Les Etats-Unis laissent une impression particulière à ceux qui les ont visités. Le voyageur croyait aborder l'État le plus démocratique du monde, et nulle part il ne rencontre l'aristocratie sous plus de formes et de nuances. J'avais signalé à la Nouvelle-Orléans le mépris de la race blanche pour tout ce qui porte dans les veines une goutte de sang noir ; nous retrouvâmes partout ce mépris et l'exclusion qu'il entraine. Paul me disait plaisamment un jour : «Ici on ne nait pas noble, on naît infâme. » Mais là ne se bornent pas les distinctions. Nous assistions une fois à un bal donné dans l’une des villes du Nord par les principaux négociants : « Où donc, demandai-je, est mademoiselle X...?» Je désignais une charmante jeune personne que j'avais vue peu de jours auparavant chez notre consul. « Elle ne se hasarderait pas à venir, me dit sèchement une lady : son père est ouvrier.» Je savais son père établi dans le principal quartier et l'un des plus riches marchands de la ville; cependant les négociants ne l'admettaient pas parmi eux, parce qu'il travaillait comme manufacturier à la confection de ses produits, Ces préjugés sont peu de chose à côté de la plaie hideuse de l'esclavage. Qu'on le croie bien, les détails du roman mélodramatique qui en ce moment émeut le monde, {a Case de l'oncle Tom, ces détails les plus révoltants, n'ont rien d’exagéré!. Après avoir vu chez les planteurs combien est misérable la condition des esclaves, nous allions

4, Nous réservons, pour le Voyage en Afrique, des renseignements authentiques, dus à un capitaine de corvette, en croisière à la côte de Guinée, sur la traite et la condition des Noirs. La misère et les souffrances physiques et morales de ces malheureux surpassent tout ce qu'il est possible d'imaginer.

assister aux débats des abolitionistes et des partisans de l'esclavage ; les meetings, les réunions de toute sorte nous étaient ouverts en quantité innombrable, car l'illustre proscrit hongrois Kossuth parcourait les États, et c'était aussi l'époque de ce qu'on a plaisamment appelé Les remuements de piété {revival) : des prédicateurs de toutes les sectes voyageaient, s'arrètant dans les villes et dans les cainpagnes pour prêcher leurs doctrines et faire des prosélytes.

Voilà quel nouvel attrait de curiosité offrit notre voyage, quand le bateau qui nous avait pris à Saint-Augustin nous descendit dans la ville de Savannah, à l'embouchure de la rivitre du même nom, dar, j'État de Georgie, Savannah est la principale cité commerçante de cet État; la plupart des importations et des exportations passent par son port; elle a une population de près de vingt-huit mille habitants, et ses rues sont larges et bien alignées. Le chemin de fer que nous y primes nous conduisit à Milledgeville sur l'Oconéa, qui, bien que chetlicu de la Georgie, est inférieure à Savannah sous le double rapport de la population et du commerce. De cet endroit, qui n'avait rien de remarquable, nous nous dirigeâmes vers Augusta, marché intérieur de la Georgie; puis, abandonnant cet État, nous pénétrâmes dans la Caroline du Sud.

Cet État, lorsque nous y passâmes, était dans une grande effervescence ; on y parlait beaucoup des griefs du reste de l'Union ; ce n'était pas sans une grande amertume que les riches planteurs rappelaient les différents échecs qu'ils avaient subis : ils se plaignaient de l'annexion de la Californie, qui n’a pas d'esclaves, et donnera dans le Congrès la majorité aux États opposés à l'esclavage; mais ils déploraient surtout l'issue de l'expédition de Lopez. On sait que cet aventurier essaya d'arracher Cuba aux Espagnols pour rattacher cette ile à l'Union ; son entreprise , secrètement encouragée par les États du Sud, s'exécutait tout entière à leur profit : il s'agissait, pour les planteurs, de trouver un débouché à leurs esclaves, marchandise humaine qui encombre quelquefois les marchés du Sud ; il s'agissait surtout d'acquérir au Congrès cette précieuse majorité que leur arrachait l’adjonction de la Californie. Enfin, la Caroline du Sud tout entière s’indignait du succès immense que commençait dès lors à obtenir la production de mistress Beecher Stowe, Z'Oncle Tom. Selon les cultivateurs, c'était un livre perfide, propre à égarer l'opinion publique et à entrainer la ruine des ressources et des richesses de tout le Midi.

«Comment, nous disait l'un d'eux, voulez-vous que nous émancipions nos esclaves? Qu'est-ce que l'Union compte en faire le jour où elle les aura rendus libres et où ils se refuseront au travail? Qui cultivera le riz, le sucre, le coton, le tabac? Faudra-t-il les établir dans une portion des États-Unis, et créer un (erritoire nègre comme nous avons créé un territoire indien? Mais ce sera nous donner des voisins et à coup sûr d'implacables ennemis. Or, quel est le secret de la force de l'Union? C'est qu'elle est à peu près souveraine dans la moitié de son continent, et que, pour elle, il n'y à pas d'équilibre américain, comme il y a un équilibre européen chez vous. »

Ce fut Paul qui se chargea de répondre à ce plaidoyer en faveur de l'esclavage. « Je reconnais, dit-il, que parmi les esclaves, il en est qui, grâce au caractère particulier de leur maitre, sont moins misérables que ne les représente l'auteur de l'Oncle Tom ; mais avouez que, pour la plupart, la peinture n'est pas exagérée. Un noir est-il un homme, lui qui cependant est revètu des attributs et de la forne humaine? I n'y a pour lui ni droits politiques, ni droits civils, ni droits naturcis, même lorsqu'il est affranchi, et que de fait il entre en jouissance des droits civils et politiques. Repoussé de partout, exclu de cette société qui légalement lui semble ouverte, il ne peut se servir d'aucun des droits qui lui sont conférés; quant aux droils politiques, je le comprends, car il serait absurde de le laisser concourir à des lois chargées d’opprimer lui et sa race. Le noir esclave ne se marie pas; car, pour empêcher la validité de son mariage , il suffit du caprice de son maitre. I n’est pas père; car ses enfants appartiennent au planteur, comme le croit des animaux. 11 ne possède rien ; car il est la chose da’utrui. Dans volre Caroline , dans le Tennessée et la Louisiane, ne sait-on pas que non-seuiement le contrat passé avec l'esclave est nul, mais que de plus il entraine le double chàti ment des parties contractantes? De toutes vos lois, ajouta Paul, qui avait récemment lu ce code barbare et qui s'animait à ce souvenir, de toutes vos lois, la plus odicuse est, à mon avis, celle qui punit d'une amende de 100 livres sterling un maître, s’il apprend à lire à son esclave ; observez bien qu'on empèche les noirs de connaitre les doctrines de l'Évangile et de pratiquer la religion, En Gcorgie, cette interdiction est complète et formelle, puisqu'un juge de paix a le droit de dissiper une assemblée religieuse d'esclaves. Si par hasard un malheureux S'évade, tous les États du Sud sont d'accord pour le mettre hors la loi, etil est permis au premier venu de le saisir, de le fouetter, et même de le tuer à coups de fusil, Vous ne savez que faire des noirs émancipés? Envoyez-les à la colonie africaine de Libéria. Quant à cette autre objection de la ruine des États du Sud, elle n'est pas fondée; car il est bien constaté que partout dans ces États, lorsque des travailleurs blancs émigrés du Nord , et quelquefois venus d'Europe, s'y sont établis, leur travail a produit plus du double de celui des noirs. La raison en est simple : les uns travaillent pour eux, avec activité et intelligence ; les autres, au contraire, suivent, sous le fouet, une vieille routine, et ne tirent aucun profit de leur labeur. Nous avons vu, en traversant la Floride, de malheureux noirs consumés par la fièvre dans les rizières, et forcés au travail jusqu'au moment où ils tombent épuisés. Leurs maîtres savent lien qu'ils vont périr, mais ils se préoceupent avant tout de ne rien perdre et de retirer de l'esclave, avant qu'il soit mort, l'argent qu'il a coûté. Tenez, voici une annonce que j'ai lue par hasard et soigneusement recueillie, à Monroe en Louisiane. » Etil tira de son portefcuille et lut la réclame suivante : « Chiens de chasse pour les nègres. — Le soussigne «présente ses respects aux citoyens d'Ouacheta et des paroisses circonvoisines ; il «les prévient qu’il a loué un terrain et une maison d'habitation à deux milles et « demi à l'est de la propriété de John Whele, sur la route qui conduit de Monroe

« à Bastrop, et qu'il y entretient une belle meute de chiens dressés pour attraper « les nègres. Les personnes qui désirent faire courir après leurs nègres feront « bien de s'adresser à lui. On le trouve toujours dans sa maison, lorsqu'il n'est e pas en chasse, et, en pareil cas, il laisse des indications sur le point où on v pourrait le rencontrer. — Prise : 5 dollurs par jour, lorsque les traces du « fugitif ne sont pas indiquées. En cas d'indication du chemin, le prix sera de « 25 dollars si le nègre est pris. » M.-C. GOFF. »

Mon ami avait prononcé cette diatribe sans s’interrompre , et j'aurais essayé inutilement de l'arrêter. L'Américain auquel il parlait avec tant de franchise l'écouta impassiblement , et, quand il eut fini, se contenta de secouer la tête et de dire : On voit bien que vous êtes jeune ct Français. Dans son intention, cette double épithète signifiait insensé.

L'homme du Sud ne peut, ni par tempérament ni par tradition, comprendre l'abolition de l'esclavage. IL faut observer que le climat a développé en lui une indolence et une oisiveté naturelles ; et surtout, il faut se souvenir, comme l’ont remarqué de savants publicistes, que deux éléments bien distincts ont concouru à la formation des États-Unis. En Virginie et dans le Sud, des aventuriers, des chercheurs d’or, de rudes cultivateurs sortis des dernières classes de la société européenne, fondèrent un établissement aussitôt envahi par l'esclavage ; tandis qu'au nord de l’Hudson, les hommes d'élite de l'Angleterre apportaient, avec leur religion proscrite, des déclarations de droits pures de toute iniquité. L’esclavage dut survivre à la révolution qui affranchit la colonie anglaise, parce que les États du Sud n’eussent pas proclamé leur indépendance si l'abolition de l'esclavage eût été l’une des conditions du pacte fédéral. Aujourd’hui, la Caroline du Sud s'agite plus que tous les autres États à esclaves pour s'affranchir des idées abolitionistes et libérales du Nord; elle n'a proposé rien moins qu'une scission, et si la Virginie eût voulu suivre ses conseils et se füt moins souvenue qu'elle est la patrie de Washington, de Jefferson, et le berceau de la liberté, Richemond balancerait aujourd'hui l'influence de Washington. Dans cette lutte, où le Nord parle au nom de l'humanité , il a le beau rôle, et jusqu'ici il conserve l'avantage. C’est ainsi que j'ai vu voter le fameux Wilmot proviso, qui interdit, au nom de la constitution, l'introduction de l'esclavage dans les nouveaux États de l’Union. J'ignore, pour ma part, où cette hostilité des deux partis les cût entrainés, et j'eusse assisté peut-être à la dissolution de ce monde, qui a cependant tant d'éléments de grandeur, et, je le crois, un si vaste avenir, sans l'intervention d’un homme de bien, d'un vrai patriote, sans le compromis de M, Clay. M. Clay, riche color du Sud, propriétaire d'esclaves, mais connu pour ses opinions libérales sur l'esclavage, se posa en médiateur, fit suspendre les mesures irritantes et inutiles, telles que l'émancipation des noirs dans le district fédéral , accorda des satisfactions aux deux partis, et permit à la discussion, en apaisant les animosités, de suivre une marche régulitre. On ne saurait trop admirer l'esprit de conciliation, la modération , la sagesse et le patriotisme des hommes éminents de

l'Union en cette circonstance et dans les cas graves. C’est, à mon avis, le secret de la grandeur et de l'avenir des États-Unis : là se trouvent toujours des hommes calmes et sages pour apaiser l’irritation des partis et balancer ce que les mœurs en général, et surtout les mœurs politiques , ont de rudesse et souvent même de brutalité.

Les clubs fameux et les conciliabules de l’année 1848 doivent n'être que peu de chose en comparaison des meetings américains et des discussions électorales. On a parlé, chez nous, de la corruption des électeurs et des fraudes du scrutin ; que dirait-on donc des habitudes américaines à cet égard ? Entrez dans une taverne en temps d'élection, vous voyez deux hommes assis l’un près de l'autre : le premier fume sa pipe et ne dit mot, le second fait entendre par intervalles une parole rapide : Six dollars, — dix dollars, — trente dollars. Vous êtes en présence de l'électeur et du candidat. Tant que le premier garde la pipe suspendue à ses lèvres, il est vertueux ; quand la pipe est à bas, il est vendu. En 1840, eut lieu à propos de l'élection du général Harrison ce que l'on a appelé « l'agitation des büches » (log cabin agitation). C'était un autre genre de corruption, consistant en déjeuners mêlés de cidre, de bière, de jambon , assaisonnés de chansons politiques, et servis dans des cabanes de bois aux {rappers et aux squatters des solitudes de l'Est. En 1844, le parti wkig (ce nom désigne, chez les Américains, le porti hostile aux démocrates) éprouva une défaite inattendue , parce que les deux États de New-York et de Pensylvanie, dont ils se croyaient sûrs, donnèrent à leurs adversaires une majorité de quelques voix, et il imputa cet échec aux fraudes électorales des démocrates. Il les accusa, non sans quelque fondement, d'avoir fait voter à New-York un certain nombre de Canadiens, arrivés le matin et repartis le soir par le chemin de fer ; il les accusa aussi, et avec encore plus de fondement, d'avoir fait voter, à l'aide de faux certificats, un grand nombre d'irlandais qui n'avaient point acquis la naturalisation. C’est , en Amérique, une fraude qui se renouvelle perpétuellement et qui enlève aux élections des grands ports de mer toute espèce de sincérité; les émigrants qui débarquent chaque jour aux États-Unis fournissent des milliers d'électeurs improvisés. Rien n'est plus facile que de déterminer les émigrants, et surtout les Irlandais, à voter dès le lendemain de leur débarquement; au besoin, on leur persuade qu’ils en ont le droit. On raconte la colère d’un Irlandais dont un président de scrutin refusait le bulletin, et qui s'écriait avec indignation qu'il s'était présenté le matin même en huit autres endroits, et que personne ne lui avait encore fait l'affront de refuser son petit papier.

La durée du séjour nécessaire pour acquérir la naturalisation dans les divers États est si courte, que les autorités municipales ne font jamais difficulté de délivrer un certificat, et les présidents de section ne s’avisent guère d'en exiger la présentation, surtout quand les électeurs suspects arrivent, bannières et tambours en tête, avec le flot du parti auquel le président lui-même appartient.

A New-York et dans quelques autres villes, les émigrants sont assez nombreux

pour exercer une influence sensible sur les élections locales, Is se sont empressés d'en tirer parti : les frlandais, bien organisés, votaient avec ensemble dans toutes les élections, passant sans cesse d’un parti à l'autre avec la seule préoccupation de s'emparer des petites charges électives. Le parti democratique fut accusé, en 18%%, d'avoir abandonné ses candidats aux charges municipales pour obtenir en retour le vote des Irlandais dans les élections présidentielles, Cette invasion par les étrangers des fonctions municipales et de tous Les emplois qui en dépendent, était devenue à cette époque si fréquente et si complète, qu’elle exaspéra les Américains. Is ne purent supporter d'être ainsi dépouillés par de nouveaux venus qui élaient à peine citoyens. On réclama vivement contre l'influence illégitime exercée sur les affaires de l'Union par des étrangers, Une agitation commença, des associations se formèrent pour réclamer la révision des lois de natura‘'isation, ct pour ne porter dans les élections que des candidats américains de naissance. Ce fut l'origine du parti des naïifs Américains, qui parvint à réprimer complétement l'abus,

Pendant notre séjour dans ies grandes villes de l'Union, nous ne fûmes pas seulement témoins de ces singulières manœuvres électorales qui faisaient dire aux censeurs sévères que la véritable différence entre les partis était celle qui existait entre les ins et les outs, c'est-à-dire entre les gens en place et leurs envieux. Nous assistämes aussi à des démonstrations politiques de toute nature. J'anticiperai sur mon voyage à New-York, pendant que je décris les mœurs politiques, afin de mieux les envisaser dans leur ensemble,

Avant tout, il faut savoir qu'en Amérique la chose la plus précieuse n'est pas l'argent, mais le moyen de l’acquérir, le temps. C’est de leur temps que les Américains sont le plus avares; les citoyens livrés à leurs affaires n'organisent pas mais font organiser les démonstrations politiques. Aux États-Unis abondent autant qu'ailleurs les ca; acités déclassées ou incomprises et les avocats sans cause, ce fléau de tous les pays et de tous les temps. Ces hommes se font courtiers d'élections et agents des partis, parce qu'ils peuvent donner leur temps. Il y a dans chaque commune un comité permanent, annuellement rééligible, chargé de correspondre avec les autres comités du parti. Les agents politiques s'introduisent dans ces comités, ils enrégimentent les habitants de leur circonscription, ils réchauffent lestièdes, ils recrutent les indécis et forment une phalange compacte ; pour eux, en attendant que là victoire électorale leur donne une des charges municipales, ils vivent sur les cotisations par lesquelles les citoyens du parti subviennent aux dépenses du comité, au loyer de son local, à l'entretien des bannières, aux frais de musique, de pétards et de salves d'artillerie les jours de manifestations, Dans les grandes villes les cotisations des partis produisent des sommes {rès-fortes. A New-York le comité permanent des démocrates est propriétaire d'un immense édifice appelé Tarmmany-Hall, où se tiennent les réunions générales ; la salle principale peut contenir plusieurs milliers de personnes. Le comité à sous ses ordres un grand nombre d'employés et un orchestre qui, dans

ÉTATS-UNIS, 409 ies réunions publiques, exécute des airs démocratiques entre chaque discours. Lorsqu'un personnage important du parti vient à New-York, on ne manque jamais d'organiser une procession en son honneur. Plusieurs milliers de démocrates, divisés en colonnes, ayant chacune à leur tête un corps de musique, précédés et suivis de canons qu'on décharge par intervalles, vont chercher à Tanmany-Hall les bannières du parti et se portent sous les fenêtres de l'Hôtel de Ville. Une sérénade est donnée au visiteur, et trois formidables hourras en son honneur ébranlent toutes les vitres. Il parait alors au balcon et prononce un discours que ceux qui n'entendent pas applaudissent de confiance. Le cortége défile ensuite pendant plusieurs heures et va faire le tour de la ville avant de renter à Tammany-Hall, où les chefs félicitent leurs soldats de l'enthousiasme qu'ils ont montré et du bon ordre qu'ils ont gardé. Les whigs ne manquent pas, à l'occasion, d'en faire autant pour leur coryphées.

On le voit, les mœurs politiques aux États-Unis sont loin d'être pures et intègres comme on à pu se l'imaginer, Cependant le mal est moins grand qu’on ne pourrait le croire : après la démonstration, chacun va paisiblement à ses affaires, et les hostilités se bornent à des discours, Chez nous il n’en serait pas de mème, les partis en viendraient aux mains et une émeute sauvage ensanglanterait la ville, Les Américains me semblent encore, malgré leurs désordres politiques, véritablement grands pour deux causes. Outre les chefs des partis, ils ont des patriotes, modérateurs des factions, et ces patriotes, ils savent, au besoin, les écouter, Rome aussi, au temps de sa puissance et de sa force, était déchirée par les factions, mais elle était grande, parce qu’elle oubliait ses dissensions dans les jours de péril.

J'ai vu, aux États-Unis, de véritables citoyens : M. Clay, vieillard vénérable, et qui a su apparaître comme le génie de la conciliation; Daniel Webster ‘, le plus éloquent et l'un des plus éminents de l'Union, on pourrait l'appeler l’agitateur de la paix, l'O'Connell de la civilisation ; on le voyait, on le rencontrait partout, haranguant ses concitoyens en faveur de la concorde et de la paix. Je l’entendis à Boston lors de mon passage ; il disait à ses commettants : « Habitants du Massachusets, vous avez conquis cet océan et ces rivages, vous avez conquis votre sol aride, vous avez conquis les préjugés du monde entier; saurez-vous conquérir, dompter vos propres préjugés?» Lorsque, le 9 juillet 1850, le général Taylor mourut dans la haute posiliou qu'il devait à ses victoires, ses dernières paroles furent pour son pays: « Je me suis eMreé, dit-il, de faire mon devoir. »

Les Américains savent distinguer ces hommes utiles, et ils leur tiennent compte de leur dévouement. La nation entière semblait être aux obsèques du général Taylor; et lorsque M. Clay se retira de la lutte parlementaire, après le rejet de son bill de compromis dans le sénat, les manifestations du peuple en sa faveur allèrent jusqu'à l'importunité. A Philadelphie, dès que la nouvelle de son arrivée se fut répandue, la foule se porta à sa demeure ; M. Clay s'excusa de n° pouvoir

3%, Récemment mort candidat à la présidence de 1853,

Lo

parler, à cause de l'état de sa santé; une voix s'écria : « C'est bien, mais vous viendrez nous revoir quand vous serez remis. » M. Clay en donna l'assurance, et aussitôt la foule poussa trois hourras pour le compromis et trois grognements pour ceux qui l'avaient rejeté. Puis elle se précipita sur M. Clay pour l'embrasser, lui serrer la main et lui témoigner son affection. Les forces de l'illustre vicillard ne purent tenir à des démonstrations d'affection aussi vives; il parvint enfin à s'échapper et se retira dans sa chambre, où la foule le suivit encore. Cette affection obstinée finit par exaspérer M. Clay ; il dit tout net qu'il était venu chercher le repos et la paix, qu'ils le rendaient fou, qu'il les priait de cesser, Il refusa de donner la main à un citoyen qui s'avançait pour la serrer; elle avait été comme broyée à force d'être pressée par les robustes mains des Yankees. La colère de M. lay ne les fâcha pas; les Américains ne se découragent pas pour si peu. A défaut d'accolades, ils lui envoyèrent des lettres en si grand nombre, disent les journaux américains, que la journée n'eût pas suMi à les lire. De telles démonstrations peuvent être brusques et importunes, mais du moins elles témoignent du cœur et de la reconnaissance.

Je terminerai cette esquisse bien incomplète des mœurs politiques aux États- Unis par quelques mots sur la réception faite par les États-Unis au chef hongrois Kossuth. Cette réception peint la singularité du caractère Américain et la facilité avec laquelle il s'enthousiasme , puis délaisse l'objet de son admiration. Quelques membres du congrès témoignèrent, à plusieurs reprises, de leur svmpathie pour les Hongrois pendant la lutte de ce peuple avec l'Autriche. Le géncral Cass demanda même au gouvernement de cesser toutes relations avec les Autrichiens, et, au moment où la guerre était le plus acharnée, un chargé d'affaires fut envoyé par la république au gouvernement révolutionnaire de Kossuth. De là avec l'Autriche une querelle et une mésintelligence, qui sont l'origine de la résolution prise bientôt après par le congrès en faveur du chef Hongrois, La Turquie avait déclaré qu’elle ne prolongerait pas au delà du 1°" septembre 1851 l'internement des réfugiés, Le cabinet de Washington réclama, par l'intermédiaire de son chargé d'affaires, le bénéfice de posséder Kossuth, et une frégate à vapeur, le Mississipi, fut mise au service des exilés.

Kossuth arriva à New-York dans les premiers jours de décembre. Avant son arrivée il s'était fait précéder, pour ainsi dire, par une longue adresse de remerciements aux États-Unis. La réception qui lui fut faite par les Américains fut au moins égale à celles qui accueillirent autrefois Washington et Lafayette. Dans les villes que traversait l'ex-dictateur, les rues étaient encombrécs par la foule, les maisons étaient pavoisées de drapeaux; les applaudissements bruyants et sympathiques des spectateurs accucillaient partout sa présence, et tout cela n'était rien encore à côté des marques d'admiration individuelle ; la voiture de Kossuth s'arrête un instant, vite un faiseur de portraits au daguerréotype dresse ses instruments et profite de cette courte minute pour avoir un portrait du fameux Magyar, La décoration de Broadway, grande rue de New-York, était

ÉTATS-UNIS. 411 splendide : des devises s'étalaient sur la façade de tous les monuments publics, desises empreintes de l'esprit américain et portant le cachet humoristique de la nation; la plus remarquable sans contredit était celle-ci : « Les Etats-Unis à l'ours russe : Méle-loi de tes affaires. » Les harangues, les discours adress's à Kossuth sont innombrables. De jeunes demoiselles lai écrivirent des vers signés une fille de la liberté ; les ministres protestants le déclarèrent venu sur la terre pour abattre le règne de la papauté et rétablir le règne du Saint-Esprit, les maires et les aldermen le comparèrent à Washington, Deux banquets splendides lui furent offerts, l'un par la municipalité, Pautre par la presse. Enfin, après un séjour de quinze jours à New-York, Kossuth, comblé de félicitations, d'adresses, d'éloges, partit pour Washington, où le congrès venait de s'assembler,

On connait l'esprit des discours de Kossuth; tous avaient pour but de persuader aux Américains qu'ils devaient abandonner la politique de non-intervention, pratiquée par eux depuis Washington, et c’est là qu'il faut chercher le secret de cette désaffection rapide des Américains à son égard. Tant qu'il s'était borné à répéter sur tous les tons son cri familier, mort à l'Autriche! les Américains l'avaient applaudi; mais lorsqu'ils le virent cherchant à engager leur pays dans une politique désastreuse, ils mirent presque autant d'empressement à le délaisser qu'ils en avaient mis à le fêter et à l'entourer. La réception que lui fit le congrès fut plus que froide, et cependant les ovations faites à Kossuth ont porté les premiers coups à la politique traditionnelle de l'Amérique et inauguré une politique nouvelle qui peut conduire à l'intervention. Sans doute la démocratie européenne s'en réjouira, mais ce sera avec tristesse que les vrais Américains verront leur pays compromettre par là, sans fruit, son riche avenir !,

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